La Mission de La Femme 1
La Mission de La Femme 1
La Mission de La Femme 1
partie
« Et l''Éternel Dieu dit : Il n'est pas bon que l'homme soit seul; je lui ferai un aide
semblable à lui. » (GENESE, 11, 18.)
Par votre mission, femmes qui m'écoutez, j'entends ici la mission distinctive de
votre sexe. Il en a une générale qu'il partage avec le nôtre : glorifier, en le
représentant sur la terre, ce Dieu qui nous a tous faits à son image, et qui, voyant
cette image effacée par le péché, l'a renouvelée en son Fils. A ce point de vue,
comme « il n'y a ni Grec ni Juif, ni libre ni esclave, » il n'y a aussi « ni homme,
ni femme ; car nous sommes tous un en Jésus-Christ. » Mais dans cette mission
commune, qui doit être le premier objet de votre ambition ainsi que de la nôtre,
il y a pour vous une mission spéciale, adaptée à votre constitution propre. Cette
mission, ne comptez pas sur le monde pour vous en éclaircir : il ne l'a jamais
connue; il ne pouvait la comprendre, parce qu'il a constamment réduit la
question qui vous concerne aux proportions mesquines de son égoïsme ou de
votre vanité. Reste que nous nous en rapportions à la Parole de Dieu ; à cette
Parole qui, toute préoccupée qu'elle se montre de la « seule chose nécessaire, »
résout encore en passant toutes les grandes questions humaines, et qui, joignant
l'exemple au précepte, juge sainement de toutes choses, parce qu'elle en juge
spirituellement ( I Cor. II, 14 ). »
« Il n'est pas bon que l'homme soit seul. » Comblé des dons de Dieu, il lui
manque pourtant quelque chose, qu'il ignore lui-même ou qu'il ne connaît que
par un vague pressentiment : « un aide semblable à lui, » sans qui la terre n'est
pour lui qu'une solitude, Éden qu'un désert. Doué d'une nature trop
communicative pour se suffire, il réclame une société, un appui, un complément,
et ne vit qu'à demi tant qu'il vit seul. Fait pour penser, pour parler, pour aimer, sa
pensée cherche une autre pensée pour l'aiguiser et la révéler à elle-même; sa
parole se perd tristement dans les airs, ou ne réveille qu'un écho qui la mutile au
lieu de lui répondre; son amour ne sait où se prendre, et, retombant sur soi,
menace de se tourner en un désolant égoïsme; tout son être enfin aspire à un
autre lui-même, - mais cet autre lui-même n'existe pas : « il ne se trouvait point
pour Adam d'aide semblable à lui. » Les créatures visibles qui l'entourent sont
trop au-dessous de lui, l'être invisible qui lui donna la vie est trop au-dessus,
pour unir leur condition à la sienne. Alors, Dieu forme la femme, et le grand
problème est résolu. Le voilà, tel que le demandait Adam, cet autre lui-même qui
est lui, et qui pourtant n'est pas lui. La femme est une compagne que Dieu a
donnée à l'homme, pour charmer son existence et pour la doubler en la
partageant. Sa vocation de naissance est une vocation de charité.
À cette vocation se rapporte la place que Dieu assigne à la femme. Ce n'est pas
une place inférieure : la femme n'est pas seulement un aide pour l'homme, elle
est un aide « semblable à lui ; » elle devait donc marcher son égale, et ce n'était
qu'à cette condition qu'elle pouvait lui apporter le secours dont il avait besoin.
Mais c'est pourtant une place secondaire et dépendante : car la femme a été
formée après l'homme, faite pour l'homme, enfin tirée de l'homme. Ce dernier
trait dit tout à lui seul. Tirée de lui, elle est « os de ses os et chair de sa « chair, »
et si étroitement unie à lui qu'il ne pourrait la rabaisser sans se rabaisser lui-
même; mais, en même temps, tirée de lui, elle lui doit le jour qu'elle respire et le
nom qu'elle porte : de quel droit, je devrais dire de quel coeur, lui disputerait-elle
le premier rang ? Sa position de naissance est une position d'humilité.
Satan commence par séduire la femme (*11), après quoi il se sert d'elle pour
séduire l'homme; marche doublement habile, par laquelle il réussit plus sûrement
auprès de la femme, parce qu'elle est plus faible que l'homme, et auprès de
l'homme, parce que la femme a plus d'empire sur lui qu'il n'en a sur elle. Mais ce
doux empire lui avait-il été prêté pour dominer sur la conscience de l'homme,
pour lui être en piège au lieu de lui être en aide, et pour lui rendre, en échange de
cette vie qu'elle tira de lui, le péché et la mort ? Dieu la punit, de sa charité
abandonnée, par cette suprême douleur sans laquelle elle ne pourra désormais
continuer la race de l'homme, et de son humilité méconnue, en abaissant d'un
degré sa condition. « Tes désirs se rapporteront à ton mari, et il dominera sur toi
(*12). » La femme est réduite à s'attendre à son mari pour tout ce qu'elle désire :
voilà sa dépendance accrue ; et à vivre sous sa domination : voilà sa dépendance
convertie en soumission (*13). Ne pensez pas toutefois qu'elle cesse pour cela
d'être à l'homme « un aide semblable à lui. » Hélas ! et quand ce tendre secours
lui fut-il plus nécessaire ? Telle est même la miséricorde de Dieu que le moment
où il humilie la femme, est aussi celui où il lui confère un ministère plus grand et
plus salutaire que jamais. Comme pour la relever et pour rétablir entre les deux
sexes l'équilibre rompu, c'est par une vierge qu'il donnera un jour à l'homme ce
réparateur désiré qui doit détruire les oeuvres du Diable (1 Jean III, 8.); et le
premier nom sous lequel il annonce son Fils au monde est celui de semence de la
femme: « Je mettrai inimitié entre toi et la femme, et entre ta semence et la
semence de la femme; cette semence te brisera la tête, et tu lui briseras le talon
(Gen. III, 15.). » Ainsi les rapports ne sont pas essentiellement altérés par la
chute: la vocation de la femme est encore celle de la charité, et sa position, celle
de l'humilité. Seulement, tout a pris un caractère plus sérieux: la charité est
devenue plus spirituelle, dans une humilité plus profonde. Honteuse d'elle-même
et jalouse de se réhabiliter, la femme ne vivra plus que pour réparer le mal
qu'elle a fait à l'homme, en lui prodiguant, avec les consolations qui peuvent
adoucir l'amertume présente, du péché, les avertissements qui peuvent en
prévenir l'amertume éternelle.
