Mondialisation Et Environnement Patrick Mundler
Mondialisation Et Environnement Patrick Mundler
Mondialisation Et Environnement Patrick Mundler
Patrick Mundler
Depuis 1972, date de la première conférence mondiale sur l'environnement à Stockholm, une
prise de conscience générale a eu lieu : les ressources naturelles ne sont ni intarissables, ni
inaltérables. Malgré la formidable capacité de la planète à "digérer" les déchets multiples
créés par l'activité de l'homme, nul ne croit plus, comme l'écrivait au début du 19ème siècle
un économiste français du nom de Jean-Baptiste Say1, que "les richesses naturelles sont
inépuisables car sans cela nous ne les obtiendrions pas gratuitement. Ne pouvant être
multipliées ni épuisées, elles ne sont pas l'objet de la science économique".
A partir de 1988, suite à la publication d'un long rapport de la Commission Mondiale sur
l'Environnement et le Développement (CMED, 1989, p. 51), l'objectif d'atteindre un
développement dit "soutenable" s'est imposé comme correspondant à une forme de
développement socialement acceptable, économiquement réalisable et écologiquement
respectueux de l'environnement. Défini comme un "développement qui répond aux besoins du
présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs", le
développement soutenable accorde une grande place à la préservation de l'environnement.
Dans le même temps, le terme de mondialisation est apparu pour qualifier l'ordre économique
nouveau qui était en train de s'installer. Cette simultanéité n'est pas un hasard. Quelle que soit
la manière dont on examinera l'une ou l'autre des dimensions inhérentes à la mondialisation,
nous verrons que ses liens avec l'environnement sont importants.
Notons d'abord que de très nombreux problèmes d'environnement sont mondiaux et ont des
conséquences pouvant dès aujourd'hui ou à plus long terme, concerner toutes les populations
de la planète. Effet de serre, "trou de la couche" d'ozone, forte baisse des ressources
halieutiques, destruction accélérée des couverts forestiers, risques nucléaires, .... autant de
problèmes dont les causes peuvent être diverses et les effets globaux.
Mais, outre la question du pouvoir et des compromis à trouver entre nations souveraines pour
assurer une bonne gestion commune et soutenable des ressources environnementales, on peut,
en résumant la mondialisation autour de trois dimensions : finance, commerce et
homogénéisation des modes de vie, constater que l'environnement est présent dans chacune de
ces dimensions :
1 Say, Jean Baptiste. (1840). Cours complet d'économie politique pratique. Paris, Guillaumin, p. 68
- l'environnement est concerné par la libéralisation générale du commerce parce que quelles
que soient les marchandises physiques échangées, elles sont fabriquées un utilisant des
ressources naturelles et en rejetant des déchets dans l'environnement ;
- l'environnement est enfin concerné par l'homogénéisation des modes de vie par le fait que le
haut niveau de consommation en vigueur dans les pays riches - et auquel aspirent souvent les
habitants des pays plus pauvres - exerce de très fortes pressions sur certaines ressources. Une
grande partie des problèmes environnementaux qui apparaissent aujourd'hui viennent sans
aucun doute des comportements de production et de consommation des pays industrialisés.
Dans le même temps, la pauvreté pousse de nombreuses populations à surexploiter leurs
ressources et à sacrifier leur "capital naturel".
Ainsi, quelle que soit l'entrée choisie pour examiner la mondialisation et ses conséquences,
l'importance de ses liens avec l'environnement s'impose toujours.
Pourquoi, alors que tous les pêcheurs se plaignent d'une diminution de leurs prises due à une
baisse des stocks de poissons, continuent-ils néanmoins tous à intensifier leurs prélèvements ?
L'exemple est certes facile, mais il permet d'évoquer quelques unes des caractéristiques
principales qui font des biens d'environnement des biens particuliers.
Un premier point important : la nature produit. Pendant longtemps d'ailleurs, des économistes
(les physiocrates) ont considéré que la source principale de la richesse venait des apports de la
nature. Cette production de la nature repose sur des mécanismes qui échappent pour partie à
l'homme - même si ce dernier cherche depuis toujours à mieux les maîtriser - si bien que
"l'offre" globale de nature est assez rigide. Difficile par exemple d'accroître la quantité d'eau
ou celle de terres arables, difficile également d'accélérer les mécanismes qui transforment la
matière organique en pétrole. En face de cette offre rigide, on trouve une "demande", qui elle,
s'accroît d'une part à cause de la croissance de la population, d'autre part et surtout à cause des
niveaux de consommation permis par les différents progrès techniques. Il n'est pas ici
question de la seule consommation finale, mais de toutes les utilisations faites des ressources
naturelles.
Ainsi, du fait d'une offre rigide et d'une demande en hausse le "marché" des ressources
fournies par la nature a tendance à se déséquilibrer. En situation de marché réel (on devrait
plutôt dire "en théorie"), ce déséquilibre se traduit par une hausse des prix, et c'est là qu'une
seconde caractéristique des biens d'environnement devient très importante : ces biens sont en
général des biens communs (hormis le sol dans un certain nombre d'endroits) et ne font pas
l'objet de droits de propriété. Appartenant à tous, ils n'ont pas non plus de prix. La sardine qui
s'échange sur le marché a bien entendu un prix, qui doit couvrir au moins les coûts engagés
par le pêcheur pour l'attraper (sinon le pêcheur devrait cesser son activité), mais ce prix
n'intégré pas l'achat de la matière première ou des "coûts d'élevage". Le pêcheur puise dans un
stock produit par la nature et appartenant à tous. De même, l'industriel qui rejette un polluant
dans l'eau de la rivière passant à proximité n'est pas sanctionné par le marché pour cet usage
du bien commun. Ainsi, que ce soit quantitativement ou qualitativement, l'état des ressources
environnementales n'est pas spontanément reflété par les prix de marché.
Ceci est encore accru par le fait que de nombreuses dégradations ne sont perçues que bien
après les actions qui les ont provoquées. On peut rejeter des déchets dans l'océan pendant des
dizaines d'années avant d'en percevoir les effets sur la qualité de l'eau, la flore ou la faune
marine. Il en est de même pour la protection du patrimoine génétique. La disparition d'une
espèce végétale dans une forêt suite par exemple à une exploitation forestière trop intensive
n'entraîne pas forcément un dommage perceptible et attribuable à tel ou tel groupe
d'individus.
La nature de ces effets externes peut être extrêmement diverse. Ils peuvent être directs ou
indirects, concerner le bien-être des générations présentes ou celui des générations futures.
Ainsi, très souvent externes au marché et pourtant bien réels, les dommages subis par
l'environnement et affectant le bien-être des populations doivent donner lieu à des évaluations
et à des politiques.
1.2. Des principales politiques proposées pour gérer les problèmes d'environnement
Repartons de l'exemple de cet industriel qui rejette un polluant dans l'eau d'une rivière. On
peut, très schématiquement, avoir deux attitudes devant une telle situation.
La première sera de considérer que l'eau doit être protégée indépendamment de toute
considérations économique et qu'un seuil de pollution défini ne doit pas être dépassé. On peut
défendre une telle position pour de multiples raisons : ignorance des conséquences à long
terme de la pollution, impossibilité de calculer le coût de cette pollution du fait de son
caractère diffus (dans cet exemple, si le pollueur peut être identifié, il n'en est pas de même
des victimes qui peuvent être très nombreuses et dispersées), droit des générations futures à
trouver une eau non polluée, etc.
Avec une telle politique, l'environnement peut être parfaitement bien protégé, mais en
revanche cette protection "optimale" sur le plan écologique pourrait avoir des conséquences
économiques importantes comme la disparition pure et simple de l'usine (si les coûts de
dépollution sont trop élevés) et de la richesse qu'elle produit.
On voit par conséquent très vite qu'une politique réglementaire ne peut être totalement
déconnectée du calcul économique. Avant d'imposer une norme, le décideur va s'informer des
conséquences écologiques, mais aussi économiques pour les agents concernés. On imagine
facilement que bien souvent, le bien-être des pêcheurs amateurs ne pèse pas lourd devant les
risques de pénaliser une industrie et les emplois qu'elle génère. Une fois la norme fixée, le
décideur devra surveiller son application, sanctionner les contrevenants éventuels, faire
évoluer la norme au fur et à mesure que les incertitudes diminuent ou que les techniques
progressent, bref l'état devra être très présent, son intervention sera coûteuse et parfois peu
adéquate du fait des incertitudes qui pèsent en permanence sur les conséquences de sa
politique.
