2016pa080019 Fellah Samir Ifu
2016pa080019 Fellah Samir Ifu
2016pa080019 Fellah Samir Ifu
Thèse de Doctorat
Pour l’obtention du grade de Docteur de l’Université de Paris 8 -Vincennes - Saint-Denis
10 Mai 2016
JURY
Mounira CHATTI, Professeure, Université de Bordeaux
Il nous est plaisant, à ce moment de tarissement psychique, de revenir sur une période
pléthorique, éprouvante et délectable, qui a modelé à jamais notre vision pragmatique des
rapports humains. Nous adressons, dans ce sens, nos francs remerciements à tous ceux qui
nous ont soutenus de près ou de loin, avec leurs appuis et recommandations lors de
l’élaboration de cette thèse de doctorat.
Nos remerciements les plus éminents s’adressent à tous les membres du jury pour tout
l’intérêt qu’ils ont bien voulu apporter à ce modeste travail, nous remercions plus
particulièrement notre directrice de thèse, madame Zineb Ali-Benali pour son assistance
inépuisable et son soutien réconfortant tout au long de ces années.
Nos proches également viennent s’inscrire sur cette page restrictive et permettent de la
sorte de reconnaitre leur efficacité à renforcer un environnement social propice à une stabilité
indispensable pour ce travail. Notre reconnaissance s’adresse donc à tous les amis et les
membres de notre famille, particulièrement mon père pour sa vivacité d’esprit exceptionnelle,
ma mère pour m’avoir éclairé avec conviction tout au long de mon sinueux parcours et une
pensée légitime à l’épouse qui s’est acharnée vaillamment contre notre rare et précieuse
flemmardise pour nous faire soustraire ces quelques pages imprégnées d’inoubliables frasques
épiques.
The sociocultural context proves to be a major element in the identital approach of the
francophone writings of JP, of RD and AB. Our own approach has tried to follow a
synchronic dialectic one through various fictional episodes which constitute the field of
research of our study.
In the latter, the intercultural element is reconsidered as a concept leading to the rediscovery
of the motif of otherness as a clear-cut distinction coming from a sense of belonging
which, in turn, guides the writer's behaviour in a way which is different from what the
notion of transculturalism usually implies. This idea of transculturalism supports the
idea of universality and of multi-ethnic social cohesion by putting forward a
polymorphic version of cultural influences which determines the features of individuals
within the same society. It is also meant to point out the negative aspect of globalization
as an assimilation process within this transcultural pattern which is part and parcel of
the literary work.
We have specifically laid the stress on the writers' narrative characteristics in order to
enhance the recurring themes closely linked to the idea of identity. As a result, the
internal dialogue shows a fictional swing between two determining human conditions:
disenchantment and passion resulting from an obvious contemporary reality. As a
follow-up to our thematic study and more specifically to our analytical one, we have
chosen to end our work based on a francophone cultural and identital comparison with a
psychoanalytic interpretation of the novels which are part of the corpus.
Dédicace .............................................................................................................................................. 2
Remerciements ..................................................................................................................................... 3
Résumé ................................................................................................................................................. 4
Abstract ................................................................................................................................................ 5
Plan …………………………………………………………………………………………………………20
II-b) Les spécificités du rapport entre Réjean Ducharme et le substrat historique .............................................. 40
Chapitre deuxième : La médiation interculturelle, une réflexion située entre altérité, identité
culturelle et mémoire collective ............................................................................................ 64
I) Une dynamique interactive des auteurs au cœur des remous identitaires ..................................................... 64
III-a) Vers une convergence emblématique entre les trames romanesques de Poulin et de Bécheur .................. 90
II-a) Le rôle des variables géo-historiques dans la culture québécoise .............................................................. 114
II-c) Les manifestations transculturelles dans la littérature de Poulin et de Ducharme ..................................... 130
Les enjeux d’une transmutation identitaire ou la dualité thématique et esthétique ........................ 148
III) Les gages et les perspectives de l’écriture du spleen chez Poulin .............................................................. 174
Chapitre deuxième : La femme, la muse et l’androgyne (La figure féminine, ses multiples
dispositions et arrimages créatifs et affectifs chez ces auteurs) ......................................... 191
II-a) La Femme comme pair intellectuel redoutable ou le motif de l’échange ubéreux entre les deux sexes .... 208
II-b) Les représentations de la figure infantile ou les voix de l’enfance ............................................................ 245
Chapitre premier : Une lecture du corpus située entre psychocritique et psychanalyse au profit
d’une créativité langagière débridée : ................................................................................ 259
I-a) Retour sur la dimension biographique de l’œuvre : De Sainte-Beuve à Proust .......................................... 259
I) Une force fictionnelle marquée par les théories de la mythanalyse et de la mythocritique ....................... 293
I-a) Du Mythe Universel : Ali Bécheur ou le mythe du conte oriental .............................................................. 294
Chapitre troisième : L’ambivalence du processus psychanalytique face à l’assise culturelle .... 319
I- b) Le rapport de la théorie de Jung avec l’apport culturel dans le texte littéraire .......................................... 326
Bibliographie………………………………………………………………………….……...358
Index ………………………………………………………………………………………...383
Le noyau moteur de cette recherche regroupera des auteurs qui se caractérisent par
l’aspect hybride dans leur engagement doublement culturel et ce au sein de la narration des
faits. L’ensemble de l’œuvre des trois auteurs à savoir : Ali Bécheur, Jacques Poulin et Réjean
Ducharme constituera l’élément pivot autour duquel gravitera toute une pléthore de
raisonnements et de déductions qui s’inspirent de divers théories et travaux qui font appel
pour leur part à une structure interdisciplinaire foncièrement ancrée dans un volet
représentatif d’une esquisse identitaire empreinte d’un apport socioculturel indéniable.
Par ailleurs, à travers le prisme esthétique de Ali Bécheur, qui se qualifie par une
focalisation sur la thématique socioculturelle marquant la quasi-totalité de ses romans, la
12 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
sclérose sociétale tunisienne annoncée par la voix de ses personnages, prendra forme au cours
de cette étude pour illustrer son aspect le plus révélateur d’un besoin fondamental de
changement.
Ainsi, le choix du contexte social de cette étude s’articule autour de ces deux
composantes afin d’essayer de cerner et de comprendre les problématiques socioculturelles
caractéristiques du Québec et de la Tunisie à travers les œuvres littéraires de Réjean
Ducharme, Jacques Poulin et Ali Bécheur.
Si l’aspect socioculturel diffère sensiblement dans ces deux situations aux antipodes,
l’approche réflexive gagnerait à être plus universelle et se penchera sur le comportement de
l’homme omniscient.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 13
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Le but de cette correspondance littéraire, plus qu’une étude comparatiste, est une
ouverture sur une lecture plurielle des écrits tunisiens et québécois en vue d’établir un
dialogue fécond ou encore un trait d’union emblématique entre les deux. À travers les trois
auteurs choisis pour leurs concordances socioculturelles et une présence éminemment latente
d’une « in »conscience collective dans leurs corpus, le choix d’une corrélation linguistique
s’est imposé, à première vue, comme l’unique lien légitime entre production nord-africaine et
production nord-américaine. Mais il serait trop simple et synthétiquement paradoxal de
cantonner uniquement cette promiscuité analytique à son aspect scriptural francophone.
Justification de la recherche
Il faut dire que si la francophonie tunisienne rentre dans le cadre de ce que nous
appelons communément un protectorat à résultante « postconiale », la présence francophone
québécoise demeure quant à elle, une appartenance, une notion rigoureusement collective qui
contribue à l’édifice cosmogonique de la définition même du « québécois » et qui façonne
incontestablement la conscience du collectif et de l’identitaire.
Dès lors, cette proximité thématique révèle une continuité universelle. Entre ces
différents auteurs francophones, sans frontières linguistiques, certaines valeurs relatives au
scriptural et à la création présentent effectivement une cohésion et une omniscience qui
renforcent cette vision complexe avec l’autre.
Dans un autre élan, nous dirons que l’exploration de ce champ de la littérature connaît,
voire renferme des épreuves de compositions et une sentence qui supplante ce choix théorique
d’une lecture plurielle et socioculturelle. En somme, l’apport particulier de chaque auteur
détermine une écriture non plus en tant qu’universalisation sociale mais dans une signature ou
cachet annonçant un timbre individuel celui du mythe personnel. La nature même de notre
travail de recherche qui repose sur une bilatéralité francophone reconnaît aussi et surtout la
particularité propre à chaque auteur. Cette création littéraire francophone constitue non plus
Problématique de la recherche
Nous sommes donc, en premier lieu, face à un apport colonial pour le cas de la
Tunisie. Ayant au départ, pour langue unique l’arabe dialectal avant le protectorat de 1881,
sous la régence française, les établissements publics et autres institutions adoptent le français
officiellement comme langue administrative.
À bon escient, cette incursion socioculturelle dans les mœurs des tunisiens à la fin du
dix-neuvième siècle, et ce, dans les institutions publiques sous le protectorat, permettait
également de garder une instruction chère à la communauté musulmane, celui de
l’enseignement du Coran. Cette stratégie s’avérera payante surtout après l’expérience
infructueuse de l’Algérie sous le protectorat également et son refus d’abandonner la
scolarisation traditionnelle et nationaliste aux mains de la régence déjà assez ancrée dans leur
quotidien. Il en résultera donc une impression de neutralité de la France sur le système
éducatif tunisien tout en modelant l’effigie d’une francophonie tunisienne quasi inexistante
avec l’approbation de la population de l’époque.
C’est tout un attelage francophone qui s’installe dès lors en terre tunisienne après avoir
essuyé auparavant une perte parmi les plus marquantes de l’histoire de l’empire français, celle
du Québec en 1760.
D’un point de vue historique, les deux situations différent. En faisant abstraction de la
ligne temporelle et en méditant sur la prévalence de la francophonie au-delà de son acception
linguistique, nous impliquons dans les deux lectures proposées de l’histoire de la
francophonie les préceptes fondamentaux, le système sociopolitique, culturel et économique
de l’hexagone. Cette dernière joue deux rôles : celui du résistant face à l’hégémonie du voisin
La mise en place d’une assise historique au sein de ce travail, convie la réflexion à une
interrogation qui rappelle formellement la polémique autour de la relation entre les diverses
communautés qui rentrent dans la perspective d’un aménagement identitaire commun. Les
deux concepts évoqués dans l’intitulé de cette recherche, soulignent cet irrévocable élément
de l’interdépendance entre plusieurs civilisations spécifiques qui rajoutent à la complexité de
la problématique. L’interculturalité et la transculturalité composent à partir de là les liens qui
meuvent les œuvres inscrites dans le cadre du présent travail. Elles s’inscrivent dans la
continuité réelle des faits historiques en tant que prolongement des effets d’un accointement
culturel, mais marquent surtout une pratique médiane qui explicite l’appropriation de
l’élément contextuel chez les auteurs étudiés pour exprimer une résolution francophone
irrévocable dans la prestation du langage usité. Au même titre, le degré ondoyant et velléitaire
des relations entre les cultures que proposent Ducharme, Poulin et Bécheur dans leurs œuvres
prédestinent la réception à un dévoilement personnel des désirs qui sustentent l’écriture. Le
roman se positionne, dans son agencement des manifestations culturelles, comme un
intermédiaire entre la réalité discernée et la fiction engrangée à travers le prisme moral,
intellectuel et psychologique auctorial. En outre, le choix des thématiques abordées par ces
derniers au fil des romans interpelle entre autres le concept d’autofiction qui pose plusieurs
regards sécants sur le rapprochement entre réalité historique et manifestations fictionnelles.
Ce travail s’effectue dans une sensibilité qui invite les travaux théoriques sur la psychanalyse,
les mythes et l’inconscient collectif, comme autant de variables qui incluent le lecteur dans
une observation scrupuleuse des textes qui illustrent le regard identitaire des auteurs sur un
équilibre esthétique ralliant le personnel et l’environnemental.
Nous retrouvons ainsi dans toutes les parties de la problématique, une sorte de
complexité justifiée voire légitimée dans le domaine de la révélation culturelle au sein de la
littérature d’autant plus qu’elle contribue, dans un dessein analytique, à assouvir une finalité
identitaire. Cette dernière essaye de se réapproprier l’objet d’une francophonie constellée dans
une tentative de catégorisation qui part du fonctionnel contextuel pour assurer un conceptuel
identitaire historiquement insaisissable.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 19
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Plan
Nous essaierons d’examiner à partir de tous les travaux traités, les liens interculturels
et transculturels, sur une universalité de la francophonie en y incorporant ses multiples
variantes. À vrai dire, le volet de la francophonie vise à confirmer un caractère incontournable
et patent, celui d’une appartenance qui s’affirme au-delà des frontières géopolitiques. A cet
égard, le chapelet historique que nous aborderons au commencement de notre projet interroge
des documents qui font référence dans l’exposition des faits à un agencement ultérieur de
l’écriture francophone. Les témoignages vifs des moments fondateurs du Québec et de la
Tunisie rendront compte de l’impact linguistique et contextuel sur la littérature que
renferment les textes retenus dans le cadre de la présente étude. Des textes tels que ceux de
Pierre Giffard1 à titre d’exemples, écrits en 1881 et qui commentent une condition sociale
exclusivement tunisienne, explicitent d’abord un état des nouvelles terres coloniales, puis une
impression française qui détache une visibilité pratique sur un corpus futur posant pour sa
part, un regard original sur une sorte de réflexion authentique d’une généalogie créatrice.
Tous ces écrits reprennent subjectivement les faits réels du lieu commun ou encore collectif,
créant de la sorte une amplitude cosmogonique francophone solide. La question de l’identité
francophone peut être alors définie succinctement en tant qu’entité circonscrite voire
« imposée » et « prépondérante ». Il s’agit plutôt, d’après les lectures des œuvres littéraires
québécoises et tunisiennes, d’une politique linguistico-culturelle « offensive » pour la Tunisie
et « défensive » pour le Québec. C’est vers cette double fonction de la francophonie sociale
que la lecture ricoeurienne de l’identité et de l’Histoire prépare aussi notre champ de
recherche sur la transculturalité mais surtout sur l’interculturalité littéraire au sein de notre
recherche.
1
Pierre GIFFARD, Les Français à Tunis, Paris, Éditions Victor Havard, 1881.
Par ailleurs, les travaux sur Serge Doubrovsky nous permettront entre autres d’exposer
une réévaluation des degrés identitaires rétroactifs indissociables de l’écriture francophone et
qui délimitent assurément le champ de cette étude.
La terre natale et celle d’adoption se font face dans notre projet pour amener une
même fictionnalité vers différents horizons. À ce titre, l’axe de la dualité se veut un support
essentiel pour la conception de l’esthétique francophone à travers des cultures tout de même
distinctes. En revanche, une même écriture peut se permettre une dualité dans sa réception, le
socioculturel jouant un rôle majeur dans l’optique interprétative du corpus sélectionné. Ainsi,
une production francophone maghrébine, par exemple, sera perçue distinctement selon qu’elle
est abordée par un lecteur « occidental » ou « oriental ».
Un même champ d’investigation littéraire tel que l’espace féminin, abordé par Réjean
Ducharme ou Jacques Poulin pour le flanc occidental, sera approché différemment par Ali
Bécheur, écrivain tunisien à la fois intimement oriental dans son entendement personnel
généalogique et proche des valeurs culturelles acquises du contact avec l’Autre, étranger.
Nous nous rendrons rapidement compte de cette ambivalence des approches thématiques car
elle désarçonne la quête d’un appui théorique qui réconforte l’esprit analytique visant à
classifier les écritures selon une géographie culturelle.
Il s’agit d’une complicité interprétative atypique qui se positionne en tant que référant
dans la réception littéraire et souligne une complexité nécessaire à l’assimilation du texte pour
le lecteur renfermant des spécificités régionales caractéristiques du dit francophone dans un
abord socialement et culturellement en dehors de la métropole.
État de la question
Par ailleurs, l’affluence des travaux portant sur les trois auteurs étudiés rend compte
d’une sorte de déséquilibre dans les démarches critiques qui caractérisent la francophonie et
sa nature analytique cautionnée dans l’espace identitaire dont elle est originaire et qu’elle
revendique avec force. Ainsi, nous retrouvons, d’un point de vue quantitatif, plus de travaux
et de publications sur l’écriture francophone québécoise que sur les écrits tunisiens, les
Nous retrouvons, pour ainsi dire, quelques travaux qui se distinguent parmi une
panoplie large d’ouvrages sur la littérature québécoise, presque indisponible en dehors du
continent nord-américain.
Pierre Hébert, dans l’avant-propos de son essai résume ainsi sa réception du corpus
poulinien :
À partir de là, nous dirons que la ligne directrice de cette recherche, par sa nature qui
explore les prémisses de l’identité profonde et la conscience de l’auteur dans l’agencement de
ses romans, initie notre parcours interprétatif et amorce une sorte de continuité dans
l’exposition de l’univers poulinien, d’autant plus que le travail de Pierre Hébert explore un
espace romanesque auctorial qui s’étend de 1967 à 1993. Depuis, Jacques Poulin a publié cinq
nouveaux romans que nous évoquerons au cours de cette étude. La spécificité québécoise, de
2
Pierre HEBERT, Jacques Poulin La création d’un espace amoureux, Ottawa, Les presses de l’Université
d’Ottawa, 1997, p.7-8.
Ce dernier revient sur la création de l’espace dans les œuvres pouliniennes tout en
intégrant des exposés très importants sur la dimension temporelle dans la fiction et son rôle
dans l’appel mémoriel :
3
Paul G SOCKEN, The Myth of the lost paradise in the Novels of Jacques Poulin, Canada, Fairleigh Dickinson
University Press, 1993, p. 19, (Le mythe du paradis perdu dans les romans de Jacques Poulin), « c’est
nous qui traduisons ».
4
Marcel PROUST, A la recherche du temps perdu, Paris, Éditions Gallimard, 1954, p. 284.
5
Albert J. SALVAN, Proust devant l’opinion américaine, Cahiers de l’Association internationale des études
françaises, Volume 12, Numéro 1, 1960, p. 286.
Par ailleurs, il est vrai que la complexité des œuvres ducharmiennes prédestine
quelques thématiques récurrentes et souvent reprises chez les chercheurs en littérature telles
que la question de l’enfance ou encore celle du rejet comme objet fondamental de la pensée
fictionnelle de l’auteur québécois.
6
Elisabeth HAGHEBAERT, Réjean Ducharme une marginalité paradoxale, Montréal, Éditions Nota bene,
2009.
L’objet de cette étude se penchera sur le cas de la Tunisie et du Québec comme espace
créatif, cathartique et comme incidence directe de ce passé commun de la colonisation
française. Il existe certes une différence de taille entre ces deux entités approchées par
l’entremise de la réception littéraire et qui se profile dans la forme la plus sociale de leurs
communautés.
Ali Bécheur, par exemple, raconte l’Histoire à travers une mémoire personnelle et ses
souvenirs, proustiens par moments, interagissent pour laisser part à l’expression des sens, là
où le visuel fixe les vestiges collectifs. Sous la chape de la mélancolie et de la désillusion face
au monde moderne, il interpelle un illustre passé en vue d’apostropher un idéal corrompu et
un âge d’or qu’il retrouve dans ses écrits. Ses romans se caractérisent par cette mémoire de
l’infiniment petit où les détails les plus précis jouent le rôle de catalyseur à une réalité non
plus subversive mais qui plonge dans le cocon du noyau sociétal : la famille. Cet axe de
réfraction identitaire est peu présent dans les romans québécois est pour cause, le regard
collectif est plus institutionnalisé au Canada et l’Histoire se range dans l’introspection
individuelle et dans la quête des particularités propres comme une évidence contextuelle voire
sociétale. Pour Ali Bécheur, les dispositions sociales prédéfinissent la voie et la condition
rédactionnelle de son écriture et c’est à travers ses romans que le lecteur remonte le temps
grâce à une sensitivité distincte. En interrogeant le topo olfactif, gustatif et visuel à titre
illustratif, il plonge son lecteur dans son passé commun à sens synallagmatique et rejoint ainsi
le collectif identitaire pour recréer une Histoire circonstancielle au fil des romans.
Notre étude regroupe essentiellement les romans de Ali Bécheur, Réjean Ducharme et
Jacques Poulin mais s’essayera également à survoler quelques-unes des figures marquantes de
ces deux francophonies, du moins dans cette première partie afin de permettre au mieux et le
plus fidèlement possible le rapport historique et culturel dans ces deux littératures. Ainsi, pour
rejoindre ce rhizome colonial qui explique probablement cette coexistence culturelle dans ces
deux cadres spatiaux, il semble élémentaire d’examiner la réalité des dynamiques littéraires
présentes au Québec et en Tunisie.
Si le Québec se distingue de la Tunisie par une francophonie native, elle est la proie
des incessants assauts linguistiques et culturels du voisin anglophone. L’histoire de cette
concomitance et de cette relation unique entre deux langues et deux cultures, subsiste depuis
Cette authenticité identitaire est intimement rattachée au passé de cette langue en tant
que substitut de l’hégémonie expansionniste française ou encore, trace indéfectible du
rayonnement français. À cette expansion territoriale de la France, deux conséquences
sociopolitiques diachroniques ont vu le jour, l’une est représentative de la Tunisie et se voit
reflétée surtout dans sa production littéraire et la seconde est le résultat le plus significatif de
cette idéologie assimilationniste et elle prend forme au Québec. Paradoxalement à l’empire
britannique qui admet une démarche privilégiant la pérennité de la liberté culturelle et
traditionnelle du pays tout en demeurant sous l’égide d’un représentant de la couronne, la
dynamique impérialiste de la France a choisi d’intégrer une ligne de conduite visant à
l’assimilation culturelle des terres protégées, au sein de la culture française avec l’application
rigoureusement administrative des us et coutumes de la métropole. Cette idéologie a donné
naissance aujourd’hui à deux réactions différentes mais ne dépendant pas uniquement du
choix entrepris de la constante culturelle et linguistique, y prenant néanmoins grande part.
Une première réaction, celle du Québec qui, suite à l’influence ascendante de la France, et ce,
jusqu’à la première moitié du vingtième siècle, a choisi de se démarquer de cette source et de
rayonner en totale autarcie loin de l’influence de la métropole. Les descendants des premiers
colons français malgré l’hégémonie du voisin Etats-unien ont choisi de phagocyter un passé
français et de créer à partir de ce soubassement un nouveau rayonnement québécois pour ainsi
mener de front et en autonomie absolue leur situation culturelle loin de cette dépendance
aliénante et de ce conditionnement compromettant voire entravant de la métropole. La Tunisie
quant à elle, a entrepris le choix de la coexistence synergique entre la culture native arabo-
musulmane et celle issue de la colonisation française en vue de promouvoir les vertus d’un
rattachement réel et particulier dans sa francophonie littéraire, à la métropole, à son influence
et à une Histoire commune.
Qu’en est-il concrètement du rapport entre les productions littéraires aperçues sous la
loupe de l’histoire sociale propres à ces deux communautés francophones , tunisienne et
québécoise ?
Il faut noter que la première littérature francophone naissant en Tunisie est celle de la
découverte et des récits de voyages et c’est la même situation qu’a vécu le Québec quelques
siècles auparavant. Il s’agit là d’une concordance diachroniquement relative à une politique
d’envoûtement des concitoyens français afin de peupler ces terres sauvages, que sont la
Tunisie et le Québec. La production littéraire de la Nouvelle-France, dans ses balbutiements,
cautionne avec une apparence objective, des faits du quotidien et engage chez le lecteur de
grandes promesses en brossant un idéal archétypal du français aventurier s’adaptant à ce
climat et jouissant d’un perpétuel émerveillement face à la nature. Loin de la fiction et de la
littérature de divertissement , les premiers écrits appartenaient aux explorateurs, missionnaires
et autres aventuriers venus relater des faits et une réalité sublimée afin de faire découvrir ce
nouvel espace à conquérir. Recueil de narrations et de témoignages entre les missionnaires et
les lecteurs de la France pendant le milieu du dix-septième siècle, le livre Relation des
Jésuites7 offre une première littérature francophone outre atlantique et détermine la direction à
prendre dans la thématique de l’attachement au terroir-source chère aux québécois en posant
la pierre originelle à l’édifice d’une nouvelle francophonie nourrie par le substrat colonial.
7 Augustin COTE, Relations des Jésuites: contenant ce qui s'est passé de plus remarquable dans les missions
des pères de la Compagnie de Jésus dan la Nouvelle-France, Québec, Éditions Coté Augustin, 1858.
8
Bertrand Louis, Préface de La littérature et la presse tunisiennes de l’Occupation à 1900, Paris, La renaissance
du livre, 1923.
L’habilité d’une ligne de conduite visant à une assimilation linguistique française s’est
illustrée au Québec avec l’expérience sensible des amérindiens réfractaires à juste titre à
toute forme de dépendance organique. Ces derniers, quantitativement submergés par les
colons français, qui, ayant adapté leurs besoins aux leurs, ont établi avec cette langue
d’intégration, un moyen d’échange au lieu de se définir comme un outil d’intégration fictive.
9
Albert CANAL, La littérature et la presse tunisiennes de l’Occupation à 1900, p.12-13.
10
Ibid, p. 29.
Les auteurs présents dans cette étude décrivent une réalité vérifiée à travers les
témoignages historiques illustrés au sein d’un corpus éclectique et qui se superpose sur son
temps.
11
Pierre GIFFARD, Les Français à Tunis, op.cit, p. 18-19.
Les romans de Jacques Poulin quant à eux, sont volontairement plus tournés vers la
constante historique et la reconstitution du passé en vue de mieux redéfinir le présent. Mais un
retour sur les origines de cette littérature et plus particulièrement sur les romans comme genre
à part entière, se révèle être nécessaire pour une meilleure distinction des desseins esthétiques
qui sustentent aujourd’hui les productions francophones.
Notons à cet endroit que les premières littératures francophones du Québec étaient
extrêmement rattachées à la France et c’est bien plus tard que l’éveil identitaire représentatif
d’une mémoire collective verra le jour. C’est au lendemain des découvertes des Amériques
par les espagnoles, c’est-à-dire au début du seizième siècle, que le sol Canadien vit arriver des
français venu évangéliser, chercher fortune et répandre leur civilisation.
Ce constat social retranscrit semble se définir avec les réalités historiques qui
circonscrivent les écrits littéraires car jusqu’au début du vingtième siècle l’essentiel de ces
Nous noterons ici que c’est dans une atmosphère conflictuelle que la francophonie
québécoise, à la base foncièrement identitaire, s’est développée et s’est forgée une assise
solide sur le continent nord-américain.
12
John Irvine LITTLE, Evolution ethnoculturelle et identité régionale des Cantons de l’Est, Ottawa, Société
historique du Canada, 1989, p.18.
13
Réjean, DUCHARME, L’avalée des avalés, Paris, Éditions Gallimard, 1966.
Cette sorte de laïcisation globale touche tous les domaines du quotidien et s’applique à
assainir les espaces publiques et communautaires largement dominés par un conservatisme
religieux sclérosé. Ainsi des désignations associatives marquées du poinçon religieux se
sécularisent rapidement : « la Confédération des travailleurs catholiques du Canada par
exemple évolue vers « la Confédération des syndicats nationaux »15.
« l'Union catholique des cultivateurs »16 qui se libère du joug de l’état et surtout de
l’attelage clérical qui a longtemps maintenu un pouvoir résolutif sur les agriculteurs
québécois, devient « l'Union des producteurs agricoles » 17 et nous retrouvons cet esprit
d’inimitié et de némésis dans le rappel des faits chronologiques qui concernent cette union
nationale sur leur site officiel :
14
Paul EID, Ramon AVILA, Portrait religieux du Québec en quelques tableaux,2006, disponible sur :
http://www.cdpdj.qc.ca/publications/religion-Quebec-statistiques.pdf
15
CSN, Projet de Charte sur la laïcité et port de signes religieux, disponible sur :
http://www.csn.qc.ca/web/csn/projet-de-loi-60
16
L’Union des producteurs agricoles, Histoire, disponible sur : http://www.upa.qc.ca/fr/histoire/
17
Ibid.
18
Ibid.
L’hiver de force22 caractérise avec force détails cette réalité de la rue montréalaise et
évoque, quelques années après la révolution tranquille, en 1973, un certain désenchantement
social face au « leurre des indépendances ». Le roman se démarque des autres œuvres de
Ducharme par sa grande proximité avec le quotidien en tant que pan inaltérable de l’histoire
du Québec décrit désormais fidèlement dans la littérature postrévolutionnaire car il n’est plus
sublimé tel que l’a été la quasi-totalité de la production littéraire dans le passé.