Autre commentaire emprunté à saint Paul : « Je veux que les femmes, dans une
tenue bienséante, avec pudeur et modestie, se parent, non de tresses, ou d'or, ou
de perles, ou de vêtements somptueux, mais de bonnes oeuvres, ainsi qu'il
convient à des femmes qui font profession de servir Dieu. Que la femme
apprenne dans le silence, en toute soumission. Je ne permets pas à la femme
d'enseigner, ni de prendre autorité sur l'homme; mais il faut qu'elle soit dans le
silence. Car Adam fut formé le premier, puis Eve; et ce n'est pas Adam qui fut
séduit: mais la femme, ayant été séduite, fut en transgression. Toutefois, elle sera
sauvée par l'enfantement, pourvu qu'elles demeurent dans la foi, la charité et la
sanctification, avec modestie (*16). » La femme, dit ici l'Apôtre, a été la seconde
à naître, et la première à pécher : double raison pour qu'elle se tienne dans la
modestie, dans le silence, dans la soumission. Voilà, en termes non équivoques,
la place d'humilité que nous marquions tantôt à la femme. Mais l'Apôtre veut
qu'elle en fasse une place d'honneur, par la bienfaisance chrétienne. Il y a une
parure pudique qui lui sied à merveille, celle des bonnes oeuvres; les bonnes
oeuvres, voilà les tresses, les bijoux, les pierreries, la toilette, qui lui donnent
bonne grâce aux yeux de Dieu et à ceux des hommes. Ce n'est pas tout. La
femme produira le salut pour l'homme, tout en le recueillant pour elle-même, «
par l'enfantement » de la postérité qui lui fut promise. Ce salut, une femme le
donnera au monde, dans la consommation des temps, en mettant au jour le
Sauveur; mais la femme, quelle qu'elle soit, le lui donnera à sa manière, en lui
apprenant à connaître ce Sauveur et à l'aimer. Voilà bien encore cette vocation de
charité que nous avons prêtée à la femme, et qui lui impose l'obligation, disons
plutôt qui lui confère le privilège, de se consacrer, avec une tendresse redoublée,
non seulement à la consolation de l'homme souffrant, mais encore au salut de
l'homme pécheur, dont elle tournera les regards vers Jésus-Christ.
La femme est donc, selon l'Écriture, c'est-à-dire selon Dieu, depuis la création et
plus spécialement depuis la chute, une compagne donnée à l'homme pour
travailler à son bien, et surtout à son bien spirituel, dans une attitude modeste et
soumise.
Ainsi nous instruit l'Écriture; la nature nous donne les mêmes leçons. La tâche
réservée de Dieu à l'une et à l'autre moitié de notre espèce, se découvre dans
leurs dispositions, se révèle dans leurs instincts. Eh bien ! consultez-vous vous-
mêmes, et dites pourquoi vous êtes nées, si ce n'est pas pour la mission que nous
venons de vous reconnaître par la Parole de Dieu.
Votre place, avons-nous dit, est une place de dépendance et d'humilité. Sur ce
point, saint Paul n'hésite pas à faire appel au sentiment inné de ses lecteurs,
lorsque après avoir interdit à la femme de se découvrir en priant ou en
prophétisant, il ajoute : « Jugez-en vous-mêmes. Est-il séant qu'une femme prie
Dieu sans avoir la tête couverte ? La nature elle-même ne nous enseigne-t-elle
pas que si l'homme porte de longs cheveux, ce lui est un déshonneur, mais que si
la femme porte de longs cheveux, ce lui est un honneur, parce que la chevelure
lui a été donnée pour voile ? » Ces principes paraissent si incontestables à
l'Apôtre qu'ils ne sauraient être niés que par un indigne esprit de chicane, qui ne
mérite pas de le retenir: « Que si quelqu'un aime à disputer, nous n'avons pas une
telle coutume, ni aussi les Églises de Dieu. » Evidemment, la chevelure nourrie
ou retranchée sert ici à caractériser une différence générale et profonde entre
l'homme et la femme. Que « l'homme sorte de sa demeure et se rende à son
travail jusqu'au soir ( Ps. CIV, 23.); » qu'il choisisse l'activité extérieure pour sa
tâche, la vie publique pour son domaine et le monde pour son théâtre; que dis-je
? qu'il se donne en spectacle aux anges, et se mette en rapport avec l'univers
entier: il ne saurait porter trop loin le nom et l'image de ce Dieu qu'il a mission
de représenter, non seulement sur la terre, mais devant toute la création. Résister
au sentiment qui l'appelle au dehors pour se renfermer dans l'étroite enceinte du
foyer domestique, ce serait de sa part mollesse, oubli de lui-même , infidélité à
sa vocation; il ne resterait plus qu'à mettre un fuseau dans ses mains et une
quenouille à ses pieds. Mais il en est tout autrement de la femme: ce foyer, c'est
son théâtre à elle ; cette vie domestique, c'est son domaine ; cette activité
intérieure, c'est sa tâche; et ces longs cheveux dont l'Apôtre se plaît à la voir
enveloppée sont l'emblème de toute une existence cachée et silencieuse, au sein
de laquelle s'accomplissent le plus fidèlement, le plus honorablement, les
premières obligations de son sexe. « La femme, a dit un grand écrivain de
l'époque, est une fleur qui ne donne son parfum qu'à l'ombre (*18). » Se dérober,
se tenir tranquille, se réserver aux siens, garder la maison, gouverner son
ménage, voilà sa modeste ambition (1 Tim. II, 11-15; V, 14; Tit. II, 4, 5,). Si le
Sage nous peint une femme « bruyante, remuante, paraissant dans les rues, et
dont les pieds ne savent demeurer au logis, » vous vous rappelez à quelle femme
cela s'applique ( Prov. VII, 11, 12; IX, 18.).