Pour toutes ces raisons, la plupart des économistes préconisent un deuxième type de politique,
qui au lieu de réglementer de manière contraignante, vise à internaliser les effets externes,
c'est à dire vise à corriger la myopie des marchés sur ces effets.
Dans cette optique, on peut là encore schématiquement repérer deux manières différentes
d'internaliser les effets externes.
La première repart du constat concernant les coûts sociaux. Puisqu'une pollution se traduit par
un coût payé par d'autres agents que ceux qui en sont à l'origine, on pourrait après une
évaluation de ces coûts, taxer le pollueur pour un montant équivalent et reverser le produit de
la taxe aux victimes. Ainsi, en théorie, l'effet externe disparaît puisque le pollueur va devoir
intégrer dans ses coûts de production, les coûts sociaux dont il est responsable, les victimes
étant elles-mêmes indemnisées.
La seconde méthode d'internalisation des effets externes s'appuie sur les mêmes constats, mais
en privilégiant une autre caractéristique des biens d'environnement : l'absence de droits de
propriété. Si une taxe cherche à corriger les imperfections du marché en affectant un quasi-
prix à une ressource environnementale, on peut obtenir des résultats comparables en affectant
des droits de propriété à ces ressources. Les défenseurs de ce type de politique considèrent
que les agents accorderont davantage d'attention à un bien dont ils sont propriétaires exclusifs
qu'à un bien dont la propriété est collective. En effet, si ce bien est source d'avantages
(revenus, aménités, ...) le propriétaire privé prend les dispositions nécessaires pour maintenir
ces avantages dans la durée (par exemple le propriétaire d'un banc de sardines, laissera un
nombre de sardines suffisant pour assurer la reproduction). Ainsi le bien est protégé de
manière durable et dans cette hypothèse, intérêt privé et intérêt général coïncident. Quant à la
"valeur" de la ressource elle sera donnée par le marché, puisque dès lors que les biens sont
privés, ils peuvent être échangés.
Lorsqu'une ressource comme l'eau, l'air ou la "couche d'ozone" n'est pas privatisable, les
partisans d'une meilleure clarification des droits de propriétés proposent de rendre
appropriable, non la ressource, mais son droit d'usage. Ainsi, il existe aux Etats-Unis, des
droits à polluer qui peuvent être échangés entre les entreprises au sein de zones homogènes et
il a été décidé lors de la Conférence de Kyoto, qui concernait les mesures à prendre pour
diminuer l'émission de gaz à effet de serre, de créer sur le plan international, des permis
négociables qui s'inspirent de l'exemple américain.
Les problèmes environnementaux n'ont été intégrés dans les décisions internationales que
depuis peu. Pendant longtemps, les institutions internationales se sont surtout focalisées sur
l'abaissement des barrières aux échanges sans s'intéresser aux conséquences
environnementales de l'activité économiques. Seuls quelques auteurs tentent d'alerter les
décideurs et l'opinion.
On peut citer parmi ceux-ci le Club de Rome, qui en 1972, publia un rapport intitulé "halte à
la croissance". Ce rapport reposait sur les travaux d'une équipe de chercheurs du Massachuset
Institute of Technology qui avait cherché à modéliser de manière dynamique
l'interdépendance entre 5 variables : la population, la production agricole, les produits
industriels, les ressources naturelles et la pollution. Leurs conclusions sont pessimistes. Si l'on
continue ainsi à privilégier la croissance quantitative, disent en substance les auteurs du
rapport, le monde s'expose à une double catastrophe : écologique et économique. Ils
préconisent par conséquent que soient mises en œuvre des politiques visant à stopper la
croissance de la population et celle de la production industrielle (la croissance du capital).
Malheureusement, le rapport qui posait sans aucun doute de bonnes questions, fut largement
épinglé par de très nombreux scientifiques à cause des erreurs manifestes qu'il contenait. Ses
conclusions (croissance "zéro" pour la population et le capital) reposaient sur des
extrapolations fausses et étaient de plus insoutenables : nul ne peut arrêter la croissance de la
population de manière autoritaire (si tant est que ce soit nécessaire, ce qui a été largement
contesté) et la croissance économique (dont on voit mal comment elle pourrait être obtenue
sans croissance du capital) reste indispensable dans la plupart des pays du monde.
Conséquence fâcheuse, la disqualification scientifique du rapport discrédita pour plusieurs
années toute prévision pessimiste sur les effets possibles d'une croissance économique
ignorante de ses conséquences sur l'environnement.
Pourtant, les problèmes écologiques dus aux activités productives sont bien là et peuvent
avoir des conséquences dramatiques pour les populations.
Les premiers avertissements eurent surtout un caractère local. En 1950, au Japon, les pêcheurs
de la baie de Minamata s'empoisonnèrent à cause du mercure rejeté par dans la mer par une
entreprise industrielle. Il y eut de nombreux morts et un procès retentissant. Aujourd'hui
encore de nombreuses familles de pêcheurs restent affectées gravement et irrémédiablement
par les conséquences de cette pollution.
En 1976, à Seveso en Italie, une fuite de dioxine consécutive à une explosion dans un réacteur
chimique provoqua le déplacement de la population. Par précaution, des mesures préventives
furent prises (notamment des avortements thérapeutiques), dont imagine sans peine combien
elles furent traumatisantes pour les victimes. Cet accident fut à l'origine de la fixation d'un
certain nombre de normes en Europe connues sous le nom de "directive Seveso".
En 1984, à Bhopal en Inde, un nuage de gaz toxique "s'échappa" d'une usine de pesticides
américaine appartenant au groupe Union Carbide et provoqua plusieurs milliers de décès et
des handicaps irréversibles pour environ 50 000 personnes2.
2 Les chiffres concernant ce type de catastrophe, n'ont souvent pas grande signification. Ainsi, pour
Bhopal, le nombre de morts selon les sources varie de 2 000 (Lagadec, in Beaud et alii, 1993) à 8
000 (PNUD, 1998). Quant aux blessés, le chiffre va de 50 000 (PNUD 1998) à 500 000 (Dias, in
Beaud et alii, 1993).
Dans le même temps, le monde est engagé dans un gigantesque mouvement de libéralisation
des produits et des capitaux, mouvement qui n'est pas sans conséquence sur la façon dont
peuvent s'appliquer des politiques économiques de l'environnement. En schématisant, on peut
repérer deux logiques cohabitant (et parfois s'affrontant) au sein des grandes institutions
internationales.
La première est celle portée par des institutions dont la préoccupation est surtout économique,
dans le sens où elles partagent la conviction que le développement au sens large passe par la
croissance économique et la libéralisation généralisée du commerce et de la circulation des
capitaux. Le FMI (Fonds Monétaire International), la Banque Mondiale ou encore la récente
OMC (Organisation Mondiale du Commerce, voir encadré 1) appartiennent à cette première
catégorie. Certes, elles ne nient pas la nécessité de préserver l'environnement et utilisent
comme tout le monde, la référence au développement soutenable. Ainsi, est-il précisé dans
l'accord fondant l'OMC : "Les Parties au présent accord, (...) Reconnaissent que leurs
rapports dans le domaine commercial et économique devraient être orientés vers le
relèvement des niveaux de vie, la réalisation du plein emploi et d'un niveau élevé et toujours
croissant du revenu réel et de la demande effective, et l'accroissement de la production et du
commerce de marchandises et de services, tout en permettant l'utilisation optimale des
ressources mondiales conformément à l'objectif de développement durable, en vue à la fois de
protéger et préserver l'environnement et de renforcer les moyens d'y parvenir d'une manière
qui soit compatible avec leurs besoins et soucis respectifs à différents niveaux de
développement économique (...).
Encadré 1
En signant les accords de Marrakech le 1er janvier 1995, les pays donnaient naissance à une
institution mondiale chargée d’organiser le système commercial mondial. Cela consacrait une
réalité : le GATT qui n’était à l’origine qu’un traité, avait progressivement fédéré autour de
lui une véritable organisation.