19
Réjean DUCHARME, L’hiver de force, Paris, Éditions Gallimard, 1973.
20
Ibid, p.190.
21
Ibid, p .251.
22
Ibid.
Le rejet des dogmes avec toutes ses variantes et dérivées se retrouve dans cette
littérature du renouveau et dans le premier roman de Ducharme. Le personnage romanesque
principal Bérénice Eidenberg se voit torturé entre un père juif et une mère catholique, l’un
ayant initié la fille (narratrice) au judaïsme et l’autre, le fils au catholicisme. Nous retrouvons
donc un fratricide imposé par un conflit parental entre un frère et une sœur qui s’avouent, un
amour unilatéral devant la passivité affligeante du frère. Le personnage principal se voit
écarté et isolé à la fin du roman en brisant toute attache avec ce noyau familial qu’elle rejette
plus que tout.
23
Réjean DUCHARME, L’hiver de force, op.cit, p.198.
24
Ibid.
La citation réfère à un type de conflit social qui se répercute sur la disposition des
protagonistes à s’affronter et à atomiser le mythe longtemps inébranlable de la famille.
Réjean Ducharme, dans son premier roman déconstruit ce qui semble être le noyau
représentatif du passé identitaire québécois d’avant la révolution tranquille. La famille est au
centre de ce remaniement social survenu au Québec dans la deuxième moitié du vingtième
siècle et le résultat survient pendant les années soixante qui ont vu apparaitre tout un
changement contestataire ressenti à l’échelle mondiale.
25
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.14-15.
Le roman Maria Chapdelaine 27 de Louis Hémon publié en 1913, est l’un des plus
symboliques de cette écriture québécoise spécifique du début du vingtième siècle.
Il nous semble que le cas de Louis Hémon demeure assez singulier dans l’histoire de
la littérature québécoise car sa mort tragique à trente-deux ans au Canada et surtout le fait
qu’il ne soit pas québécois mais français résident au Québec, ont fait de lui un auteur à
l’historicité bien équivoque. Son écriture très proche du contexte québécois et son emprunt à
la réalité vécue sur ces terres francophones font de lui un auteur assimilé à la littérature
classique québécoise. L’histoire de ce roman montre bien cet ancrage rétrograde aux regards
des québécois des années soixante et que les auteurs de la révolution tranquille cherchent à
s’en détacher.
« […] une troisième voix plus grande que les autres s’éleva dans le
silence : la voix du pays de Québec, qui était à moitié un chant de
femme et à moitié un sermon de prêtre. Elle vint comme un son de
cloche, comme la clameur auguste des orgues dans les églises,
comme une complainte naïve et comme le cri perçant et prolongé par
lequel les bûcherons s’appellent dans les bois. » 28
26
Ibid.
27
Louis HEMON, Maria Chapdelaine, Québec, Éditions Fides, 1980.
28
Ibid , p. 165.
29
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, Paris, Éditions Gallimard, 1966, p.311.
À ce titre, la trame narrative y est totalement inhérente et dès le début du livre le ton
est donné : le personnage principal récurrent dans ses œuvres, Jack Waterman est à la
recherche de son frère Théo qui « a fait des études en histoire, mais [qui] n’a jamais travaillé
dans ce domaine-là. Ni dans un autre domaine. Il n’aimait pas travailler. Ce qu’il aimait,
c’étaient les voyages, les autos. » 30 Accompagné de Pitsémine, son alter ego féminin, le
personnage accomplit le rituel typique de l’histoire de l’Amérique : l’odyssée.
De fait, l’intertextualité dans ce roman vient appuyer cette quête et le livre de Jack
Kerouac « On the road »31 figure parmi les affaires retrouvées sur une image appartenant à
Théo. En effet, le portrait emblématique de cet auteur Américain, pionnier du retour des récits
30
Jacques POULIN, Volkswagen Blues, Paris, Éditions Babel, 1998, .p11.
31
Jack KEROUAC, Sur la route, traduit de l’américain par Josée Kamoun, Paris, Éditions Gallimard, 2010.
Pour Jacques Poulin, la frontière culturelle et historique est vraiment poreuse entre le
Québec et les États-Unis, comme nous pouvons le lire au fil des pages de Volkswagen blues,
où il revient souvent sur une attitude qui l’intrigue particulièrement, celle de
l’écrivain modèle:
Il faut mentionner ici que le personnage récurrent de ses romans, à savoir : Jack
Waterman, lui-même écrivain, hérite des activités routinières de l’auteur, en permettant aux
lectures et écritures de se mêler au travail de la quête qu’il entreprend à la recherche de son
frère. Une juxtaposition est instantanément établie entre Jacques Poulin et son protagoniste
central, d’où l’effet authentique de la trame narrative au sens d’éventualité fictionnelle.
Aussitôt, le pan de l’historicité esthétique de l’auteur fait basculer son écriture dans un
roman documentaire qui nous livre une perception subjective de l’histoire, comme si la
32
Jacques POULIN, Volkswagen Blues, op.cit, p. 290.
33
Ibid, p. 43.
L’allusion au compagnon du célèbre enquêteur renforce encore plus cet aspect de fin
limier et du travail de recherche et de documentation entrepris par l’auteur afin de recouvrer le
plus fidèlement possible l’histoire de l’Amérique du nord.
Nous préciserons ici même que par la symbolique du lieu de départ de cette aventure
qu’est la baie de Gaspé, Jacques Poulin lance d’amblée son roman dans la quête des premiers
explorateurs français venus sur les terres américaines. En effet, il s’agit du lieu du premier
contact entre la francophonie de Jacques Cartier, explorateur au service du roi François
premier et ce qui deviendra plus tard le Canada.
Suivant la route des premiers explorateurs français qui les mènera jusqu’à saint Louis,
les confluent des rivières du Missouri et du Mississipi tracent déjà la route qu’emprunteront
34
Jacques POULIN, Volkswagen blues, op.cit, p. 22.
Dans cet extrait, les indices tels que le havresac, symbole de récupération des surplus
militaires et le Volks ,voiture spécifique de la période hippie, nous replongent dans ce
mouvement rétrospectif des débuts de la socialisation visant à harmoniser la relation entre
l’Homme avec la nature. Avec les pieds nus de la grande sauterelle, signe distinctif d’un
comportement proche de la nature et du terroir, cette métisse représente probablement la
volonté d’une pérennité de l’histoire des premiers habitants précolombiens sur ce continent.
Sa présence aux côtés de Jack, le personnage principal, forme et oriente à la fois ce métissage
transculturel de l’identité québécoise à travers son histoire «Son sourire, toutefois, s’évanouit
presque aussitôt et elle recommença à dire qu’elle n’était ni une Indienne ni une Blanche,
quelle était quelque chose entre les deux et que, finalement, elle n’était rien du tout. » 36
35
Jacques POULIN, Volkswagen blues, op.cit, p.8-9.
36
Ibid, p. 246.
Il est évident que le volet historique dans Volkswagen Blues englobe donc l’ensemble
de l’Amérique du nord car il se veut organiquement lié au passé des québécois et renie avec
force détails, toute séparation entre les deux pays voisins et unis par un patrimoine
cosmogonique posant les jalons d’une identité transculturelle américaine.
Le Québec maintient chez Poulin cette tendance esthétique très particulière, c’est la
ville qui anime l’homme et le pousse vers ce besoin créatif inaltérable. Volkswagen Blues
reste alors une ode à l’écriture francophone américaine avec le voyage comme thème central
et le survol des multiples tribus amérindiennes, contribuant à immortaliser l’histoire de cet
espace géographique. A bon escient, le roman se soucie plus de l’Histoire d’une région où les
individus demeurent au second plan et viennent renforcer les événements, en marquant les
moments clés d’une période historique très étendue.
L’écriture de Poulin affirme son ouverture sur le monde et propose une extraordinaire
définition de l’écrivain comme entité à part entière.
37
Entretiens cités par Ginette MICHAUD, « Jacques Poulin : petit éloge de la lecture ralentie », dans Le roman
contemporain au Québec (1960-1985), Montréal, Fidès, « Archives des lettres canadiennes », 1992,
p.273-274.
En outre, des auteurs de confession juive tels que Jacques Véhel, Raphael Lévy,
Vitalis Danon, Daisy Sebag et bien entendu un peu plus tard Albert Memmi, ont réussi à créer
une dénomination de la francophonie tunisienne native et à mettre en place cette quête
identitaire conjecturale dans une littérature qui se perpétuera chez les auteurs tunisiens de
différents milieux et convictions tout aussi variées, tels que : Abdelwahab Meddeb, Tlili
Moustapha, Hélé Béji, Faouzia Zouari et Ali Bécheur.
38
Emule TUBIANA, Connaissez-vous l’histoire de la Hara ?, disponible sur : http://auteurs.harmattan.fr/emile-
tubiana/2011/08/27/connaissez-vous-l%E2%80%99histoire-de-la-hara/
39
Souhail FTOUH, Une Histoire des Juifs de Tunisie, disponible sur : http://www.juif.org/blogs/9039,une-
histoire-des-juifs-de-tunisie-6-6-disparites-communautaires.php
40
Albert CANAL, La littérature et la presse tunisiennes de l’Occupation à 1900, op.cit, p.29-30.
41
Ali BECHEUR, De miel et d’aloès, Tunis, Éditions Cérès, 1988.
42
Ibid, p.10.
Nous notons au même titre que Ali Bécheur dans son premier roman donne une sorte
d’impulsion à sa mémoire et offre au lecteur, dans un filigrane narratif, un héritage séculaire
qui perdure dans ses souvenirs. Le grand-père institutionnalise, dans les souvenirs de l’auteur,
les fondations d’une société chargée d’histoire et régie par une humilité sacrale envers la
religion. L’importance de la représentation de l’islam dans la société revêt dès lors une
dimension identitaire forte chez ce personnage. Il transmet tout un mode de vie, à travers les
psalmodies et les épisodes religieux qui ont façonné la culture de la société tunisienne dans
son intégrité identitaire, pareils aux contes occidentaux porteurs de moralités chrétiennes ou
de valeurs universelles et humaines :
« Plus le récit avançait, plus je tremblais pour cet enfant, dont baba-
sidi disait qu’il me ressemblait. La terreur fut à son comble à
l’évocation du couteau pointé sur la gorge d’Isaâc ; déjà, j’éprouvai
sur son cou le froid tranchant de la lame ; j’anticipai l’entaille
cruelle, le jaillissement du sang sur le sol, là, à mes pieds, je
suffoquai, au bord des larmes, transi de peur, quand Allah le
miséricordieux arrêta la main homicide, pour à l’innocente victime,
substituer l’agneau. Sauvé ! J’étais sauvé ! »45
Ces récits lèguent aux générations futures, par le biais des ancêtres, l’histoire d’une
identité musulmane inscrite dans la mémoire collective et l’auteur semble établir dans son
43
Ali BÉCHEUR, De miel et d’aloès, Tunis, op.cit , p.10.
44
Ibid, p.11.
45
Ibid, p.16.
Par ailleurs, il est expédient de préciser que les grandes périodes qui ont secoué cette
parcelle stratégique de l’Afrique du nord évoluent entre les guerres puniques avec le raz de
marée de l’empire romain et plus tard avec l’avènement des Arabes et de l’Islam à partir de la
moitié du VII ème siècle. Tout en gardant cet élan d’extraversion manifeste envers l’altérité,
l’écrivain semble vouloir délimiter l’évocation ornementale de l’Histoire dans sa narration
offrant des traits saillants et facilement reconnaissables de la part du lectorat étranger, invité
sciemment à apporter sa propre touche au folklore culturel maghrébin. Cette proximité avec
l’Histoire est une constante qui se confirme au fil de ses productions romanesques car nous
retrouvons également une même propension à imbriquer l’Histoire dans l’esthétique
scripturale de l’auteur à travers une contemplation quasi réaliste et une description
intemporelle des événements majeurs de la Tunisie. À l’instar de Fawzi Mellah dans son
roman Elissa, la reine vagabonde46, qui en essayant de traduire des stèles puniques, transporte
le lecteur à travers les temps voire les âges et domine l’espace créatif par une objectivité
historique teintée de créativité littéraire :
Cet aspect authentique de l’écriture annonce une certaine communion, une volonté de
confidence et une position d’honnêteté envers le lecteur, mais développe également dans un
incipit annonciateur, une narration historique reposant sur un personnage épique, fondateur de
Carthage, symbole d’un rayonnement civilisationel immuable. Pour Ali Bécheur, le choix
narratif est plus étendu et confère à son écriture une force plus individuelle, moins rattachée à
l’exactitude des faits et cependant plus proche d’une recherche de l’émotivité.
46
Fawzi, Elissa MELLAH, La reine vagabonde, Paris, Éditions du Seuil, 1988.
47
Ibid, p.13.
Il ne s’agit pas ici de critiques d’ordre économique ou géopolitique, mais plutôt d’une
question rhétorique aboutissant à une instabilité exprimée dans un registre postcolonial
comme conséquence directe sur la réflexion identitaire qui anime la société tunisienne dans sa
48
Ali BECHEUR, Les saisons de l’exil, Tunis, Cérès production, 1991.
49
Ibid, p.5.
50
Ibid, p.14.
51
Ibid, p.14.
Ces répercussions sociales résonnent comme des priorités annexes face à la recherche
de prérogatives vitales au sein de la société tunisienne qui demeure encore aujourd’hui au
stade des premières nécessités sécuritaires et physiologiques mises en place par les travaux de
Maslow et synthétisé par sa célèbre pyramide des besoins :
Cette écriture est le reflet d’une société en proie à une fatalité continentale amorcée
par un passé colonial qui a tendance à se généraliser et à une traite négrière qui a affaibli et
traumatisé les ressources humaines. Ce passé se revendique aujourd’hui au cœur d’une
continuité historique, monolithique et extérieurement inébranlable, celle de la spoliation
avides des richesses du continent africain par les grandes puissances mondiales.
L’écriture de Ali Bécheur s’insurge contre cette domination, décrie cette ingérence
étrangère qu’il dénoncera plus tard activement dans son roman L’attente54 et l’assimilera à
une dépossession identitaire qui repositionne son peuple au stade d’appendice de
l’humanité « Et nous, traînant toujours en queue de peloton». 55
52
Ali BECHEUR, Les Saisons de l’exil, op.cit , p.13.
53
Carol TAVRIS, Carole WADE, Introduction à la psychologie des grandes perspectives, traduit par Pierette
MAYER, Québec, édition du Renouveau pédagogique, 1999, p. 251.
54
Ali BECHEUR, L’Attente, Tunis, Cérès Éditions, 2007.
55
Ibid, p.17.
Nous avons donc une double lecture qui se profile dans l’extrait de Ali Bécheur, celle
de la subjectivité critique et celle plus en rapport avec les investigations historiques du passé
colonial comme rempart à l’oubli et à une aura de dépréciation du patrimoine historique en
Tunisie au profit de latentes et doucereuses intentions d’ingérence socioculturelle. L’auteur
nous renseigne sur le Cardinal, personnage hautement symbolique de l’histoire de la
colonisation française en Tunisie et plus tard dans celle de l’agitation de la population
estudiantine musulmane face à la statue dressée à proximité de la mosquée Ezzitouna bien
avant l’indépendance.
De fait, le cardinal Lavigerie est l’instigateur des Pères blancs connus aussi sous le
nom de la Société des missionnaires d’Afrique, sa statue fut érigée sur la place Bab el Bhar à
56
Ali BÉCHEUR, Les Saisons de l’exil, op.cit, p.11.
57
Albert CANAL, La littérature et la presse tunisiennes de l’Occupation à 1900, p.389.
À vrai dire, les retours sur les épisodes qui ont cultivé l’identité des Tunisiens sont
autant de points de raccords dans l’écriture de Ali Bécheur qui permettent au lecteur de se
situer dans un contexte historique mais aussi de prendre conscience de l’image de la culture
étrangère acquise chez l’auteur à travers son esthétique et ses postures sous-jacentes.
Les forces de l’Axe croyant être accueillies en libérateurs par la population tunisienne
sous protectorat français se sont retrouvées rejetées par la plupart et plusieurs actions sont
alors mises en place afin de se préparer à l’offensive des alliés et surtout des bombardements
des britanniques et de l’assaut terrestre des américains. Des milliers de juifs tunisiens sont
alors contraints aux travaux forcés et les habitations situées sur des emplacements stratégiques
sont réquisitionnées. Les bombardements des alliés étaient si intenses que l’imaginaire
collectif se mettait à extrapoler ces événements et à adopter une amplification légitime des
faits relatés. L’auteur, face au poids des souvenirs tient à évoquer également l’épisode crucial
de l’histoire de la Tunisie pendant l’occupation allemande :
58
Ali BECHEUR, De miel et d’aloès, op.cit, p.13.
Mais l’auteur narrateur, doté du regard d’enfant sur les événements qui ont secoué la
Tunisie, reprend également les termes entendus à l’époque par les adultes créant ainsi une
distanciation et un regard neuf qu’est celui de l’enfance face à ce traumatisme de la guerre. Il
plonge ainsi le lecteur dans une réalité souvent dissimulée par la mémoire collective et reprise
uniquement par les livres d’histoire sans s’immiscer dans la vie au quotidien de ces tunisiens
pendant cette période charnière de la fin de la deuxième guerre mondiale.
59
Ali BECHEUR, De miel et d’aloès, op.cit, p.13.
60
Promulgation de l’amende nazie en Tunisie, disponible sur :
http://www.harissa.com/D_Histoire/amendenazie.htm.
61
Ali BECHEUR, De miel et d’aloès, op.cit, p.17.
Cette lecture en diagonale des textes de Ali Bécheur permet forcément d’établir un
parallèle entre la francophonie tunisienne et québécoise, et ce, à partir d’un registre historique
permettant de comprendre à travers les corpus, la mutation sociale identitaire avec ces
promiscuités culturelles et leur impact sur l’écriture. La colonisation française en Tunisie a
occasionné un développement linguistique, économique et politique inestimable, son apport à
la société tunisienne de la fin du dix-neuvième siècle est indéniable et ce retour dans la
mémoire collective à travers les écrits de Ali Bécheur nous a offert la possibilité de mieux
saisir cette juxtaposition culturelle importante ainsi que les rapports composites qui sustentent
cette harmonie entre les différentes communautés présentes au cours de cette période.
L’écrivain évoque aussi une seconde phase dans la corrélation culturelle en Tunisie et
explique comment la cohabitation entre les différentes ethnies présentes jusqu’à
l’indépendance caractérisait la Tunisie dans une manifestation transculturelle avec un rapport
étroit linguistiquement et socialement entre les différentes nationalités ou encore confessions.
Sur le plan chronologique, cette appétence pour l’harmonie sociale proche du transculturel et
à portée universelle en Tunisie s’est estompée au fil du temps face à des événements
géopolitiques extérieurs cruciaux qui ont déteint sur le quotidien social et transformé le
rapport entre les communautés présentes en Tunisie. Quantitativement disproportionnée,
l’unité sociale dans son soubassement culturel s’est effritée et les communautés présentes en
Tunisie ne répondent plus aux normes d’accoutumance observées durant le protectorat. Il
s’agit après l’attribution du pays, sous l’aile d’une communauté éminente arabo musulmane,
de mettre au ban, officieusement, cette multiplicité et centraliser l’identité tunisienne sous la
chape nationaliste avec la naissance de la politique à parti unique. Ce que nous voyons en
Tunisie, démontre les changements qui peuvent survenir et les évolutions sociales qui se
réfléchissent dans une esthétique scripturale dénominative et consciente des mutations qui
s’opèrent dans les mœurs dont l’impact est capital au niveau de la transfiguration identitaire
nationale. Cette réalité affecte les sociétés en étroite relation avec l’extérieur et qui ne peuvent
se détacher d’un passé ordonnancé par une bilatéralité culturelle intense.
62
Hess REMI, Henri LEFEBVRE et la pensée du possible: théorie des moments et construction de la personne,
Paris, Éditions Economica, 2009, 688 pages.
63
Henri LEFEBVRE, Critique de la vie quotidienne : Fondements d'une sociologie de la quotidienneté, Paris,
Éditions L’Arche, 1961, 357 pages.
Cette théorie applicable à cette étude sur l’interculturalité nous renvoie directement à
sa mise en forme par Henri Lefebvre et à la continuité analytique de ce concept dans le
domaine de la littérature francophone. Son application dans cette partie du travail repose
essentiellement sur la définition de cette théorie adoptée par Lefebvre « Le moment, c’est une
forme supérieur de la répétition, de la reprise et de la réapparition, de la reconnaissance
portant sur certains rapports déterminables avec l’autre (ou l’autrui) et avec soi. » 65
À cet effet, l’interculturalité sera étudiée dans le moment littéraire des trois écrivains :
tunisien et québécois afin d’en délimiter la marge et surtout la portée absolue de cette notion
au sein même de leur écriture. Le contexte spatiotemporel de leurs récits soutiendra cette
ossature analytique qui déterminera l’ampleur de ce volet et surtout l’approche comparatiste
de l’interculturel dans ce rapprochement entre les deux littératures.
64
« Dedans Dehors2 », Chimères, revue de schizoanalyses, entretien avec Remi Hess, Sur la théorie des
moments- Explorer le possible.
65
Henri LEFEBVRE, Critique de la vie quotidienne. II. Fondements d’une sociologie de la quotidienneté, op.cit,
p. 340.
Par conséquent, les indices culturels et les signes sociaux présents dans ce type
d’espace littéraire démontrent un prolongement et surtout une évolution de la particularité
complexe de la tradition identitaire québécoise, et ce, à travers son écriture. Tiraillée entre la
civilisation américaine et la culture française, cette francophonie spécifique est aujourd’hui
plus que jamais affiliée au texte littéraire, elle appartient au réseau institutionnel éducatif
québécois, représentatif d’une didactique scolaire qui prêche la multiplicité culturelle et qui
découle directement d’une tradition pionnière de terre d’accueil caractéristique de cette
contrée.
Il s’agit dans ce premier panneau de définir l’interculturel afin d’y référer une vision
esthétique de l’auteur selon sa typologie francophone : québécoise ou tunisienne. Dans ce
cadre, Claude Canet propose une définition d’ensemble du terme :
66
Claude CLANET, L'Interculturel: introduction aux approches interculturelles en éducation et en sciences
humaines, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1993, p.21.
67
Ali BECHEUR, Chems Palace, Tunis, Éditions Elyzad, 2014.
Cet échange entre les deux cultures présent au sein des romans de Bécheur forme un
dialogue prédestiné à l’autre francophonie, celle issue d’horizons lointains. Le lectorat
tunisien reconnait, bien évidemment, le sens de ce lexique et ressent une sorte de primauté
inconsciente et une forme de revanche sur l’image archétypale du colonisateur qui l’a
longtemps dominé. Ce dernier s’aventure sur ces chemins scripturaux et éprouve le besoin du
guide-traducteur pour arriver à percevoir toute la subtilité de la richesse culturelle de ce pays
colonisé pendant plusieurs décennies. Cette forme d’interculturalité basée sur le rapport entre
deux univers différents semble être la clé de voute de la pensée bécheurienne explicitant le
recoupement entre le regard local et l’ailleurs formateur français, droit d’un éveil
68
Ali BECHEUR, De miel et d’aloès, op.cit, p. 10-11.
69
Ali BECHEUR, De miel et d’aloès, op.cit, p. 19.
70
Ibid, p. 11.
71
Ali BECHEUR, Chems Palace, op.cit, p.118.
Il faut dire que cette réduction esthétique contribue inconsciemment à une optique
culturelle moins entravée car le besoin identitaire dans l’écriture s’amenuise et une certaine
assertion se reflète dans la forme de l’objet esthétique. Ainsi, en comparant ces deux romans,
nous remarquons une forme d’ajustement allégé dans le style et aéré dans une écriture qui se
veut plus accessible au lectorat francophone, universel.
L’auteur, au cours de son écriture, dépasse le simple fait narratif et développe une
pensée ultérieure pour l’autre culture non native. Ces apartés référentiels destinés aux
communautés étrangères restent un exercice de médiation prônant une pensée altruiste et
résolument interculturelle dans son fonds anthropologique substantiel. Par conséquent, le
lexique stéréotypé, tunisien, s’inscrit au cœur d’une littérature francophone et diffuse une
impression d’hermétisme au lecteur universel et toutes les dérogations communicationnelles
constituent sciemment une marge interactive entre la culture tunisienne et les autres,
particulièrement française. Au même titre, les références de bas de pages ponctuant les
romans de Ali Bécheur contribuent à transmettre cette envie de promouvoir l’interculturalité
au sein de l’espace francophone tunisien qu’est le roman.
72
Ali BECHEUR, Chems Palace, op.cit, p.138.
73
Ibid, p.142.
74
Ibid, p.143.
75
Ibid, p.144.
76
Demorgon Jacques, Critique de L’Interculturel L’horizon de la sociologie, Paris, Éditions Economica, 2005,
p.202.
À cet égard, Ali Bécheur, en interpellant cet étranger dans son roman, évoque,
volontairement ou pas, une interprétation sur une situation relationnelle entre deux pans
culturels d’une même réalité. Il prend appui sur cette tradition basée elle-même sur le perçu et
le tangible sociétal et qui a perpétré cette manière de penser et de réagir face au dit « gaouri »,
afin d’exprimer par la littérature, une concrétisation de la réflexion ricoeurienne sur la
tradition et la traduction.
C’est un rapport de va-et-vient que nous observons avec l’auteur tunisien qui
s’imprègne de la culture française institutionnalisée après la colonisation dans les
établissements éducatifs et qui dans son esthétique littéraire offre à son tour, à ses lecteurs,
une possibilité de savourer la vraie identité de la Tunisie au-delà des attraits géostratégiques et
77
Ali BECHEUR, Chems Palace, op.cit, p.150
78
Ibid, p.157.
L’intertextualité opère devant la lecture première des textes de Ali Bécheur et ses
multiples références aux deux cultures françaises et tunisiennes, et ce, dans un exercice adroit
de traduction linguistique et culturelle. Il nous renvoie donc aux réflexions Ricoeurienne et à
l’aspect de cette question reprise différemment, d’un point de vue thématique par Jacques
Poulin par exemple.
Il faut noter que la fluctuation du rapport entre les deux communautés francophones et
anglophones démontre une plus grande alternance entre interculturalité et transculturalité en
orientant bien sûr notre représentation critique sur une lecture des textes québécois
représentatifs de cette interrogation complexe du lien entre ces deux communautés.
Par ailleurs, cet inhibiteur réflexif qu’est le travail de Paul Ricoeur sur la question de
la tradition et de la traduction se voit réadapté dans l’écriture de Jacques Poulin, puisque ce
dernier accorde une primauté thématique au personnage du traducteur, à la fois pilier et pivot
de la trame narrative chez l’auteur. L’ambivalence de ce personnage qui revient sur un mode
itératif chez Jacques Poulin et qui incarne le rôle d’intermédiaire entre deux ou plusieurs
cultures, demeure le point névralgique de toute l’ossature rédactionnelle sur laquelle repose
l’évolution de la trame romanesque. À bon escient, les questions identitaires se reflètent aussi
bien dans les commentaires du personnage et de ses acolytes mais aussi dans ses mouvements
réguliers et ses interactions avec son entourage ainsi que dans la présence systématique des
échanges très suggestifs entre les deux cultures. L’aspect interculturel scriptural aussi présent
que son aboutissement transculturel sera examiné chez Jacques Poulin car il est le reflet de ce
truchement social révélé par la figure du traducteur.
Dans Les Grandes Marées, son cinquième roman, il conduit ce personnage d’un
symbolisme incontestable, de par la nature de son emploi de traducteur, dans une genèse
biblique de la redécouverte du monde, « Au commencement, il était seul dans l’île ». 79
L’histoire d’un traducteur de bandes dessinées qui se retrouve sur une île à travailler pour un
patron, propriétaire de cette dernière et homme au grand cœur qui se préoccupe du bonheur de
son employé et qui essaye par tous les moyens de le rendre heureux, en s’adressant au
traducteur au début du roman « Ne vous rendez pas malheureux à cause de votre travail. Les
79
Jacques POULIN, Les Grandes Marées, Montréal, Éditions Actes Sud, 1998, p.9.
« Mon rêve, c’est de rendre les gens heureux. C’est pour ça que
vous êtes ici, dans l’île. Et c’est pour ça que j’ai amené Marie.