Aussi bien, l'humble sphère que nous assignons à la femme, n'est-ce pas celle
pour laquelle tout son être est prédisposé et comme taillé d'avance? Cette
conformation plus déliée, mais plus frêle, ce battement plus rapide de son coeur,
cette sensibilité plus vive de ses nerfs, cette délicatesse de ses organes, et jusqu'à
cette finesse de ses traits, tout fait d'elle, selon l'expression de saint Pierre, « un
vaisseau plus fragile (1 Pierre III, 7.), » et la rend constitutionnellement
impropre aux soins permanents et inflexibles, aux affaires de l'Etat, aux veilles
du cabinet, à tout ce qui donne du renom dans le monde,,
Les facultés de son intelligence ne l'en tiennent-elles pas également écartée ? On
a demandé quelquefois si elles sont égales à celles de l'homme: elles ne sont ni
égales ni inégales, elles sont autres, ayant été sagement adaptées à une autre fin.
Pour l'oeuvre marquée à l'homme, la femme a des facultés inférieures à celles de
l'homme, ou plutôt elle n'y convient pas. Je parle ici de la règle, non des
exceptions. Qu'il puisse y avoir parmi les femmes certains esprits propres aux
soins réservés en principe à un autre sexe, ou qu'il puisse y avoir pour une
femme ordinaire certaines situations qui l'obligent à remplir la tâche de l'homme,
l'homme y faisant défaut, je l'accorde sans peine, pourvu que ces exceptions
soient clairement indiquées de Dieu, ou commandées par l'intérêt de l'humanité.
Après tout, dans la mission de la femme, l'humilité n'est que le moyen, la charité
est le but, auquel il faut tout subordonner ; et pourquoi Dieu, qui a fait des
exceptions de cette nature dans l'histoire sacrée, n'en ferait-il pas également dans
l'histoire générale ? Quoi qu'il en soit, j'abandonne les exceptions à Dieu et à la
conscience individuelle; et jaloux de ne point porter dans cette chaire de
questions irritantes, personnelles ou seulement douteuses, je ne m'occupe ici que
de la règle. Or, dans la règle, ce coup d'oeil étendu de la politique et de la science
qui embrasse le monde, ce vol hardi de la métaphysique et de la haute poésie qui
en franchit les limites pour s'aventurer dans le vide de la pensée et de
l'imagination. ce n'est pas l'affaire de la femme (*22). Le langage même, surtout
le nôtre, en fait foi, (ne sacrifions pas cette remarque utile à la crainte de
provoquer un léger sourire), le langage, cette simple philosophie du peuple,
souvent plus profonde que celle de l'école, ce tamis de la raison commune, qui,
de tant de locutions hasardées par l'esprit individuel, ne laisse passer que celles
qui répondent au bon sens de tous. Il ne permet pas à la femme de faire parler
d'elle. Il ne lui applique le mot homme accompagné d'une terminaison féminine,
que comme expression de ridicule ou de blâme. Les épithètes prises de la vie
publique honorent l'homme, mais flétrissent la femme à des degrés divers. Pour
n'en citer que des exemples que la délicatesse de cette chaire autorise, essayez de
dire : une femme savante, une grande femme, une femme d'affaires, une femme
d'État,autant parler d'un homme de ménage!
Au reste, à quoi bon tous ces développements, quand nous en pouvons appeler à
un sentiment intime, planté par le Créateur dans le fond de votre âme, et qui a
précédé toutes les réflexions personnelles, tous les avertissements d'autrui, et les
témoignages mêmes du livre de Dieu? Cette pudeur, cette modestie, à laquelle
une femme ne cesse jamais de prétendre, même alors qu'elle a cessé de la garder,
qu'est-ce autre chose que la preuve écrite dans votre coeur, d'où elle passe si
irrésistiblement sur votre visage, que, l'ordre, le repos, l'honneur est pour vous
dans une attitude dépendante et réservée ? Dépendance et réserve, dont les droits
ne se montrent jamais plus inaliénables que dans certaines occasions délicates,
où la nature semble se faire un jeu cruel de les essayer l'une contre l'autre, sans
parvenir à vaincre l'une par l'autre. Quelle femme, dans le sentiment de cette
dépendance, n'a souhaité, une fois du moins, le bras d'un homme pour appui, et
pour abri le nom d'un homme ? Mais quelle femme alors, dans le sentiment de
cette réserve, n'a tenu son secret renfermé en elle-même, attendant qu'on la
vienne chercher, dût-elle attendre jusqu'à sa mort, hâtée peut-être par le feu
intérieur dont elle aime mieux être consumée que de le laisser éclater au dehors'?
Cet ordre invariable du mariage qui cède l'initiative à l'homme et ne vous en
permet pas même l'apparence, ce n'est pas un raffinement de la civilisation, ce
n'est pas même une délicatesse de l'Évangile, c'est une loi imposée, par la
femme, à tous les temps, sans en excepter les plus barbares, à tous les peuples,
sans en excepter les plus sauvages... J'exagère. Il me revient un vague souvenir
d'avoir lu, dans je ne sais quelle relation d'un lointain voyage, qu'une peuplade a
été découverte où c'est la femme qui fait les premiers pas. Seulement, c'est dans
un pays où la femme est descendue au rang de la brute, et où les hommes se
mangent entre eux...
Si la nature est d'accord avec la révélation pour la place qui convient à votre
sexe, l'humilité, elle ne l'est pas moins pour la tâche qui lui est échue, la charité.