1/ Les pays signataires ont inscrit dans le préambule de l’accord, les objectifs de
développement soutenable. Cela s’est traduit par la mise en place d’un Comité de commerce
et de l’environnement (en réalité ce Comité existait avant mais était en sommeil) dont les
organisations non gouvernementales attendaient beaucoup. Cette attente a été partiellement
déçue dans la mesure où jusqu’ici, le Comité n’a pas fait de proposition “ constructive
permettant d’éclaircir le débat sur les liens entre commerce international et environnement ”
(Solagral, 1998, 5b, p.2). De plus, l’OMC s’est également dotée d’un Comité du commerce
et du développement distinct du Comité du commerce et de l’environnement ce qui peut
paraître contradictoire avec la notion de développement soutenable qui vise à unifier ces deux
dimensions, mais souligne encore une fois l’ambiguïté du lien environnement –
développement (Mundler, 1997).
2/ L’OMC s’est dotée d’un organe de règlement des différends (ORD), soit un panel d’experts
désignés pour arbitrer les conflits. Ce panel a davantage de pouvoirs que n’en avaient ceux
désignés dans le cadre du GATT, ne serait-ce que parce qu’auparavant, une décision du panel
devait faire consensus auprès des pays membres pour être opératoire, alors qu’aujourd’hui
elle doit faire consensus contre elle pour être invalidée. L’ORD est en droit de proposer des
mesures multilatérales de rétorsion si un pays ne se pliait pas à une décision prise à son
encontre. Jusqu’à maintenant toutes les mesures de restriction commerciale prises au nom de
la protection de l’environnement ont été, lorsque l’affaire est portée devant l’ORD,
considérées comme injustifiées (voir encadre 2). Ces précédents ne sont pas sans inquiéter les
associations civiles impliquées dans la promotion d’un développement soutenable.
Bien entendu, on retrouvera des positions communes, comme celle qui dénonce les mesures
protectionnistes des pays industrialisés en matière agricole comme étant à la fois ruineuses
pour le développement des pays les plus pauvres et écologiquement désastreuses. Mais de
multiples nuances subsistent, qui selon la manière dont basculeront à l'avenir certaines
décisions, pourraient changer profondément l'influence qu'aura la mondialisation sur
l'environnement.
On peut illustrer cette dimension de la mondialisation avec les propos de Lawrence Summers,
chief economist à la Banque Mondiale au moment où ceux-ci ont été diffusés. "Soit dit entre
nous, la Banque mondiale ne devrait-elle pas encourager une migration plus importante des
industries polluantes vers les pays les moins avancés?" écrivait alors L. Summers, dans une
note qui, semble-t-il, aurait dû rester interne à l'institution3.
Ces quelque mots ont fait le tour du monde et ont suscité beaucoup d'indignation, mais aussi
d'importants débats. L. Summers avançait trois raisons pour justifier sa "proposition".
D'abord, "le calcul du coût d'une pollution dangereuse pour la santé dépend des profits
absorbés par l'accroissement de la morbidité et la mortalité. ". L. Summers fait ici allusion à
une des méthodes couramment appliquée pour essayer de mesurer les coûts d'une pollution :
la méthode dite "coûts-avantages". Elle consiste à faire une évaluation comparative des coûts
et des bénéfices conséquents à une décision, au regard d'objectifs prédéterminés. Ainsi, dans
l'exemple pris par L. Summers, le calcul du coût de la pollution serait fait en calculant la perte
pour la société due à la morbidité et à la mortalité. Dès lors que l'on touche à la vie humaine,
Le deuxième argument porte sur l'idée que les " coûts de la pollution ne sont pas linéaires ".
C'est à dire que les coûts de pollution sont, d'après L. Summers, croissants. La première dose
de polluant ne coûte rien, dans la mesure où elle est facilement absorbée par le milieu naturel,
les doses suivantes deviennent de plus en plus coûteuses à mesure que l'environnement est
saturé. " J'ai toujours pensé que les pays sous-peuplés d'Afrique étaient largement sous-
pollués ; la qualité de l'air y est probablement d'un niveau inutilement bas (sic) par rapport à
Los Angeles ou Mexico". La conclusion est évidente, il faut encourager l'exportation de la
pollution vers les pays "sous-pollués" afin d'accroître le bien-être général, par un abaissement
du coût moyen de la pollution.
Le troisième argument avancé par Summers porte sur le fait que " l'exigence d'un
environnement propre pour des raisons d'esthétique et de santé dépend du niveau de vie. On
se préoccupera évidemment beaucoup plus d'un facteur qui augmente de manière
infinitésimale les risques de cancer de la prostate dans un pays où les gens vivent assez
longtemps pour avoir cette maladie que dans un autre où 200 enfants sur 1000 meurent avant
l'âge de cinq ans ". Summers poursuit son argument à propos de l'esthétique en affirmant
globalement que c'est une chose dont on se préoccupe quand le reste va bien, et de conclure :
La logique décrite ici est en effet "imparable" pour reprendre les termes employés par L.
Summers. Sans discuter de la dimension éthique du problème, les arguments employés, au
delà de leur cynisme, mettent le doigt sur une réalité : la protection de l'environnement passe
après la nécessité de se nourrir dans l'ordre des préférences et la pauvreté peut par conséquent
conduire à accepter sur son sol des activités polluantes ou risquées dont les "riches" ne
veulent plus. L'accident de Bhopal ne se serait sans doute pas produit aux Etats-Unis, parce
que les normes de production imposées aux industriels sur le sol américain auraient joué leur
rôle préventif.
Outre l'acceptation sur le sol national d'industries polluantes, les pays du Tiers Monde,
toujours contraints par la recherche de devises, sont soumis à un autre danger ayant également
trait à leur environnement : celui de devenir des "pays poubelles". Repéré en 1988 par
l'Entente européenne pour l'environnement, un énorme trafic de déchets toxiques fut
découvert, concernant plusieurs millions de tonnes par an. Unanimement dénoncé, ce
commerce de déchets fut à la source d'une Conférence Internationale, organisée sous l'égide
de l'ONU et qui rassembla 116 pays à Bâle en Suisse. Une première convention vit le jour4,
prônant une meilleure gestion des déchets. Les pays africains, partisans d'un texte plus sévère
interdisant purement et simplement le commerce de déchets, refusèrent alors de signer ce
texte. A leur initiative, une seconde convention fut adoptée à Bamako en 19915. Signée par 30
pays d'Afrique, elle peine à être ratifiée par un nombre suffisant de pays pour être appliquée.
Sachant que l'entreposage de déchets à ciel ouvert coûte entre 2,5 et 40 $ la tonne, alors que
leur traitement selon les normes imposées dans les pays industrialisés coûte entre 75 et 300 $
la tonne (voire même beaucoup plus dans certains cas extrêmes), on mesure combien le
respect de ces conventions est fragile face aux intérêts financiers en jeu.
Ainsi, une première limite sérieuse aux politiques de protection de l'environnement apparaît
ici. En interdisant tel ou tel procédé de fabrication, en taxant les émissions de polluant, un
gouvernement s'expose à voir les entreprises préférer des cieux plus cléments, soit des pays
où les normes sont moins contraignantes et les taxes moins coûteuses. Les pollueurs disposent
ainsi d'un important moyen de pression pour faire en sorte que ne leur soient pas appliquées
des mesures fiscales ou réglementaires les pénalisant par rapport à la concurrence
internationale.
Pour éviter ces tensions, la tendance va être de rechercher des accords internationaux afin
d'harmoniser les contraintes et les conditions de concurrence. Depuis quelques années, le
terme de "dumping environnemental" vient qualifier la vente de produits qui ne couvrent pas
le coût total de leur production (coût comptable + coût environnemental) et les entreprises des
pays industrialisés réclament des mesures multilatérales visant à éliminer cette forme de
dumping. Mais les grandes institutions internationales chargées de promouvoir le libre-
échange, soutenues par de nombreux états (notamment dans le Tiers monde), ne veulent pas
que la préservation de l'environnement serve d'alibi à de nouvelles pratiques protectionnistes.
Nous allons voir que de ce point de vue, les traités multilatéraux concernant la circulation des
capitaux et des marchandises, ne sont guère favorables à la protection de l'environnement.
Les règles du commerce international ont été définies à partir de 1947 dans un traité : le
GATT (General Agreement on Tarrifs and Trade). Quelques principes forts servent depuis de
référence et un rapide rappel de ces principes est nécessaire pour comprendre les
conséquences qu'ils ont sur l'environnement.
En signant le traité, les pays prennent deux engagements forts. Le premier est d'étendre à tous
les pays les avantages commerciaux consentis à un seul (clause de la nation la plus favorisée)
et de réduire le protectionnisme dans une proportion égale à celle accordée par les partenaires
(règle de réciprocité).