Évidemment, je ne me prends pas pour Dieu le père et je ne me suis
pas dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul » ou quelque chose
du genre, mais j’ai pensé que vous auriez plus de chances d’être
heureux à deux. » 81
Cette attention portée à la figure du traducteur contraste avec la réalité éclipsée voire
très éloignée de son travail habituel d’interprétation textuelle. À vrai dire, d’un point de vue
métaphorique, il est le miroir qui réfléchit l’image d’une société dans les yeux de l’Autre à
travers la veine scripturale. Alors, il transmute et étudie les infimes subtilités des deux langues
et de leurs arsenaux culturels respectifs, en faisant du protagoniste un prophète détenant les
ultimes secrets et connaissances au rang d’une pierre philosophale adamique. De ce fait,
l’œuvre présentée explore l’autre version occultée de l’exercice de la traduction et contribue
foncièrement à valoriser ce concept primordial dans la présence de l’interculturalité au sein
des réflexions sur les relations culturelles d’une manière générale.
Par conséquent, l’intérêt des travaux de Paul Ricoeur croît considérablement avec la
lecture des textes de Poulin et sa relation avec la traduction ou plutôt le personnage du
traducteur, témoin des liens interculturels dans la littérature et qui ne fait pas qu’apparaitre
dans cet ouvrage, pourtant il est censé représenter le pilier narratif de l’intrigue romanesque,
une place de prédilection, il faut le dire.
80
Jacques POULIN, Les Grandes Marées, op.cit, p.11.
81
Ibid, p.57.
« Dans son essai Paul Ricoeur nous a rappelé que nous sommes
irréversiblement « après Babel » (G.Steiner) et que la
traduction « constitue un paradigme pour tous les échanges non
seulement de langue à langue, mais de culture à culture. La voie est
fermée du côté des universels abstraits, détachés de l’histoire
culturelle des communautés réelles »82.
Le thème de la traduction dans cet ouvrage, caractérisé par une trame fictionnelle
reposant sur le concept des relations humaines dans le fond et la forme, semble constituer un
véritable cas d’école dans la réflexion sur l’interculturalité littéraire. Jacques Poulin revisite le
motif la sainteté scripturale en le remettant au goût du jour par l’entremise d’un choix de
personnages archétypiques de la société québécoise. À ce titre, l’interculturalité qui repose
essentiellement sur les jonctions entre les différentes cultures, est représentée dans Les
grandes Marées à travers l’arrière-fond ricoeurien mettant en avant la notion de traduction
avec ses dérivés analytiques et à travers la symbolique de la reproduction des échanges
humains qui se tissent sur cette île.
La question du deuil de la traduction parfaite chez Paul Ricoeur revient souvent dans
le texte de Jacques Poulin. Ses multiples recours aux références terminologiques et ses
appréhensions ou encore inquiétudes face à une traduction intégrale voire optimale,
détournent le temps d’un moment herméneutique le cheminement narratif de l’Histoire. Le
82
Robert KAHN et Catriona SETH, La Retraduction, Rouen, Publications De L'université De Rouen, 2010,
p.84.
Dans cet extrait, le rythme rapide des phrases et les verbes d’action dénotent du
halètement intellectuel entendu par l’écriture et contribuent à hausser le dévouement du
traducteur dans son travail à quérir la traduction exemplaire et irréfragable. Il interroge une
herméneutique du dessin et engage plusieurs interprétations sur les différentes composantes
de ce texte en anglais à traduire « All conferences on the mound have been canceled until
further notice »86. Il s’avère que la relation entre les langues française et anglaise prend forme
dans le travail du traducteur et dépasse le simple chenal linguistique pour placer le médiateur
scriptural dans une dynamique culturelle où la compréhension du lexique ne peut s’effectuer
sans l’accord culturel et son adoption par le mécanisme de réflexions contextuelles et
d’interprétations sociales. Ainsi, sur l’image, dans le roman, le texte à traduire se retrouve
inscrit sur un panneau d’affichage planté sur un monticule, pour un lecteur francophone
n’ayant pas de rapport étroit avec la culture américaine, le terme « monticule » désigne
simplement une légère surélévation de terrain. Tandis que pour le lecteur averti, le terme
appartient au lexique usité dans le baseball, sport largement pratiqué aux Amériques et ayant
83
Jacques POULIN, Les Grandes Marées, op.cit, p.146.
84
Ibid, p.149.
85
Jacques POULIN, Les Grandes Marées, op.cit, p.149.
86
Ibid , p.149.
87
Jacques POULIN, Les Grandes Marées, op.cit ,p.151.
Il n’empêche que le traducteur passe outre les avances évasives de son inspiratrice et
préfère la compagnie des difficultés lexicales à celle de l’engagement d’une délectation
physique probable :
«Elle portait le bikini bleu ciel que le patron lui avait donné en
cadeau. Ses cheveux nattés derrière la tête formaient un gros
chignon.
-Et si on allait se baigner ? proposa-t-elle.
- ça me plairait beaucoup, dit-il, mais j’ai pas fini mes traductions. Il
y a un mot qui m’empêche d’aller plus loin. »89
« Tête heureuse s’assit sur ses genoux en lui présentant son dos :
-Mettez-moi de l’huile à mouches, dit-elle.
Elle détacha le cordon qui retenait le haut de son bikini et elle
laissa négligement tomber cette pièce de vêtement sur le plancher de
la cuisine.
-Parfois les solutions sont tellement simples qu’on ne les voit pas, fit-
il observer.
-Vous pouvez le dire ! Soupira-t-elle. » 90
88
Jacques POULIN, Les Grandes Marées, op.cit, p.151.
89
Ibid, p.151.
89
Ibid, p.152.
90
Jacques POULIN, La traduction est une histoire d’amour, Paris, édition Léméac, 2006.
Cette réflexion mythifiée de la traduction est annoncée également chez Jacques Poulin
dans un autre roman au titre évocateur : La traduction est une histoire d’amour91. Il s’agit
d’une œuvre qui offre une voix féminine à la fonction de la traduction et tend à réduire la
séparation entre anglophones et francophones. En choisissant l’histoire d’une rencontre grâce
à la traduction, Poulin donne naissance à un sentiment amoureux particulier comme objet
principal du roman « Oui nous parlons de traduction dont la définition est, d’abord, d’être un
transport. Transport de langue ou transport amoureux. »92
91
Jacques POULIN, La traduction est une histoire d’amour, Montréal, Éditions Léméac, 2006.
92
Ibid, p.9.
« L’imprimerie mondiale est notre meilleur client. […] Les fois que
c’est elle on sort $0,10 puis on l’achète. Pour voir comment c’est
effrayant comme c’est épouvantable la job qu’elle a faite. Ce n’est
pas mêlant : elle laisse plus de fautes que de texte ; Des C cédille
sans cédille. Des majuscules partout. Des virgules entre les articles
et les substantifs. Une pléthore de pléonasmes superlatifs vicieux. »93
Le rapport impératif, qu’entretiennent les deux auteurs québécois avec les mots, relève
essentiellement de l’aspect interculturel de leur écriture. S’ils se distinguent ouvertement dans
leurs romans dans une optique ou la cohésion culturelle francophone et britannique ressort
sous les aspects les plus remarquables du quotidien, il en est autrement avec leur rapport à la
langue française inaltérable et sacrée qui ne permet d’ailleurs aucun anglicisme ni erreur de
syntaxe ou d’orthographe. Aussi les personnages, représentatifs de cette constance, dans leurs
romans, parallèlement à leurs fonctions narratives, deviennent-ils les chartriers linguistiques
responsables de leur situation professionnelle et de l’identité québécoise reflétée dans la
tradition de la langue, fondement d’une nation américaine francophone.
La tradition, c’est la première rencontre avec la mémoire qui engage l’exercice créatif
dans un long processus fictionnel. Elle prend forme avec des rencontres qui tendent à
transformer l’individu en un être social, en ébranlant sa tranquillité intérieure. Dans notre
approche analytique portant sur la place de l’interculturel dans les œuvres francophones
d’horizons divers, la tradition se veut un objet fondamental dans la réflexion sur les relations
entre les cultures.
93
Réjean DUCHARME, L’hiver de force, op.cit, p.61.
94
Jacques POULIN, La traduction est une histoire d’amour, op.cit, p.131.
95
Jacques POULIN, Les yeux bleus de Mistassini, Monréal, Éditions Leméac, 2002, p.199.
Dans le respect de la tradition, comme l’a définie Paul Ricoeur, l’exercice des auteurs
québécois dans leur interculturalité respecte une certaine forme de tradition qui leur permet
d’innover et de passer du labeur manuel de la terre nourricière à l’écriture identitaire :
Cette préservation des valeurs traditionnelles, tout en narrant un quotidien puisant dans
une réalité sociale en mutation grâce à l’influence anglo-saxonne, résume assez bien la
conception d’une identité québécoise constamment face à un choix entre deux orientations.
Déjà au début de la colonisation francophone du Canada, le dilemme entre vivre l’ancien
monde ou le nouveau monde tiraillait cette population affectueusement rattachée à une mère
patrie, sans oublier ses tourments face à des conditions d’existence nouvelles pour lesquelles
il fallait s’adapter et adopter un nouveau mode de vie encore inconnu. La littérature de Réjean
Ducharme et de Jacques Poulin, assez représentative de l’estompe québécoise, reprend
singulièrement ce choix et se retrouve dans un passage ininterrompu entre interculturalité et
transculturalité, entre tradition et traduction et surtout entre francophonie et anglophonie. Une
première définition peut alors se dessiner à travers à une esquisse sociétale québécoise qui
s’expose comme une communauté de l’entre-deux et du balancement communicationnel, où
la francophonie devient fondamentalement alternative.
Chez Ali Bécheur, nous observons cette même tendance au respect d’une francophonie
aux soubassements linguistiques et culturels comparables à ceux du Québec et qui reflètent
une vision historique commune, celle de la colonisation.
96
Paul RICOEUR, Identité narrative et communauté historique, Suisse, Cahier de Politique Autrement, 1994.
Dans Jours d’adieu 97, son troisième roman sorti en 1996, le lecteur est face à des
événements ayant secoué profondément la Tunisie pendant les dernières années de la fin du
règne de Bourguiba. Ces événements, relatés par un enseignant universitaire de littérature
française démontrent une grande acuité critique de la part du personnage principal « Chérif »
« Les prétoires fournissaient à Chérif un vivier inépuisable. Il apprit à y déceler les
symptômes des maladies sociales, à toucher du doigt les pandémies d’une communauté
écartelée entre deux énigmes, une tradition à élucider et une modernité à inventer. »98 . Ayant
le sens de l’honneur comme la traduction de son prénom l’indique « Chérif », se traduit
par « honorable », le personnage de l’enseignant universitaire s’acquitte de ses fonctions en
réaction à la violence vécue au sein des établissements universitaires au tout début des
émeutes du pain en 1984 et qui ont secoué la Tunisie à l’annonce des augmentations des
produits céréaliers et surtout de la denrée première : le pain. Ainsi face à lui, son nouvel
97
Ali BECHEUR, Jours d’adieu, Tunis, Éditions Cérès, 1996.
98
Ibid, p.42.
« Je dois dire que Yazid ne tarit pas d’éloges à votre sujet…Il m’a
appris que vous étiez un … spécialiste, c’est comme ça qu’on dit
dans votre jargon, du 18ème siècle, non ? Le siècle des lumières, les
précurseurs de la révolution, Voltaire, les Encyclopédistes, tout le
bataclan, quoi. Mais moi, vous savez, je suis un tout petit hebdo,
minuscule […] Ma cible est très étroite, pour l’écrasante majorité
d’analphabètes bilingues, c’est notre spécialité à nous, peuples du
tiers-monde. On leur a appris le français et l’arabe, le problème
c’est qu’ils ne lisent dans aucune des deux langues. Quand ils
ouvrent un journal c’est pour les petites annonces, histoire de
dégoter une voiture d’occasion pas trop chère ou d’offrir un frigo à
madame, en profitant de la braderie organisée par un diplomate en
fin de mission. Alors, vous voyez, ceux-là, les grands principes
révolutionnaires, la culture etc. c’est pas leur trip… » 100
99
Ali BECHEUR, Jours d’adieu, op.cit, p.29.
100
Ibid, p.30-31.
101
Jean BAUDRIARD, La société de consommation, Paris, Éditions Denoël, 1970, p.32.
Paradoxalement aux métiers des personnages croisés dans les romans québécois, la
fonction en étroite relation avec les mots se voit comme un accomplissement personnel chez
les personnages de Ali Bécheur. En effet, ces derniers ne cherchent aucunement à changer le
monde ou à transmettre une identité sacrale mais plutôt à se battre contre l’oubli de ce verset
indispensable de l’histoire de la Tunisie moderne et à travailler en collaboration indéfectible
avec la mémoire. L’objet même du roman représente cet artefact de la pérennité francophone
tunisienne et englobe une fiction tunisienne où l’opacité d’une contiguïté entre les deux
cultures arabe et francophone se fait de plus en plus significative et conséquente.
102
Ali BECHEUR, Jours d’adieu, op.cit, p.31.
103
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, Tunis, Éditions Elyzad, 2006.
Il s’agit là d’une promiscuité entre les différentes communautés qui vient s’inscrire
dans cette identification de l’Autre à travers son identité et ses traditions. L’ancrage
communautaire dans la préservation des rites ancestraux façonne une certaine reconnaissance
chez l’Autre qui ne peut s’affirmer également qu’à travers sa différence.
Par ailleurs, le retour au passé dans le passage cité ci-dessus du roman de Ali Bécheur
aborde cette représentation récente de l’interculturalité telle que l’évoque Edouard Glissant en
parlant des frontières qui délimitent chaque mode culturel vécu :
L’engagement interculturel entre les communautés est explicitement entretenu dans les
écrits de Ali Bécheur car il correspond à un changement social, de valeurs et de traditions que
104
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p28.
105
Edouard GLISSANT, Il n’est frontière qu’on n’outrepasse, Paris, Le monde Diplomatique, 2006.
Ali Bécheur ne cherche pas à travers son écriture, un accord entre mémoire et actualité
sociale mais tient à maintenir le dialogue entre ces deux entités, son interculturalité, donc,
axée sur l’échange devient une interactivité entre deux versants d’une même société,
soulignant un dynamisme et une discontinuité à travers la littérature.
106
Claude LEVIS-STRAUSS, Anthropologie structurale , Paris, Plon, 1973.
107
Ibid, p. 48.
108
Ali BECHEUR, Chems Palace, cit.op, p.15.
109
Ibid, p. 61.
Sans doute, il s’agit là du protagoniste le plus en adéquation avec l’auteur car ils
semblent avoir eu tous les deux le même cursus académique et ce qui est à même de
transmettre l’atmosphère d’affinité qui les rapproche dans le texte.
En outre, les études de droit et le travail d’avocat contribuent sans doute à cette
proximité esthétique entre le personnage et le réel social qui passe inéluctablement par le
contact emblématique avec les personnages non fictifs de la communauté au sein de laquelle
il évolue en tant que passionné de lettres. Cette écriture proche du quotidien sociétal vient
répondre à au besoin absolu d’un milieu propice à la mémoire et à la parole que nous
ressentons et retrouvons surtout chez Jacques Poulin.
À travers une intertextualité puisée dans une longue tradition littéraire, nous pouvons
proposer une lecture parallèle d’une même œuvre, d’une même pensée ou d’une même figure
emblématique qui aurait marqué les deux auteurs tunisien et québécois. En effet, leurs
parcours identitaires, différents certes, comportent quelques références littéraires classiques
françaises indéniables qui auraient contribué à l’émergence de certains points communs dans
110
Ali BECHEUR, Tunis Blues, Tunis, Éditions Clairefontaine, 2002, p. 56-57.
Si les protagonistes n’arborent pas les mêmes prénoms au fil des œuvres tels que dans
les romans de l’auteur québécois Jacques Poulin, ils n’affichent pas moins de traits communs
chez l’écrivain tunisien, notamment lorsqu’il s’agit de leurs relations privilégiées avec la
langue et les femmes. Cependant, les analogies les plus significatives et qui concernent ce
volet de l’étude à savoir : les manifestations interculturelles au sein de leur écriture, est sans
doute l’agencement subtil d’un contexte imaginatif quasi similaire que nous retrouvons dans
leurs dernières œuvres à cette date et qui nous renseigne sur une possible proximité esthétique
entre les deux auteurs.
À ce titre, nous tenons à préciser que le croquis structurel d’une écriture qui fait écho
aux représentations interculturelles détermine clairement l’axe d’avancement du présent
travail. Dès lors, une délimitation catégorielle de toutes les littératures examinées au sein de
ce concept est difficilement envisageable tant la diversité thématique revisitée par les auteurs
est ample. Le traitement des moments donc en tant que manifestations interculturelles se
révèle être plus en adéquation avec l’approche avertie des auteurs étudiés. Chems Palace de
Ali Bécheur, sorti en 2014 et L’homme de la Saskatchewan 111 de Jacques Poulin sorti en
2011, attestent d’une similitude fictionnelle et thématique séparée pourtant par des milliers de
kilomètres et qui illustrent un établissement littéraire d’une francophonie interculturelle qui
mue grâce une même tradition culturelle classique française affichée par les deux auteurs. Le
rapprochement entre ces deux ouvrages revient sur une adéquation entre les deux processus
créatifs des auteurs et qui soulignent une assise esthétique commune modelée par une
probable assise appartenant à une intertextualité démiurge et un parcours personnel, qui se
veut un prolongement d’une direction scripturale établie. Le vecteur commun de ces deux
111
Jacques POULIN, L’homme de la Saskatchewan, Montréal, Éditions Leméac, 2011.
Nous ne pouvons que révéler ce hasard ingénieux, mais qui représente sans doute un
début de réponse à une approche esthétique francophone touchant en même temps une
question identitaire sociale commune chez les deux auteurs. À cet effet, le choix fictionnel du
projet narratif a sans doute pris forme suite à une interrogation commune des deux auteurs et
surtout face à une certaine résolution de distanciation entre une subjectivité autobiographique
latente et une écriture romanesque qui touche encore plus les problèmes de reconnaissance
sociale voire de définition identitaire. Par conséquent, nous pensons à l’expression de « nègre
littéraire » autour duquel gravitent les deux romans tunisien et québécois, qui est abordé
différemment chez ces auteurs parce que la richesse de cet exercice anonyme et inavouable
rebuté par les écrivains correspond probablement à la volonté commune de signer
l’expression d’un dédoublement, de traduction.
Il serait plus judicieux alors de représenter dans ces romans, les personnages
principaux du « Moâllem » chez Ali Bécheur et de « Francis », le frère de Jack, héros
récurrent chez Jacques Poulin non pas de « nègre » mais plutôt de « métis » dans un sens
consubstantiel tant l’immersion du protagoniste principal avec l’autre personnalité est
prépondérante. Il est intéressant également de souligner l’agencement des faits ayant conduit
ces personnages à accepter ce travail d’écriture délicat.
112
Ali BECHEUR, Chems Palace, op.cit, p.61.
113
Ibid, p.68.
114
Jacques POULIN, L’homme de la Saskatchewan, op.cit, 2011, p.13.
En reprenant cette coïncidence fictionnelle relevée dans les deux dernières œuvres de
Poulin et de Bécheur, nous pouvons nous pencher sur la manière d’appréhender cette tâche de
l’écrivain fantôme par les deux protagonistes. Face à cette activité dédaignée par les pairs, le
« moâllem » dans le roman tunisien a su retourner une situation complexe et totalement
imprévue en un épanouissement personnel et une rencontre intime enrichissante. Francis, le
jeune frère de Jack Waterman dans l’œuvre québécoise de Poulin, réagit différemment et ne
semble pas convaincu par cette mission léguée par son ainé. Il commence ses investigations
Au sein d’une même problématique, nous pouvons comparer deux attitudes qui nous
renseignent un peu plus sur une vision où la tradition culturelle des auteurs se réfléchit
probablement dans le comportement de leurs personnages en dépassant les fondements d’une
francophonie universelle par ses préceptes, réflexions, doctrines et horizons.
115
Jacques POULIN, L’homme de la Saskatchewan, op.cit, p.18.
116
Ibid, p.23.
117
Ibid, p.28.
Le personnage narrateur se fait ici une raison et opte pour une logique éthérée et qui se
confond avec ses traditions culturelles et personnelles. Ce dernier, nonobstant le facteur de
l’âge, évoque plusieurs caractéristiques culturelles qui cultivent son goût pour la poésie et la
rêverie. Le renversement de la représentation de la tâche rédactionnelle d’une biographie
habituellement objective et fidèle à une réalité invétérée se retrouve dans le roman de Bécheur
réadaptée selon les exigences personnelles du personnage du «moâllem » en accommodant
une réalité sociale en une autofiction onirique. Née ici-même, une présumée correspondance
entre la vision bécheurienne de la représentation sociale et la réflexion de Friedrich Nietzsche
sur la vision dionysiaque du monde où le rêve prend la forme d’une réalité à travers le pouvoir
de l’homme « […] tandis que le rêve est le jeu de l’homme en tant qu’individu avec la réalité,
l’art du plasticien (au sens large) est le jeu avec le rêve. »119.
Il est aussi important de souligner le rapport étroit entre l’écriture bécheurienne dans
sa thématique de l’écrivain biographe au service d’un tiers et la nature minérale sauvage où il
évolue. Nietzsche dans La vision dionysiaque du monde120 parle également de ces affinités et
attachement du sujet à l’altérité et évoque surtout une interdépendance harmonieuse avec la
nature comme troisième élément cohésif de l’idée interculturelle dans la littérature de la
mémoire « Les fêtes de Dionysos concluent non seulement le pacte d’homme à homme, mais
encore renouent le lien de filiation entre l’homme et la nature. »121
De fait, l’inscription de cette tradition poétique, celle d’un imaginaire oriental hérité,
est représentée essentiellement dans la trame narrative de Bécheur à travers le comportement
118
Ali BECHEUR, Chems Palace, op.cit, p. 69.
119
Friedrich NIETZSCHE, La Vision dionysiaque du monde, Paris, Éditions Allia, p.24.
120
Ibid.
121
Ibid, p.26.
D’une manière générale, le travail comparatif entre les deux romans cités touche par sa
mise en relation de deux univers culturellement divers, la forme même d’une interculturalité
ayant pour tradition analogue les soubassements d’une formation francophone pilotée par la
théorie du relativisme culturel. À cet égard, nous tenons à noter que la tradition ricoeurienne
appliquée à la littérature francophone, nous renseigne sur son aspect interculturel mais
interroge le texte sur la fonction du relativisme culturel et linguistique chez ces auteurs.
La lecture de certains passages des œuvres de Ali Bécheur renvoie directement à une
identité narrative formalisée par Paul Ricoeur et revisitée par une proximité avec l’Autre
comme nouvelle référence culturelle. La figure paternelle, incarnation d’un regard futur sur
un devenir idéalisé est la manifestation même de cette identité basée sur le relationnel et donc
sur l’avatar interculturel :
« …Il tient fermement ma main par les ruelles, les venelles, les sbat ,
ici le hammam, la mosquée, là, nous franchissons les remparts à Bab
al-Jabli, puis s’ouvrent les artères aérées de la ville européenne, une
autre espèce d’humanité s’y affaire,[…] nous approchons du
symbole de son ascension sociale, concret, tangible[…] lui le petit
bicot que désormais ils seraient bien obligés d’appeler maître… » 122
122
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.135.
La présence des dédicaces au début des romans nous renseigne probablement sur
l’importance de cette connexion avec l’altérité, très importante dans la culture tunisienne et
instigatrice d’une volonté de créer une transition entre le monde réelle et la fiction littéraire.
Transition achevée, à travers cette présence concrète au sein d’un esthétisme qui, par la
présence de l’objet-livre, signe son détachement avec l’auteur et son envol universel,
notamment dans la sphère critique.
L’interculturalité est reprise dans les romans de Ali Bécheur avec les différentes
communautés présentes en Tunisie, il ne s’agit plus alors de pluralité linguistique mais bien
de contact avec l’Autre. L’ipséité ricoeurienne, c'est-à-dire l’unicité de l’individu en tant
membre inaliénable d’une communauté complémentaire traduit cette direction interculturelle
substantielle dans la littérature bécheurienne.
La lecture cohésive des œuvres d’un même auteur s’accorde donc à reconnaitre une
influence culturelle itérative. Le cas du dualisme linguistique pose ici les jalons d’une
interrogation légitime qui contribuent à cette approche analytique d’une interculturalité
100 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
francophone. Il ne s’agit pas de juger une culture en la comparant à une autre, surtout pour la
littérature francophone tunisienne, mais plutôt de relever ces traits distinctifs et itératifs dans
les romans de Ali Bécheur qui soulignent un fait interculturel beaucoup plus présent que dans
la littérature québécoise.
123
Boas FRANZ, traduit par Mauzé Marie, Primitive Art (1927), L’art Primitif, Paris, Éditions Adam Biro,
2003, p.31.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 101
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
connaissance de l’autre dans le respect identitaire qui façonne la spécificité d’une
communauté.
Par voie de conséquence, à partir des réflexions de Franz Boas sur le relativisme
culturel, la transition littéraire avec le corpus étudié, celui de Ali Bécheur, Jacques Poulin et
Réjean Ducharme, nous amène directement vers un volet important de cette théorie et qui se
décline vers le dispositif esthétique ou l’importance du langage dans la détermination de
l’introspection cognitive. Ce relativisme linguistique permet de comprendre le processus
réflexif des auteurs et, plus tard leur compréhension et regards sur leurs approches culturelles
dans leurs textes selon la langue usitée au cours du processus réflexif. La richesse du
vocabulaire et la maitrise linguistique ainsi que son agencement sur un plan créatif et
personnel renvoie directement à l’expression des phénomènes culturels décrits dans son
contexte social. Pour le cas de Ali Bécheur, sa maitrise de la langue française, indéniable,
n’est pourtant pas sujette au développement mémoriel de l’auteur car natif d’une Tunisie
baignée dans son dialectal socioculturel spécifique et donc courant chez l’auteur pour une
représentation culturelle puisée dans le mémoriel ou l’imaginaire. Ainsi, l’image que le
narrateur se fait d’une situation implique inévitablement le contexte spatiotemporel issu du
souvenir ou de la sensation ressenti à l’endroit de ce moment. Un fait socioculturel, typique
d’une image d’Épinal d’une Tunisie remodelée et brute, se verra doté invariablement d’une
voix intérieure qui correspond à cette Tunisie spécifique d’une identité linguistique unique qui
donne tout son cachet à la représentation mémorielle. Cet agencement de réflexions en
dialectal tunisien et sa diffusion scripturale en français rejoint l’exercice de traduction de
Ricoeur évoqué plus haut mais surtout, la conceptualisation d’un relativisme culturel qui
donne à s’exprimer sur une culture à travers l’intimité d’un vécu social, et ce, dans une
francophonie de l’altérité. Cette vision linguistique de la culture et du développement d’une
approche esthétique interculturelle qui en découle, suit l’idée d’Edward Sapir, linguiste et
anthropologue américain qui, avec l’aide de Benjamin Lee Whorf mettent en place leur
célèbre hypothèse qui porte leur nom, particulièrement dans le domaine de l’anthropologie.
Pour expliciter leur hypothèse, Marie-Louise Moreau et Marc Richelle dans leur ouvrage
L’acquisition du langage124, reprennent la pensée de Whorf qui affermit le raisonnement de
124
Marie-Louise MOREAU et Marc RICHELLE, L’acquisition du langage, Bruxelles, Éditions Mardaga, 1997.
102 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Sapir en le formalisant dans une perception plus pragmatique qui part des observations
sociétales des minorités linguistiques amérindiennes en Amérique :
Les incursions de quelques vocables tunisiens dans les romans de Ali Bécheur, sont
portés foncièrement et au-delà de leurs aspects artificiellement folkloriques, par un probable
dessein d’harmonie francophone que l’auteur s’évertue à métisser. La lecture qu’il donne à
explorer va au-delà des tumultes culturels qui traversent la société tunisienne pour un dialogue
qui se situe aux antipodes d’une communion culturelle et installe en saillie les fêlures qui
existent entre les compositions culturelles occidentales et celles plus traditionnelles de
l’histoire de la Tunisie.
125
Marie-Louise MOREAU et Marc RICHELLE, L’acquisition du langage, op.cit, p. 171.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 103
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Eux c’est eux, et nous c’est nous, ne l’oublie jamais. Ils ont leur foi et
nous avons la nôtre. »126
La lecture des textes de Ali Bécheur, avec sa proximité culturelle envers le social
tunisien et sa relation spécifique avec la culture francophone dans des interrogations parfois
ethnocentrique, illustrent une direction résolument interculturelle dans son esthétique de la
littérature du social :
« Une décennie à vivre ici lui a désappris à vivre là-bas. Sur l’une et
l’autre rive de la méditerranée deux mondes se font face, la pendule
des siècles n’y sonne pas les mêmes heures, l’Histoire- si elle s’écrit
à la même encre- c’est encore avec du sang, la culture ne puise pas à
la même source, alors il lui a fallu tout réapprendre…[…] »127
La césure méditerranéenne malgré l’intertexte commun dans cet extrait, scinde une
réalité sociale rapprochée par le passé historique colonial commun aux deux cultures française
et tunisienne. Cependant, la séparation entre les deux cultures reste insurmontable, même
après le sillage du temps et elle se réfléchit sur l’esthétique bécheurienne, mélange de
violence avec l’affrontement sanglant de deux mondes joints par la possibilité ou le projet
interculturel, celui d’une jonction linguistique inaltérable et ineffable.