Ici encore, ici surtout, ce qui est écrit dans le livre est confirmé par ce qui est
écrit dans le coeur de la femme. Car, quel est votre penchant naturel, si ce n'est
d'aimer ? Je n'ai garde d'oublier, en parlant de la sorte, que votre sexe n'est pas
plus exempt que le nôtre de cet égoïsme qui règne sur l'humanité déchue. Mais
faites effort pour vous recueillir et vous retirer jusqu'au fond de votre être;
pénétrez, au travers des ravages que le péché y a faits, jusqu'à ce terrain primitif,
passez-moi l'expression, qui est sorti des mains de Dieu, et dites si l'amour n'en
est pas l'essence et la base. « Plus superficielle que l'homme dans tout le reste, a
dit un penseur chrétien, la femme est plus profonde dans l'amour. » On connaît
ce mot touchant d'une femme : « L'amour n'est qu'un épisode dans la vie de
l'homme, c'est l'histoire tout entière de la vie de la femme (*24); » elle aurait pu
dire plus encore : c'est sa vie même. Votre seule naissance, telle qu'elle est
rapportée par Moïse, suffirait pour le donner à comprendre. Celle de l'homme,
formé de la poussière morte de la terre, a quelque chose de plus surnaturel, de
plus saisissant, de plus magnifique; celle de la femme, tirée de la chair palpitante
de l'homme endormi, a quelque chose de plus vivant, de plus intime, de plus
tendre.
Mais, lorsqu'il s'agit d'amour, c'est moins encore le degré qui importe que le
caractère. L'amour est le fond de votre être, mais quel amour? Pensez-y, et vous
trouverez que c'est celui qui prédispose le mieux à la vocation de bienfaisance
que vous assigne l'Écriture. Il y a deux amours : l'amour qui reçoit et l'amour qui
donne; le premier, qui se félicite du sentiment qu'il inspire et des sacrifices qu'il
obtient, le second, qui se complaît dans le sentiment qu'il éprouve et dans les
sacrifices qu'il accomplit. Ces deux amours ne vivent guère séparés, et la femme
les connaît tous les deux; mais présumé-je trop de son coeur en pensant que chez
elle le second prédomine, et que sa devise, empruntée à l'amour gratuit dont le
Seigneur nous a donné l'exemple, est celle-ci : « Il y a plus de bonheur à donner
qu'à recevoir (Actes XX, 35.)? » Être aimées, je le sais bien, mes soeurs, c'est la
joie de votre coeur, hélas ! une joie peut-être refusée; mais aimer, mais vous
dévouer par amour, c'est le besoin de votre âme, c'est la loi même de votre
existence, et une loi à laquelle nul ne saurait jamais vous empêcher d'obéir.
L'homme aussi sait aimer, et doit aimer; c'est dans l'amour que saint Paul résume
toutes les obligations que lui impose la vie conjugale : « Maris, aimez vos
femmes, » comme il résume celles de la femme dans la soumission : « Femmes,
soyez soumises à vos maris. » Mais ce qui nous occupe, ce n'est pas la faculté ou
l'obligation, c'est le penchant. Or l'amour, il faut le reconnaître, est moins
spontané, moins désintéressé chez l'homme que chez la femme. Moins spontané
: l'homme a souvent besoin de se vaincre pour aimer; la femme n'a guère besoin
que d'écouter et de suivre son attrait intérieur. C'est pour cela peut-être que
l'Écriture, qui commande plusieurs fois l'amour au mari, s'abstient de le
commander à la femme, comme si elle comptait sur la nature pour y suppléer.
Mais surtout plus désintéressé : l'homme aime la femme plus pour lui que pour
elle; la femme aime l'homme moins pour elle que pour lui. L'homme, parce qu'il
ne peut se suffire, aime celle qui lui a été donnée de Dieu; la femme, parce
qu'elle se sent nécessaire, aime celui à qui Dieu l'a donnée. Si la solitude pèse à
l'homme, c'est parce qu'il trouve la vie sans charme, séparé de l'aide semblable à
lui; si la femme redoute d'être seule, c'est parce qu'elle trouve la vie sans but,
quand elle n'a pas à qui venir en aide. Nous pouvons dire d'elle, si l'on veut me
permettre ce rapprochement en faveur de l'esprit sérieux dans lequel je le hasarde
: Nous l'aimons, parce qu'elle nous a aimés la première.
S'il en est ainsi, dira-t-on peut-être, d'où vient que le monde désigne plus
communément le sexe auquel ce discours s'adresse par l'épithète d'aimable que
par celle d'aimant? C'est que le monde est égoïste. Si la femme lui paraît
aimable, c'est surtout parce qu'elle est aimante, et l'attachement qu'elle inspire est
né de celui qu'elle a commencé par éprouver et par témoigner. On pourra me
faire une objection plus sérieuse, prise du point de vue, non du monde, mais de
l'Écriture. Dans ce rapprochement, qu'elle indique à plusieurs reprises entre
l'union conjugale et l'union de Christ avec l'Église, c'est l'homme qui répond à
Christ, dont l'amour est essentiellement actif et gratuit, tandis que la femme
répond à l'Église dont l'amour est passif et dérivé à cet ordre se rapporte aussi
celui du mariage, où l'homme prévient la femme. Je crois pouvoir répondre :
Oui, c'est ainsi que passent les choses dans le domaine des faits extérieurs : mais
dans le domaine des faits intérieurs, elles se passent en sens inverse. Quand il ne
s'agit que de sentir et d'aimer, la femme, soit tendre usurpation, soit raison
profonde, prend réellement l'initiative et le rôle actif.