Depuis 1947, plusieurs rounds de négociation se sont succédés. Peu à peu, dans la plupart des
secteurs, les mesures protectionnistes les plus visibles ont disparu (subventions aux
exportations, restrictions aux importations) et les droits de douane ont été en grande partie
démantelés. Ainsi, pour l'essentiel, les conflits commerciaux se sont déplacés et portent
aujourd'hui surtout sur des mesures prises au nom de la santé publique, de la justice sociale,
de la démocratie, de l'aide au développement ou de la protection de l'environnement.
L'article XX du GATT est consacré aux exceptions recevables dans l'esprit du Traité "sous
réserve que ces mesures ne soient pas appliquées de façon à constituer soit un moyen de
discrimination arbitraire ou injustifiable entre les pays où les mêmes conditions existent, soit
une restriction déguisée au commerce international (...)".
Parmi ces exceptions, on relève que peuvent être adoptées ou appliquées par tout pays
signataire des mesures :
Tout le problème est évidemment de distinguer ce qui relève de mesures légitimes, de ce qui
constitue des entraves non autorisées. Plusieurs conflits ont eu lieu au cours des dernières
années (voir encadré 1) et les décisions prises tant par les panels d'arbitrage désignés dans le
cadre du GATT que par l'organe de règlement des différends de l'OMC permettent d'éclairer
en partie la jurisprudence en la matière.
a/ le principe de précaution
Le principe de précaution est un principe relativement nouveau, qui semble relever davantage
du principe politique que de principe de droit, même si certains textes internationaux y font
référence6. Il n'empêche : pour de nombreux observateurs, le principe de précaution, une fois
Définir le principe de précaution n'est toutefois pas aussi aisé qu'il n'y paraît. Pour O. Godard
(1997), la précaution serait "l'adoption par anticipation de mesures touchant une source
potentielle de dommages sans attendre de disposer d'assurances scientifiques quant aux liens
de causalité entre l'activité en question et le dommage craint" (p. 37). Selon que l'on se
cantonne aux risques les plus graves ou que l'on puisse l'invoquer pour tout dommage
potentiel, selon que l'on considère que le principe est facultatif ou qu'il est impératif, selon
que ce principe soit lié au calcul économique ou appliqué en dehors de lui, de multiples
conceptions de la précaution peuvent être perçues dans la littérature et les textes juridiques.
A travers la précaution, c'est toute la question de la maîtrise des activités humaines et de leurs
conséquences qui est posée à l'humanité. Mais, phénomène nouveau, la précaution telle
qu'elle est apparue dans les débats sur le développement soutenable impose d'avoir un
nouveau regard sur la prévention. Au cours de ce siècle, les progrès scientifiques ont conduit
à ce que l'on se repose sur "la science" pour apporter les connaissances nécessaires à la bonne
prévention. Avec l'idée de précaution, la prévention doit s'affranchir des certitudes
scientifiques puisque, justement, elle est appelée à s'appliquer dans des domaines où
l'incertitude demeure fréquente.
Malgré la reconnaissance, même très prudente (voir note 6) du principe de précaution dans la
Déclaration de Rio, l'OMC ne le reconnaît pas et impose par conséquent au pays qui invoque
le recours à l'article XX du GATT de faire la preuve que les mesures de restriction
commerciale qu'il prendrait rentrent bien dans le cadre fixé par ce fameux article. Or même en
adoptant une définition restrictive de la précaution, le principe demanderait à ce que la
charge de la preuve puisse être inversée : ce ne serait pas au pollué de faire la preuve qu'il
l'est, mais au supposé pollueur de prouver qu'il ne pollue pas. Compte tenu du caractère
scientifiquement très incertain de nombre de problèmes environnementaux, les preuves
exigées par l'OMC pour justifier telle ou telle mesure constitue une barrière considérable à
l'utilisation effective des possibilités ouvertes par l'article XX.
Un deuxième point important est celui des normes édictées dans un but de protection
environnementale. On distingue traditionnellement 4 types de normes visant à limiter les
diverses pollutions : les normes d'émission, les normes de procédé, les normes de produit et
les normes de qualité.
l'évoque, le fait avec beaucoup de réserve : "En cas de risques de dommages graves ou irréversibles,
l'absence de certitude scientifique absolu ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard
l'adoption de mesures effectives, visant à prévenir la dégradation de l'environnement". Pour l'Europe,
le Traité de Maastricht dans son article 130r du Titre XVI précise que la politique environnementale de
la Communauté est basée (entre autres) sur les principes de précaution et d'action préventive
(Godard, 1997).
Les normes d'émission ou de rejet, visent à obliger les pollueurs à ne pas déverser dans
l'environnement plus d'une certaine quantité de polluants. Ces normes sont très nombreuses,
particulièrement dans les domaines liés à la pollution de l'air et au bruit. La norme d'émission
peut aller dans des cas extrêmes jusqu'à l'interdiction totale, certains produits phytosanitaires
utilisés en agriculture ont été par exemple complètement interdits.
Les normes de produit fixent les caractéristiques auxquelles doivent répondre les produits. On
peut en trouver dans divers domaines, par exemple aux Pays-Bas, le gouvernement a négocié
une réduction, puis l'élimination du phosphate dans les détergents.
Les normes de qualité, très différentes des précédentes, sont des normes qui spécifient les
caractéristiques des milieux récepteurs de l'environnement, et non les caractéristiques des
activités, des technologies, ou des produits. Elles constituent souvent des objectifs qui servent
de base aux politiques, et notamment à l'élaboration des autres types de normes (émission,
processus, produit).
Comme on le voit, les deux premiers types de norme concernent la manière dont on produit,
les deux dernières portant sur les caractéristiques du produit ou des sites accueillant la
production.
Du point de vue de l'OMC, seules les deux dernières peuvent entrer dans le cadre de l'article
XX. L'OMC estime que les procédés de production ne relèvent pas de sa compétence. Un
pays peut imposer une réglementation sur ses importations à la condition que ses propres
produits y soient soumis, mais il ne peut pas imposer à d'autres producteurs que les siens, des
normes de procédé qui ne modifient pas le produit lui-même.
C'est au nom de cette jurisprudence que l'on peut comprendre la décision prise par le panel
d'arbitrage dans le conflit Etats-Unis - Mexique à propos de la pêche au thon et de la
protection des dauphins (voir encadre 3).
Le problème est que les procédés de production ne touchent pas seulement le pays producteur.
L'OMC fait comme si elle considérait que si chaque pays est libre de tolérer ou non des
producteurs pollueurs. Ce faisant, l'Organisation "oublie" que des producteurs peuvent altérer
des biens communs (les sols, les forêts, les dauphins, les tortues, ...).
Encadré 2
Les éco-labels, ainsi que les éco-étiquetages ont fait l’objet de nombreuses discussions quant
à leur compatibilité avec la liberté du commerce. Ne faisant l’objet d’aucune obligation, ces
approches volontaires peuvent constituer une alternative au déficit de réglementaire. Elles
suscitent toutefois la méfiance de beaucoup de monde. D’une part, elles peuvent servir à
camoufler un certain protectionnisme dans le sens où une information douteuse peut être
donnée au public. D’autre part, le manque d’harmonisation et de contrôle permettent à des
groupes de communiquer autour d’elles sans que puisse être réellement vérifiée la réalité de
ce qui est annoncé.
Il leur est préféré parfois les normes internationales ISO, qui valident un cahier des charges
très précis concernant les méthodes de production. Le problème de ces normes est qu’elles ne
garantissent pas d’amélioration et que leur coût d’accès reste prohibitif pour les entreprises de
petite taille et celles situées dans les pays en développement. Ceci dit, l’OCDE (1997, p. 43)
remarque que ces normes définies “ d’un commun accord au niveau international offrent
l’avantage d’être plus aisées et moins coûteuses à respecter qu’une multiplicité de normes
sur différents marchés ”
Comme on vient de la voir, les "jugements" rendus dans le cadre de l'organe de règlement des
différends de l'OMC ont pour conséquence de restreindre fortement la portée effective de
l'article XX, et l'OMC se trouve parfois en situation d'inventer le droit alors qu'elle est en
principe chargée de l'appliquer.