L’art scriptural de Bécheur rejoint une intertextualité poétique avec l’univers musical
très présent dans ses romans. L’intégration de paroles héritées du patrimoine culturel originel,
au sein d’une francophonie littéraire, invite à découvrir et à se remémorer toute la subtilité
iconographique d’une tunisianité spécifique. Il est question d’un attachement au legs culturel
qui cherche à inviter l’autre à contempler une sorte de lyrisme scriptural particulier et à le
modeler en forme de fer de lance identitaire distinct d’une Tunisie fidèle à ses inspirations et
ascendants.
« Tu entends la musique ?
Je t’ai vue dresser l’oreille, ce tempo, tu ne le connais pas, les
percussions de la darbouka scandent le rythme, le tar frémit, l’ongle
gratte la blessure du luth, au-dessus la voix de Farid el-Atrach se
lamente, tout à l’heure ce sera Abdelwahab, Ne m’embrasse pas sur
126
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.39.
127
Ibid, p.205.
104 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
les yeux car le baiser sur les yeux est présage de séparation,
quittons-nous sans adieux, chez nous l’amour est toujours
impossible, c’est ce qu’ils clament nos chanteurs de charme, et nos
divas, Saliha, Om Kalthoum, les femmes s’arrêtent de vaquer à leur
ménage, toute ouïe, rêvant de souffrir en secret sous le jasmin, la
nuit, je me souviens du temps où tu me rendais visite. »128
Nous sommes face à une interculturalité scripturale qui retranscrit un social bâti sur
une réalité relationnelle entre deux modes de vie commandés par un protagoniste référent qui,
à la probable image de l’auteur, oscille entre deux univers paradoxaux et difficilement
assimilables. À ce titre, le regard affecté du personnage narrateur dans Le Paradis des
Femmes, face à une banalité considérée d’un Ailleurs dit « civilisé », atteste de ce fossé
culturel et scelle une réalité sociétale difficilement transculturelle :
Le regard de l’auteur sur cet épisode parait sous sa forme subjective doublée d’une
focalisation culturelle tunisienne comme résonnance à cette séquence qui relève du quotidien
étranger. Prend forme alors tout le travail formatif au sein de la famille et de la communauté
que l’auteur (et également le lecteur francophone tunisien) a acquis durant les premières
années de conscience des normes sociétales, prédéterminant ainsi, culturellement, un regard
légitime mais très personnel, celui d’une communauté distincte.
128
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.57.
129
Ibid, p.85-86-87.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 105
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Ce phénomène de la cosmogonie culturelle plus connu sous le nom de déterminisme
culturel, a été exploré par John Dewey qui se situe dans la droite lignée de la tradition
pragmatique américaine instaurée par Charles Peirce et William James. Son application aux
textes de Ali Bécheur révélera d’abord un ancrage dans la culture tunisienne lors des
premières années de construction identitaire basée sur l’observation des institutions à travers
la société dans laquelle il évolue :
Ali Bécheur, ici, intègre dans sa littérature toute la dimension anthropologique des
fondamentaux civilisationnels humains car il reprend les caractéristiques de l’homme
universel et s’interroge implicitement sur l’identité à adopter pour réaliser et concrétiser ces
piliers communs à une vision sociétale qui assigne un regard inquisiteur sur l’entrecroisement
et le pouvoir assimilationniste des cultures.
Pour Dewey les besoins fondamentaux de l’être humain sont universels et seule la
façon de les satisfaire diffère via les influences culturelles et sociales propres au groupe dans
130
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.51.
131
Ali BECHEUR, Les saisons de l’exil, op.cit, p.13
106 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
lequel évolue l’individu. Il est ici évident que la vision pragmatique assignée à Dewey,
contribue pleinement à l’avancement anthropologique pour une meilleure compréhension des
lois biologiques et socioculturelles conditionnant l’homme moderne « […] la culture d’une
période ou d’un groupe est l’influence déterminante dans l’arrangement de ces éléments ;
c’est cet arrangement qui détermine les modèles de conduite qui marquent les activités de
tout groupe, famille, clan peuple, secte, faction, classe. ». 132
132
John DEWEY, traduit par Pierre MESSIAEH, Liberté et culture « Freedom and culture, 1939 », Paris,
Éditions Aubier, 1955, p. 25.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 107
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
la main par-dessus la tête en hurlant : un paquet de Cristal ! et chez
l’épicier ce sera : une boite de concentré de tomate ! ou alors un kilo
d’oranges ! alors que, patiemment, vous prenez la file devant
l’éventaire du fruitier. »133
Il convient donc d’appliquer au texte de Ali Bécheur une lecture selon le contexte
culturel tunisien, l’évocation mémorielle mythifiée et le désenchantement qui émane d’un
présent de plus en plus occidentalisé démontre une position culturelle claire de l’auteur,
mettant en scène de la sorte une situation littéraire interculturelle qui repose sur la corrélation
plutôt que sur l’assimilation :
En effet, nous retrouvons deux postures identiques rejoints par deux esthétiques
différentes, l’une relative à l’essai philosophique à visée éclairante et l’autre plus narratif,
romanesque mais tout aussi retentissant pour une même destinée interculturelle visant à
133
Ali BECHEUR, Tunis Blues, op.cit, p. 31.
134
Ali BECHEUR, L’attente, op.cit, p.17-18
135
Alain FINKIELKRAUT, La défaite de la pensée, Paris, Éditions Gallimard, 1985.
136
Ali BECHEUR, L’attente, op.cit, p. 35.
108 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
promouvoir l’échange et le dialogue plutôt que le nivellement identitaire galopant. Ali
Bécheur dans l’extrait ci-dessus s’interroge sur ces préjugés universaux inoculés par les
médias et leurs impacts sur une reconnaissance identitaire subvertie. Alain Finkielkraut décrit
ce phénomène d’un point de vue sociologique et souligne la rigidité proéminente qui renferme
l’universalité humaine dans une interdépendance préétablie et inébranlable :
Son approche esthétique côtoie une configuration ponctuée par des notions d’échanges
et de dialogues entre les cultures à travers les expériences de ses personnages, dans une
littérature qui démontre les signes visibles d’une résistance envers l’occidentalisation non plus
française de l’ex-colonisateur mais celle plus assimilationniste par ses préceptes utopiques et
idéalistes d’une Américanisation intégrale ou globalisante. Il rejoint ainsi dans un autre trait
commun avec la francophonie québécoise, la focalisation d’un même ennemi commun et
abolit de cette façon toutes frontières entre les deux écritures.
137
Alain FINKIELKRAUT, op.cit, p.165.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 109
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
assise identitaire puisée dans la tradition. L’introduction inéluctable de cette interculturalité se
poursuit dans les deux sociétés tunisienne et québécoise. En Tunisie, la littérature
francophone garde cet aspect accentué par le truchement allégorique incontournable entre l’ici
et l’ailleurs et semble, pour Ali Bécheur, ne pas rencontrer d’attrait universalisant vers une
métaculture en passant par l’écriture transculturelle. En outre, la lecture des auteurs
francophones québécois révèle par rapport à l’univers scriptural tunisien un abord direct et
premier avec l’écriture et par là même la recherche d’une approche cohésive envers l’altérité
n’est nullement recherchée et les phénomènes transculturels sont plus souvent présents chez
les auteurs québécois que dans la littérature de Ali Bécheur.
C’est en pénétrant les deux sociétés et en s’imprégnant des liens individuels qui
composent leurs deux modes de vie que nous découvrons leurs concordances dans
l’expression d’une francophonie synonyme à la fois de milieux originaires et de terres
d’accueil. Il est à noter que le préconçu analytique référentiel a été savamment écarté pour
une meilleure approche objective de cette étude des corpus francophones pour en dégager le
plus fidèlement possibles l’ensemble des mouvements des comportements culturels et leurs
interdépendances.
110 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Chapitre troisième : Le potentiel transculturel ou la coexistence
du syncrétisme culturel et de la métaculture alternative face à la
mondialisation
I) Cultures croisées pour une littérature hybride
L’affluence durant ces dernières années de l’usage de ce terme dans le milieu littéraire
s’énonce à travers une légitimité inéluctable. La recherche portant sur les littératures
francophones aboutit inexorablement à une exploration de terminologies à même de refléter
ces phénomènes de rencontres culturelles qui ont abouti à un mouvement esthétique, une
production littéraire et surtout une communauté composite et mouvante. Créolité, négritude
ou maghrébinité sont autant de termes chargés, pour les néophytes, d’une signification
plurivoque voire métissé car riche de deux cultures. Une hybridité culturelle qui prédétermine
deux finalités à l’égard de la transculturalité, l’une universelle, potentiellement optimiste et
qui voue un regard prometteur dans cette synergie culturelle qui transcendera l’humain et
verra fructifier les spécificités de toutes les cultures, surtout minoritaires, pour dépasser les
orées communautaires entravantes. L’autre pan de cette transculturalité, plus réaliste, plus
oppressif et donc plus productif, est celui d’un schéma schismatique où la crise identitaire
s’apparente à un double combat contre l’hégémonie culturelle assimilationniste et contre soi-
même en tant que sujet de recherche hermétique.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 111
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Le préfixe « trans » implique une transformation, le passage d’un statut à une nouvelle
attitude à adopter vis-à-vis de son identité. Le changement effectif se situe, non plus dans
l’oubli des traditions en faveur d’une modernité sacrale mais plutôt dans l’atteinte d’une
métaculture où la reconnaissance de l’universalité devient un principe inaliénable piloté par
une doctrine humaniste qui situe l’interrogation identitaire dans une relativité qui vise à
subvertir les frontières culturelles.
La transculturalité relevée dans les textes étudiés, se présente comme une sorte de
conséquence ou plutôt de résultante, soit régie par une violence historique et un rapport de
domination, soit conduite par un mouvement plus humaniste, universel et motivé par une
volonté d’éminence sociale.
Chaque auteur immerge sa matière esthétique dans l’artefact social et nuance selon sa
réflexivité, les moments du quotidien où se manifeste une transculturalité symbole de la
fusion des phénomènes normatifs préétablis par les communautés concernées. La
dissemblance se profile entre francophonie tunisienne et québécoise dans cette spontanéité
rédactionnelle pour exprimer fidèlement et honnêtement une manifestation identitaire en
112 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
dehors de la trame narrative ou du déroulement fictionnel. Les auteurs s’expriment et
reprennent une authenticité sociale à travers laquelle réagit le stimulus du lecteur pour en
dégager, selon ses repères épistémologiques référentiels, toutes les teintes d’un métissage
identitaire. L’analogie entre les deux littératures repose sur un référent linguistique, celui
d’une littérature française par le biais de laquelle s’identifie une majeure partie de
l’intertextuelité des différents auteurs qu’ils soient tunisiens ou québécois. Cette formation
commune concède aux différents écrivains un fonds sur lequel vient se greffer des variations
linguistiques et autres procédés relatifs à des signes culturels distinctifs.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 113
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
II) Vers une spécificité socioculturelle outre-Atlantique
138
Jean Herskovits, MELVILLE, Cultural Relativism : Perspectives in Cultural Pluralism, édité par Frances
Herskovits, New York : Random House, 293 pages, 1972.
114 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
trajectoires qui se sont développées de manière antipodique, démontrant que l’évolution
culturelle et la richesse des rencontres entre les colons francophones et les minorités
amérindiennes présentes sur le continent ont engendré cette cohésion séculaire, gage d’une
tradition de cohérence sociale unique que nous retrouvons dans la lecture des fictions
québécoises. En l’occurrence, les survivances françaises communes à la métropole dans le
Québec actuel prennent forme principalement dans la tradition scripturale, mais se voient
redéfinies selon les nouvelles formes socio-économiques de la puissance anglo-saxonne
dominante.
Ainsi, dans les romans de Jacques Poulin, nous repérons un éventail de péripéties
narratives reproduites par le moyen de plusieurs genres de lexiques qui démontrent non plus
une ouverture vers d’autres cultures, principalement américaines, dans l’espace mitoyen, mais
une véritable metaculture comme l’a définie Gérald Berthoud dans Vers Une anthropologie
générale Modernité et altérité139. Dans ce livre, Berthoud rattache cette notion de métaculture
à un avancement de l’état transculturel sociétal en le dotant d’une perspective
d’universalisation culturelle qui va au-delà de l’usage au quotidien de multiples référents
appartenant à des communautés différentes.
139
Gérald BERTHOUD, Vers Une anthropologie générale Modernité et altérité, Genève, Librairie Droz, 1992.
140
Ibid, p. 87.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 115
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Ici, vient se poser la question du choix naturel d’une régence culturelle ou d’une
domination implicite de l’identité francophone sur l’écriture. Il s’agit de plusieurs influences
qui s’exercent sur la société à travers les labels identitaires, comme nous le constatons à la
lecture de la plupart des romans québécois. Aussi, est-il récurrent de retrouver au fil des pages
des romans de Poulin une position protectrice à l’encontre de la langue française, et ce, à
travers les situations d’une fiction ou les points de vue ou encore les réactions de certains
personnages qui marquent une touche de transculturalité insaisissable. C’est le cas du
personnage du hockeyeur qui s’exprime avec un accent différent dans le roman de
Poulin L’homme de la Saskatchewan141. Le narrateur, Francis, censé prendre note et rédiger
la biographie du hockeyeur, en tant que lecteur public, se focalise plutôt sur les détails et
révèle une francophonie teintée d’influences américaines très présentes dans les provinces
canadiennes de l’ouest, et ce, à travers la tonalité même de la langue : « Le hockeyeur
s’exprimait dans un français de bonne qualité, mais avec le léger accent anglais des gens qui
ont vécu longtemps dans l’ouest. »142
141
Jacques POULIN, L’homme de la Saskatchewan, op.cit, 2011.
142
Ibid, p. 22.
143
Ibid, p. 23.
116 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Surplombant cet axe prépondérant de l’identité tunisienne, la culture française depuis
l’empire colonial vient enclaver ce vestige d’un autre âge afin d’appliquer une légitime
politique d’assimilation civilisatrice. Il est donc relativement normal de relever chez un auteur
comme Ali Bécheur de rares moments de manifestations transculturelles, ces dernières ne
subsistent que par réaction à une complaisance envers une idéologie qui prône une
universalité mais vers un sens transactionnel unique d’un rapport dominant vers dominé car
les influences culturelles présentes dans les écrits tunisiens voient se greffer exclusivement les
influences culturelles françaises et étatsuniennes. Le mode de vie de la classe moyennement
aisée de la population tunisienne qui s’est imprégnée de ces deux cultures, souvent lors de
leurs études en dehors de la Tunisie, a gardé, de retour dans le quotidien tunisien, des effluves
qui permettent une observation plus ou moins transculturelle d’une société en mouvement :
144
Ali BECHEUR, Tunis Blues, op.cit, p. 160.
145
Jean BAUDRILLARD, La société de consommation, op.cit, 1970, p.151.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 117
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Nous ne pouvons dans ce cas déceler la présence d’une véritable transculturalité
comme celle relevée dans la communauté québécoise car cette dernière absorbe les différents
fragments culturels mais renvoie en même temps à un idéal transcendantal culturel, d’un
collectif uni par un principe qui repose sur un effectif linguistique d’abord, puis sociopolitique
dans sa conception institutionnelle.
Afin de consolider cet aspect d’une francophonie qui prospère et s’accroît, la politique
québécoise en matière d’immigration insiste sur l’importance de la langue française comme
première reconnaissance face au nouvel exercice d’assimilation qui donnera le ton aux
nouveaux immigrants. La langue endosse l’habit de vecteur afin de rallier la plupart des
nouveaux arrivants au sein de l’identité québécoise pour, d’abord, l’enrichir
démographiquement, puis, pour apporter une couleur distinctive et particulière. Devant
l’attrait culturel et irréversible du voisin étatsunien, la langue française au Canada évoque une
esthétique qui rallie et sauvegarde les volontés de préserver les symboles identitaires. Sans
pour autant délaisser l’intertextualité récursive dans la société québécoise, cet appel aux
118 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
influences littéraires connexes, va de pair avec une transculturalité attenante inspirée de
plusieurs résurgences d’influences notamment dans le travail d’écriture :
« Tandis que la grande Sauterelle dévorait tous les livres qui lui
tombaient sous la main, Jack Waterman était un lecteur inquiet et
parcimonieux. Il avait ses auteurs favoris, dont il avait lu tous les
livres, mais ces auteurs n’étaient pas nombreux : Hemingway,
Réjean Ducharme, Gabrielle Roy, Salinger, Boris Vian, Brautigan et
quelques autres. Et il avait ses livres préférés, qu’il relisait souvent
et qui étaient pour lui comme de vieux amis. » 146
La souche sur laquelle vient se greffer la culture francophone chez ces nouveaux
migrants de différents horizons, se veut elle-même très variée : haïtienne, africaine,
européenne, asiatique, etc... Elle associe avec subtilité la littérature issue du contact entre une
contrée éloignée originelle et une nouvelle société. Toutefois, elle a longtemps reflété cette
situation de tension évoquée dans les écrits de la littérature migrante au Québec. À ce titre, le
choix entre un passé matriciel et un avenir mythifié se verra sondé dans les œuvres de l’auteur
québécois, revendiquant son appartenance à cette communauté à la fois conservatrice et
extravertie dans son mode de vie. Alors, ce dernier écrira probablement avec une verve
verbale ardente qui cherche à transposer la nostalgie et l’idéalisation de ses souvenirs face aux
efforts d’adaptation qui l’engagent dans une identification de repères contribuant à modifier
ses thématiques scripturales pour les présenter selon un point de vue différent de la réalité
objective socioculturelle québécoise.
Il est important de rappeler que comme lui, nombreux sont les auteurs qui ont
démontré une réelle détermination à défendre un métissage francophone transculturel entre un
Québec qu’il s’agit de s’approprier et une contrée sublimée ou fantasmée qu’il appartient de
146
Jacques POULIN, Volkswagen Blues, op.cit, p.42, 1998.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 119
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
la restructurer dans la mémoire. En guise d’exemples, Stanley Péan, d’origine haïtienne, s’est
toujours inspiré dans son écriture de l’onirisme du pays natal et de l’impression de
déracinement, suite à sa nouvelle vie au Canada, à l’instar d’un Gérard Etienne ou d’un Dany
Laferrière, mêlant tradition haïtienne et quotidien québécois dans une écriture
cinématographique. Sa nouvelle Le syndrome de Kafka 147 est l’une de ces écritures
représentatives de ce dédoublement identitaire que nous retrouvons également chez les
auteurs maghrébins francophones. Ce texte se présente comme un exemple concret de la
situation de doute vécue par cette communauté migrante au Québec. Elle se présente comme
radicalement différente dans ses préoccupations thématiques des œuvres d’écrivains
québécois de souche, car détentrice d’un entre-deux problématique et qui ressurgit au niveau
de leur visée stylistique. Ce passage de Stanley Pean démontre cette transculturalité qui se
focalise sur la culture d’origine comme pour assoir un repère culturel malgré une intégration
sociale québécoise déjà acquise :
147
PÉAN Stanley, Le syndrome Kafka, d’après une idée originale de Serge Verreault, disponible
sur :http://id.erudit.org/iderudit/15170ac
148
Ibid, p.62.
120 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
chez son personnage du hockeyeur Métis dans L’homme de la Saskatchewan une résolution
de conservation culturelle autour de laquelle tourne toute la trame narrative de l’œuvre « Nous
autres, les Métis, on est têtus et on a de la mémoire. On n’oubliera jamais les efforts que nos
ancêtres ont faits au Manitoba et en Saskatchewan. Comment ils se sont battus contre les
Anglais pour garder leurs terres, leur langue et leur façon de vivre. »149.
149
Jacques POULIN, L’homme de la Saskatchewan, op.cit, p.85.
150
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.130.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 121
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Le père de confession juive rétorque ironiquement et le lecteur assiste à l’impuissance
de l’observateur face aux arguments de l’un et de l’autre «Les arabes, ce sont un peu tes
frères, n’est-ce pas ? Ils ressemblent à tes frères d’une façon si frappante…Comme ces chers
colonels, ce sont des fanatiques, des sanguinaires, des antisémites…Il faut les protéger ! Il
faut voler à leur secours ! »151
Cette dynamique transculturelle dans l’espace québécois renferme donc une double
francophonie, l’une migrante, minoritaire et abordant le vécu dans un rapport de domination
que nous retrouvons dans la francophonie issue de la colonisation, et la seconde, plus
nationaliste, s’inscrit dans un processus rédactionnel moins accentué.
151
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.132.
122 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Il est intéressant de souligner ce rapport qu’entretient la transculturalité québécoise
dans le champ littéraire en établissant un parallèle entre les auteurs issus de l’immigration et
celle d’auteurs natifs manifestant une plus grande préoccupation quant à la question du
nationalisme québécois. L’écriture de Dany Laferrière, dans un registre québécois plus
poétique, contribue à la reproduction de cet espace de l’ambiguïté et du déracinement,
notamment avec son roman L’énigme du retour152, où il évoque un retour au pays natal suite
au décès de son père et contemple au passage, la rigueur de ce pays tellement différent du
sien :
L’incidence de ce contact est une identité diffractée et consciente des dérives de son
éloignement de la terre natale. La figure paternelle récupère ici la symbolique des ancêtres
héritiers de la résine culturelle spécifique. L’incompréhension ou plutôt l’interrogation et le
regard détaché voire distancé que l’auteur entreprend avec la communauté québécoise appelle
au renouvellement de la perception de l’approche interculturelle dans ce genre d’écriture. En
effet, il s’agit ici d’un regard de migrant porté sur une écriture québécoise certes, dans la
forme mais qui réajuste les thématiques d’une quête identitaire qui intègre inconsciemment
les rapports étroits entre la culture originelle et celle de la terre d’accueil. Le personnage se
retrouve de la sorte dans un no man’s land identitaire où l’espace de la création se dissout
dans les méandres des interrogations et des constatations irrévocables.
152
Dany LAFERRIERE, L’énigme du retour, Montréal, Éditions Boréal, 2009.
153
Ibid, p.17.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 123
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Seul l’habitant pourrait trouver ici son chemin. » 154
Le cadre de la ville semble impacter les auteurs de la génération migrante tels que
Danny Laferrière mais pas seulement, nous retrouvons également ces mêmes impressions
mélancoliques dans l’écriture de Ducharme des années auparavant. Si le premier s’installe
dans un référent québécois tout en adoptant une francophonie identitaire interculturelle
séparant ces deux univers sociaux diamétralement opposés, celui du pays natal et celui de la
terre d’accueil, l’écriture de Ducharme, transculturelle dans son acceptation communautaire
retranscrit une élévation culturelle, inscrite pour sa part dans une hybridité franco-américaine.
Dans les romans de Dany Laferrière et Réjean Ducharme nous retrouvons la même
thématique de la ville asthénique, symbole d’un ennui climatique imposant. Point commun
inaltérable de l’écriture francophone québécoise, l’évocation du paysage urbain attire une
rencontre référentielle que nous retrouvons dans les deux voies scripturales de la francophonie
québécoise. Par voie de conséquence, interculturalité et transculturalité esthétique reviennent
sur ce catalyseur créatif qu’est l’espace urbain.
154
Dany LAFERRIERE, L’énigme du retour, Éditions Boréal, op.cit, p.16.
155
Ibid, p.19.
124 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
superposant un spleen plus marqué par une liaison beaucoup plus personnelle avec cette terre
des aïeux.
« Je regarde une ville : elle est grise et noire à perte de vue, elle est
immense : immensément éloignée de mes mains comme de ma
parole. C’est en vain que je la frapperais, que je lui crierais à la
figure. Je la regarde : j’éprouve de l’angoisse, puis de la lassitude et
de l’ennui. Si je ne fais que regarder la ville, il ne peut en être
autrement. Car le regard, quand il est seul, est une brèche faite à
soi-même, une reddition inconditionnelle, un relâchement des mailles
qui permet à la ville d’entrer en soi comme le vent par les fenêtres
ouvertes et de mener en soi le bal. »156
Cette vénération de la terre-mère marque une scission entre les deux catégories
d’écrivains car chez Laferrière, le voyage semble porter une plus grande symbolique dans son
traitement de la constante spatiale. Plus mobile, son attachement à la terre-source n’est que
passager, contrastant ainsi avec l’écriture de Ducharme, à titre d’exemple. Cette dernière,
parait accorder une plus grande importance à la sédentarisation dans son agencement narratif
avec des personnages à la fois nostalgiques et désabusés, qui illustrent sans doute une sorte
d’envie d’ancrage physique dans le lieu. L’hiver de force est indubitablement le roman de
Ducharme où se réaffirme le plus le sentiment de sédentarisation hérité d’une culture
québécoise enclin au travail de la terre et amarré à une fatalité sociale plus matérialiste « On
s’essuie puis on recommence. A zéro. Pour y rester. Pour s’ancrer là. Nous regagnons notre
base solide : notre rêve de ne rien avoir et de ne rien faire. Nous ne pouvons pas, tout de
suite, d’un seul coup, nous débarrasser de toutes nos « suppossessions » […]»157 .
Nous discernons ici tout un jeu d’alternance entre appartenance identitaire, formulée à
travers le nihilisme des personnages clés du roman de Ducharme et le néologisme, savant
mélange entre le verbe « supposer » et le substantif « possession », qui nous renseigne sur le
156
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.205
157
Réjean DUCHARME, L’hiver de force, op.cit, 93
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 125
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
probable rejet de cette conquête territoriale des colonies françaises et la dépossession des
terres des amérindiens originels. Dans une disposition d’extrapolation analytique, il s’agit
d’une malédiction qui perdure d’une génération à une autre et qui désoriente les réalités
sociales de la communauté québécoise associée à une terre qui n’est pas la leur. Ce leurre
territorial, comme une remise en question de cette identité québécoise, implique une nouvelle
vision de la variante transculturelle de l’esthétique ducharmienne. Il pourrait s’agir également
d’une référence implicite à l’excès, à l’accumulation engendrée par l’efficience des magnes
mercantilistes grandissantes. À bon escient, l’entité identitaire se retrouve ébranlée ainsi que
le projet d’une culture mère francophone sur laquelle vient s’implanter une multitude
d’influences annexes pour une forme de définition sociale interculturelle ou multiculturelle
qui ne peut se prévaloir au sein d’un Québec aux tendances voire attractions culturelles
uniformes. C’est une manière détournée d’approcher la transculturalité dans les œuvres de
Réjean Ducharme et qui adopte une liberté d’influence collective identique pour une
transcendance culturelle universelle et humaine.
158
Jacques POULIN, Les Grandes Marées, op.cit.
126 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
près, il se mit debout et lui toucha doucement le visage. Le vieux
n’était pas vivant : il avait la peau dure comme la pierre. »159
Cette littérature varie entre des auteurs qui ressentent une dépendance spécifique à la
terre des aïeux et la nouvelle famille d’écrivains migrants encore plus secoués ou encore
interpellés par ce métissage culturel au sein de la communauté québécoise dans laquelle ils
évoluent. C’est aussi à cette difficulté d’arrimage, dans un Québec de l’exil et de la mouvance
ou le retour vers la terre natale, que confronte l’auteur québécoise d’origine libanaise, Abla
Farhoud et ses personnages dans son roman Le Fou d’Omar 160 . Le parcours de quatre
hommes réunis par des interrogations et surtout des thématiques affiliées de très prés à cette
situation de l’aliénation qu’abordent les écrivains migrants québécois. Le personnage central
Radwan atteint d’une maladie mentale s’accapare l’attention de son père qui se retrouve lui
aussi détournée de l’attention qu’il doit à ses autres fils et l’histoire touche à la solitude et à
l’écoulement du temps qui induit indubitablement une fatalité tragique « On voudrait être
quelqu’un d’autre. Demander aux autres de nous aimer tels qu’on est. C’est de la pure folie.
Mon père était fou. »161 .