Aussi, quel est le sentiment qui est devenu, chez tous les peuples et dans toutes
les langues de la terre, le type de l'amour à la fois pur, vif et profond? C'est un
amour de femme, l'amour maternel;' l'amour maternel, qui épuise la vie sans
pouvoir s'épuiser lui-même, et qui, après avoir tout souffert, travaillé le jour,
veillé la nuit, se croit assez payé d'une caresse ou d'un sourire; l'amour maternel,
tant célébré par les moralistes et par les poètes, mais dont nous croyons pouvoir
renfermer toutes les louanges dans une seule : c'est que l'amour paternel lui-
même consent de lui céder le pas. Que dis-je ? ce même amour est celui dont
Dieu fait choix, quand il cherche entre toutes les affections humaines un
emblème pour l'amour qu'il porte à son peuple. « Sion a dit : L'Éternel m'a
délaissée, le Seigneur m'a oubliée... » On devait s'attendre, ce semble, à voir «
notre Père qui est aux cieux » répondre à ce doute qui l'offense, en faisant appel
à l'amour d'un père pour son enfant. Mais non, c'est à l'amour d'une mère qu'il
fait appel; et cette mère, il la nomme du nom de femme, comme pour faire
honneur au trésor déposé dans le coeur de la femme des richesses trouvées dans
le coeur de la mère : « La femme oubliera-t-elle son nourrisson ? Sera-t-elle sans
pitié pour le fils de ses entrailles ? Eh bien ! qu'elles oublient, encore ne
t'oublierai-je point, moi(Es. XLIX, 14,15. Voyez encore LXVI, 13.). »
Que si tel est le coeur de la femme, comment n'y pas reconnaître un sol préparé
tout exprès pour cette vocation de charité que l'Écriture vous marque auprès de
l'homme? L'amour n'inspire pas seulement à la femme le désir de fournir cette
carrière de dévouement : il lui en donne encore le courage. Le courage, c'est bien
le mot : oui, au risque de paraître avancer un paradoxe, j'irai jusqu'à dire qu'il y a
un genre de courage, et celui qui est le plus nécessaire pour faire le bien, que
votre sexe pousse plus loin que le nôtre. Je ne parle pas du courage actif : ici,
l'homme l'emporte sur vous, et doit l'emporter; vous lui cédez sans nul regret le
prix d'une intrépidité qui siérait mal à votre sexe; et un homme d'esprit a pu dire,
sans blesser la vérité, que « les femmes affectent la peur, comme les hommes le
courage (*27). » Je parle du courage passif, qui est plus constamment requis que
l'autre dans la pratique humble et journalière des bonnes oeuvres : ce courage-là,
c'est la femme qui en offre les plus beaux exemples. L'homme sait plus
accomplir, la femme plus endurer; l'homme est plus entreprenant, la femme plus
patiente; l'homme est plus hardi, la femme plus forte. Voulez-vous vous en
convaincre?
Voyez-la dans cette douleur des douleurs réservée à son sexe, au prix de laquelle
est la vie humaine; voyez-la, et la comparez avec l'homme, dans la solitude, dans
la maladie, dans la pauvreté, dans le veuvage, dans l'oppression, dans le martyre
secret; car dans le martyre public, l'homme se maintiendra au rang d'honneur par
la grandeur du théâtre; mais lorsqu'il s'agit de ce martyre prudemment ou
cruellement caché dans les antres souterrains de l'inquisition, soyez sûrs que
l'avantage est du côté de la femme. Dieu savait tout cela, quand il a ainsi partagé
la vie, qu'il y a communément pour la femme plus de peines que pour l'homme
et moins de plaisirs , à moins qu'on ne mette en première ligne parmi les plaisirs
celui de faire le bien. Ce plaisir, la femme le savoure jusque dans la souffrance,
et s'attache par la souffrance à celui pour qui elle a souffert.
À une créature ainsi faite, aille qui l'osera, disputer sa vocation de renoncement,
que son coeur lui avait révélée des siècles avant qu'une ligne de l'Écriture eût été
donnée au monde ! Ne me dites pas que l'Écriture est seule du moins à entretenir
la femme de l'obligation spéciale qui lui est imposée de travailler au bien
spirituel de l'homme, par une charité sainte qui cherche avant tout pour lui Dieu
et l'éternité. Cela même, chose admirable ! la nature y avait pourvu, non sans
doute assez pour suppléer aux avertissements de la révélation, mais assez du
moins pour les appuyer, assez pour les faire pressentir. Car, qui ne sait que la
sensibilité plus vive de la femme, son coeur plus ouvert, sa conscience plus
tendre, son esprit moins raisonneur, son tempérament plus fin et plus délicat, lui
rendent la piété plus accessible qu'à l'homme, en même temps que ses
occupations moins abstraites, moins suivies, moins absorbantes que les nôtres,
lui laissent plus de loisir pour la prière et de liberté pour le service du Seigneur?
Qui ne sait aussi que les premières conditions de succès dans la mission
spirituelle que tout concourt à lui marquer auprès de nous, se trouvent bien
moins dans le mouvement, dans la parole, dans l'action directe dont l'homme
dispose presque seul, que dans cette influence pénétrante de l'exemple, du
silence, de l'oubli de soi-même, qui est propre à la femme vraiment femme ?
Oui, disons-le hardiment, si l'Écriture n'a pas raison, si la femme n'a pas été faite
pour une mission de charité dans l'humilité, la nature a manqué son but ; car la
femme a été appelée à une tâche et préparée pour une autre.
Entendons-nous bien, toutefois : ce n'est pas pour flatter la femme que je suis
monté dans cette chaire, c'est pour la sanctifier. En disant que la nature elle-
même vous a préparées pour la tâche que vous impose l'Écriture, je n'ai pas
voulu dire que vous soyez, dans votre état naturel, capables de la remplir. Par
une de ces contradictions bizarres que la chute a introduites dans notre race,
troublant l'ouvrage de la création sans le détruire, la femme est tout à la fois
propre et impropre à sa tâche : propre, parce qu'elle a certaines dispositions qui
s'y adaptent merveilleusement; impropre, parce qu'elle a d'autres dispositions qui
l'entravent. « C'est l'ennemi qui a fait cela : » dans ce même coeur où la main de
Dieu déposa les germes précieux d'une vie conforme à la mission de la femme, il
a, lui, glissé des germes contraires qui étouffent ou neutralisent les premiers. Il a
fait plus encore : ces germes salutaires, il est allé, avec son habileté infernale, les
chercher dans le coeur de la femme pour les y corrompre, et pour tirer ainsi d'une
semence bienfaisante des fruits malfaisants.
