Traumatisme Psychique
Traumatisme Psychique
Traumatisme Psychique
FRANÇOIS LEBIGOT*
L
Un grand nombre d’entre eux se suicidaient ou commet- a compréhension de ce phénomène nécessite
taient des actes antisociaux graves. Les psychiatres améri- d’abord, en suivant les pas de Freud, que nous
cains redécouvraient la “névrose traumatique”, comme on nous fassions une représentation de l’appareil psy-
appelait, à la suite de Sigmund Freud, cette maladie con- chique (1). Comme tel, celui-ci n’est pas représentable, à
sécutive à un traumatisme psychique. Malheureusement, l’inverse du corps qui en est le support. Il va falloir nous
ils ont affaibli la portée de leur redécouverte en faisant servir d’une métaphore, qui d’ailleurs s’inspire de la réalité
du traumatisme une variété de stress et en regroupant les de celui-ci, qui est d’être un contenu protégé par une enve-
troubles sous l’appellation posttraumatic stress disorder (PTSD), loppe protectrice. Imaginons l’appareil psychique comme
“état de stress post-traumatique” (ESPT) en français. Mais un volume sphérique contenu dans une peau, c’est-à-dire
ils ont eu le grand mérite de donner au traumatisme dans une membrane qui le protège des agressions extérieures. À
leur nosographie (classification des maladies), élaborée par l’intérieur de la sphère se trouvent les représentations reliées
l’Association américaine de psychiatrie dans le Manuel dia- entre elles par des filaments pour former un réseau sur
gnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-III, 1980), un lequel vont circuler de petites quantités d’énergie. Ainsi est
statut que l’on pourrait dire officiel… Dès lors, le trauma métaphorisé notre “appareil à penser”. Quand Freud avait
a été peu à peu reconnu partout dans le monde et admis proposé son schéma, le neurone n’avait pas encore été dé-
dans la classification internationale des maladies (CIM-10) couvert et, d’une certaine façon, il a anticipé l’architecture
de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Cela ne du cerveau. Les petites quantités d’énergie qui assurent le
veut pas dire qu’aujourd’hui tous *Professeur agrégé du Val-de-Grâce, Consultant
fonctionnement de l’appareil et qui
les psychiatres et psychologues sa- à l’Institution nationale des Invalides, Paris, France, circulent entre les représentations
chent exactement ce dont il s’agit. Président de l’ALFEST doivent être à l’abri de l’irruption
d’importantes quantités d’énergie qui dérégleraient le fonc- d’abord l’objet d’un déni, et ce n’est que plus tard qu’elle
tionnement de l’appareil psychique. Aussi, la membrane réapparaîtra à la conscience du sujet, des jours, des mois,
protectrice est imaginée chargée d’une énergie positive qui voire des années après. En attendant, elle peut produire de
repousse à l’extérieur les énergies en excès qui voudraient l’angoisse d’origine interne, contrairement au stress dont
la franchir. Freud appelle cette membrane le “pare- l’angoisse est d’origine externe (figure 4).
excitation”. Avec cette figuration de l’appareil psychique
(figure 1), nous allons pouvoir distinguer deux phénomènes
qui sont trop souvent confondus : le stress et le trauma (2). QU’EST-CE QU’UN ÉVÉNEMENT
TRAUMATIQUE ?
Lors du stress, une action extérieure – une menace de
C
mort par exemple – presse sur la membrane. La “vésicule ’est une rencontre avec le réel de la mort. Celle-
vivante” – comme Freud appelle sa sphère – est partielle- ci est ce que nos représentations font du réel, un
ment écrasée, mais rien ne pénètre à l’intérieur (figure 2). peu comme nos appareils sensoriels transforment
L’énergie positive augmente, ce qui se traduit cliniquement immédiatement des longueurs d’ondes en couleurs ou en
par de l’angoisse. Lorsque la pression se relâche, l’appareil sons (3). Freud faisait remarquer que nous savons que nous
psychique reprend sa forme initiale et continue à fonc- allons mourir, mais que nous ne savons pas ce qu’est la
tionner comme avant. Il tient compte mort. Nous n’avons pas la possibilité de
seulement de l’événement qu’il a rencon-
tré, la perte d’un être cher par exemple. Le traumatisé nous représenter le néant qu’elle est. Seule
l’effraction du pare-excitation permet la
détail près à ce qu’elle était le jour où elle a fait effraction, Les événements potentiellement traumatogènes sont abor-
et elle s’accompagne du sentiment que l’événement est en dés plus avant dans l’article d’É. Vermeiren (pp. 214-217),
train de se produire. Aussi, les troubles psychotraumatiques mais soulignons qu’il s’agit toujours d’une perception ou
peuvent-ils durer longtemps, voire très longtemps, et l’in- d’une sensation directe. La même scène vue au cinéma ou
compréhension de l’entourage, familial ou professionnel, à la télévision, à plus forte raison racontée ou lue, ne fera
s’accroit-il avec le temps. pas effraction. Elle pourra provoquer un choc émotionnel,
mais ne sera pas à l’origine d’un traumatisme. Tous les
Les circonstances au cours desquelles peut se produire un sens peuvent être concernés, mais le plus souvent c’est la
traumatisme sont de trois types : le face à face solitaire vue qui fournira l’image traumatique. Il y a des cas où
avec la mort ; le réel de la mort rencontré chez un autre ; cette image est auditive, olfactive, cénesthésique (cons-
la mort horrible. cience confuse de sensations émanant de la profondeur
du corps).