Cette situation s'explique en partie par les difficultés rencontrées au niveau mondial pour
s'accorder sur de grands objectifs environnementaux. Ainsi, lorsque des conventions (des
accords environnementaux multilatéraux) sont signées et ratifiées et qu'elles prévoient leur
propre système de règlement des différends, l'OMC admet que le différend doit être réglé
dans ce cadre. Toutefois, "en cas de différend opposant deux membres dont l'un n'est pas
partie prenante à un accord environnemental multilatéral, l'OMC sera l'unique enceinte
possible pour régler le différend "7.
Là encore, cette situation explique les difficultés rencontrées pour faire ratifier certains
accords. Il suffit qu'un pays s'y refuse et s'il est partie prenant dans un conflit, l'OMC
deviendra l'arbitre de ce conflit. Ainsi, les Etats-Unis en refusant (en février 1999) de signer
le protocole sur les risques biotechnologiques, s'assurent-ils que les conflits concernant la
libéralisation du commerce des organismes génétiquement modifiés seront examinés dans le
cadre de l'OMC, qui compte tenu de sa position concernant le principe de précaution et la
charge de la preuve, risque fort de rendre des arbitrages en faveur de la libéralisation de ce
commerce, alors même que dans de très nombreux pays dans le monde, consommateurs,
scientifiques et gouvernants souhaiteraient davantage de prudence compte tenu des
incertitudes subsistant concernant les risques sur la santé et ceux de dissémination.
Même les étiquetages obligatoires, qui n'interdisent pas le commerce, mais obligent à
informer précisément le consommateur sont sujets à discussion. Dans le cadre des OGM, les
Etats-Unis et le Canada accusent les systèmes d'étiquetage imposés en Europe de n'être pas
scientifiquement fondés et de constituer par conséquent, un obstacle au commerce. Là encore,
Ainsi, les Accords multilatéraux, pour pouvoir jouer leur rôle de construction du droit,
doivent être ratifiés par tous les pays, sans quoi il revient à l'OMC d'arbitrer les conflits
(exemple du conflit "crevette-tortue", voir encadré 3)
De nombreux pays, en particulier dans le Tiers monde, exportent des matières premières
brutes en grande quantité. Du fait que ces exportations de produits non transformés
n'apportent pas une grande valeur ajoutée, certains gouvernements peuvent voir dans le
soutien à une industrie nationale de transformation, un moyen de développement économique
et de meilleure valorisation de leurs ressources.
Transformer sur place peut également permettre d'abaisser la pression sur les ressources et
d'éviter la surexploitation dans la mesure où une quantité moindre de matières premières peut
assurer un niveau équivalent de recettes d'exportation.
Dans le même temps, l'article XI du GATT précise qu'un embargo sur les exportations ne
peut-être décrété qu'en cas de pénurie interne.
Cet ensemble s'avère très restrictif. Surexploitation et pénurie ne sont pas liées de manière
automatique et on peut penser que dans la plupart des cas la surexploitation précède la
pénurie. Cela interdit par conséquent d'anticiper sur la pénurie, sauf à prouver que les mesures
relèvent de la conservation de ressources épuisables (paragraphe g de l'article XX), ce qui
nécessite d'avoir pris en interne des mesures de limitation de la consommation et des
prélèvements. C'est pour n'avoir pas respecté ce dernier point qu'il a été reproché à l'Indonésie
de limiter ses exportations de bois bruts. De même pour le Canada qui a essayé d'interdire les
exportations de hareng et saumon non transformés (voir encadré 3).
- que le GATT et à sa suite l'OMC ont été crées pour favoriser la libéralisation du commerce
et que les arbitrages rendus dans ces enceintes privilégient cet objectif ;
- qu'en l'absence de décisions prises dans d'autres instances (accords multilatéraux,
conventions internationales), celles prises dans le cadre de l'OMC font jurisprudence.
La situation que nous venons de décrire a pour conséquences qu'un pays qui souhaite prendre
des mesures de protection de l'environnement est souvent dans l'embarras : soit il taxe ses
pollueurs et ceux-ci réagissent en soulignant les risques de perte de compétitivité qu'ils
endurent, voire en menaçant parfois de délocaliser ; soit il impose des normes, mais se trouve
de fait limité dans ses choix, d'une part par le fait que l'OMC ne reconnaît pas les normes de
procédés, d'autre part parce que dès lors que les normes portent atteinte à des intérêts
industriels ou agricoles puissants, elles risquent d'être contestées et discutées dans le cadre de
l'organe de règlement des différends qui, nous l'avons vu, légifère souvent en privilégiant la
liberté du commerce au détriment de toute discussion de fond sur la légitimité
environnementale de la norme envisagée.
Encadré 3
Or ces modes de consommations sont connus pour leur caractère dispendieux sur le plan
écologique. Quelques comparaisons permettent de mesurer les écarts entre riches et pauvres
de ce point de vue
Selon le dernier rapport du PNUD8, "les 20 % d'être humains vivant dans les pays riches se
partagent 86 % de la consommation privée totale contre une part infime - 1,3 % - pour les 20
% vivant dans les pays les plus pauvres" (p.2). Le tableau ci-dessous donne quelques idées
sur la nature de ces inégalités.
Du fait de l'accroissement de la consommation dans les pays riches, les ressources naturelles
sont soumises à des pressions importantes :
Or, nous l'avons vu, cette consommation est très mal répartie et les accroissements constatés
sont essentiellement le fait des modes de consommation des pays riches. Ainsi, sur le plan
énergétique, on peut constater combien, ramenée à l'habitant, la consommation et son impact
sur l'effet de serre sont inégalement répartis entre pays.
Emissions de CO2 par habitant (en tonnes) 11,4 2,0 0,2 4,1
Et pourtant, pour leur développement, les pays du Tiers Monde ont besoin d'énergie. A
supposer que leur consommation reste identique à celle d'aujourd'hui (ce qui est évidemment
insuffisant), la quantité d'énergie nécessaire par an serait multipliée par 1,5 d'ici 2025, ceci à
cause de la seule croissance démographique. Si, comme cela est souhaitable, les pays du Tiers
Monde accroissent leur production, leurs besoins en énergie seront d'ici 2025 de 2 à 5,5 fois
plus élevés qu'aujourd'hui selon les scénarios proposés par de nombreux instituts.
Ces besoins posent d'ores et déjà de graves questions. La pénurie de bois constatée dans
certains pays africains pourrait prendre des proportions dramatiques pour près d'un quart de la
population mondiale. La pollution atmosphérique, déjà alarmante dans certaines villes,
croîtrait dans d'inquiétantes proportions. Les modifications climatiques dues aux gaz à effet
de serre s'accéléreraient. Les pluies acides, dont on pense qu'elles sont responsables de la
disparition de certaines forêts et de l'acidification de nombreux lacs s'intensifieraient
également. Enfin, ces besoins énergétiques risquent de s'accompagner d'un accroissement
sensible d'installations nucléaires, lesquelles posent des problèmes de sécurité et d'élimination
de déchets.
Un autre problème est celui des technologies dont disposent les pays pauvres. Malgré la faible
consommation par habitant, en comparaison de celle des pays riches, cette consommation est
proportionnellement souvent plus polluante que celle des pays riches et très peu efficace
énergétiquement. Ainsi, en Afrique, la déforestation constatée dans certaines zones vient
essentiellement des besoins en bois pour la cuisson des aliments, laquelle se fait à ciel ouvert,
ce qui a pour conséquence que 90 % de l'énergie est gaspillée. De plus, le ramassage de ce
bois, qu'il faut aller chercher de plus en plus loin, occupe une part prépondérante du temps
disponible (surtout celui des femmes) au détriment d'autres activités.
De même, des technologies devenues obsolètes (ou ayant été purement et simplement
interdites dans les pays industrialisés pour des raisons environnementales) continuent à être
massivement utilisées dans les pays pauvres. Ainsi l'essence avec plomb, dont la suppression
est déjà largement avancée dans les pays industrialisés, est toujours utilisée ailleurs, alors
même que l'air des grandes métropoles du Tiers monde est déjà nettement plus pollué que
celui des pays industrialisés. On pourrait en dire autant de certains pesticides utilisés en
agriculture, connus pour leur toxicité et interdits dans les pays industrialisés ou de certains
procédés industriels particulièrement polluants.
Ainsi, si les modes de consommation en vigueur dans les pays riches contribuent largement
aux dégradations globales subies par l'environnement, ce sont les habitants des pays les plus
pauvres qui "paient le tribut le plus lourd en termes de décès et de risques sanitaires liés à la
pollution et aux produits toxiques, ainsi qu'en termes de moyens de subsistance perdus à la
suite de la dégradation des sols, de la déforestations et de la réduction de la biodiversité."