Oui, ces ressources précieuses dont le Créateur vous a douées pour accomplir
votre oeuvre, le tentateur sait les dénaturer au point d'en faire autant d'obstacles à
cette oeuvre même. Sous son influence mystérieuse et redoutable, on voit
dégénérer cette activité en inquiétude, cette vigilance en curiosité, cette finesse
en ruse, cette pénétration en témérité, cette promptitude en légèreté, cette grâce
en coquetterie, ce goût en recherche, cette mobilité en caprice, cette aptitude en
présomption, cette influence en intrigue, cet empire en domination, cette
tendresse en susceptibilité, cette puissance d'aimer en jalousie, ce besoin d'être
utile en soif de plaire. C'est que les deux tendances principales que nous avons
reconnues chez la femme, l'humilité et la charité, ont été faussées. Ce même tour
d'esprit qui lui assigne pour domaine le cercle restreint de la vie intérieure, la
met en péril de saisir les choses par leur petit côté, et de concentrer son attention
sur un seul point, avec une ardeur de confiance proportionnée à l'étroitesse du
champ qu'elle embrasse, peu apprise à douter ou des choses ou d'elle-même,
impatiente de la contradiction, faute de la comprendre plus encore que de
l'accepter, et s'engageant insensiblement dans une voie d'orgueil par un chemin
qui devait aboutir à l'humilité. Puis, ce même besoin de coeur qui la presse
d'aimer et de se dévouer, l'expose à se chercher elle-même jusque dans l'oubli
d'elle-même et à porter le renoncement jusqu'à l'exigence, souffrant avec peine
qu'il se fasse quelque chose de bon où elle n'ait mis la main, jalouse de l'homme
auquel elle veut aider et plaire sans rivalité, envieuse de la femme qui aspire à
aider et à plaire comme elle; jalouse, envieuse, notez-le bien, à force d'amour,
mais d'un amour qui s'est transformé en passion et en volonté propre, dans le
laboratoire impie du tentateur. Alors, la femme, que nous croirions volontiers
supérieure à l'homme en portée spirituelle, si l'essence de la sainteté est l'amour
et l'essence de l'amour le sacrifice, appliquant au mal les nobles instincts qui
l'auraient fait exceller dans le bien, et se livrant au péché avec un abandon à la
fois énergique et irréfléchi que l'homme ne connait guère, pousse plus loin que
lui la vaine gloire, l'égoïsme, l'avarice, l'intempérance, la colère, la haine, la
cruauté, l'amour du monde, l'oubli de Dieu, comme si elle avait à coeur de
justifier ce vieil adage : « Tombe plus bas qui tombe de plus haut(**28). »
Le coeur de la femme est le plus riche trésor de la terre; mais s'il n'est le trésor de
Dieu, il devient le trésor du diable; et l'on serait tenté parfois de penser qu'au lieu
d'avoir été donnée de Dieu à l'homme pour lui être en aide, c'est le malin qui l'a
formée en disant : Il ne faut pas que l'homme soit seul; je lui ferai un piège
semblable à lui.
11. On lira avec intérêt les termes dans lesquels Pierre Lombard résume la
tentation d'Eve (Sent., lib. II, diss. 21). a D'abord, Dieu avait dit : Le jour où
vous mangerez de cet arbre, vous mourrez de mort. Ensuite, la femme dit:
De peur que nous ne mourions. Enfin, le démon dit : Vous ne mourrez
point. Dieu affirma, la femme hésita, le démon nia. Or, celle qui hésita,
s'éloigna de celui qui avait affirmé, et s'approcha de celui qui niait. »
...
12. Gen. III, 16. Rapprochez de ce verset Gen. IV, 7, où il parait être
question de la soumission du frère cadet à l'aîné.
...
-16. 1 Tim. II, 9 - 15. L'Apôtre considère encore ici Eve comme le type de
la femme en général; ce que la Genèse dit d'une femme, il l'étend à tout son
sexe. Cette transition est rendue sensible par le passage subit du singulier au
pluriel dans le verset 15 : Elle (la femme) sera sauvée par l'enfantement,
pourvu qu'elles (les femmes) demeurent dans la foi, etc. » Cette distinction
importante est omise dans nos versions ordinaires.
...
18. Lamennais.
...
22. On peut voir cette pensée développée par Kant, über das Gefühl des
Schoenen und Erhabenen, p . 51-55.
...
28. J'essaye de rendre par une autre image cette maxime latine que je ne
sais comment traduire littéralement : « Corruptio optimi pessima. »
...
30. 2 Tim. III, 6, 7. Saint Paul les désigne par le nom de femmelette.
Deuxième partie
Ces déclarations étonnantes, l'Écriture les confirme et les complète par ses récits
qui sont autant de leçons. Après nous avoir expliqué par Eve l'entrée du péché
dans le monde, elle nous explique par Hada et Tsilla (Gen. IV, 19-24.) Lémech,
qui fut le premier polygame, pour devenir le premier blasphémateur; par les
filles des hommes séduisant les fils de Dieu, la corruption de la terre et le déluge
(Gen. VI, 1-7). par Agar, la foi, la charité, la paix d'Abraham un jour troublées
(Gen. XVI.) ; par les femmes de la maison de Laban, la fidélité de Jacob
longtemps couverte d'un voile; par les Hétiennes Judith et Basmath,
l'indifférence profane d'Esaü (Gen. XXVI, 34, 35.); par le dépit d'une épouse
adultère, l'injustice de Putiphar; par les filles de Moab, la plus terrible des plaies
d'Israël au désert (Nomb. XXV.); et par les filles de Canaan, sa lâcheté et son
idolâtrie après la conquête (Jug. III, 5-7, etc.); par Délila, le honteux abaissement
de Samson; par la compagne du lévite d'Ephraïm, une tribu presque retranchée ;
par Bathsébah, David cessant d'être David; par les femmes étrangères, Salomon
servant leurs dieux, et recueillant de chute en chute les avertissements qu'il
devait donner plus tard au monde (1 Rois XI, 1-8.); par Jézabel, Achab impie,
parjure et meurtrier (XXI, 1-16, 25, 26.); par Athalie, les rois de Juda suivant le
train de ceux d'Israël (2 Chr. XXI, 6; XXII, 2, 3.); par Hérodias, Hérode
décapitant Jean-Baptiste en dépit de lui-même (Math. XIV, I - 11.); par les
femmes juives., Paul et Barnabas persécutés et chassés d'Antioche (Actes XIII,
50, 51.); et par la femme prophétique de l'Apocalypse, l'égarement de toute la
terre (Apoc. XVII.).