Tous ces thèmes spécifiques soulignent un trouble itératif et qui est devenu inhérent à
une littérature migrante en tenailles. Ils se manifestent rarement chez des auteurs tels que
Poulin et Ducharme, nonobstant le personnage central du roman L’avalée des avalés qui
aborde une incontestable aliénation due à un tiraillement religieux/familial. Sa composition,
est représentative d’un Québec de l’époque de la révolution tranquille mais livré à une
interrogation identitaire autre, plus proche du terroir québécois soumis à l’épreuve
nationaliste :
159
Jacques POULIN, Les Grandes Marées, op.cit , p.208.
160
Abla FARHOUD, Le fou d’Omar, Montréal, VLB éditeur, 2005.
161
Ibid, p.76.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 127
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
souffrent. Après un quart d’heure, ils se haïssent tellement que je
peux les voir se tordre comme des vers dans le feu, que je peux sentir
leurs dents grincer et leurs tempes battre. J’aime ça. Parfois, ça me
fait tellement plaisir que je ne peux m’empêcher de rire. Haïssez-
vous, bande de bouffons ! Faites-vous mal, que je vous voie souffrir
un peu ! Tordez-vous un peu que je rie !».162
Nous pouvons voir dans ces deux exemples une exploitation de la thématique de
l’autorité familiale combinée à la symbolique des conflits idéologiques qui se trouvent
foncièrement confrontés au rejet sociétal. Ce phénomène socioculturel rejoint une lecture
transculturelle de la production romanesque francophone car enchevêtrant chez ces auteurs de
différentes cultures originelles, les mailles des effets socioculturels québécois dans lesquels ils
évoluent. Nous retrouvons cette absorption sociale et affective chez tous ces écrivains offrant
une image très singulière de la cellule famille, emblème social manifestement déviant. Dès
lors, un effacement qui s’exprime, chez ces mêmes auteurs comme un désenchantement
asservissant car il met en corrélation isolement et fatalité de l’écoulement du temps. Le destin
irrévocable, concrétisé par un nivellement identitaire se poursuit dans l’écriture francophone
québécoise et vient répondre à une volonté spécifique d’une culture de l’ambiguïté. En outre,
ce champ existentiel de la solitude et du passage du temps détient également l’attention d’un
auteur comme Ali Bécheur chez qui cette question accapare une grande partie de son œuvre.
162
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.13.
128 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
L’écrivain et essayiste québécois Simon Harel a dédié plusieurs de ses recherches à
cette question épineuse du devenir identitaire québécois dans le champ littéraire de cette
communauté migrante. Il a par ailleurs rallié psychanalyse, littérature et culture pour un
croisement prolifique, défiant les frontières de ces domaines de recherche pour une approche
identitaire novatrice. Il s’est penché entre autres sur ce sentiment de manque, de perte de la
terre originelle chez les migrants québécois et qui produit cette littérature conférant à son
auteur toute une dynamique créative :
La ville comme allégorie microscopique d’une société qui s’écroule à travers le temps
en rappelant la déchéance commune des individus, appelle à un engagement culturel et
transcendantal inéluctable afin de palier au désenchantement et aux désabusements récurrents
chez les auteurs francophones. Ainsi, temporalité et écriture se mélangent pour créer une
intimité impérissable et qui fait valoir cette sensation de « reconquête de l’objet perdu » dont
parle Simon Harel dans l’extrait précédent.
163
Simon HAREL, « L'exil dans la langue maternelle : l'expérience du bannissement », Québec studies, 1992,
n°14, p.25.
164
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.87.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 129
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
II-c) Les manifestations transculturelles dans la littérature de Poulin
et de Ducharme
Certes, pour définir les incidences des faits transculturels dans la littérature québécoise
francophone, plusieurs lectures des œuvres se veulent sans doute nécessaires car c’est le
moyen le plus efficient afin de discerner tous ses signes spécifiques au sein de ces derniers.
Cette littérature nationale, de souche que nous distinguons de celle, migrante, c’est-à-
dire de l’errance et du positionnement identitaire formel, témoignant surtout d’un rapport
culturel dominant/dominé, renferme, comme nous l’avons noté plus haut, une charge moins
transculturelle que sa cadette. Force est d’admettre qu’elle dispose d’une relation spécifique
entre trois tiraillements culturels notables qui nous raccordent vigoureusement aux œuvres de
l’écrivain tunisien Ali Bécheur. Les trois approches scripturales vont à l'encontre de l’écriture
migrante québécoise, en affichant un fonds territorial bien défini. Poulin et Ducharme sont
solidement enracinés dans un Québec qu’ils agrémentent, le long de leurs textes, de noms de
rues et de détails distinctifs qui transmettent un soubassement identitaire sur lequel ils se
situent pour livrer au jeu de la découverte de soi à travers l’Histoire, comme chez Poulin :
« Ils étaient rentrés d’une promenade qui les avait conduits dans la
rue Saint-Jean, la rue d’Auteuil et sur les Plaines d’Abraham, et ils
avaient regagné l’appartement en empruntant l’escalier de bois qui
descendait par paliers jusqu’à la terrasse en s’agrippant aux murs
de la Citadelle et à la falaise du cap Diamant ; la vue qu’on avait sur
le fleuve, du haut de cet escalier, était impressionnante » 165
165
Jacques POULIN, Volkswagen Blues, op.cit, p.43.
130 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
manière itérative et transculturellement harmonieuse. À ce titre, les signatures publicitaires et
les marques des manufactures, désarticulent l’espace littéraire et engrangent le regard du
lecteur dans une ironie narrative où le mercantile prend la place du poétique au profit d’une
esthétique qui souligne foncièrement les incursions sociales dans le registre
romanesque « Ensuite, on a été faire des affaires chez Targa Used Stoves and Ice-boxes, rue
Mont-Royal ; ils vendent et achètent des poêles et des frigidaires usagés. »166.
Nous retrouvons également l’harnachement à la terre des aïeux chez Ali Bécheur, qui
lui, propose une vision plus nostalgique. Il prend appui sur la fonction mémorielle à travers
ses flashbacks poétiques imprégnés de morosité et de couleurs désenchantées ou encore
d’improbable contigüité entre identité tunisienne millénaire et signes irréfutables d’un
avancement civilisationel occidental « Il gare la voiture au parking d’un centre commercial,
lui met une carte de crédit dans la main, […] et quand elle revient chargée de poches et de
boîtes […] ils repartent, filant à travers les vignobles de Grombalia puis les oliveraies du
Sahel… ».167
L’agencement des deux cultures présentes dans cet extrait repositionne l’espace local
tunisien comme pour assimiler l’intrusion étrangère. Dans une plausible métaphore, la voiture
semble afficher un symbole de l’ascension sociale, mythifiée par l’Occident et, placide, elle
ne fait que traverser les racines identitaires tunisiennes que sont les vignobles et les oliveraies.
L’interactivité entre les deux cultures chez Ali Bécheur se fait dans une optique
interculturelle, la distinction entre les cultures est accentuée, paradoxalement à celle de
l’écriture francophone québécoise.
Il est à noter, à partir de ces déductions que la stratégie analytique qui a déterminé le
choix des auteurs québécois par rapport à l’acceptation d’une lecture transculturelle de leurs
propres œuvres, se résume dans l’échange qu’ils entretiennent avec les cultures sous-jacentes,
et ce, dans un espace géographique auquel ils sont profondément fidèles et qui se dessine à
travers une expression francophone ambigüe. À titre d’exemple, si les écrivains de la
génération migrante au Québec semblent manquer de cet aspect sédentaire longtemps décrit
166
Réjean DUCHARME, L’hiver de force, op.cit, p.161.
167
Ali BECHEUR, Chems Palace, Tunis, Éditions Elyzad, 2014, p.248.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 131
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
par la littérature, ils détiennent dans leurs écritures plusieurs traits caractéristiques stylistiques
et thématiques qui se confondent avec la littérature maghrébine et qui produiront par là même
un projet de recherche littéraire comparatiste somme toute prometteur.
Dans une lecture stimulant les parts socioculturels d’une francophonie québécoise, les
signes d’une transculturalité paraissent plus accentués que dans les romans de Ali Bécheur.
Les stratégies adoptés par Poulin différent de celles de Ducharme mais tous les deux arpentent
une indéfectible armature sociale dans leurs œuvres. Un agencement du quotidien qui mêle
fiction et réalité et qui s’attable sur l’usage des protagonistes, d’une profusion de signaux
appartenant à différentes cultures. L’impression de spontanéité scripturale des deux auteurs
lors de cet exercice narratif, contribue considérablement à une transversalité culturelle
consciente mais qui, pour un lecteur non québécois, se révèle être instigatrice d’une
interrogation enthousiaste sur cette francophonie de l’hybridité relativement peu explorée en
Tunisie.
C’est par rapport au détachement interculturel qui redéfinit les frontières des
différentes influences de la société tunisienne dans les romans d’Ali Bécheur, que la lecture
des romans de Poulin et de Ducharme interpelle par la contiguïté culturelle qui s’y profile,
notamment celle de la France métropolitaine et des Etats-Unis d’Amérique. En effet, la portée
sociohistorique de ces deux cultures est totalement différente chez l’auteur tunisien, l’histoire
de la colonisation française du début du vingtième siècle et celle tout aussi violente des Etats-
Unis d’Amérique, ne semblent pas convaincre le mode scriptural de l’auteur et les
manifestations de ces civilisations se distinguent fortement de l’empreinte tunisienne dans ses
romans.
132 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
heures, c’était la pause-café. Il reprenait ensuite le travail jusqu’à
onze heures et demie. Il allait flâner sur la grève avant le repas de
midi. Par crainte de s’assoupir dans l’après-midi, il mangeait peu :
un jus de tomate, un œuf, du fromage, des biscuits. Dès treize heures,
il retournait à son bureau afin de terminer les traductions le plus tôt
possible, ce qui lui permettait de faire le tour de l’île la conscience
en paix. » 168
168
Jacques POULIN, Les Grandes Marées, op.cit, p.18-19.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 133
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
inspirée de la culture américaine, prend forme avec le recours à un produit tel que le « t-
bone » qui canalise les topos collectifs circonscrivant le subconscient du lecteur francophone.
Ce dernier tend à mettre en place une nouvelle conception transculturelle du roman
francophone enrichi par des composantes empruntées délibérément à une autre culture
parallèle.
De fait, Jacques Poulin revient sur l’ingrédient culinaire comme réponse aux multiples
questions identitaires qui reviennent sans cesse dans les œuvres car il s’agit là d’un substitut
infaillible de ce qu’est la transculturalité tant sur le fond que sur la forme linguistique, comme
en atteste l’extrait suivant de son roman Les grandes marées. Dans cet espace, il instaure un
dialogue très suggestif entre les personnages de l’île, lui permettant de révéler sa propre
position dans le champ transculturel qui réfère directement à l’identité québécoise :
169
Réjean DUCHARME, L’hiver de force, op.cit, p.203.
134 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
« -Je suis ravi de voir que vous aimez les chansons françaises,
déclara-t-il, et je ne peux vous cacher plus longtemps que j’ai
l’impression de retrouver ici un coin de la France. Vous me voyez
très ému et…
-On n’est pas des Français ! coupa brutalement l’Auteur.
-Je vous l’accorde, mais diriez-vous que vous êtes des Américains ?
-Non plus !
-Alors qui êtes-vous ? demanda le professeur, qui avait une
propension à s’échauffer rapidement.
-On cherche, répondit platement l’Auteur.
-Est-ce que quelqu’un voudrait un sundae au chocolat ? s’enquit
Tête Heureuse. » 170
La dernière réplique assure aussitôt une réponse à ce débat sur l’identité québécoise
plus qu’équivoque. En effet, l’intervention du personnage féminin, récurrente détentrice de
vérités dans les romans de Poulin, renseigne le lecteur sur cette interrogation identitaire en
incorporant autour de ce rassemblement de convives, une douceur culinaire, fraicheur
culturelle, alliant un dessert typiquement américain proposé dans les deux langues.
170
Jacques DUCHARME, Les Grandes Marées, op.cit, p.104.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 135
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
transcendantale d’une symbiose réussie entre les différentes influences qui résonnent au sein
de cette société.
Selon les attraits esthétiques des différents auteurs québécois, nous retrouvons par
exemple chez Ducharme, surtout, un procédé autre pour intensifier une spécificité
québécoise : le rejet. Cette résiliation avec le cordon rattaché à la métropole, comme moyen
d’affirmation identitaire, ramène le lecteur à comprendre cet effet œdipien de masse et à
réaliser une dénomination supra-identitaire de ce qu’est la société québécoise à travers les
œuvres romanesques étudiées. Ducharme dans L’hiver de force, s’applique également dans
cet exercice de rejet de la culture française mère :
Cultiver l’ambiguïté dans les moments narratifs où subsiste le thème identitaire, reste
un procédé souvent usité chez ces deux auteurs car il renforce la teinte mystérieuse de
l’intrigue. L’affranchissement d’une affirmation assumée ne semble pas correspondre au
dessein esthétique concernant la question de la définition nationale dans leurs œuvres. Dans le
précédent passage, ironiquement, le personnage féminin aligne les caractéristiques les plus
saillantes de la culture québécoise à savoir : le parler joual et la figure de « Michel Tremblay »
comme porte-parole du théâtre québécois, dressée face à l’image d’Épinal affabulée par le
regard stéréotypé et dénigrant de la métropole. À l’instar d’un Poulin souvent insaisissable
quant à son point de vue sur la question identitaire québécoise, Réjean Ducharrme amène le
lecteur à travers ces quelques lignes à une sorte de spirale survoltée où s’exprime son
personnage féminin et où s’érige un parti pris en apparence radical sur l’échange traditionnel
entre français de la métropole et québécois de souche. Il s’agit de surligner cette sorte
171
Réjean DUCHARME, L’hiver de force, op.cit, p.181.
136 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
d’hostilité voire d’animosité présente au sein de la communauté francophone du Québec à
l’encontre des préjugés de la métropole à leur égard, la prise de position est alors renversée
par un éclat de rire rédempteur qui repositionne le lecteur dans sa condition initiale.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 137
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Il avait très bien compris, et d’ailleurs c’était un nom qu’il
connaissait depuis longtemps, mais elle avait une façon spéciale de
le prononcer.
-Michillimakinac ! répéta-t-elle.
Elle le prononçait en faisant sonner toutes les voyelles et en faisant
claquer la dernière syllabe comme un coup d’aviron à plat dans
l’eau.
L’homme avait une passion démesurée pour les mots et il n’était pas
éloigné de croire que cette fille, en prononçant un mot magique, était
capable de faire apparaître devant leurs yeux un convoi de grands
canots qui allaient se faufiler entre les îles et se fondre dans la nuit
en soulevant derrière eux une houle assez forte pour faire danser un
long moment les lumières qui venaient de s’allumer entre les îles et
se reflétaient dans l’eau calme du fleuve. »172
C’est peut-être cette magie évocatrice qui résume le mieux l’alchimie entre langue et
transculturalité et c’est l’incantation à travers ce mot emprunté d’une culture originelle à
laquelle est venue s’ajouter une francophonie scripturale désignée par le personnage matriciel
de Poulin, qui forme le lieu de rencontre voire de brassage propice entre les cultures
amérindienne, française et anglaise. Entre autres, cet extrait d’une littérature francophone
marquée, définit assez authentiquement l’association des différentes unités au sein d’une
même transculturalité. L’usage du français où s’est dressée la dénomination amérindienne
pour faire apparaitre un protagoniste emblématique à travers son intertextualité et son apparat
mémoriel, renvoie à l’image d’une époque révolue et appartenant à l’Histoire commune de la
culture Québécoise. Pour mieux situer l’écriture québécoise dans sa manifestation
transculturelle, Poulin à travers le personnage de l’auteur dans son roman Les Grandes
Marées simplifie sa vision du « roman de l’Amérique » en ces termes :
172
Jacques POULIN, Volkswagen Blues, op.cit, p.58-59.
173
Jacques POULIN, Les Grandes Marées, op.cit, p.177.
138 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
D’une manière générale, l’écriture transculturelle des auteurs québécois se donne à
voir comme une charte de recomposition qui combine le potentiel interprétatif du « roman
américain » exposé dans l’extrait ci-dessus et l’immersion des signes sociaux comme décor
récurrent dans la plupart des romans de Ducharme et de Poulin en guise d’exemples. Ce reflet
d’un Québec qui commémore l’image de la terre d’accueil à travers l’importance du statut
identitaire, permet de souligner cette sensibilité transculturelle que côtoie le lecteur à travers
son éventuelle et inconsciente projection dans les romans. Une idée certainement briguée par
tous les écrivains du corpus qui cherchent à transmettre leur legs socioculturel à travers une
verve scripturale des plus ardentes.
Nous observons ainsi à travers la lecture des textes bécheuriens, une mythification
conséquente du passé postcolonial tunisien. Dans l’évocation des moments de l’enfance dans
ses récits, Ali Bécheur marque les instances culturelles présentes par des frontières évidentes
marquées par le sceau de l’interculturel et répondant le plus souvent aux valeurs séculaires
religieuses et extrêmement normatives des communautés qui cohabitaient dans un même
espace/temps. La mise en évidence de ce volet de l’histoire tunisienne à partir de la mémoire
semble colorer une retranscription beaucoup plus transculturelle non plus dans les souvenirs
du quotidien intercommunautaire de l’auteur mais dans sa manière de concevoir un utopisme
inaccompli à cette époque et largement inspiré d’un idéal de transcendance social où le
transculturel occupe une grande place dans ce passé imparfait.
Au demeurant, Ali Bécheur semble être guidé par le symbole du mythe babelien de la
transcendance sociale et par son idéalisme transculturel magnifié par le pouvoir de la
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 139
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
mémoire. Il serpente ainsi à travers la vie de ses personnages, les moindres sinuosités de
l’expérience transculturelle sous la couverture du mariage mixte franco-tunisien. Cette union
qui mitige voire hybride le quotidien du couple, se réaffirme dans la société tunisienne comme
l’épreuve la plus répandue du transculturalisme tunisien et dessine de la sorte la résolution
chimérique de la transculturalité animée par l’amour et l’intérêt porté à l’Autre. Cette
détermination sera confrontée plus tard à la réalité sociale tunisienne revendiquant une
position interculturelle où les frontières restent bien définies et inaltérables. L’œuvre de Hélé
Béji, L’œil du jour174 est un autre exemple de littérature francophone qui s’inspire largement
de cette représentation tunisienne pourvue de conjonctures politiques, sociales et culturelles.
Elle représente un produit de cet héritage français et peut se prévaloir d’une possible lecture
sous l’angle des études des théories postcoloniales à travers cette concomitance des
protagonistes.
Pour Ali Bécheur, les profils de ses personnages rendent possible cette mixité mais
annoncent une probable instabilité. Ainsi « Chérif » l’assistant universitaire tunisien
spécialiste de littérature française, arrive à convaincre sa compagne « Nadège », française,
employée à l’ambassade de France en Tunisie, d’accepter « par amour », de venir vivre en
Tunisie avec lui dans le contexte géopolitique difficile du début des années quatre-vingt-dix.
À vrai dire, ce petit résumé peu exhaustif d’une telle œuvre aussi riche, se focalise sur le
noyau autour duquel gravitent les événements sociaux qui influent sur la destinée de ce couple
entre autres et sur les interrogations du personnage principal face à son passé ou encore son
présent ostensiblement indisposant. Ce thème qui se donne à voir comme récursif chez
Bécheur, nous renseigne sur l’expression d’une mémoire collective, et ce, grâce à ce point de
vue qui se veut transculturel par la symbolique du mariage mixte prévoyant une symbiose très
constructive et pourtant difficile à cerner. La réflexion transculturelle de l’écrit rejoint dans la
même pensée un passage sans équivoque de l’œuvre de l’anthropologue américain Ralph
Linton, De l’homme 175 , qui reprend cette observation que nous retrouvons dans le roman
bécheurien tout en exposant de manière pragmatique et universelle une définition du concept :
174
Hélé BEJI, L’œil du jour, Paris, Éditions Maurice Nadeau, 1985.
175
Ralph LINTON, The Study of Man, an Introduction, New York, 1936, trad. franç. : De l'homme, Paris, 1968.
140 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
« Après son repas, le citoyen américain se dispose à fumer, habitude
des Indiens américains, en brûlant une plante cultivée au Brésil, soit
dans une pipe venue des Indiens de Virginie, soit au moyen d’une
cigarette venue du Mexique. S’il est assez endurci, il peut même
essayer un cigare, qui nous est venu des Antilles en passant par
l’Espagne. Tout en fumant, il lit les nouvelles du jour imprimées en
caractères inventés par les anciens Sémites, sur un matériau inventé
en Chine, par un procédé inventé en Allemagne. En dévorant les
comptes rendus des troubles extérieurs, s’il est un bon citoyen
conservateur, il remerciera un Dieu hébreu, dans un langage indo-
européen, d’avoir fait de lui un Américain cent pour cent.» 176
La relation qui semble s’instaurer au sein du couple de Ali Bécheur tente de trouver
une issue transculturelle mais se retrouve dans une optique de clivage entre identité et altérité,
d’où la notion d’ « intérité » qui vient éclairer l’exercice narratif qui évoque les accointances
entre les unités ou êtres s’inspirant des symboles identitaires et culturels qui singularisent la
société tunisienne. Le partage des mêmes moments sociaux au sein de ce couple composite,
dans un contexte de référence tunisien, offre au lecteur une altérité significative, définie par
Jacques Demorgon dans son livre Critique de l’interculturel :
176
Ralph LINTON, The Study of Man, an Introduction, op.cit, p. 241-242.
177
Jacques DEMORGON, Critique de l’interculturel, Paris, Éditions Economica, 2005, p.41.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 141
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Nous noterons ici que plusieurs passages dans le roman de Ali Bécheur illustrent cette
situation conflictuelle entre l’interculturalité dans la connaissance de l’Autre et la tentative
d’élévation avortée vers une transculturalité salvatrice basée essentiellement sur un
mutualisme constant. De fait, le récit constitue un témoignage énoncé par sa représentation de
cette catégorie de la société tunisienne décrite souvent tacitement dans les œuvres par
l’entremise de ses nombreux renvois dissimulés ou plutôt indirects et qui composent
l’apanage culturel des protagonistes :
« Elle était lasse, désabusée, tous ses efforts si peu payés de retour,
des lustres qu’elle vivait dans ce pays et elle était toujours
l’étrangère, la femme étrangère de Chérif, une sorte de concubine.
Et lui de ressasser sans répit : « Essaie de les comprendre, de te
mettre à leur place, au lieu de les juger du haut de ton piédestal
d’occidentale civilisée »178
178
Ali BECHEUR, Jours d’adieu, op.cit, p.81.
142 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
couleur d’un sapin. Sous tous les cieux, depuis que le monde est
monde, la fête c’est la bouffe. Et chacun bouffe ce qu’il a sous la
main. Je ne vois pas ce qui te scandalise dans tout ça.
-Ce qui me scandalise c’est que des malheureux vont dépenser le
double de leur salaire pour se le payer, ce foutu mouton, et se serrer
la ceinture les reste de l’année. Tout ça pour faire couler le sang sur
le seuil de leur maison.
-Et alors ? Et les gens qui se ruinent en étrennes, ça n’existe pas ?
Ou alors c’est qu’on peut faire des dépenses somptuaires dans les
pays développés, et pas dans les autres. Les pauvres n’ont pas le
droit de festoyer, c’est l’apanage des nantis. Attention Nadège, t’es
pas si loin de Le Pen que tu crois. »179
179
Ali BECHEUR, Jours d’adieu, op.cit, p.82.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 143
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
méta-culture gravitant autour de sa capacité à se façonner et à se renouveler, faisant fi ainsi
d’une sorte d’universalisation à connotation péjorative. La personnalité de Jacques Poulin est
à l’image de la société québécoise qui se dévoile progressivement à travers ses écrits, lui
permettant d’adopter un comportement inventif conséquent afin de s’épanouir et de subsister
en tant qu’entité particulière, francophone américaine et ce en raison de son positionnement
géopolitique singulier. À ce titre, nous soulignerons que les nombreuses interviews de Jacques
Poulin, présentes en ligne, attestent d’un style de vie correspondant à son écriture et de ses
intrigues narratives épurées et à la limite de l’ascétisme littéraire, comme nous pouvons le lire
dans le lien disponible en bas de page.180
Il s’agit d’une attitude atypique pour un auteur francophone mis sous les feux des
projecteurs et reconnu comme symbole d’une identité québécoise effervescente, démontre une
vision esthétique, globalisante et unifiée de l’univers contemporain. La résolution de
comprendre l’Autre est la récursive et le fil conducteur de ses romans, il entreprend
naturellement donc une inclination à l’encontre de l’écriture transculturelle mieux ajustée à
l’expressivité nivelée des personnages récurrents dans l’ensemble de son œuvre.
180
Benny VIGNEAULT, Jacques Poulin: Trouver le traducteur en nous, disponible sur :
http://revue.leslibraires.ca/entrevues/litterature-quebecoise/jacques-poulin-trouver-le-traducteur-en-nous
180
Ali BECHEUR, L’attente, op.cit, p.33.
144 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
télé et, peinards, sucer leur cannette de Coca. Grignoter des
cacahuètes devant une sitcom. Comme des bons démocrates. »181
La transculturalité est donc présente dans les romans de Ducharme et de Bécheur mais
de manière plus ontologique, proche d’un universalisme réaliste et entaché d’orientation
marqué par un mercantilisme corrupteur. Nous retrouvons chez ces deux auteurs une idée de
la globalisation qui, associée au concept d’une mondialisation vectrice d’une diversité
culturelle, à défaut d’ouvrir le pan d’un transhumanisme utopique, détourne l’homme d’un
onirisme social transcendantal vers la réalité de l’uniformité culturelle. Cette représentation
souligne ainsi l’impact transculturel motivé par les conquêtes entrepreneuriales. À cet effet,
Réjean Ducharme offre à l’héroïne de son roman L’avalée des avalés une tirade qui prend en
compte sa vision d’une cosmogonie matricielle hégémonique :
« -Voilà ce qu’il faudra que je fasse pour être libre : tout avaler, me
répandre sur tout, tout englober, imposer ma loi à tout, tout
soumettre : du noyau de la pêche au noyau de la terre elle-même. On
peut avaler militairement, administrativement, judiciairement. Cette
seconde solution est la plus fréquemment employée. D’ailleurs, nous
en sommes tous un peu victimes. Qui n’est pas avalé, militairement,
administrativement, judiciairement, monétairement et
religieusement ? Qui n’est pas avalé par un évêque, un général, un
juge, un roi, et un riche ? Donc, tout incorporer. Mais j’aime mieux
tout détruire. Je ne sais pas pourquoi. C’est plus désintéressé, plus
rapide, plus joli. Ça me donne plus envie de rire, si vous voulez. Et
puis, est-ce que ma première solution ne suppose pas l’identification
de la plus totale victoire avec la mort ? Je suis très applaudie. Je suis
bannie de la classe pour le reste de la journée. » !»182.
182
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.216.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 145
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Le sens critique reste indispensable et moteur dans le texte Ducharmien, pareil à
l’exercice rhétorique de Ali Bécheur qui participe au processus de dénonciation de la
surenchère d’une fausse transculturalité attrayante et qui profite uniquement à assoir une
compétitivité unilatérale des cultures. Dans cet extrait, Ducharme revient sur une dissection
du réel totalitaire. Il ingère à son personnage un mouvement de personnification métaphorique
propre à cette globalisation, dans une dynamique d’implosion, pour une lancée phagocytaire
unique. La légitimité du discours critique est portée par l’acquiescement social de la classe qui
soutient ainsi le réquisitoire de la jeune protagoniste, ce qui lui vaut un bannissement de la
part des autorités « compétentes ».
Il est pour ainsi dire laborieux de cerner l’ensemble des phénomènes culturels au sein
de la littérature de ces auteurs francophones d’horizons différents. Leurs cosmogénèses
identitaires prédéfinissent leurs esthétiques et leurs connaissances approfondies de l’altérité
qui rejoint de profondes convictions motivées le plus souvent par l’expression sociale très
présente dans leurs manifestations scripturales. Francophonie et culture se rejoignent dans
cette réflexion pour une même réalité universelle. La redécouverte de soi dans un dessein
identitaire engage l’auteur dans un déterminisme rédactionnel qui répond à ses attentes
créatrices et cathartiques. Par conséquent, selon la relation entretenue avec l’histoire de la
francophonie usitée dans l’accomplissement scriptural des auteurs, la tendance de la littérature
tunisienne à exploiter la donne identitaire semble s’affirmer et s’orienter dans les textes de Ali
Bécheur, vers une propension plus interculturelle dans l’espace narratif. Le sujet reste
organiquement rattaché à son Histoire et surtout à l’épisode fondateur de la colonisation
française, béante et rejointe à la frontière de son parcours par le nouvel impérialisme culturel
qui semble difficilement cernable. Bécheur essaie de devancer les répercussions d’une telle
hégémonie de par son expérience vivace de l’ingérence française, encore perceptible dans ses
écrits, mais dépassée par cette assimilation culturelle rhizomatique. Humaniste mais critique,
son engagement littéraire correspond à cette jeune tradition littéraire francophone maghrébine
proche de ses origines et interculturelle dans son approche occidentale inéluctable.