(PNUD, 1998, p. 90).
Les préconisations par rapport à ce problème varient selon les auteurs. Entre ceux très
radicaux qui en appellent à une réduction drastique de la consommation dans les pays riches
et ceux, très optimistes qui voient dans la généralisation des technologies propres la solution à
tous les problèmes, la multiplicité des points de vue est grande.
La section précédente nous a permis d'appréhender la face noire de la mondialisation dans ses
conséquences sur l'environnement : délocalisations possibles en fonction de la moindre
contrainte, règles commerciales systématiquement défavorables à la protection
environnementale, risque d'extension de modes de consommation insoutenables sur le plan
écologique. Mais la mondialisation devrait aussi pouvoir être saisie comme une chance pour
rendre le développement futur davantage soutenable. D'abord, on voit émerger un droit
international de l'environnement (3.1.) qui pourrait, si les pays s'en donnent les moyens, fixer
de nouvelles règles communes, y compris en matière de commerce. Ensuite, contrairement à
ce qui est souvent prétendu, la protection de l'environnement ne doit pas être seulement vue
comme une contrainte, elle peut elle aussi être source de développement même dans un cadre
mondialisé (3.2.). Enfin, il convient de noter que d'une part le libéralisme préconisé par
l'OMC, n'a pas que des effets négatifs sur l'environnement et que d'autre part, la
mondialisation ouvre de nouvelles possibilités d'interventions citoyennes (3.2.).
Il faut tout d'abord noter que ce droit est d'application libre, il n'y a pas de véritable institution
mondiale mandatée pour le faire respecter. Sauf de rares cas où le contrôle incombe au
Conseil de Sécurité des Nations unies, chaque pays, dès lors qu'il a ratifié une convention est
chargé de la faire appliquer selon les modalités qu'il choisit de mettre en œuvre. De même, en
cas de dommage, ce sont les législateurs et les tribunaux nationaux qui sont chargés de diriger
leur évaluation et de se prononcer le cas échéant sur la responsabilité de tel ou tel agent avec
une convention multilatérale, ce qui est source d'une grande diversité. Il n'existe pas non plus
de règles permettant d'établir la responsabilité d'un Etat pollueur vis à vis de la communauté
internationale. Cette situation limite bien entendu l'efficacité du droit international de
l'environnement.
Malgré cela, la coopération internationale en matière d'environnement est nécessaire, au
moins en ce qui concerne les phénomènes globaux et ceux qui peuvent avoir des
conséquences transfrontalières. Citant l'exemple du protocole de Montréal réglementant
l'utilisation des CFC afin de protéger l'ozone stratosphérique, les chercheurs de l'IFRI (1991)
notent que quatre conditions sont nécessaires pour que cette coopération puisse fonctionner :
- un diagnostic scientifique admis par tous, soit en l'occurrence l'identification des CFC
comme responsables du problème ;
- un faible nombre d'acteurs concernés, ainsi dans le cas de l'ozone, on ne trouve que quelques
industriels et un petit groupe de pays industrialisés;
Ce droit est pour le moment tourné essentiellement vers l'édiction de règles et de normes. Ce
choix est très souvent critiqué par de nombreux économistes qui leur préfèrerait des outils
économiques d'internalisation (voir section 1.2), mais aussi par certains gouvernements qui
exigent qu'une place plus grande soit laissée au marché dans les futures procédures
internationales de régulation des problèmes touchant à l'environnement.
L'exemple de la lutte contre l'effet de serre est à cet égard riche d'enseignements.
Déjà décrit avec précision à la fin des années 60, l'effet de serre mobilise actuellement des
scientifiques de tous les pays. Au centre des discussions de la Conférence de Rio en juin
1992, une convention cadre sur les changements climatiques fut signée, se proposant de
stabiliser "les concentrations de gaz à effet de serre dans l'atmosphère à un niveau qui
empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique (...) dans un délai
convenable pour que les écosystèmes puissent s'adapter naturellement". Elle fut suivie de
deux conférences internationales (en 1995 à Berlin et en 1996 à Genève) qui confirmèrent
que, malgré les incertitudes scientifiques, de nombreux signes rendaient probables l'influence
des activités humaines sur le climat.
Rappelons que l'effet de serre serait provoqué par l'émission en trop fortes quantités de
certains gaz, lesquels absorbent anormalement les rayons caloriques (infrarouges) réémis par
la planète chauffée par le soleil. En clair, la transparence ne joue que dans un sens, le rayon
solaire passe sans être absorbé dans l'atmosphère, mais en retour, il est stoppé par le "toit"
atmosphérique.
Les gaz responsables de cet effet de serre seraient le dioxyde de carbone (CO2) dit aussi gaz
carbonique pour 49 à 50 % ; les chlorofluorocarbones (CFC) pour 17 à 20 % ; le méthane
(CH4) pour 12 à 18 % et l'oxyde nitreux (NO2) pour 5 à 10 %.
Ces gaz ont des origines diverses : le CO2 provient essentiellement de la combustion des
carburants fossiles, les CFC viennent des aérosols, des solvants utilisés en électronique, des
chaînes de froid, et de l'expansion de mousses plastiques, le CH4 vient de la riziculture, de
l'élevage intensif, de la déforestation, du traitement du gaz naturel et le NO2 de l'usage des
engrais azotés en agriculture.
En 1997, à Kyoto, un protocole intégrant pour la première fois des objectifs quantitatifs de
réduction des gaz à effet de serre fut signé. Par ce texte, les pays de l'OCDE, ainsi que ceux
d'Europe centrale et orientale, s'engageaient de manière contraignante sur des réductions
effectives de leurs émissions. Les pays en développement, considérant devoir disposer de
marges de progression du fait de la lourde responsabilité des pays industrialisés dans l'effet de
serre, ne furent pas soumis à des objectifs de réduction. Mais ce point, fait l'objet de débats de
plus en plus vifs, les Etats-Unis notamment refusent de faire tout effort si les pays en
développement ne s'engagent pas eux aussi sur des objectifs quantitatifs clairs.
Un premier point a été longuement discuté : en fonction de quels critères fixer les objectifs de
réduction. Quelques pays, dont la France, auraient vu d'un bon œil qu'un seuil soit fixé par
habitant, à charge de chaque pays dépassant ce seuil d'abaisser ses émissions selon un
échéancier négocié. Un tel critère, qui pourrait sembler à la fois équitable et écologiquement
efficace, était bien entendu inacceptable pour les plus gros émetteurs, notamment les Etats-
Unis, mais aussi certains pays européens comme les Pays-Bas, l'Allemagne ou le Royaume-
Uni9. On s'orienta par conséquent vers des objectifs de réduction par pays, objectifs âprement
discutés. Le tableau ci-dessous montre les résultats de ces négociations.
Tableau 3 : Les engagements de réduction par pays entre 1990 et 2008 - 2012
9 Les émission de la France, du fait de son équipement nucléaire, sont proportionnellement faibles en
comparaison d'autres pays industrialisés. Les Etats-Unis produisaient 5,4 tonnes par habitant en
1995, les Pays-Bas : 3,2, l'Allemagne : 2,9, le Royaume-Uni : 2,8 et la France 1,7. (Godard, 1997). On
comprend par conséquent aisément pourquoi un objectif uniforme d'émission par habitant est
difficilement négociable.
Pays engagement de réduction (ou d'accroissement
modéré)
Union européenne - 8%
dont France 0%
Etats-Unis - 7%
Canada, Hongrie, Pologne, Japon - 6%
Nouvelle-Zélande, Russie, Ukraine 0%
Norvège, Australie + 1,5%
Islande + 10%
Moyenne - 5,2%
Un deuxième point fut également très discuté : sur quel instrument de politique économique
s'appuyer pour atteindre ces objectifs ? Rappelons (voir section 1.2.) que divers types d'outils
peuvent être mobilisés pour conduire une politique environnementale. Les européens avaient
dans les années 1992 proposé l'établissement d'un écotaxe sur l'énergie, mais faute d'un
accord entre eux et devant le refus des Etats-Unis d'adopter une telle mesure, cette proposition
fut abandonnée dès 1994.