Sainte liberté des Écritures qui disent également le bien et le mal, non pour
exalter la nature humaine ni pour l'humilier, mais pour donner gloire à Dieu qui
produit le bien et répare le mal ! Il faut que ce coeur de femme, si chaud mais si
passionné, si tendre mais si jaloux, si délicat, mais si susceptible, si vif mais si
prompt., si sensible mais si irritable, si fort mais si faible, si bon mais si mauvais,
soit dompté et transformé, pour que cette sève de vie qui l'inonde , rendue à son
cours légitime, se répande tout entière en fleurs d'humilité et en fruits de charité.
Dompté et transformé, mais par qui? Eh ! de quel autre pourriez-vous attendre
cette grâce que de ce Fils de Dieu qui, non content de vous avoir, par l'organe de
ses serviteurs inspirés, rendu votre place et révélé votre mission, est venu lui-
même vous en montrer l'idéal dans sa vie et vous en frayer le chemin par sa
croix? Jésus vivant, type accompli des vertus douces comme des vertus fortes,
est l'exemple de la femme comme de l'homme; et Jésus crucifié, unique victime
qui expie le péché, est la source unique de ce saint amour qui, variant dans la
seule application, affranchit du péché et l'homme et la femme. Mais, entre la
femme et l'homme, si Jésus pouvait trouver plus d'accès d'un côté que de l'autre,
ne serait-ce pas chez la femme? lui, qui « est amour; » lui. qui « est venu non
pour être servi, mais pour servir; » lui, qui se résume tout entier dans le
dépouillements et dans le sacrifice; lui, enfin, qui n'a paru sur la terre que pour
exercer la charité la plus haute dans l'humilité la plus profonde ? Me trompé-je,
mes soeurs, c'est à vous de le dire, me trompé-je en pensant qu'il n'y a rien sur la
terre de plus sympathique à Jésus-Christ que le coeur de la femme ? Question
superflue ! eh non, je ne me trompe pas, ou votre coeur aurait renié tous ses
instincts ! La foi chrétienne, si bien prise dans le fond de l'humanité qu'elle n'est
étrange qu'à force d'être naturelle, s'adapte si merveilleusement aussi à tous les
besoins de votre être moral, que vous ne pouvez être vraiment femme qu'à la
condition de recevoir l'Évangile: la femme chrétienne n'est pas seulement la
meilleure des femmes, elle en est en même temps la plus femme. 0 vous donc,
qui souhaitez d'accomplir l'humble et bienfaisante mission de votre sexe, - sous
la croix, ou jamais !
Aussi bien, mes chères soeurs, le premier secours que l'homme est en droit
d'attendre de vous est un secours spirituel. C'est peu qu'il vous doive la
consolation de cette vie d'un jour, s'il ne vous doit, autant qu'il est en vous, la
possession d'une vie éternelle. Non seulement la vraie charité vous le demande,
celle qui subordonne le temps à l'éternité mais la justice elle-même vous y
oblige, nous vous l'avons montré par les Écritures. Votre sexe a un tort originel à
réparer envers le nôtre, et un tort spirituel. Ce que nous vous reprocherions dans
cette chute où nous n'avons fait que vous suivre, si nous ne pensions devoir
réserver notre sévérité pour ,nous-mêmes, ce n'est pas cette mort que vous avez
introduite dans le monde, ni cette vie empoisonnée d'amertumes sans nombre,
dont votre tendre sympathie elle-même n'est pas toujours capable d'alléger le
poids : c'est un mal plus grand, le seul mal réel et absolu, le péché, que le
premier homme fut inexcusable de commettre sans doute, mais qu'il commit
entraîner par la première femme.
Figurez-vous Eve agenouillée avec Adam auprès du cadavre d'un de leurs fils
égorgé par l'autre, que la malédiction divine chasse au loin sur la terre déserte et
silencieuse. A la vue des fruits visibles et présents du péché, à la pensée de ses
fruits invisibles et futurs, si le tendre regard d'Adam ne dit pas à Eve: Rends-moi
la faveur de mon Dieu ! rends-moi la paix avec moi-même ! rends-moi les jours
d'Éden, et ma douce innocence, et mon saint amour pour le Seigneur et pour toi !
- elle se dit tout cela à elle-même., n'en doutez pas. Elle pense donner trop peu
en prodiguant à Adam les consolations de la terre, si elle ne lui apporte celles du
ciel; et ne pouvant défaire le mal qu'elle lui a fait, elle le presse, elle le conjure
de tourner ses yeux humides vers le libérateur promis pour tout réparer, pour tout
rétablir, et pour ouvrir à la race déchue, mais réconciliée, un second Éden, plus
beau que celui dont le glaive des chérubins défend désormais l'entrée. Si tels sont
les sentiments d'Eve, qu'elle soit bénie, toute Eve qu'elle est !
Avec ce coeur-là, Eve touche à Marie; et dans la femme qui a perdu le monde
par le péché, je découvre déjà la femme qui doit le sauver par l'enfantement. Eh
bien ! ce qu'elle devait faire, faites-le vous-mêmes. S'il n'en est aucune de vous
qui n'ait été une Eve pour l'homme, qu'il n'y en ait aucune aussi qui ne soit pour
lui une Marie, et qui ne lui donne le Sauveur! Voilà, voilà votre tâche. Que si
vous n'y répondez pas, eussiez-vous passé votre vie entière dans les exercices de
la bienfaisance, votre vocation sera manquée; et après avoir été saluée par les
hommes du nom de femme de bien, de diaconesse, de soeur de charité, vous ne
serez devant Dieu « qu'un airain qui résonne et une cymbale qui retentit. » Mais
comment donner le Sauveur aux autres, si vous ne le possédez pas dans votre
propre coeur? Femmes qui m'écoutez, encore un coup, sous la croix, ou jamais!