Par ailleurs, une lecture plus géostratégique des œuvres francophones pourra éclairer
la réception de ces textes, reflets sociaux d’une évolution dans le temps des acteurs qui
animent ce dynamisme culturel et une vision plus personnelle et plus subjective d’un
inconscient esthétique riche en récurrences thématiques. En outre, l’interculturalité et la
transculturalité comme phénomènes littéraires, renvoient à une sorte de conception
métonymique de la société. La Tunisie et le Québec ne peuvent prétendre à une même
francophonie, ni refléter une même image d’un comportement individuel face à des conditions
humaines communes ou encore à des impératifs assimilables de la recherche du bonheur. Il
s’agit plutôt de s’adapter aux différentes circonstances consignant la littérature de ces deux
régions du monde, notamment les conditions géo-climatiques comme facteurs auxiliaires
emphatiques.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 147
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Deuxième partie
148 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Introduction théorique
L’exercice scriptural, comme toute forme d’art, dépeint une configuration renouvelée
du reflet de l’entité individuelle sociale qu’est l’auteur dans l’espace texte. Le renfoncement
sur lequel ce travail repose, reconnait l’influence incontestable du milieu environnant dans
lequel s’est forgé le corpus romanesque étudié et les phénomènes transculturels et
interculturels présents dans ces ouvrages constituent l’expression même de cet impact. D’un
point de vue structuraliste, l’ensemble des éléments sociaux et personnels que renferme
l’écrivain dans son approche esthétique constitue ce mythe de la méthodologie critique
appliquée à la production littéraire. Le travail comparatiste entre la francophonie québécoise
et la francophonie tunisienne, à travers tous ces auteurs qui impliquent leurs écrits et leur
catharsis dans le foisonnement social, rétablit cette approche éthérée récurrente de la
littérature comme fiction narrative et comme conséquence complexe d’une création
personnelle et formellement isolée. La dualité comme vecteur conducteur de ces deux
francophonies rejoint l’idée de contact entre deux cultures dans les supports étudiés, il s’agit
de souligner les effets transculturels et interculturels comme conséquences d’un agencement
dyadique de phénomènes sociaux et subjectifs en confrontation et qui subsistent à travers une
dualité très présente dans la lecture des romans. Il s’agit d’une représentation du double qui
enrichit d’un point de vue structurel le travail de comparaison entre les romans tunisiens et
québécois ainsi que leurs conceptions socioculturelles dans la narration. Le reflet manichéen
dans les œuvres, ou la représentation de l’optimisme et du désenchantement, apparait de
manière régulière chez les trois romanciers du corpus. Il en résulte une alternance du lecteur
au fil des pages et une déclivité globale d’une œuvre qui renseigne sur un comportement
individuel et sur une compréhension personnelle de l’écrivain et de ses motivations narratives.
Il convient aussi de souligner l’importance des personnages féminins chez ces mêmes
hommes de lettres. Véritables contrepoids du protagoniste principal chez Jacques Poulin et
Ali Bécheur, elles sont le reflet des pensées de Ducharme dans ses romans et il faut dire que la
place qu’il leur accorde scelle définitivement son enracinement dans la tradition littéraire et
sociale québécoise. D’une manière générale, la valeur du féminin dans ces deux
francophonies réside dans une assise sociale qui réfléchit la dimension inspiratrice de l’autre
facette de l’homme en tant qu’élément fondateur sociétal. Aussi, le rapprochement de ces
littératures permet-il justement au lecteur de souligner la situation de la femme dans
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 149
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
l’imaginaire esthétique tunisien et québécois et de procéder à un recoupement entre la
narration et l’univers réel socioculturel au sein duquel évolue la femme. Cette motivation
littéraire de la réflexion sur le double s’enracine dans la tradition analytique des romans et
particulièrement ceux issus de la francophonie hors métropole avec leurs authenticités
narratives et leurs passés riches en confrontations culturelles permanentes, donnant ainsi
naissance à une écriture très suggestive.
150 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Chapitre premier : Élans lyriques ou désenchantement :
dyptique manichéen de la violence et de l’apaisement
Les auteurs francophones étudiés se démarquent principalement par une écriture
habitée par une certaine créativité éclectique, et ce, de part leur double appartenance
culturelle. Avec un certain attachement au terreau culturel comme symbole identitaire
toujours présent dans la narration et dans une instance plus introspective du comportement des
personnages, ils dressent le long de leurs romans et dans une sorte de continuité thématique,
l’aspect le plus remarquable des affrontements et des accointements culturels distinguant leurs
sociétés d’origine. L’impact de cette dualité au quotidien réagit sur l’esthétique et sur une
approche somme toute différentes d’une même réalité. À ce titre, la présence de Ducharme et
de Poulin comme référents littéraire de la société québécoise en mutation constante,
compensera pour l’équilibre analytique, la perception personnelle de la société tunisienne et
son adret esthétique dans les romans de Ali Bécheur.
Les deux auteurs québécois que sont Ducharme et Poulin, dépeignent, grâce à une
francophonie spécifique, un univers où évoluent des personnages atypiques et aux
prérogatives consensuelles. Les différents thèmes de la recherche du bonheur ou de soi
comme individu social, renvoient à une prestance interrogative constante chez ces deux
auteurs. La réception des phénomènes de cette société québécoise en pleine métamorphose à
l’époque de leurs activités scripturales avec l’épisode de la révolution tranquille au Québec, a
marqué et probablement éclairé, leurs choix dans l’agencement d’une consécration
fictionnelle qui associe élan subjectif et ressenti socioculturel.
Si Ducharme use de cette passion dévastatrice pour réanimer son personnage phare
dans son roman, on ne peut que faire l’analogie avec les premières retombées des
conséquences socioéconomiques et ethnoculturelles de la révolution tranquille. Les premiers
signes d’un désenchantement avéré semblent apparaitre au sein de cette œuvre novatrice et
qui élargit les périmètres thématiques et stylistiques dans la littérature québécoise post
révolutionnaire. La richesse interprétative de L’avalée des avalés conduit de facto, le lecteur
vers une conception personnelle et adaptée aux conditions universelles de l’humain. Le
manichéisme qui y subsiste, détermine en soi, l’attitude révoltée et le refus de la transmutation
du personnage clé, Bérénice, vers le monde des adultes. Un parallèle peut être évoqué dans
notre regard sur ce roman, dans une prise en main socioculturelle, afin d’y révéler cette
dualité dithyrambique et caractéristique de l’œuvre littéraire. De fait, les interprétations
s’accommodent à une recherche particulière des ressentis dans certains passages et
renseignent sur les probables motivations de l’auteur en l’intégrant dans le contexte historique
du Québec des années soixante. En effet, l’impact de la révolution tranquille, notamment son
nouvel aspect culturel, laïque, sa politique originale d’intégration communautaire, son
ouverture sur le monde dans le quotidien social et la construction identitaire, sont visibles
dans certains passages de l’œuvre ducharmienne à l’instar de son personnage Bottom dans son
roman Dévadé183 publié en 1990. Ce dernier se démarque également de la servitude de la
183
Réjean DUCHARME, Dévadé, Paris, Éditions Gallimard, 1990.
152 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
réalité par une recherche compulsive de liberté en se tournant vers l’amour et paradoxalement
vers son assujettissement ou plutôt sa dépendance quotidienne à l’alcool.
À vrai dire, le rejet de la réalité demeure l’un des thèmes favoris et récursifs chez
Ducharme. À cet effet, L’avalée des avalés, L’hiver de force ou encore Dévadé, forment une
certaine continuité dans cet entendement du désenchantement à l’endroit de la vie que
cantonne Ducharme le long de ses écrits. Les procédés usités inscrivent l’envolée lyrique de
Ducharme à travers la voix de ses personnages et se restreignent à la tradition littéraire
québécoise comme pour se circonscrire de la démarcation avec le passé identitaire québécois
hélé par la révolution tranquille. L’isolement des personnages les inscrit en marge de la
société et accentue l’effet de désunion avec le monde qui semble encore plus probant en osant
une association physiologique avec la tradition climatique polaire, symbole de la déréliction
québécoise « Je suis seule. Je n’ai qu’à me fermer les yeux pour m’en apercevoir. Quand on
veut savoir où on est, on se ferme les yeux. On est là où on est quand on a les yeux fermés : on
est dans le noir et dans le vide »184 .
Un réalisme se profile alors dans cette littérature post révolutionnaire en rupture avec
les personnages littéraires classiques, véhiculant de la sorte, tout un attirail de valeurs ne
correspondant plus aux nouvelles sollicitudes du Québec moderne. Le protagoniste se voit
désormais responsable de sa propre survie face aux périls de la vie moderne et commence à
s’interroger sur son devenir et sur les motivations ou encore les secrets du monde qui
184
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.11.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 153
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
l’entourent afin de relever ainsi au lecteur, tout le désenchantement qui se dégage de son
emportement critique envers la société. Cette disposition des protagonistes ducharmiens à la
révolte et au désenchantement social, rejoint une probable volonté du narrateur à mettre en
place un prolongement esthétique et caractéristique de la personnalité de l’antihéros dans une
sorte de continuité romanesque. Un fil d’Ariane comme emblème représentatif de la
marginalité sociale et qui concrétise une sorte d’altération de l’idéal moral à l’encontre de
l’axiologie sociétale. L’aptitude du personnage principal, Bérénice, dans L’avalée des
avalés, à braver les assises morales les plus élémentaires, est singulière dans la manière de
transmettre un mal être au lecteur et elle parvient facilement, à l’indisposer face à une
situation chaotique et irréversible qui requiert un changement radical de mode de vie à
l’image de la révolution tranquille encore fraichement entamée.
« Je n’ai pas mâché mes mots. Fière de mon coup, je fais faire à mon
regard le grand tour des visages. Mme Glengarry frotte avec
compassion le dos de Chamomor. Celle-ci, les bras sur la table, la
tête dans les bras, est secouée de sanglots. Quant à Einberg, il tapote
victorieusement le bord de la table.
185
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.175.
154 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
-Bon ! fait-il. Bon ! Bon ! Nous aviserons. Nous aviserons. Il est clair
que quelque chose ne va plus dans cette maison. Il se produira des
changements, de grands changements. »186
Par amour à la fois innocent et/probablement provocateur pour son frère et pour avoir
osé ébranler cette monolithique cellule familiale, la jeune fille se retrouve bannie justement
par cette figure emblématique du père. Ducharme renvoie clairement à un puritanisme
américain encore drastique et ce après la révolution tranquille, installant ainsi une légitimité
culturelle pionnière d’une laïcité québécoise investigatrice d’une société moderne
revendiquant son identité nord-américaine :
186
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.177.
187
Ibid, p.179.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 155
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
insalubres, ces agonisants moribonds ! Le petit laïus qu’Einberg m’a
tenu avant-hier m’a déprimée, déçue en profondeur. » 188
Le figure paternelle d’Einberg reste représentative d’une certaine autorité sociale sans
réelle profondeur et naturellement rétrograde. Ducharme souligne encore plus cette distance
qui sépare la fermeté patriarcale du désir de liberté de l’anti-héroïne et remet en scène le
complexe œdipien modelé par une aura féminine mise en avant par la personnalité rebelle de
Bérénice :
« […] c’est dans mon ventre que j’étouffe […] c’est dans le ventre de
ce que je vois que je suffoque […] il n’y a plus assez d’air tout à
coup, mon cœur se serre, la peur me saisit […] ils disent que les
morts mangent les pissenlits par la racine.[…] Je suis seule et j’ai
peur. Quand j’ai faim, je mange des pissenlits par la racine et ça se
passe. »190
Il faut souligner que le champ lexical de la peur et de la mort traverse tout le roman et
contribue au succès de son écriture qui s’oriente pour sa part vers une phase culminante d’un
désenchantement révolu du jeune personnage traditionnellement symbole d’innocence et de
naïveté attachante. Son changement rapide au profit d’une ardeur violente sustentée par des
188
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.182.
189
Ibid, p.14-15.
190
Ibid, p.10-11.
156 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
valeurs universelles et transculturelles d’amour et de liberté, offre au lecteur un souffle
rédempteur du même diptyque social.
Nous préciserons ici même que chez Ducharme, il y a une concomitance entre la
marginalité de ses personnages principaux et les conflits qu’ils entretiennent entre la
désillusion sociétale et l’amour comme moteur d’une vitalité expressive. Le schéma narratif
ducharmien respecte dans la plupart de ses romans cette alternance faussement disloquée
entre déception affectée et prise de position impulsive voire emportée. À travers les
protagonistes et les épisodes dialogiques extravagants qui ponctuent ses romans, le lecteur
oscille entre une approche narrative nihiliste dite primale où le rejet social total des
personnages rejoint un double déchiffrage nietzschéen et freudien. Prend forme alors une
thérapie purgative des malaises sociaux ajustés par une esthétique scripturale proche de
l’errance itérative et de la neurasthénie violente :
L’attitude des deux personnages de L’hiver de force laisse deviner le revers social
québécois et cristallise cette résultante néfaste de l’interrogation identitaire flottante et d’un
travail incessant d’assimilation culturelle faussement séduisante. L’échec social se traduit ici
dans un dérèglement personnel représentatif de l’incohérence mentale misanthropique. La
paranoïa est amplifiée dans cet extrait, puisqu’elle permet de circonscrire une vision
prémonitoire et actuelle du désenchantement social universel en tant que facteur pathologique
191
Réjean DUCHARME, L’hiver de force, op.cit, p15-16.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 157
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
catalyseur quant à lui, du refus de l’ordre uniformisant et de l’adhésion collective aux
préceptes hégémoniques élitistes.
Les deux antihéros de L’hiver de force, Nicole et André, par exemple, dérivent au fil
des pages à travers des réflexions sur une société québécoise en mutation fulgurante. Ils
choisissent dès le départ de se retirer de cet emportement moderne, en cultivant une certaine
indifférence masquée à l’égard du monde qui les entoure. Leur désillusion rejoint les veines
spécifiques des personnages ducharmiens dans leurs présences itératives offrant une lecture
analytique singulière des œuvres.
Autre référence publiée cette fois-ci en 1976, son roman Les Enfantômes 192 rejoint
dans une structure dualiste, le sentiment amoureux primal envers une sœur, Fériée et un
second amour, plus accommodant socialement, pour une épouse, Alberta. En revanche, la
voix du personnage marginal Vincent Falardeau, évolue, par ses retours mémoriels, vers une
enfance qui ne subsiste que pour l’amour de sa sœur. Avec une prédisposition socialement
subversive qu’entretient Ducharme dans ses romans, il aborde encore une fois ce tabou de
l’inceste qu’il intègre au malaise du lecteur. De fait, face à des émotions incidemment
asociales, cette vision contemporaine, agitatrice ou plutôt provocatrice de la littérature
québécoise, précipite paradoxalement le désenchantement d’un fonds fictionnel dans une
expérience du renouveau littéraire, en le combinant avec le stimulus qu’apporte la marginalité
des protagonistes, comme fer de lance du souffle moderne propre à la création littéraire
embrassant la révolution tranquille.
192
Réjean DUCHARME, Les Enfantômes, Paris, Éditions Gallimard, 1976.
158 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
La rupture avec ces nouvelles réalisations invite l’auteur à développer le défi artistique
en touchant à la sacralité du corps, objet inébranlable et indéfectible de l’église.
L’ébranlement de valeurs identitaires surannées valorise la tendance esthétique ducharmienne
à la dislocation du corps et à la décomposition prosaïque de l’anatomique dans des accès
oniriques et surréalistes.
Par voie de conséquence, le cadre narratif social indisposant des romans de Ducharme,
joue un rôle important dans cette atmosphère distinctive qui galbe le lecteur :
« Quand Man Falardeau est morte, ça a été trop. On n'a pas pu. Et
pour nos corps ça a fini là, ils se sont figés net, toutes glandes en
panne. Sur nos mains et nos visages le temps passe sans laisser de
traces. Nos cheveux, nos dents, nos ongles, rien ne pousse plus. On
est restés petits comme on était quand on s'est vus debout dans le
sang de Man Falardeau. Assez petits, nous semblait-il, pour rentrer
dans son ventre, ouvert jusqu'au cou, comme une truie qu'on débite,
et partir avec elle, comme dans un avion. »193
Nous tenons à souligner ici que le corps physique chez Ducharme suture le lien entre
le désenchantement social et son impact scriptural dans la littérature. Ainsi, les signes du
corporel violenté sont caractéristique d’une esthétique ducharmienne qui permet au lecteur de
situer l’amplitude subjective de l’auteur.
Il est clair que l’exutoire scriptural, dans ces moments narratifs, décompose la
littérarité et la situe sciemment entre le réel et le fantasmagorique. L’organique individuel
193
Réjean DUCHARME, Les Enfantômes, op.cit, p.10.
194
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.147.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 159
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
accède de cette manière à l’excessif irrationnel et brosse l’attitude révoltée de ses personnages
narrateurs asociaux et incompris :
« Mes otaries dorment. Quand les otaries cousues dans mes doigts
se dérèglent et s’aperçoivent du piège, de la supercherie, elles se
débattent. Et les cicatrices suturales saignent. Quand je presse ma
main contre mon oreille, j’entends les cœurs de mes otaries battre, et
j’ai peur. Quand l’aigle d’énormes proportions planté dans ma
poitrine écume, quand il secoue à grands coups d’envergure blanche
ses liens enracinés dans la pierre, le cyclone sans issue me gonfle,
me secoue, me fait souffrir et suer comme une femme en gésine. Je
suis marécageuse, ravineuse et arboricole ; ma place n’est pas ici,
parmi ces mammifères. Je suis une andrène funèbre ; j’ai choisi
toutes les fleurs, tous les champs. »195
195
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.334.
160 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
tout. Je suis agressivement apatride, follement heimatlos. Je n’ai de
nostalgie que pour un lieu. Et ce lieu, on y pénètre par la crevasse
d’où j’ai bondi. »196
Il est loisible de relever que l’exultation caractéristique dans les monologues des
personnages ducharmiens est une combinaison entre nihilisme provocateur et balancement ou
encore aspiration fréquente vers des envolées lyriques motivées à la fois par un onirisme
social et un versant amoureux qui nivelle cette hargne scripturale et joue le contrepoids social,
en s’invitant comme un ultime achèvement esthétique. C’est dans l’amour, que se délaisse
chez Ducharme, la rage et le désenchantement exprimés par la barbarie ou même par l’atonie
rebelle comme chez les deux personnages inséparables de L’hiver de force. Pour ces derniers,
vers la fin du roman, s’extériorise la brutalité de leur asthénie pour devenir réelle « …j’ai vu
196
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.334.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 161
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
rouge, j’ai sauté sur Nicole. […] Je la frappais à tour de bras. Je la frappais, si fort que le
sang giclait. »197
Il s’agit là d’un excès de colère qui se concrétise dans la violence physique et donne
toute sa dimension tragique au désenchantement social et à l’amoncellement atterrant des
facteurs extérieurs qui interagissent sur la plus symbiotique des complicités inébranlables, et
ce, depuis le début du roman. Mais l’amour demeure chez Ducharme le point de repère
individuel indéniable et c’est surtout une identification de soi à travers l’altérité, raisonnant de
la sorte comme une procession utopique d’un agencement sociétal idéal :
En effet, la dualité entre la violence et l’amour émet chez le lecteur une tentative de
superposition sociale dans l’écriture ducharmienne. Elle retranscrit l’expérience narrative de
l’auteur vers ses acquis sociaux. En reconnaissant le double aspect de la réalité québécoise qui
oscille également entre la désillusion de la révolution tranquille et l’unique échappatoire
possible à cet état d’anxiété individuel qu’est l’amour, le lecteur parvient quand même à se
situer dans cette schizophrénie sociale, prémonition certifiée d’un roman édité dans les années
soixante et toujours d’actualité près de cinquante ans après, c’est-à-dire en ce début du vingt-
et-unième siècle.
197
Réjean DUCHARME, L’hiver de force, op.cit, p.272.
198
Ibid, p.272.
162 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Emerge dès lors un véritable dilemme entre les polarités émotionnelles ducharmiennes
qui sont saillantes dans la société québécoise, marquant un changement récent dans
l’imprégnation littéraire du phénomène sociale et retranscrivant un malaise social
caractéristique du contexte historique québécois de la fin des années soixante. L’écrivain
dévoile une sorte de mouvement de contre-culture littéraire et social où l’errance dialogique
se superpose à l’inertie physique pour créer probablement chez le lecteur une attitude
d’implication critique inconsciente voire forcée.
À vrai dire, nous ne retrouvons guère, par exemple, chez Ali Bécheur cet onirisme
incohérent, déconstruit, et appartenant à la vague du réalisme magique cautionnée et réclamée
par les auteurs du continent américain. Le recours à la mémoire et au fantasmagorique
requiert chez lui non pas une représentation propre au surréalisme littéraire mais plutôt une
recherche nostalgique moins psychanalytique et plus imprégnée par l’individuel comme
transmetteur culturel social.
En évoquant l’écriture de Ali Bécheur par exemple, nous ne pouvons passer sous
silence sa posture historique en tant qu’écrivain issu de l’expérience postcoloniale et membre
d’une communauté transplantée culturellement dans un bassin méditerranéen. Les rencontres
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 163
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
entre l’emportement narratif et la désillusion mélancolique comme effigies d’une même
francophonie sont caractéristiques, d’un point de vue historique, d’une schizophrénie
socioculturelle postcoloniale itérative dans les écrits de Ali Bécheur. La coexistence
thématique de l’enthousiasme et du désenchantement dans le corpus de l’auteur semble
symptomatique du déséquilibre social mis en vigueur en Tunisie depuis l’indépendance. Sur
le plan historique, le changement de régime politique tunisien et l’avènement d’une nouvelle
liberté nationaliste a créé une jeune société qui évolue non plus sous le joug de la domination
française mais sous une forme d’autonomie artificielle avec l’avènement du phénomène de la
mondialisation dans les différents domaines sociaux et particulièrement dans l’uniformisation
culturelle imposant un pouvoir dictatorial, à son tour source de conflit interne et
d’autocensure.
Il est essentiel de mentionner que les ressemblances entre les progressions scéniques
des récits chez Ali Bécheur et Réjean Ducharme sont tangibles chez le lecteur, bien entendu,
il ne s’agit pas de repositionner les déplacements des protagonistes dans les décors
romanesques mis en place par les auteurs, mais de sonder les moments introspectifs qui
portent à l’analyse du diptyque thématique de la violence et de la passion. De fait, un même
schéma prend forme à travers la progression fictionnelle dans ces deux écritures où les
mouvements des personnages sont limités dans l’espace mais fort étendus dans leurs
cognitions, révélant ainsi le plus souvent la pensée des auteurs dans leurs retranchements
critiques de la société et des questions qui s’esquissent dans les œuvres.
Il faut dire que l’aspect structurel narratif et esthétique ici, ne dépend nullement de la
vocation culturelle des auteurs mais résulte d’une individualité comportementale perpétrée par
l’abondance des expériences socioéducatives. S’attacher à analyser la corrélation entre les
exercices créatifs des auteurs afin d’en délimiter certaines abscisses revient à trouver les liens
récurrents entre ces derniers et surprendre ainsi le processus rhétorique.
Ces éléments apposés nous permettent de porter certaines équivalences entre les
auteurs étudiés mais surtout d’en détacher les spécificités esthétiques, notamment dans ce
genre de travail de concordance thématique. Si dans l’évocation du désenchantement et de
l’espoir, Réjean Ducharme et Ali Bécheur préfèrent les introspections personnelles et
privilégient les longues tirades et autres monologues qui introduisent dans la fiction
romanesque cette vision littéraire de l’expression scriptural, il en est autrement chez Jacques
164 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Poulin par exemple, pour qui le dévoilement personnel ne se retrouve pas dans les incursions
verbales de l’écrivain mais relève d’une expérience narrative cinématographique qui repose
généreusement sur le non verbal et le sensitif spatial ornemental.
La déconvenue sociale se manifeste dans le corpus de Ali Bécheur dans une proximité
avec le réel enchevêtré par les intrusions occidentalisantes qui effacent cette prédétermination
culturelle de la mémoire au profit de l’uniformisation servile. Son aspiration aux épisodes
amoureux semble créer un pivot qui met en jeu les prédilections instinctives du lecteur dans
l’écriture où toute une polysémie libératrice est déployée dans le sens d’une attribution
cathartique pour pallier l’angoisse nouvellement acquise d’un confort moderne astreignant.
199
Ali BECHEUR, Jours d’adieu, op.cit.
200
Ibid, p.8.
201
Ibid, p.18.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 165
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
L’impression d’uniformité poétique désenchantée dans les textes de Ali Bécheur
contribue à la désillusion sociale qui reste néanmoins, en étroite relation avec son antonyme
fictionnel qu’est le sentiment de l’amour. Cet ultime inhibiteur toléré dans une mélancolie
pratiquement régulière est même cultivé par les deux acteurs principaux du roman L’hiver de
force de Ducharme qui s’inscrivent par contre dans une réaction qu’il faut contextualiser, d’un
point de vue historique pour en saisir la portée.
Cette récurrence de la constance dévoile sans doute, chez Ali Bécheur une désillusion
face à un mode de vie complètement affecté par les questions insolubles du parcours
personnel voire humain au sein de la société tunisienne :
202
Ali BECHEUR, Jours d’adieu, op.cit, p15.
166 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
passage du roman de Flaubert, quelque part comparable à celui de Ali Bécheur vient étayer
explicitement cette attitude de l’anti héroïne morale face à l’attente déçue de l’étincellement
amoureux atypique et de la motivation voire la renaissance expectative :
203
Gustave FLAUBERT, Madame Bovary, Paris, Éditions Garnier-Flammarion, 1966, p.96.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 167
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
tunisienne, la désillusion interfère principalement dans l’absence des pratiques largement
catégorisées comme anti-sociales. Cette désillusion conserve, chez l’auteur les traces des
principes inaliénables de l’assimilation occidentalisée, chrétienne et faussement rédemptrice.
L’amour dissimulé comme tabou social est, dans les romans de l’auteur tunisien, largement
présent. Il constitue une attraction et une échappatoire affriolante pour le lecteur. Il représente
également ce pourquoi s’active la plupart des échanges et constitue en même temps un espoir
face au désenchantement.
Le balancement d’un manichéisme récursif chez Ali Bécheur s’inscrit dans son style
scriptural et lui offre la possibilité d’une rencontre des antinomiques pour une expression qui
appelle la dislocation des prérequis normatifs sociaux. L’auteur, dans la plupart de ses romans
fait parcourir à ses protagonistes une trame romanesque qui réunit les compositions de leurs
expériences passées pour un résultat qui livre irrémédiablement une authenticité désappointée
de la réalité sociale.
204
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.272 .
168 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
laquelle il appartient. Il s’agit, dans ces conditions d’isoler de ses réflexions tout le
désenchantement qui repose le plus souvent sur un jeu mémoriel et sur un éventuel amalgame
biographique.
Dans un autre élan, nous noterons que le monde arabe est souvent évoqué
négativement dans le corpus bécheurien et surtout à travers la voix de ses héros aux
préoccupations souvent très proches de celles de l’auteur du roman Le Paradis des Femmes.
L’appartenance de ce dernier à cette communauté méditerranéenne est perçue par lui-même,
originellement, comme un solide fonds culturel qu’il s’agit de préserver dans son identité
typiquement tunisienne, en évoquant toute l’infrastructure architecturale, notamment celle de
la ville, qui se retrouve inlassablement assaillie par l’influence occidentalisée mercantiliste.
Cette attitude de préservation constitue, au passage, l’une des raisons de son choix esthétique
d’une écriture qui privilégie une approche, avec l’altérité, beaucoup plus interculturelle, en
essayant de délimiter les frontières qui s’exercent entre la terre natale et l’ailleurs.