Les Etats-Unis quant à eux, généralement favorables aux solutions de marché, défendirent
avec vigueur l'idée que les objectifs de réduction devaient pouvoir être échangés entre pays,
voire entre entreprises. C'est ce principe qui a été retenu, un marché international de droits à
polluer fut décidé (droits appelés "permis négociables"). Le principe est le suivant :
supposons un pays qui doit diminuer ses émissions de 4%, ce qui représente 10 000 tonnes de
carbone, peut acheter à un autre pays un permis de 5 000 tonnes. Dans ces conditions, c'est le
pays vendeur qui diminue ses émissions des 5 000 tonnes qu'il a cédées, et le pays acheteur
n'a plus qu'à diminuer sur son sol ses émissions de 5 000 tonnes également.
L'exemple est bien entendu excessivement simplifié. Dans les faits, de nombreux questions
restent non résolues, concernant les modalités de cession des permis aux entreprises, les
modalités de cession entre pays, les systèmes de contrôle à créer, etc. Une conférence a eu
lieu à Buenos Aires en 1998, qui devait régler tous ces points. Aucun accord ne fut trouvé et
le problème reste pour le moment en suspens.
Ce que montre en conclusion la discussion sur l'effet de serre, c'est la volonté d'un certain
nombre d'acteurs d'abandonner pour partie la voie réglementaire qui, jusqu'alors, était
privilégiée dans les conventions internationales, pour lui substituer l'usage d'instruments
économiques rendant au marché une part non négligeable de la régulation. Voie d'avenir ou
privatisation scandaleuse du droit de polluer, le débat reste ouvert.
Il convient toutefois de s'interroger sur la réalité des coûts supplémentaires supportés par les
agents économiques et sur les pertes réelles de compétitivité imputables aux politiques
environnementales. Le problème de peut-il être retourné ? Et si les politiques de protection
environnementale étaient favorables à la compétitivité de ceux qui y sont soumis ?
On peut pour commencer s’interroger sur l’argumentation récurrente qui fait de la protection
de l’environnement un ennemi de la croissance et de l’emploi.
Rappelons d’abord un phénomène connu : le calcul de la croissance n’est pas conçu pour
rendre compte de manière rigoureuse des conséquences de cette croissance sur
l’environnement (voir encadré 4). Indépendamment de ce problème, la production de
nouveaux produits ou services et les emplois qui leur sont liés reste recherchée, la question se
pose donc de savoir quel rôle peut avoir l’environnement et sa protection de ce point de vue.
Encadré 4
La croissance est mesurée par l’accroissement au cours du temps du Produit Intérieur Brut
(PIB). Du point de vue environnemental, le PIB, dans son calcul actuel présente trois défauts
importants.
Tout cela a pour conséquence que l’environnement est souvent traité en dépit du bon sens
dans les comptabilités nationales : une pollution qui accroît les dépenses de santé, une forêt
qui brûle, l’achat par les ménages d’eau en bouteille pour cause de pollution des nappes
phréatiques font croître le PIB ; les pollutions qui détruisent certaines ressources (comme par
exemple celles qui détruisent la faune et la flore sauvages) ne font pas baisser le PIB. Rasez le
Mont-Blanc pour en faire un terrain de golf et le PIB grimpera.
Au niveau des institutions internationales, on s’appuie sur ces constats pour justifier une
attitude optimiste : “ la croissance du commerce mondial entraîne une augmentation du
revenu par habitant, qui, à son tour, offre aux pays la faculté de consacrer une part
croissante du budget national à l’environnement et les incite à le faire ”10. A l’appui de cette
thèse, il a été montré que dans les pays riches, la croissance allait de pair avec une réduction
de la pollution.
Ainsi, la protection de l’environnement, par les nouveaux marchés qu’elle suscite, peut influer
positivement sur la croissance et sur l’emploi. Sectoriellement d’une part, parce que ces
nouvelles industries peuvent créer des emplois, indirectement d’autre part, du fait de la
substitution d’une partie du capital technique ou des ressources naturelles par du travail
humain. Il n’est en effet pas aberrant de faire l’hypothèse qu’une croissance écologiquement
plus propre nécessitera, sans doute de manière variable selon les branches de l’économie, de
telles substitutions.
Il est clair toutefois que les innovations technologiques ou les emplois créés sont souvent liés
à des politiques réglementaires ou incitatives des pouvoirs publics. Si le recyclage crée des
emplois c’est parce que la gestion des déchets est réglementée. De même, si des aérosols sans
CFC ont été mis au point, c’est parce que les pays s’étaient engagés à les interdire. La
seconde question qu’il faut par conséquent se poser est celle-ci : ces politiques nuisent-elles
réellement à la compétitivité des entreprises nationales, si leurs concurrentes étrangères sont
épargnées ?
Il convient d’abord de relativiser les coûts induits par ces politiques. La plupart des pays
industrialisés mènent des politiques environnementales, qui même différentes les unes des
autres, ont pour effet global de soumettre les entreprises à des contraintes comparables. Or,
l’essentiel des échanges et des investissements directs à l’étranger se font entre ces pays.
Enfin, un point intéressant a été soulevé par M. Porter (1993), lequel fait l’hypothèse qu’une
réglementation bien conçue peut favoriser l’avantage concurrentiel des entreprises nationales
et que des normes rigoureuses stimulent l’innovation : “ Certaines villes, certaines régions
précèdent les autres par l’intérêt qu’elles portent aux questions de société, de sécurité, de
qualité de l’environnement, etc. Au lieu de les éviter soigneusement, comme font certaines
firmes, mieux vaut aller à leur rencontre. Les entreprises devraient se fixer des objectifs qui
soient au moins à la hauteur de ces exigences là. Elles en bénéficieront plus tard, quand
d’autres villes, d’autres régions et finalement d’autres pays adopteront les mêmes
réglementations ” (pp. 563 – 564). Selon M. Porter, si les firmes américaines ont été les
premiers leaders mondiaux dans l’exportation d’équipements de contrôle de pollution, c’est
parce que les normes américaines en matière de protection de l’environnement ont été plus
initialement plus sévères que celles des autres pays. “ Dans un monde où la sensibilité
écologiste et les préoccupations d’ordre social gagnent du terrai (dans les pays avancés du
moins), vendre des produits médiocrement performants, dangereux ou préjudiciables à
l’environnement ne constitue pas la meilleure voie vers le gain d’un avantage concurrentiel
dans les industries ou les segments sophistiqués ” conclut M. Porter sur ce point (p. 629).
Ces éléments sont donc de nature à relativiser le réel danger que représente le “ dumping
écologique ” souvent reproché aux pays moins développés. Indépendamment de la nécessité
de protéger l’environnement, il semble que les entreprises des pays pauvres auraient
proportionnellement plus à perdre de l’application de normes internationales rigoureuses que
ce que perdent les entreprises des pays riches du fait de réglementations asymétriques. On
comprend mieux par conséquent pourquoi toute universalisation de normes
environnementales peut être vue comme suspecte dans les pays pauvres. Pour être supportable
par ces pays, l’internalisation des coûts environnementaux doit être accompagnée par des
transferts techniques et financiers leur permettant de s’adapter sans perte aux exigences qui
seraient fixées.
La mondialisation ne peut être détachée, nous l’avons vu, de son corollaire : la libéralisation
du commerce et des marchés de capitaux. Au fil de la présentation des liens environnement –
commerce, nous avons eu l’occasion de montrer à plusieurs reprises comment le libre-
échange peut conduire à favoriser le “ moins-disant ” environnemental, comment, dans le cas
où un arbitrage doit être rendu entre protection de l’environnement et liberté du commerce,
cette dernière semble régulièrement privilégiée.
Ce constat ne doit pas cacher deux éléments susceptibles de tempérer cet apparent conflit. Le
premier concerne les cas où la libéralisation va de pair avec une meilleure utilisation des
ressources naturelles. Le second concerne le rôle nouveau que peuvent jouer les mouvements
civils tels que les Organisations non gouvernementales (ONG) dans la manière dont
s’organise la mondialisation.
A plusieurs reprises, des institutions comme l’OCDE (1997) ou le PNUD (1998) notent que
certaines dispositions protectionnistes prises par un ou plusieurs pays peuvent aggraver les
dégâts causés à l’environnement.
Un premier point concerne les difficultés rencontrées par les pays en développement pour
diversifier leurs exportations. Souvent soumises à des barrières protectionnistes (tarifaires ou
non) de la part des pays industrialisés, leurs exportations de produits semi-transformés se
développent à un rythme lent, ce qui les oblige à fonder leur participation au commerce
mondial sur leurs exportations de matières premières. Dans la mesure où leur endettement les
contraint souvent à devoir accroître dans le même temps leurs recettes d’exportation, ces pays
peuvent être amenés à surexploiter leurs ressources naturelles (voir section 2.2.).