Ne disons rien de ces saintes femmes de l'ancienne alliance, qui « sont mortes
dans la foi » avant la venue du Sauveur, mais non sans l'avoir « vu de loin, cru et
salué (Hébr. XI, 13.) : » ni de la pieuse Sara, ni de la modeste Rébecca, ni de la
tendre Rachel, ni de l'héroïque Débora, ni de l'humble Ruth, ni de la douce
femme d'Elkana, ni de la prudente Abigaïl, ni de l'intrépide Ritspa, ni de la
silencieuse Sunamite. Bornons-nous aux femmes de la nouvelle alliance. Sous la
croix, Marie, plus touchante encore qu'auprès du berceau, s'offrant sans murmure
à l'épée qui lui transperce l'âme, s'associe au sacrifice de son Fils par la charité la
plus sublime qui fût jamais après celle de ce Fils adorable, et nous offre le type
de la femme chrétienne, qui ne sait aider et aimer qu'en tenant les yeux fixés sur
« Jésus-Christ, et sur Jésus-Christ crucifié. »
Sous la croix, Anne la prophétesse, type de la femme fidèle, donne gloire des
premiers, dans ce même temple où « elle servait Dieu jour et nuit en jeûnes et en
prières, » à celui que le vieux Siméon venait de confesser par l'Esprit, et, malgré
ses quatre-vingt-quatre ans, retrouve l'énergie et l'activité de la jeunesse pour «
parler de lui à tous ceux qui attendaient la délivrance dans Jérusalem (Luc II, 36-
38.). » Sous la croix, Marie de Béthanie, type de la femme intérieure, avide de la
seule chose nécessaire et jalouse de la bonne part, un jour « se tient assise aux
pieds du Seigneur » pour se nourrir en silence de la Parole de vie, et un autre
jour, dans le même silence, « les arrose d'un nard pur de grand prix et les essuie
de ses propres cheveux, » comme si elle ne pouvait trouver de témoignage assez
expressif de son respect et de son amour (Luc X, 38-42; Jean XI, 2; XII, 3.).
Sous la croix, Marthe, sa soeur, type de la femme active, tantôt prodigue ses
soins infatigables à un frère qu'elle aime, tantôt s'empresse auprès d'un Sauveur
qu'elle adore, le sert dans la vie commune, l'invoque dans, la douleur amère, le
bénit dans la joie de la délivrance (Luc X, 38-42; Jean XI, 19-45; XII, 1, 2.).
0 vous qui lisez si bien dans notre coeur, souffrez que je lise un moment dans le
vôtre. J'en ai dit assez pour vous, trop peut-être. Vous acceptez cette mission,
mais des mains de Jésus; vous brûlez de la remplir, mais sous la croix de Jésus.
Venez donc, que passant du principe à l'application, je vous montre encore
comment elle pourra être accomplie dans toutes les situations diverses, et
comment la femme pourra toujours, fille, épouse ou mère, être pour l'homme «
un aide semblable à lui. ÷ Vous avez vu la mission de la femme, voyez sa vie : ce
sera l'objet d'un second discours.
Aussi, n'en doutez pas, j'ai pour moi le coeur de la femme; et si quelqu'un a pu
sourire en m'entendant exposer sa mission selon Dieu, ce n'est pas elle, j'en
réponds. Quelle femme digne de son nom a jamais souri quand on fait appel à
son esprit de renoncement et de sacrifice? C'est du pain pour sa faim, c'est de
l'eau pour sa soif. Mais que dis-je, digne de son nom? Digne ou indigne, toute
femme tressaille à ces mots sympathiques; seulement, la digne tressaille de joie,
et l'indigne tressaille d'amertume. Vous-mêmes, qui la détournez de la vole que
je lui trace, avouez-le, vous me donnez raison dans le fond de l'âme; et malgré
tous vos discours, vous l'estimerez, tout en murmurant, si elle suit mes conseils
plutôt que les vôtres, et vous la mépriserez, tout en la flattant, si elle suit les
vôtres plutôt que les miens.
Quoi qu'il en soit, la plupart de ceux qui m'écoutent, j'ose le dire, non contents
d'admettre les principes que je viens de développer, les apprécient et les
admirent. Eh bien ! qu'ils apprennent donc par cet exemple à quel point l'Écriture
est vraie. Car enfin, qu'ai-je fait que de l'interroger devant vous ? Je vous le
confesse, quand j'ai commencé à méditer sur la mission de la femme, j'étais loin
d'avoir sur cette matière peu étudiée des sentiments aussi fermes et aussi précis
qu'aujourd'hui. J'ai résolu d'ouvrir l'Écriture, de l'écouter, de me laisser conduire
par elle; et j'ai été confondu d'y trouver, au lieu de quelques notions disséminées
dans ses quarante livres et sur ses quinze siècles, toute une doctrine, se
développant de livre en livre et de siècle en siècle, passant de la main du
prophète à celle de l'apôtre, comme un ouvrage qu'un premier ouvrier ne fait
qu'ébaucher et qu'il transmet à un autre pour le terminer; une doctrine dont la
sagesse, la plénitude, la clarté, la simplicité., la pureté, brillant au sein d'une
ignorance profonde et universelle, excitaient en moi une surprise qui croissait
avec ma méditation. Car tout cela se révélait à moi par degrés : la place de la
femme dans l'Écriture, restreinte au premier coup d'oeil, allait s'étendant devant
mes pas. Il faut chercher la femme dans l'Écriture; mais une fois trouvée, elle y
apparaît revêtue d'un ministère aussi bienfaisant que glorieux. Ces proportions
mêmes m'instruisaient: je compris que telle qu'elle est dans le livre, telle elle doit
être dans la vie, - grande, mais cachée. Je le dis hardiment : seule de toutes les
religions et de tous les systèmes, l'Écriture a connu et compris la femme. Seule,
entre ces deux tendances contraires des races méridionales et des races
germaniques, de l'antiquité et du moyen âge, l'une qui en faisait la servante de
l'homme, l'autre qui en faisait l'arbitre de ses destinées, elle lui a épargné tout à
la fois « et cet excès d'honneur et cette indignité. » Seule enfin, par une. de ces
combinaisons de la vérité où le monde ne sait voir que des contradictions
étranges , elle lui a fait -une place d'autant plus noble qu'elle est plus humble, et
l'a tenue dans le silence, pour la mieux réhabiliter.
*. KANT, über das Gefühl des Schoenen und Erhabenen, page 56.