« J’ai mal à la Palestine. J’ai mal aux arabes. Arabe malgré les
Arabes ; Arabe malgré les émigrés et les émirs ; Arabe malgré moi ;
Arabe malgré tout : un long pincement lent cloué juste entre les
seins. Et l’envie d’éclater en sanglots, et l’envie de crier, et l’envie
de frapper. La vergogne, je la sens qui infecte mon sang de son
poison putride : je rêve de me renier, de couper le cordon ombilical,
d’entrer en dissidence, de me désappartenir à seule fin de cesser
d’être Arabe. Qu’ai-je à faire de vos guerres perdues d’avance ? De
vos combats truqués ? Peu me chaut de vos paradis hantés de houris
aux yeux nocturnes et à la bouche de miel. Vos palais andalous, et
vos jets d’eau pleuvant sur vos jardins suspendus à l’aplomb de
Grenade, je m’en moque. Vos palabres et vos salamalecs, je n’en ai
cure ; la magie de votre verbe ne m’envoûte plus ; la grâce de vos
Alhambras a fini de m’émouvoir. Je me gausse de vos fanfaronnades,
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 169
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
répercutées sur des milliers de kilomètres, entre le golfe Persique et
le détroit de Gibraltar. »205
Mais dans cette suite de tribulations traduisant une fatalité générale qui englobe la
société tunisienne dans son appartenance géoculturelle, il subsiste dans un dernier relent
d’espoir, rapidement désenchanté, quelques traits artistiques saillants dans la langue arabe
surtout. Ces caractéristiques longtemps revendiqués par Ali Bécheur ne parviennent pas à
rivaliser avec l’hégémonie tentaculaire de la désillusion humaine et sociale. Nous retrouvons
dès lors différents degrés du désenchantement bécheurien spécifique de son écriture : le
niveau social tunisien et celui plus englobant, celui de la communauté arabe marquée par le
sceau d’un orientalisme languissant, souvent contesté.
205
Ali BECHEUR, De miel et d’aloès, op.cit, p.176 .
170 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
malédiction irrévocable, tenace et qui valorise la puissance du verbe arabe perdu comme
solution de promiscuité sociale ultime :
206
Ali BECHEUR, Chems Palace, op.cit, p.65.
207
Edouard GLISSANT, Poétique de la relation, Paris, édition Gallimard, 1990.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 171
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
en réalité d’un absolu, elle se révèle comme la totalité des relatifs
mis en rapport et dits. »208
« Il faut trouver une solution aux Arabes, c’est clair. Peut-être qu’un
petit saupoudrage de gaz moutarde de temps en temps, modèle
guerre de 14, amélioré ? Ou alors, recette qui a fait ses preuves
quoiqu’on ait dit, quelques bonnes giclées de napalm, comme au
Viêt-Nam. Ou, le nec plus ultra, une bombinette atomique genre
Hiroshima... »209
Ici, l’aspect historique comparait pour faire face à une désillusion soulignée
ironiquement de la part de l’auteur face à ces compatriotes. Ainsi, la volonté d’éradication de
masse des ethnies à travers l’histoire de l’homme est reprise comme un vœu étranger de
purifier une universalité contaminée par la bêtise des races dites inférieures et conçus comme
sauvages car « Comment peut-on être Arabe ?, je me demande. Un être humain, encore ? Ou
alors, on ne sait quel primate fanatique, assoiffé de sang, démoniaque. Le Satan de nos sagas
médiatiques. Un terroriste. »210
208
Edouard GLISSANT, Poétique de la relation, p.40.
209
Ali BECHEUR, L’attente, Tunis, op.cit, p.36.
210
Ibid, p.35.
172 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
de l’auteur à une construction narrative, ironique, qui frôle le cynisme, tout en posant la
problématique de catégorisation des nouveaux lieux communs établis à force de propagande
médiatique, pilonnant incessamment les esprits d’un collectif universaliste énigmatique.
Il est clair que l’auteur défend ici le choix d’une écriture francophone par l’entremise
d’une détermination identitaire inaltérable qui explique le regard des autres, en renforçant le
sentiment d’isolement individuel face à la société. Par conséquent, il tend à revisiter le thème
de la solitude et du désenchantement du personnage-narrateur face à l’incompréhension ou
encore à l’intolérance de la masse sociale.
211
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.15-16.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 173
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
III) Les gages et les perspectives de l’écriture du spleen chez Poulin
Nous mentionnerons à cet égard que la question d’une dualité chez Poulin, entre
désenchantement et détachement social libérateur pose les jalons d’une écriture
caractéristique de l’écrivain dont le style de vie personnel se rapproche de celui de ses
personnages introspectifs. Les entrevues de Poulin révèlent ce côté minimaliste que maintient
l’auteur dans son quotidien :
212
Jean-Denis CÔTÉ, Un entretien avec l’écrivain Jacques Poulin, disponible sur :
http://www.aieq.qc.ca/bulletins/sept05/entrevue_poulin.pdf
174 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
À partir de là, Poulin associe à son personnage fétiche dans ses romans, son alter ego
fictif Jack Waterman, des attributs personnels communs que nous relevons dans cet extrait
issu de l’entretien et qui sont également présents chez le protagoniste de l’œuvre poulinienne.
À cet endroit, Les grandes marées213 est un exemple édifiant du rapport tacite entre le mode
de vie concret de l’écrivain et le cadre spatial où évolue le personnage du traducteur. La
symbolique insulaire et l’écart du héros, du moins au début de l’œuvre, du reste de la société,
exprime une certaine envie de béatitude créative optimale briguée par l’auteur afin de créer un
cheminement narratif qui sied à son état d’esprit. Ce confinement social tant sur le plan de la
réalité que sur le plan esthétique est susceptible de nourrir une polémique légitime chez le
lecteur qui s’interrogera forcément sur la question de l’isolement comme conséquence d’un
désenchantement social avéré.
L’auteur présente par rapport aux autres auteurs étudiés, un style qui lui est propre,
celui des phrases explicites et concises qui détournent la lecture d’une quelconque cogitation
interprétative, fruit d’un hermétisme scriptural intentionnellement recherché, en recentrant
l’attention sur les détails anodins de la réalité quotidienne. Est-ce là une volonté de réduction
des artifices esthétiques afin de ressentir l’idéal objet narratif ?
Il faut dire que cette interprétation peut s’associer à un impact social conséquent sur
l’auteur qui préfère composer avec une détermination spatiale épurée et simplifiée mais avec
cependant une minutie palpable dans l’agencement temporel de la structure narrative qui table
sur un rallongement fréquent des moments du quotidien commun délaissé auxquels personne
n’accorde d’importance. Il déplace ainsi la focalisation classique du lecteur vers une nouvelle
dimension qui prolonge le temps au profit de la description spatiale. Ce changement de
focalisation signe une possible détermination de l’auteur de se détourner des objectifs
collectifs de la masse sociale, entre autres, le but premier, celui de se focaliser dans la phase
de lecture sur le cheminement événementiel et scénique d’une présence immuable d’intrigue
romanesque. Il est question d’une fracture avec le romanesque classique qui révèle que la
position sociale perpétuelle de la réception conduit directement l’auteur à une sorte de
212
Jacques POULIN, Les Grandes Marées, op.cit, 1998.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 175
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
retranchement spatial de ses protagonistes afin d’accentuer l’effet ascétique produit d’une
désillusion de la vie qui hante son héros fictionnel.
Chez Poulin comme chez Ali Bécheur, le désabusement remonte dans certains
passages du corpus à un moment très reculé. Une sorte de cosmogonie introductrice des
fondements d’une déception américaine tenace. À bon escient, le volet du désappointement
appartient donc, en grande partie, non plus à une fatalité ethnoculturelle de l’orientalisme
arabe condamné par l’Occident médiatique, mais il existe en étroite relation avec le versant
historique propre à la résultante identitaire des nouveaux occupants qui ont définitivement
influencé le nouveau continent :
Poulin évoque cet épisode sous le signe de la nostalgie, celle d’une situation de
cosmogonie naturelle qui se distingue du désenchantement moderne dans son association avec
les temps anciens. Une disposition absolue de l’homme proche de la transcendance originelle
et à l’aube d’un travail de quête utopique. Celle d’un nouvel Eden, malencontreusement
entravé d’embuches et de vices sociaux qui ont établi la civilisation qu’a connue l’homme
jusqu’à la découverte du continent américain ayant conduit au nouvel espoir dans son avenir.
Le rapport entre la nature dans une optique spatiale, géographique et la culture d’une quête
étrangère primale comme propriété intrinsèque à l’homme, aboutissent à une vision esthétique
d’un désenchantement persistant malgré cette découverte historique du nouveau continent. En
outre, le désenchantement rattrape diligemment l’homme, à travers la mise en évidence de
l’échantillon du personnage poulinien et converge vers une situation comportementale sociale
214
Jacques POULIN, Volkswagen Blues, op.cit, p.109.
176 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
balisée d’égarements et d’erreurs. L’emploi de l’imparfait dans cet extrait accentue le
sentiment de regret et de désillusion face aux serments accomplis et préétablis par ces
semblables. L’évocation même du sujet ainsi que la mise en place de cet aparté introspectif du
protagoniste traduit le questionnement de l’intéressé sur sa propre condition dépitée. Il s’agit
d’un cercle vicieux qui tend à comprendre un état de déboire sans origines apparentes. À cet
égard, le travail de l’auteur qui essaye de trouver des réponses face à ce moment, source de
mélancolie nostalgique se base sur l’élément déclencheur qui est : « L’Amérique ! Chaque fois
qu’il entendait prononcer ce mot, Jack sentait bouger quelque chose au milieu des brumes qui
obscurcissaient son cerveau […] C’était une idée enveloppée de souvenirs très anciens.»215
215
Jacques POULIN, Volkswagen Blues, op.cit, p.109.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 177
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Par ailleurs, le dernier roman de Poulin, L’homme de la Saskatchewan216 atteste de la
détermination de l’auteur-créateur à reproduire dans ses écrits le pan historique de la société
québécoise ainsi que le parcours de ses multiples communautés en prenant compte des
stigmates souvent douloureux de la confrontation entre la civilisation européenne et celle des
natifs des terres américaines.
Dans le roman, cet extrait qui expose une conception sociale de l’identité nord-
américaine suit l’avènement d’un hasard objectivé, celui d’une chanson française diffusée sur
les fréquences de la radio du personnage principal. Symbole hégémonique de la surpuissante
domination culturelle étatsunienne et de son aspect immanent anglophone, elle fait passer, à la
grande surprise du personnage enraciné tout au long du roman dans l’Histoire de ce continent,
une chanson française signifiant un jeu mémoriel inhérent à la consistance désillusionnée
concernant la réalité quotidienne fondée sur les méandres d’un passé ambigu :
Dans une sorte de parcours initiatique pour le passage vers une reconstruction
identitaire semblable aux peuplades originelles, l’atmosphère de la quête incessante du
personnage capital, ainsi que le rassemblement d’informations qui varient entre l’anecdote et
le fait historique, orientent le lecteur, du début à la fin du roman, sur une ligne médiane. À cet
endroit, l’épopée instructive témoigne d’une réalité prévisible, celle du désenchantement,
216
Jacques POULIN, L’homme de la Saskatchewan, op.cit.
217
Jacques POULIN, Volkswagen Blues, op.cit, p.109.
178 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
puisque le but premier de l’aventure romanesque dans le roman Volkswagen Blues est de
retrouver le dénommé Théo, le frère idéalisé par la mémoire de Jack. En revanche, les
dernières pages du roman installent une autre forme, beaucoup plus cinématographique, celle
d’une désillusion transculturelle puisque l’auteur associe dans un dernier élan de suspens, là
où l’action prend la place de l’introspection réflexive, une tension palpable dans les
mouvements des personnages de Jack et de la grande sauterelle. Dans cette scène, les deux
protagonistes, afin d’arriver à Théo, se glissent entre les spectateurs d’un Vaudeville dans une
station de métro américaine. Jacques Poulin annonce cette scène des retrouvailles par un titre :
« LOCOMOTION VAUDEVILLE »218, à la manière des pièces de théâtre du même titre qui
annoncent une succession rapide de mouvements et un certain burlesque situationnel léger.
Un contraste qui vient déconstruire la fin de la quête entamée au début du roman et qui se
solde par la rencontre d’une chute cinématographique, puisque le frère était devenu déficient
mental :
218
Jacques POULIN, Volkswagen Blues, op.cit, p.310.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 179
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
-I don’t know you, dit-il. »219
Poulin ici annihile le lecteur dans son espoir et coordonne une suite de focalisation
filmique à partir d’une approche esthétique du désenchantement. Il adopte à cet effet, toute
une stratégie du mouvement en crescendo propre au cinéma étatsunien qui s’arrête sur un
retournement final, très proche également des scénarios américains et qui laisse le lecteur
dans un mélange de désarroi et d’effondrement appuyé par le spectacle imaginaire qui
sublime émotionnellement un état désenchantée du monde. Une sorte de deus ex machina qui
joue le rôle de l’interprétation retournée du lecteur en invoquant non plus l’importance des
retrouvailles avec l’objet désiré, mais bien le cheminement et la richesse identitaire
introspective dévoilée au cours de la quête rêvée. Le désenchantement causé par un résultat
inattendu, suit une forme plus poétique dans le roman car l’auteur n’est plus dans la recherche
d’une portée du réel sur le déroulement narratif ni dans la réception sociocritique mais il
apporte au texte une dimension plus romanesque.
219
Jacques POULIN, Volkswagen Blues, op.cit, p.310-311-313-314.
220
Ibid, p.315.
180 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
« Les yeux de Théo se plissèrent comme s’il faisait un effort pour
comprendre. Ses joues étaient creuses et il avait des plis de chaque
côté de la bouche et des poches sous les yeux. Des touffes de poils
gris lui sortaient du nez et des oreilles. Il remua les lèvres et un peu
de salive coula au coin de sa bouche. »221
Poulin conteste dans son œuvre l’américanisation du monde à l’instar de Ali Bécheur,
mais dans un registre plus subtil, comme nous le démontre cette théorie implicite avec la
dépersonnalisation du frère de Jack et sa méconnaissance identitaire car complètement
phagocyté par l’ampleur absolue du dôme. La pathologie semble agir dans le texte comme un
prétexte biologique à l’acculturation, en assurant une sorte de post coïtum animal triste et
assidûment controversé par l’abondance des manifestations socioculturelles, qui s’affirme à
son tour pendant la lecture d’un roman où l’Histoire et l’amour ont alimenté les aventures des
protagonistes.
« J’ai une grande sympathie pour les hippies, même s’ils n’étaient
pas réalistes, dit Jack au lieu de répondre. Le rêve est très utile, c’est
même la meilleure façon d’apprivoiser la réalité. Et puis il ne faut
pas oublier que ces jeunes, qui laissaient derrière eux l’univers gris
et froid de l’argent, cherchaient à tâtons quelque chose de plus
vivant : l’aventure et la chaleur humaine. »222
221
Jacques POULIN, Volkswagen Blues, op.cit, p.314.
222
Jacques POULIN, Les yeux bleus de Mistassini, op.cit, p.32-33, 2002
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 181
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Entre le bonheur et le pécuniaire, il exprime son aversion envers tous les supérieurs
appartenant à une hiérarchie aux contours abstraits, toujours avec cette pensée implicite qui
repositionne les facultés de l’esprit du côté d’une intelligibilité avisée voire lucide, en offrant
tout un univers rhétorique saisissant. Une esthétique qu’il convient de mériter et qui contraste
avec la traditionnelle simplicité scripturale que les critiques accordent à foison à l’auteur.
Le lecteur ne peut que se délecter face à cette allusion entre « patron », et « débris et
déchets », sous entendant également la venue à chaque fois de nouveaux personnages
stéréotypés sur l’île, censés apporter plus de joie au traducteur présent sur place et qui
n’aspire qu’à l’équilibre que lui procure la solitude. Cette agressivité tacite envers la
hiérarchie exprime une probable désillusion de la part de l’auteur envers cette classe sociale
qui, à travers les propos emmiellés, n’aspirent qu’à l’accroissent de leurs bénéfices et à la
rentabilité des efforts d’autrui. Il déshumanise en quelque sorte ces personnages fréquents
dans ses romans et leur octroie une personnalité impalpable, charitable à l’excès et faussement
communicative. Ne peut-on pas y déceler une sorte de désenchantement en rapport avec l’une
des plus anciennes et des plus impondérables des autorités qui régissent l’homme à savoir :
celles du divin ?
223
Jacques POULIN, Les Grandes Marées, op.cit, p.130.
182 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
l’autonomie du personnage principal à travers les multiples autres formes de domination,
fussent-elles légitimes ou pas. Le volet historique rejoint, donc, dans une lecture syncrétique,
l’écriture d’une réfutation récursive de l’instance autoritaire chez Poulin. Ce qui suit la
manifestation du désenchantement chez ses personnages est une conséquence du rejet ou de
l’isolement face au constat social affligeant et mis en échec par le moyen d’un raisonnement
critique acéré. Il s’agit ici plus d’une complémentarité entre une perception d’un
désappointement social relatif à la représentation plurielle et automatique des individus. « Le
complexe du scaphandrier » résume fidèlement cette sensation recherchée par l’auteur et qu’il
intègre à la désillusion de son personnage, ce chapitre dans Volkswagen blues contribue au
désappointement réfléchi par la lecture de passages explicites « […] il se pourrait fort bien
que je n’aie jamais aimé personne de toute ma vie. C’est assez triste à dire, mais je pense que
c’est vrai. Et même, je pense que je n’aime pas la vie et que je ne m’aime pas moi-même. »224
Face à cette déclaration, nous ne pouvons que relever une représentation ultime du
désenchantement irréversible où l’amour apparait comme ultime rempart face à la mort. Le
suicide du chanteur parolier américain Kurt Cobain demeure un cas d’école pour cette vision
très particulière propre à la phase terminale de la vie individuelle. Aussi l’un des titres de ses
chansons n’est-il pas justement un prolongement de l’extrait de Jacques Poulin : « I hate my
self and i want to die » 225 ?
À bon escient, à l’image des intertextualités présentes dans les écrits pouliniens, les
références analytiques du texte se veulent pluridisciplinaires et gagnent à universaliser
l’esthétisme créatif comme une entité qui ne peut se permettre de s’isoler dans une seule et
unique approche définie comme implacablement académique et restrictive car elle s’inscrit
dans un cadre exclusivement théorique.
224
Jacques POULIN, Volkswagen Blues, op.cit, p.148.
225
Kurt COBAIN, Nirvana, chanson, face-b de Pennyroyal Tea, 1994.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 183
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
grande sauterelle », dans Volkswagen Blues, il impute le besoin d’isolement à son activité
d’écriture :
Il nuance ensuite ce retrait délibéré, à travers une résignation et une désolation totale,
traduites par le modèle féminin primordial et salvateur dans les romans. Maternelle, la figure
de la femme est symbolisée dans son isolement social et elle ne cesse de réconforter l’auteur
dans son besoin de se détacher socialement. Le désenchantement qui l’accapare dans son
dévouement scriptural est rétabli par sa conception romancée de la solitude idéalisée :
226
Jacques POULIN, Volkswagen Blues, op.cit, p.148.
227
Ibid, p.159-160.
184 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Les premiers chapitres de son roman, Les grandes marées, sont représentatifs du
quotidien insulaire, effigie capitale de l’intrigue romanesque. Ils dévoilent ainsi la platitude
réconfortante d’un repli social plutôt apaisant et illustrent un climat de solitude recherché et
qui tend à s’affirmer loin du tiraillement incommodant entre les prérogatives de soi et celles
de l’altérité. La vie du personnage poulinien évolue en marge de la société et l’auteur se
permet dès lors dans son roman une contrainte géographique, celle de l’île. De ce fait, la
métaphore originelle biblique est certes présente mais elle permet une cosmogonie
romanesque qui accepte un deus ex machina itératif concrétisé à travers la personne du patron,
ramenant au gré de son humeur des choix d’individualités éclectiques dans son espace
tellurique et observant les multiples interactions comportementales générées par le
rapprochement des tempéraments. Cette sorte d’esquisse sociologique du roman maintient une
certaine chronologie évolutive de l’homme. Cette vision est adoptée par l’auteur car elle
contribue à une conception du désenchantement du monde instaurée essentiellement par les
mouvements individuels au sein du parcours personnel du personnage principal. Le rythme
cérémonial et harmonieux de la vie qui prend place dans l’isolement insulaire contraste avec
la fin du roman. À cet égard, l’arrivée de plusieurs personnages sur l’île incommode le héros
poulinien « Dérangé par les visiteurs, Teddy se réfugia sur la grève »228, car ce dernier tente
de nouveau une seconde introversion sociale, source de quiétude et rempart face à la nouvelle
désillusion révélée par le comportement antinomique des membres de ce nouveau
microcosme reproduit à l’image d’une réalité délogée antérieurement.
228
Jacques POULIN, Les Grandes Marées, op.cit, p.203.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 185
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
soit vingt-cinq ans plus tard, un comportement autre du personnage du jeune Jack face à
l’altérité qui incommode son espace vital, créatif et fondamental.
Ainsi face à son éditeur, le personnage de Jack devient irritable dans Les yeux de
Mistassini et laisse éclater son exacerbation face aux démarches éditoriales inévitables, qui
obéissent au marché du livre au-delà de l’étape rédactionnelle :
229
Jacques POULIN, Les yeux bleus de Mistassini, op.cit, p. 66.
230
Ibid, p.15.
186 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Poulin afin de mieux souligner sa focalisation externe du protagoniste romanesque qui le suit
depuis toujours dans son écriture. Ces spécificités psychologiques intègrent une forme
d’autodérision qui conforte son désappointement face aux affres qui rapprochent l’homme de
plus en plus de la mort « -Oui. J’ai la maladie de… Comment ça s’appelle déjà ? Ah oui, la
maladie d’Eisenhower.
Au dernier moment, je m’abstins de lui dire qu’il se trompait […]»231 La question qui
se pose ici c’est : Pouvons-nous y lire une forme d’anxiété face à la présomption de la
maladie ? Une hypocondrie traduite par un sourire face à l’allusion paronymique qui dévie le
regard du « je » narratif ?
231
Jacques POULIN, Les yeux bleus de Mistassini, op.cit, p. 20.
232
Ibid, p. 21.
233
Hergé, Objectif Lune, Paris, édition Casterman, Collection « Tintin », 1953, p.16.
233
Ibid, p. 8
233
Jacques POULIN, L’homme de la Saskatchewan, op.cit, p.19.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 187
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
« Tintin : Ah ! Vous employez un cornet acoustique, à présent ?...
Pourquoi pas, plutôt, un de ces petits appareils qui se placent
derrière l’oreille et qui ne se remarquent presque pas ?...
Tournesol : Oui, oui, je vois ce que vous voulez dire… Mais ces
appareils-là, c’est pour les sourds !... Moi, n’est-ce pas, je suis
seulement un peu dur d’une oreille… »234
La translation entre le personnage fidèle de Jack plus âgé et celui d’un second, plus
jeune, qui vient épauler l’agencement romanesque, est retranscrite dans son dernier roman
L’homme de la Saskatchewan « -Moi, c’est Francis, dis-je, après m’être éclairci la gorge.-
Ah oui ? Donc, vous êtes le petit frère de Jack ?- C’est ça. »235
188 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
L’écrivain soutient une dissemblance entre les deux personnages, la relation : maître et
disciple, joue un rôle important dans cette dualité comme ultime alternative de jeunesse
éternelle intervenant dans le processus d’entrave au désenchantement du temps. En dehors de
la portance accordée au sujet féminin maternant, comme exutoire aux déceptions sociales,
l’exercice de transposition spécifique qu’entreprend l’auteur dans sa stratégie romanesque,
octroie une énergie nouvelle et omniprésente dans le texte. À cet égard, nous préciserons que
les traits de caractères du Vieux Jack tendent à provoquer chez le lecteur un sentiment de
compassion face aux stigmates ou plutôt aux incidences du temps sur l’homme et au même
titre, la patience du successeur vient refléter une prise de position et une attitude à suivre afin
de soutenir l’ancêtre du roman poulinien.
Le regard est porté dans le texte par le jeune frère qui vient en aide dans le travail
d’écriture de l’ainée, à savoir : le Vieux Jack. Il gagne implicitement par la suite la confiance
de ce dernier au milieu d’une sorte d’incompréhension dissimulée mais non dénuée de sens :
236
Jacques POULIN, L’homme de la Saskatchewan, op.cit, p.118.
237
Jacques POULIN, L’homme de la Saskatchewan, op.cit, p.119.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 189
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
comme un comportement fraternel spontané, sincère et dépourvu de tout artifice, et ce, en vue
de ne pas s’affaisser dans l’ornement flatteur.
Sans doute, peut-on voir dans son approche esthétique et démiurgique, dans son unité
dialectologique où tout est question de communication, un affinage ou une sublimation du
style pour en extraire toute la substantifique émotion qui se dégage d’un ensemble cohésif du
corpus.
190 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Chapitre deuxième : La femme, la muse et l’androgyne (La
figure féminine, ses multiples dispositions et arrimages créatifs et
affectifs chez ces auteurs)
I) Représentations féminines
L’acteur féminin, chez les trois auteurs étudiés, jouit d’une présence significative et
distinguée, car outre les prédispositions et influences socioculturelles qui régissent leurs
appétences esthétiques, la figure féminine détermine la réception du roman et crée à travers le
genre opposé, cet agencement de soi dans l’altérité.
De fait, lors de la première phase de lecture du corpus, les éléments narratifs relatifs
aux personnages féminins adoptent plusieurs postures communes aux différents auteurs
étudiés. Le rôle des diverses intervenantes lorsqu’elles ne se saisissent pas de leurs voix dans
le mouvement fictionnel, laisse une empreinte profonde sur le lecteur et le renseigne sur la
démarche socioculturelle entreprise par l’écrivain dans son travail esthétique. Qu’elles
composent un patchwork culturel au sein de l’écriture québécoise ou une mosaïque des
estampilles mémorielles chez Ali Bécheur, ces figures romanesques ne s’arrêtent pas à
l’apparat d’un agencement narratif structurel figuratif, mais constituent le pivot autour duquel
évoluent les différents personnages des œuvres étudiées.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 191
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
mémoire ou à la réalité sociales. En outre, la femme est incontestablement présente dans leurs
écrits et outrepasse toutes les frontières géographiques et culturelles.
Nous pouvons d’ores et déjà et dans une tentative première nous essayer à une
esquisse cursive de catégorisation brute dans la représentation féminine chez les trois auteurs.
Ainsi, sous l’unique égide des lectures premières des romans et dans un élan d’exposition
thématique simple et claire, nous pouvons nous avancer sur une hypothèse ternaire combinant
quelques attributions non concessives. Nous retrouvons donc distinctement la figure de la
muse maternelle et protectrice chez Poulin qui, dans une construction cyclique, revient sur
une même figure féminine fondamentale dans son esthétique narrative, à l’image d’une
anamnèse des thèmes directeurs. Dans un autre lieu, nous retrouvons dans les romans de Ali
Bécheur une image de la femme comme symbole d’un ancrage sensitif et mémoriel qui
découle d’une évocation souvent éthérifiée. Mais, l’éminence de la complexité interprétative
relative à la dernière figure féminine, celle de Réjean Ducharme et de son approche ambigüe
d’une présence féminine déconstruite dans ses romans, se laisse entendre inlassablement à
travers son écriture. Les traits distinctifs d’une évocation féminine familière se retrouve chez
Ducharme rapidement occultée et ce dès les premières pages de ces romans. L’avalées des
avalés constitue dans cette optique une source référentielle caractéristique de la volonté de
démarcation d’un enracinement des acquis sociaux aux Québec.
Outre la frontière géoculturelle, la conception des évocations féminines dans les textes
trace une motivation et une portée afférente à un agencement narratif et personnel inspiré du
vécu des auteurs. La comparaison thématique entre les auteurs transporte le regard du lecteur
vers un rapport contigu entre Ali Bécheur et Jacques Poulin. En l’occurrence, les points
communs entre les deux auteurs rejoignent leurs attraits continus au fil de leurs romans à la
dimension créative des femmes et à son impact sur le personnage premier. De la même façon,
192 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
le rapport entre ce dernier et son versant féminin retentit chez les deux auteurs comme une
évidence canonique et classique d’une fiction proche de son auteur où l’évolution scripturale
s’adapte à une conformité biologique revendiquée. Ainsi, nous retrouvons chez Ali Bécheur,
dans son roman Le Paradis des Femmes, à titre d’exemple, cette entité féminine fréquente le
long du roman : Luz . L’implication narrative du personnage central qui communie avec cette
manifestation féminine onirique, renvoie directement aux personnages de la jeune métisse de
Jacques Poulin, La grande sauterelle, dans Volkswagen Blues et à celle de Marie dans Les
Grandes Marées. Mystérieuses et « concrètes » au sein de l’espace romanesque, les femmes
de Jacques Poulin se distinguent de celles de Ali Bécheur par leurs implications dans la
structuration personnelle même de l’œuvre et dans le développement de l’intrigue narrative.