LE FACE À FACE SOLITAIRE AVEC LA MORT
Le sujet voit la mort arriver sur lui, “il se voit mort”, “cette
fois-ci c’est fini !”. Nous citerons les accidents de la circu-
LES TROUBLES ENGENDRÉS
lation, suivis ou non de coma, mais où avant la perte de PAR LE TRAUMATISME
I
conscience, s’il y en a une, une ultime image qui précède le
choc se grave dans l’appareil psychique. Il peut s’agir aussi l faut d’abord savoir que les troubles pathognomo-
d’accidents du travail, d’agressions (particulièrement avec niques (ce qui veut dire qu’on ne les rencontre dans
une arme, avec le regard meurtrier de l’agresseur fixé sur aucune autre affection) – ici ce sont les éléments que
sa victime), d’attentats à l’explosifs, de situations rencon- nous décrirons dans le syndrome de répétition – n’appa-
trées par les soldats au cours d’une bataille, de catastrophes raissent qu’à distance du traumatisme : des heures ra-
naturelles : tremblements de terre, raz-de-marée, etc. rement, parfois des jours, plus souvent des semaines ou
des mois, voire des années après. En revanche, les autres
troubles apparaissent généralement plus tôt, mais ils sont
LE RÉEL DE LA MORT plus difficiles à rattacher à un traumatisme en l’absence
RENCONTRÉ CHEZ UN AUTRE d’un syndrome de répétition. Cette période est appelée la
Cet autre est le plus souvent quelqu’un de proche. Citons “phase de latence”.
deux exemples qui nous épargneront un long discours.
Deux soldats sont de garde devant leur camp situé en zone LE SYNDROME DE RÉPÉTITION
de guerre. Appuyés sur des sacs de sable, ils se font face
et discutent tranquillement, la période est calme. Tout à Il s’agit essentiellement de cauchemars et de réviviscences
coup, l’un d’eux voit une tache rouge (l’impact d’une bal- diurnes. Les uns comme les autres ont la caractéristique
le !) qui s’agrandit sur le front de l’autre qui s’écroule mort. de replonger le sujet dans son expérience traumatique,
Quand le survivant rentrera en France, commenceront les comme si elle était en train de se produire. Il en ressort
cauchemars et les reviviscences diurnes. Autre scénario avec la même angoisse. La gravité de la maladie se mesu-
du même type : deux sœurs sont assises à l’arrière d’une rera souvent à la fréquence avec laquelle ces phénomènes
voiture qui file à grande vitesse sur l’autoroute. Un obstacle se produisent. Signalons que les cauchemars et les revi-
se présente, le choc est brutal. Trois des passagers ont leur viscences peuvent parfois changer de scénario, mais ils
ceinture attachée, mais pas l’une des femmes qui est assise gardent toujours la caractéristique d’horreur du modèle,
à l’arrière droit. Sa portière s’ouvre brutalement et elle est et ils déclenchent la même angoisse.
éjectée à l’extérieur. Sous les yeux de sa sœur, elle a la tête
tranchée sur le rail de sécurité de l’autoroute. La survivante L’ANGOISSE
sera littéralement persécutée par la reproduction de la scè-
ne et nécessitera une psychothérapie qui durera deux ans. Elle est constante, plus ou moins invalidante. Elle est sou-
vent émaillée de crises aiguës au cours desquelles le patient
LA MORT HORRIBLE a le sentiment qu’il va mourir ou devenir fou. Toutes les
formes de l’angoisse se rencontrent, surtout les phobies de
Elle est horrible parce qu’elle a frappé un grand nombre la foule, des espaces clos, des transports en commun...
de personnes et/ou que les corps des victimes sont en très
mauvais état. C’est le cas chez des soldats qui découvrent LA DÉPRESSION
des charniers dans des situations de guerre civile, chez des
sauveteurs qui interviennent sur des grands accidents auto- Elle va de la simple tristesse avec rumination de mort, dont
routiers ou ferroviaires, chez des pompiers qui s’activent rien ne peut tirer le sujet, jusqu’à la mélancolie délirante
sur à un immeuble en flammes... qui présente un important risque de suicide.