Les politiques agricoles conduites en Europe ou aux Etats-Unis sont elles aussi épinglées pour
leurs effets négatifs sur l’environnement. Favorisant l’intensification (particulièrement en
Europe) grâce à des prix soutenus qui élèvent le niveau où le coût marginal des intrants
(engrais et pesticides) devient supérieur au profit marginal obtenu par une unité de production
supplémentaire. En d’autres termes, soutenir les prix revient à subventionner l’usage intensif
d’engrais et de pesticides qui sont non seulement dommageables pour l’environnement mais
nuisent de plus à la santé des producteurs et des consommateurs. La même remarque peut-être
faite à propos des usages immodérés qui sont faits de l’eau ou de l’énergie dès lors que ces
usages sont subventionnés.
Le PNUD (1998) relève que pour les 4 secteurs (énergie, agriculture, routes et eaux), le coût
mondial des subventions s’échelonne entre 700 et 900 milliards de dollars par an (soit plus de
trois fois le budget d’un pays comme la France) absorbés pour les 2/3 par les pays de
l’OCDE. Le rapport cite cette formule empruntée au Conseil de la Terre : “ Le monde dépense
des centaines de milliards de dollars chaque année pour subventionner sa propre
destruction ” (p. 105) et insiste sur le fait que toutes ces subventions ont pour effet
d’intensifier la pression sur les ressources naturelles et par conséquent de ralentir le
développement de procédés écologiquement plus soutenables.
Ces exemples montrent que toute libéralisation n’est pas a priori incompatible avec une
meilleure protection des ressources naturelles et que de ce point de vue, tout raisonnement
systématique est sans doute erroné.
Ce rôle prépondérant leur est aujourd’hui reconnu. Lorsque l’accord de Marrakech fut signé
en 1995, une mention particulière fut faite dans l’article V2 à propos de la coopération avec
les ONG et le Conseil Général de l’OMC adopta en juillet 1996 une résolution reconnaissant
le rôle que les ONG pouvaient jouer dans la médiation entre le public et l’OMC.
Dans ce cadre, les ONG s’efforcent de faire entendre leur voix et d’infléchir un libéralisme
qu’elles jugent généralement excessif. Pour ce faire, elles se sont donné les moyens d’être en
mesure d’apporter une véritable expertise tant scientifique qu’économique ou juridique. Deux
points sont plus particulièrement mis en avant par ces organisations dans leur discussion avec
l’OMC (Guéneau et alii, 1998).
Tout d’abord, de nombreuses ONG estiment que l’organe de règlement des différends est
inadapté en ce qui concerne les problèmes de santé et d’environnement. D’une part parce que
cette structure est le strict reflet de la mission dévolue à l’OMC, à savoir le développement du
commerce et la libéralisation des échanges. Nous avons eu l’occasion dans les pages
précédentes de noter que cet objectif prime lorsque des arbitrages doivent être rendus. D’autre
part parce que l’organe de règlement des différends, en ayant à se prononcer (et à trancher)
sur la véracité des arguments avancés par tel ou tel pays pour justifier une mesure touchant au
commerce, se trouve de fait devoir arbitrer des questions scientifiques dépassant sa
compétence et son mandat. Par son actuel fonctionnement, l’OMC se trouve en mesure de
juger de la validité des lois concernant la santé publique et l’environnement dans chaque Etat
membre, alors que les ONG considèrent que cela relève de la souveraineté de chaque Etat.
Ensuite, la non reconnaissance du principe de précaution est, pour les ONG, le symbole du
décalage existant entre les décisions prises dans le cadre de la Conférence de Rio, et qui font
explicitement référence au principe de précaution, et celles prises dans le cadre de l’OMC qui
ignore ce principe. Les arbitrages rendus par l’Organe de règlement des différends montrent
qu'il devient difficile, voire impossible, pour un pays de s’en prévaloir pour refuser que soit
commercialisé sur son sol tel ou tel produit. Une telle capacité remet en question
l’indépendance des Etats et des populations de décider eux-mêmes les risques qu’ils acceptent
et ceux qu’ils refusent11.
11 Le débat sur les organismes génétiquement modifiés est à cet égard riche d’enseignements, les
gouvernements des pays européens n’en veulent pas, les sondages d’opinions montrent que ce point
de vue est largement partagé par les populations, mais les interdire est impossible dans la mesure où
l’essentiel de l’argumentation fait référence à la précaution et aux incertitudes qui subsistent tant par
rapport à leurs effets sur la santé que par rapport aux risques de dissémination.
Jusqu’à ce jour, l’OMC renvoie une telle décision à la nécessité de faire prendre en charge la
régulation environnementale par une institution ayant mandat pour cela. De fait, la situation
est paradoxale. D’un côté, l’OMC est amenée à prendre des décisions qui concerne la
régulation environnementale alors qu’elle n’est pas faite pour cela, de l’autre, elle refuse
d’assumer ce rôle en tenant compte de la spécificité du problème et du droit international qui
émerge à ce propos, arguant que là n’est pas son rôle. Souvent évoquée mais restée jusqu’ici à
l’état de projet, la constitution d’un Conseil Mondial de l’Environnement ayant autorité sur
ces questions et susceptible d’établir une jurisprudence en la matière, apparaît de plus en plus
comme une nécessité.
Conclusion
Sur le plan commercial, la généralisation du libre-échange ne peut pas être considérée a priori
comme conduisant à un développement socialement et écologiquement soutenable. Nous
avons vu que sous certaines conditions, la libéralisation de quelques secteurs de l’économie
aurait des effets positifs sur l’environnement, mais nous avons vu aussi que par ailleurs, le
libre-échange pouvait conduire à la surexploitation des ressources (du fait de la spécialisation
qu’il suppose) et qu’il s’accompagnait d’une perte d’autonomie des Etats quant à leur droit de
légiférer dans des domaines comme la santé public ou la protection de l’environnement.
12 Karl Polanyi a publié , la grande transformation en 1944, mais cet ouvrage n’a été traduit en
français qu’en 1983.
mondiales, diffusion de l'innovation à l'échelle planétaire, ...) pourrait même influer
positivement sur la préservation tant quantitative que qualitative des ressources naturelles. Si
la mondialisation est vue comme accroissant les problèmes environnementaux, c'est
davantage parce que, au sein des institutions internationales, les partisans d’une forme plus
soutenable de développement peinent à obtenir le consensus nécessaire pour que soient
conduites des politiques volontaristes.
Il semble clair que l’atteinte d’un développement soutenable ne peut procéder que du simple
ajustement des comportements. Cela requiert de prendre en compte la diversité des acteurs, le
poids asymétrique de leurs décisions et la non-convergence de leurs intérêts. A la concurrence
systématique, l’idée de développement soutenable invite à lui substituer la coopération.
Bibliographie
Beaud Michel et Calliope, Bouguerra Mohamed Larbi (Sous la Direction de).(1993). L'état de
l'environnement dans le monde. Paris : La Découverte. 438 p.
Bowler M., Rocher J. (1995) L’environnement au delà des obligations. Gatt Briefing n° 9, 8
p.
Godard O (sous la direction de). (1997). Le principe de précaution dans la conduite des
affaires humaines. Paris : Editions de la Maison des Sciences de l’Homme – INRA, 351 p.
Guéneau S. Chetaille A. Mongruel R. (1999) . Agir pour que l’OMC traite différemment les
questions d’environnement et de développement. Coopération Internationale pour la
démocratie n° 8, 9 p.
IFRI (Institut français des relations internationales) (1991). Stratégies et politiques publiques.
Vers un système international de gestion de la planète. Cahiers français n° 250. La
documentation française. pp.90-101.
KISS Alexandre. (1991) Un nouveau défi pour le droit international. Projet, n° 226, pp.51-
56.
PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) (1990). Rapport mondial sur
le développement humain 1990. Paris : Economica, 203 p.
PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) (1998). Rapport mondial sur
le développement humain 1998. Paris : Economica, 254 p.
Porter Michael E. (1993). L’avantage concurrentiel des nations. Traduit de l’américain par P
Mirallès, C Barthélémy et E. Dayre-Mielcarski. Paris : InterEditions, 883 p.