LES TROUBLES DU CARACTÈRE a insisté sur le drame de ces personnes qui est leur impos-
sibilité de communiquer aux autres la tragédie intérieure
Repli sur soi et isolement, sentiments de honte et d’aban- qu’ils vivent. Ce silence les confine dans leurs souffrances
don, sentiment d’agressivité des autres à son égard, parfois et peut les mener à la mort. Il appartient à l’entourage,
accès de violence… Ce sont eux qui sont principalement aux médecins, aux psychologues, aux juges… non pas de
à l’origine de ces situations d’exclusion de toute vie sociale les comprendre mais de les écouter.
dont sont victimes beaucoup de traumatisés. On observe
aussi des troubles des conduites : alcoolisme, toxicomanie, Nous avons abordé sommairement dans cet article ce
suicide, passage à l’acte grave sur autrui. qu’il est convenu d’appeler dans le monde francophone
la “névrose traumatique”. C’est à partir de cette repré-
PLAINTES SOMATIQUES sentation de la maladie que nous pensons notre mode de
ET MALADIES PSYCHOSOMATIQUES prise en charge en fonction de chaque malade. Toutefois,
nous n’oublions pas que sous l’influence de la classification
Elles sont multiples dans leurs expressions : affections cu- médicale américaine, la clinique de référence (c’est-à-dire
tanées, ulcère gastrique, hypertension artérielle, diabète, l’observation et la description des symptômes présentés
trouble hormonal thyroïdien, douleurs diffuses… par les patients) est actuellement presque partout dans le
monde celle du PTSD (ESPT) assez différente de la nô-
tre. L’article de S. Molenda (pp. 205-209) qui suit décrit
L’ÉVOLUTION DU TRAUMATISME cette autre approche clinique des troubles post-traumati-
ques. ■
E
lle est celle du syndrome de répétition. Celui-ci
peut disparaître rapidement, soit spontanément,
soit à la suite de quelques entretiens. Nous avons
vu qu’il peut perdurer des semaines, des mois ou des an-
nées. Naturellement, un traitement adapté raccourci sa
durée d’évolution, mais il peut être présent pendant toute
la vie du sujet. Il existe beaucoup de formes cycliques où
les symptômes apparaissent aux dates anniversaires, dans
des moments difficiles de la vie du sujet, ou si l’actualité
est faite de grandes catastrophes, de guerres... On observe
des formes diverses selon la gravité, depuis une capacité
relative de mener une vie normale jusqu’à des états grave-
ment invalidants ; nous avons mentionné les suicides, mais
il existe des situations d’exclusion totale de la vie sociale,
surtout si le sujet recourt à l’alcool ou à d’autres substances
psychoactives (médicaments, drogues) pour combattre ses
insomnies, ses cauchemars, son angoisse.
LE TRAITEMENT
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
L
e traitement du traumatisme psychique, à la fois
pharmacologique et psychothérapeutique, est dé- 1 - FREUD S. Au-delà du principe de plaisir (1920). In :
taillé dans cet ouvrage par O. Cottencin (pp. 241- Essais de psychanalyse. Paris : Petit Bibliothèque Payot,
244). Soulignons simplement ici que ce traitement aura 1981 : 42-115.
d’autant plus de chances de réussir qu’il sera entrepris 2 - LEBIGOT F. Le traumatisme psychique. Revue francophone
plus tôt (4). du Stress et du Trauma 2004 ; 4 (1) : 5-11.
3 - FREUD S. Considérations actuelles sur la guerre et sur
CONCLUSION la mort (1915). In : Essai de psychanalyse. Paris : Petite
Bibliothèque Payot, 1981 : 7-39 et 255-267.
J
ean-Paul Mari, journaliste, grand reporter de guerre 4 - LEBIGOT F. Traiter les traumatismes psychiques. Clinique
et écrivain, a récemment publié un livre sur le sujet, à et prise en charge. Paris : Dunod, 2005.
propos notamment des soldats américains en Irak. Il 5 - MARI JP. Sans blessures apparentes. Paris : Robert
l’a intitulé : Sans blessures apparentes (5). Avec juste raison, il Laffont, 2008.