Elles sont chez Poulin ouvertement présentes avec leurs prises de paroles et leurs
engagements réflexifs dans l’épanouissement individuel du personnage masculin central.
Elles se distinguent surtout des personnages féminins de Ali Bécheur par une féminité
dissimulée souvent absente et pour qui le héros demeure fragile, atone et admiratif :
238
Jacques POULIN, Volkswagen Blues, op.cit, p.63.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 193
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Un autre point singulier à relever dans cet extrait revient au choix allusionnel à l’objet
phallique et rejoint l’auteur tunisien dans une même métaphore, qui elle, sépare pourtant les
deux romanciers dans l’espace et dans les estampilles socioculturelles :
Chez Ali Bécheur, l’arme est étroitement et exclusivement associée au mâle d’où le
choix du sème et son renvoi direct au monde animal qui, dans cette illustration, particularise
l’homme culturellement et communément défini comme oriental et souligne en même temps
son incidence sur l’ensemble des communautés évoluant sur les terres maghrébines. La
culture du colonisateur français n’échappe pas à cette contrainte d’usage sociétale et se
retrouve forcée de se plier aux normes et tabous sociaux-culturels qui caractérisent la
communauté tunisienne.
239
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.62.
194 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
violence émise par l’évocation de l’objet et le détrône en un signe héraldique chargé d’une
distinction actantielle propre aux us et coutumes du personnage de la métisse. L’éminence et
la noblesse de l’objet ainsi que son appartenance au personnage féminin lui confère un
atavisme culturel maternel qui correspond à la caractéristique première qu’il attribue aux
femmes dans la plupart de ses romans.
L’évocation de la femme chez les deux auteurs, assure une présence dans
l’agencement romanesque mais également dans le parcours quasi initiatique des personnages
centraux, et ce, à travers leur antonyme corporel et ouvertement symbolique. L’objet à travers
lequel le détour des normes sociales est engagé, se retrouve dans les deux cas, sujet
d’interprétation culturelle à polémique car en étroite relation avec la dimension de la femme
et le regard que porte la société sur elle. Ali Bécheur dénonce cette initiation à la vie d’adulte
dans « la terreur » réductrice de la considération objectale de l’homme, mais souligne en
même temps cette affectation culturelle propre à la société maghrébine. L’interculturalité
sociétale tunisienne se retrouve à cet effet, dans une continuité narrative bécheurienne,
attachée à un même schéma mémoriel, auquel l’auteur consacre un souvenir d’une Tunisie
plurielle régentée par un même trouble lié pour sa part, à la notion commune de l’honneur,
conditionnant le quotidien si différent des groupes qui y évoluent.
Le même objet de discorde qui préoccupe tant la structure sociale tunisienne retrouve
chez Jacques Poulin un tout autre relief où l’humour prend place face à la solennité tonale
dramatique de l’extrait de Bécheur. La présence du social, assez palpable et explicite chez
l’auteur tunisien offre une densité au besoin de divulgation d’un tabou conçu comme instinctif
et inhérent à la nature humaine, encore sous cloche, au sein des communautés arabo-
musulmanes. Il serait ainsi curieux d’intervertir les deux extraits et de procéder à une relecture
des textes. La femme devient dans ce cas l’élément décisif d’une distorsion de son statut
social. Sa suprématie dans le rayonnement culturel québécois se verra confrontée à une
pudeur exaltée qui peint tout l’envoûtement d’un allégorique local puisant sa source de cette
éthique et des codes d’honneur qui régissent le quotidien social. À travers une sorte de
subjectivité européenne, laïque et égalitaire, le regard que porte le lecteur sur la femme
bécheurienne fait apparaitre cette distanciation classique entre le statut féminin accordé à
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 195
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
l’Orient et celui de l’Occident. Distanciation mythifiée, qui vit le jour avec le Livre des
merveilles et autres récits de voyages et de textes sur l’Orient240.
Il s’agit d’un recueil de plusieurs textes évoquant les impressions de voyageurs tels
que Marco Polo, visitant l’Orient pour la première fois et sublimant dans leurs écrits leurs
propres impressions face à un monde culturellement antipodique au leur. Une tradition que le
lecteur retrouve rapidement dans la francophonie tunisienne de Ali Bécheur. Une critique
sociale qui se diabolise et irrévocablement s’automutile pour entraver son élan dans ce qu’il y
a de plus fécond au sein de la communauté tunisienne : la femme. Ali Bécheur attribue à la
société tunisienne un ancrage régressif dans la tradition morale et initiatrice à la brutalité et à
la crainte de l’Autre, il rejoint alors une vision universelle et délivrée de la femme dans le
même esprit fictionnel de Poulin mais en y incorporant une sensualité distinctive
méditerranéenne sublimée par une tradition poétique insolite.
240
Marco POLO, Le livre des merveilles, disponible sur :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b52000858n/f2.image
241
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.76.
196 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
« Moi, rôdant autour d’elle, guettant un signe, l’amorce d’une
connivence, l’ébauche d’un désir qui viendrait à la rencontre du
mien. Elle dort. J’allume une cigarette au mégot de l’autre, la
bouche sèche, la langue fendillée, la gorge en parchemin, un croc
s’enfonce dans mes côtes à chaque inspiration. Ne sachant plus où
me mettre, parcourant trois lignes sans en saisir un traître mot, un
succube a fait son nid dans la cage de ma poitrine, il ne s’en ira pas.
Un chien enragé. Une hantise d’animal affamé me tenaille,
innommée, innommable, on ne quémande pas le désir de l’autre, ou
il vient de lui-même, ou il ne vient pas. »242
Il faut noter à partir de ce passage que le regard est porté sur le corporel et sur un
comportement irréfléchi de l’homme face au désir qui le tenaille. Vraisemblable allégeance à
un tempérament méditerranéen archétypal qu’on se doit de retrouver au sein de la littérature
francophone maghrébine en particulier. Le passage résume cette tension sociétale manifeste
face à la dimension onirique d’un féminin mythifié, si proche et en même temps impénétrable.
En outre, les évocations de la femme envoûtante chez les deux auteurs peuvent être lues et
comparées quantitativement. Nous remarquons dans ce sens une large prédominance de la
culture tunisienne au niveau de l’aspect charnel souvent occulté ou du moins largement
relégué pour Jacques Poulin au profit d’une aspiration plus transcendantale de la femme. Il est
expédient de préciser que le procédé attributif dans la narration poulinienne donne corps à une
focalisation spirituelle et symbiotique entre le personnage masculin récurrent et son référent
attenant ou plutôt correspondant féminin. L’auteur retient le désir du lecteur et édifie cette
attitude désenchantée de l’écriture québécoise qui ne laisse dévoiler une érotisation
fictionnelle, nullement par pudeur, mais probablement par souci de longévité du personnage
féminin au fil du roman. Le lecteur pourrait se retrouver face à un post coïtum animal
triste devant une exposition scénique d’ébats poétiques dès les premières pages du roman.
Jacques Poulin, usant de cette perspective du lecteur à vouloir voir se concrétiser une énième
histoire d’amour réciproque et symbolique entre ses personnages romanesques, laisse place
dans sa fiction à une dimension féminine asexuée dans le regard du personnage principal.
L’exemple édifiant dans son roman, Les grandes marées, d’un comportement atone du
traducteur face aux avances de « Tête heureuse », le personnage féminin, contraste avec
242
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.194-195.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 197
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
l’attitude engagée d’un héros bécheurien à l’affût d’aventures insolites et dans une optique de
prédation caractéristique :
Dans cet extrait, la proposition de la jeune femme peut se lire comme une invitation à
l’érotisation d’un espace contextuel symbolique, celui d’une immersion dans une intimité
partagée, qu’elle offre au personnage masculin. Son refus d’une probable proposition future
féminine engage un dialogue entre les deux protagonistes, avec un jeu de questions et de
réponses qui offre à la femme le statut prescrit de muse ou d’oracle guidant le héros à travers
sa conscience et lui-même pour discerner le dénouement de sa quête. L’élucidation de
l’énigme linguistique et la satisfaction exclusive du traducteur constituent cette jouissance
spirituelle ultime :
243
Jacques POULIN, Les Grandes Marées, op.cit, p.151.
198 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
-Je pense que j’ai la solution. Il suffirait de dire : « Aucune
conférence au monticule jusqu’à nouvel ordre ». Je ne sais pas
comment vous remercier, madame. »244
Poulin semble vouloir exiler les promesses des plaisirs charnels au profit de la quête
lexicale et détermine son regard sur son unique objectif herméneutique. L’impatience et
surtout la constance de la jeune femme à assoir un échange imposé déteint sur son effort
réflexif et ne paraît pas être impliquée dans la recherche de la traduction parfaite. Elle recycle
dans une interrogation vaine la dernière réplique du personnage principal en reprenant ses
conclusions et en créant ainsi une tension chez ce dernier qui s’efforce dans ses explications.
Les pulsions naturelles sont ici exclusivement féminines et ne semblent en aucun cas avoir de
l’effet sur le protagoniste romanesque :
« Tête Heureuse s’assit sur ses genoux en lui présentant son dos :
-Mettez-moi de l’huile à mouches, dit-elle.
Elle détacha le cordon qui retenait le haut de son bikini et elle laissa
négligemment tomber cette pièce de vêtement sur le plancher de la
cuisine.
-Parfois les solutions sont tellement simples qu’on ne les voit pas, fit-
il observer.
-Vous pouvez le dire ! soupira-t-elle. »245
L’accent est mis sur les efforts de séduction du personnage féminin en occultant
sciemment la nature entreprenante de la figure masculine, habituellement rattachée aux
pulsions hormonales expliquées pour leur part d’un point de vue biologique dans ce genre de
situation. Ce jeu de glissement entre les dynamismes sociaux classiques qui régissent la nature
humaine, et ce, depuis la nuit des temps, trouble le rapprochement d’une lecture parallèle
entre les romans de Poulin et ceux de Ali Bécheur chez qui l’aspect cohésif des compositions
entre les rapports masculins et féminins reste singulièrement et socialement phallocratique.
L’amour des mots et des femmes semble organiquement lié et indissociable chez les deux
auteurs. Qu’ils évoquent la femme ou le texte, le lecteur semble traversé par un dilemme
narratif et une imbrication thématique socioculturelle. En effet, l’amour du mot chez Bécheur
244
Ibid, p.151-152.
245
Jacques POULIN, Les Grandes Marées, op.cit, p.152.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 199
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
est intimement rattaché au plaisir charnel et la maniabilité lexicale demeure quant à elle,
tactile comme l’est la plupart des moments descriptifs très suggestifs dans ses textes :
Un achèvement actantiel constaté est entrepris chez l’auteur tunisien lorsqu’il fait
référence à l’objet féminin ou le travail d’écriture agit avec force. Il donne ainsi lieu à une
disposition esthétique de meneur chez les personnages narrateurs masculins qui manifestent
questionnements et rapports énergiques de même densité dans leurs approches des deux
sujets. D’un point de vue socioculturel, l’attitude qui s’est déteinte sur les rapports au féminin
et à la langue chez Ali Bécheur, pourrait se croiser avec une tradition vindicative de l’histoire
contemporaine de la Tunisie et de la pression perpétrée par un colonialisme subi avec moult
souffrances. L’attitude d’une supériorité scripto-féminine de ses personnages masculins rend
compte malgré une problématique intime récurrente et investigatrice d’une condition hybride
interculturelle, d’un besoin d’expression et d’une réelle requête libératrice envers l’histoire de
la Tunisie. Le rapprochement classique de la langue comme butin de guerre rejoint un
probable inconscient figuratif d’une attitude envers une juxtaposition et un glissement objectal
de la création littéraire et de l’univers féminin. La conduite du personnage narrateur
bécheurien est celle du régent ou plutôt celle d’un tétrarque avec un pouvoir limité sur son
unique personne et sur ce qui en découle comme expressivité esthétique au contact du
féminin :
246
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.213.
200 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
qui sourd de ta grotte secrète. Tu palpites, là, Luz sous la pointe de
la plume »247
247
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.294.
248
Pierre BOURDIEU, La distinction, Paris, édition de Minuit, 1979, p564.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 201
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Pour Jacques Poulin, le rapport qu’entretiennent les personnages masculins avec la
femme et l’écriture se donne à voir comme diamétralement opposé à celui de Ali Bécheur. Il
apparait que chez Jacques Poulin l’observation de l’enchainement narratif correspond à celui
de l’évolution fictionnelle de ses personnages féminins. Son esthétisme aérien s’adapte à une
attitude flottante de ses héros masculins qui voguent au gré des péripéties romanesques. Ils
composent ainsi un devenir selon la trame évolutive d’un contexte sacralisé, figé, qu’il s’agit
de respecter et de croiser scrupuleusement. En revanche, culturellement cela pourrait
s’apparenter à une répercussion sociale d’un exercice séculaire d’adaptation personnelle face
aux exigences climatiques québécoises et de s’agripper à une recherche plénière d’une
démarche d’acceptation confiante stoïque face aux aléas de la vie quotidienne de l’auteur.
La femme de l’œuvre poulinienne pose les jalons d’un schisme actantiel dans les
traditions littéraires québécoises mais également classiques. Elle est le fil conducteur d’un
agencement narratif où le protagoniste masculin évolue suivant un rapport conflictuel avec sa
propre quête. Dans Volkswagen Blues, l’auteur dépasse la simple présence normative du
personnage de la grande sauterelle qui se présente comme une constance identitaire d’un idéal
historique québécois. Jacques Poulin lui offre une reconnaissance fictionnelle et une
dimension anamnestique pour édifier l’odyssée de son personnage récurrent, Jack Waterman.
Cette figure féminine dote la tradition littéraire d’une fragilité statutaire propre aux conditions
de la femme contrainte dans sa symbolique monolithique tutélaire de la raison qui maintient et
prône les différentes vertus chrétiennes entrelacées dans les premières littératures
québécoises. L’accent est porté sur ce personnage car il est représentatif d’une idée que nous
retrouvons également dans l’ensemble des romans pouliniens mais sans cette particularité
d’une érudition historique qui sous-tend un inévitable travail de documentation de la part de
l’auteur. Il s’agit de l’origine métisse du personnage féminin qui lui confère une acuité
critique dialectique, garante d’une sagesse maïeutique héritée d’une tradition amérindienne et
empreinte d’une spiritualité ralliée à un contexte environnemental spécifique. Dans ce roman,
Jacques Poulin crée une cohérence littéraire entre les deux personnages capitaux, le travail
d’écriture du personnage masculin s’imbrique avec son versant complémentaire, celui de
lectrice, octroyé à la figure féminine. Poulin décrit ainsi dans le chapitre « L’écrivain
202 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
idéal »249, le contour substantiel de la femme idéale par un jeu de dérivation inhérent à la
dimension esthétique implicite poulinienne :
« Elle ne parlait pas beaucoup. Elle lisait. Cette fille lisait avec une
voracité qu’il n’avait encore jamais vue. En deux jours, elle avait lu
tout ce qu’il avait écrit (elle n’avait fait aucun commentaire), ensuite
elle avait lu un roman de John Irving, L’Hôtel New Hampshire, en
une seule journée (elle avait beaucoup aimé le personnage de Susie
l’Ourse). Lorsqu’elle sortait, elle emportait toujours un livre qu’elle
mettait avec le chat dans un petit sac à dos. »250
L’acte de lecture indissociable à la figure féminine évoque une probable quête d’une
réponse concernant la représentation de la femme chez Poulin. Loin de la sensualité
bécheurienne, elle développe dans les textes pouliniens une idée beaucoup plus réflexive et
analytique de son approche de l’univers personnel de l’auteur. Ces manifestations
intertextuelles suggèrent toujours chez Poulin une appartenance identitaire propre au regard
féminin. Quant à l’évocation de plusieurs références littéraires d’auteurs québécoises telles
que Gabrielle Roy par exemple, fixe le regard du lecteur sur un second référent esthétique
249
Jacques POULIN, Volkswagen Blues, op.cit, p.41, 1998.
250
Ibid, p.41.
251
Jean-Denis CÔTÉ, Un entretien avec l’écrivain Jacques Poulin, disponible
sur : http://www.aieq.qc.ca/bulletins/sept05/entrevue_poulin.pdf
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 203
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
identitaire qui vient assoir une réelle présence d’une complicité féminine spirituelle tant
décriée dans ses romans :
« Il aurait aimé lui dire que le titre du livre de Gabrielle Roy prenait
une signification spéciale quand on savait que cette femme était très
belle et vulnérable et que ses yeux verts étaient brillants comme des
lumières. Il aurait voulu lui dire aussi de ne pas lire trop vite, parce
que l'écriture de Gabrielle Roy était très personnelle et que, par
exemple, il était toujours intéressant de regarder à quel endroit dans
la phrase elle plaçait ses adverbes.
Mais il ne voulait pas déranger la fille une autre fois dans sa lecture,
alors il se tut. Et il fut ainsi renvoyé à lui-même et à sa propre
écriture »252
Le personnage de Jack dans cet extrait, évolue dans une intimité féminine et choisit de
préserver son point de vue médiateur au sein de l’intertextualité poulinienne, faisant
directement référence à l’écrivaine canadienne Gabrielle Roy et la réception féminine
représentée par le personnage de Pitsémine. L’écriture devient alors un symbole dense d’une
transmission identitaire féminine que le personnage masculin contemple, apprécie et
interprète. Jacques Poulin laisse aussi se développer une libre interprétation du texte chez
cette féminité qui véhicule toute une ampleur identitaire et maternelle.
252
Poulin Jacques, Volkswagen Blues, op.cit, p.47-48.
253
Gabriel ROY, Bonheur d’occasion, Montréal, Éditions Boréal, 2009.
204 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
pouvons évoquer particulièrement l’exemple de Volkswagen Blues où les deux personnages
s’adonnent à une intimité qui se désengage des manifestations lyriques et invoqués, d’une
peinture scripturale bécheurienne. De cette manière, Jacques Poulin souligne quelques rares
rapprochements charnels entre ses deux personnages non pas comme une apothéose finale
d’un parcours galant mais plutôt comme un accessoire épisodique sans réel profondeur et
marqué d’une déception frustrante :
Poulin dans cet extrait se réapproprie l’aspect physiologique de l’acte amoureux dans
son agencement narratif et détache cette manifestation corporelle subsidiaire de la quête
effective et identitaire du roman. Il dépersonnalise ses personnages en les marquant selon
leurs sexes : « l’homme », « la fille », une différenciation chimérique tout au long du roman et
qui ne s’accorde pas avec la dimension spirituelle qu’il concède à ses actants.
254
Jacques POULIN, Volkswagen Blues, op.cit, p.243-244.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 205
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
manifestations et intègre l’humour dans la défaillance de son personnage lors de son épisode
(rendez-vous) loupé avec la fille qui l’accompagne depuis le début du roman :
La posture des actants face à un contexte qui reste flottant est exposée aux lecteurs
dans cette scène, en le laissant perplexe quant à l’intention de Poulin lorsqu’il parle de
rencontre charnelle entre les deux sexes. Le personnage de Jack qui revient sans cesse dans
ses œuvres, véhicule de nombreux attributs communs avec l’auteur, en vue de dédramatiser et
de désacraliser l’aspect sociétal phallocratique de l’acte amoureux. Le désir, en tant que fait
romanesque classique subit dès lors chez l’auteur un glissement qu’il concède à son
personnage féminin et qui le déclassifie dans une sorte de hiérarchie du contentement, tout en
privilégiant le jeu de mots et l’apposition de la parole à l’acte de survivance de l’espèce
humaine. Allant jusqu’à mettre son personnage masculin dans une situation qui touche
directement à des propriétés habituellement corrélatives à des signes universels de virilité
normative.
255
Jacques POULIN, Volkswagen Blues, op.cit, p.243-244.
206 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
L’attitude contestataire de la femme et son détachement de l’humour masculin révèle
une tension palpable par ses répliques majuscules et une réaction de frustration devant l’échec
cuisant de son partenaire. Pourtant, sa réaction face à un désir féminin légitime et inassouvi
est loin de susciter l’incompréhension de l’homme issu de la culture québécoise, mais se
retrouve être syncrétiquement liée avec l’univers social frustrant longtemps décrit par Ali
Bécheur :
Le parallèle entre les deux auteurs, dans un registre thématique lié à la position
féminine en tant qu’objet de désir et d’appétence, s’aligne dans une complémentarité
paradoxale pour réaffirmer cette singularité sociale de la place qu’occupe la femme dans les
deux sociétés tunisienne et québécoise. Le détachement entre les deux cultures originelle et
acquise demeure encore flagrant, malgré les efforts de nivellement et d’acculturation
historique vécue par la société maghrébine et dans laquelle subsiste la réticence émancipatrice
d’un élan d’indépendance de la femme face à la sacralité sociétale phallique. L’incorporation
au personnage féminin poulinien d’un comportement d’attrait charnel et appuyé,
habituellement réservé à la nature biologique du mâle, déplace le regard du lecteur vers
l’occultation de la dimension féminine dans le schéma narratif et crée une rupture avec les
acquis universels.
Si les personnages pouliniens se retrouvent dans une relation charnelle tactile stérile, il
en est autrement d’un point de vue spirituel et expressif. Jacques Poulin allant jusqu’à
structurer l’épisode des ébats ratés de ses protagonistes comme un combat entre l’instinctif du
désir animal connoté souvent péjorativement et la force dominante du mot dans une éminence
de l’échange lexical face à la disposition primale de la femme. Dans une disposition utopique,
le verbe se positionne donc comme le nouvel élément fondateur de la transcendance sociétale
256
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p94.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 207
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
de l’homme et annonce subtilement une nouvelle fécondité qui assurera la pérennité de
l’espèce humaine.
Si l’évolution des deux auteurs, dans des univers sociaux radicalement divergents,
nourrit les épisodes romanesques structurés de descriptions caractéristiques des données
culturelles québécoises ou tunisiennes, leur formation francophone demeure forcément
commune, du moins comparables, sur de multiples références conceptuelles et morales que
véhicule la langue française dans leurs textes les plus illustres et les plus fondateurs.
À cet endroit, le concept de la Femme et son déploiement thématique dans les romans
des deux auteurs oscillent entre les réalités de plusieurs cultures atypiques et un fondement
francophone allié voire commun.
208 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Il s’agit dans cette comparaison entre les deux auteurs et entre leurs agencements des
présences féminines et des échanges dialogiques qu’ils entretiennent dans leurs romans, d’un
vécu social et culturel relatif aux deux univers tunisien et québécois. La face féminine chez
Poulin renvoie à une posture habituelle et constante : celle de la compagne, muse, lectrice et
représentante d’une identité personnelle et historique véhémente, alors que les personnages
masculins pouliniens sont complètement détachés de toute entrave sociale et sont ainsi très
transitoires. D’un point de vue sans doute subjectif, l’attache avec l’épouse ou la mère n’est
pas univoque, ni immuable dans les écrits de Poulin, visant à démontrer ainsi une sorte
d’exclusivité thématique et une liberté de mouvement du protagoniste principal dans sa quête
du mot, unique finalité qui dépasse la présence de us et coutumes québécois liés à la structure
familiale que nous retrouvons en abondance dans les romans bécheuriens.
Il importe donc pour l’auteur tunisien d’évoquer la femme sous ses multiples facettes
et de recréer ces confrontations sociales tunisiennes entre les différents types de ces
compagnes narratives qui gravitent autour du sujet de culture essentiellement « orientale ».
Car si le personnage narrateur dans les romans bécheuriens est souvent en contact avec des
figures féminines, il est important de souligner la palette comportementale que ce dernier
offre devant ces présences fictionnelles. Ces dernières préfigurent la richesse sociale d’une
combinaison éclectique de rôles qu’interprètent les femmes tunisiennes. Là où Jacques Poulin
réitère au fil de ces œuvres une unicité caractérielle chez ses personnages féminins qui
présentent une propension immodérée pour la littérature et une proximité intellectuelle avec le
principal actant, Ali Bécheur incorpore lui, la femme dans son élément esthétique comme une
richesse culturelle propre à son univers affectif et mémoriel. La démultiplication des
personnages féminins semble entretenir sa lecture sociétale et nourrir sa vision globale des
interactions et des tiraillements personnels de ses personnages narrateurs en proie à des
questionnements internes récurrents. L’auteur se penche plus sur les sens des
interdépendances hommes/femmes et sur leurs retentissements dans une construction
identitaire située entre souvenirs et imminence des désirs. En cela, la différence entre les deux
auteurs réside dans le nombre de profils à interpréter dans leurs constructions fictionnelles et
dans l’agencement personnel d’une évolution quasi morale du roman. Une lecture
géopolitique des textes pouliniens et bécheuriens nous renseignent corrélativement sur,
semble-t-il, une vision sociétale des deux communautés québécoises et tunisiennes, en se
basant clairement sur les signes et manifestations socio-culturelles qui les prédéterminent par
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 209
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
excellence. De ce fait, un décryptage sommaire des présences actantielles chez les deux
auteurs peuvent évoquer quantitativement le besoin d’une expressivité créative en termes de
personnages féminins. Là où la densité de la population québécoise semble moins importante
que celle de la Tunisie, la présence limitée de la figure féminine chez Jacques Poulin peut
s’expliquer par un isolement imposé par la réalité sociale, d’où l’insistance au fil de ses
romans de l’échange prédominant d’une même figure féminine.
Dans une même correspondance analytique, nous retrouvons la symbolique des rôles
féminins dans les œuvres bécheuriennes avec l’exploitation des représentations sociales
tunisiennes dans une construction attributive mémorielle ou inhérente à l’agencement narratif.
En effet, en usant d’une large palette féminine romanesque, Ali Bécheur constitue une dualité
entre l’image d’un souvenir maternel dans la femme lénitive, vectrice d’une lecture identitaire
psycho-constitutive et celle dissimulée dans un dessein transcendantal physique ou
intellectuel, présent et assujetti dans un rapport de prépondérance avec le personnage
masculin central. Ainsi, la figure maternelle bécheurienne prend place dans ses incarnations
propres aux souvenirs et joint un exercice autobiographique dans sa ligne de cohérence
assignée à une sorte de pacte de fidélité contractuelle avec le lecteur. Inversement, la femme
bécheurienne, dans sa posture charnelle et convoitée dévoile un aspect fictionnelle où la
liberté interprétative cadence au sein des romans une appétence de la part de l’auteur qui crée
tout un jeu d’errance sensitive et critique, assimilé à chacune des figures rencontrées.
Il faut souligner ici que pour Ali Bécheur, la mémoire est intimement liée à la figure
maternelle et est indissociable à l’espace architectural du lieu voire de l’écriture, une enceinte
du souvenir qui pointe chez l’auteur toute la dimension personnelle de son image identitaire.
Il décrit cette rencontre comme paralytique malgré les efforts fournis et dépeint un enlisement
situationnel qui donne lieu à un désenchantement interculturel attendu par le personnage
principal. À bon escient, la passivité dans l’observation et l’atonie du protagoniste masculin
dans cette situation présage son autosatisfaction comme réaction naturelle face à la sclérose
sociale et c’est une critique venue répondre à l’inévitable paradoxe désignant les deux
représentantes féminines de son identité.
Nous pouvons introduire, sur cette lancée interprétative des présences des personnages
pouliniens et bécheuriens au sein de leurs romans respectifs, la notion de transfictionnalité qui
résume le comportement récursif dans les fictions, celui d’introduire des similitudes
physiques, morales et parfois même spatiales dans l’évocation des univers romanesques au
sein desquels évoluent les figures clés. Exercice qui, loin de correspondre au travail narratif
de Réjean Ducharme parait concorder exactement à des lectures constantes et équivalentes
entre les œuvres respectives de Jacques Poulin et de Ali Bécheur. Suivant ce trait commun
257
Ali BECHEUR, Jours d’adieu, op.cit, p.76.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 211
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
chez les deux auteurs, une lecture des présences féminines semble détenir une ossature
cohésive entre les composants fictionnels. Selon Richard Saint-Gelais, professeur québécois
et auteur de Fictions transfuges, la transfictionnalité et ses enjeux 258 « Le phénomène par
lequel au moins deux textes, du même auteur ou non, se rapportent conjointement à une même
fiction, que ce soit par reprise de personnages, prolongement d’une intrigue préalable ou
partage d’univers fictionnel. »259
258
Richard SAINT-GELAIS, Fictions transfuges, la transfictionnalité et ses enjeux, Paris, édition Le Seuil,
Collection « Poétique », 2011.
259
Richard SAINT-GELAIS, Fictions transfuges, la transfictionnalité et ses enjeux, op.cit, p. 7.
212 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
surtout chez Poulin. De fait, selon Pierre Hébert dans son incontournable travail sur
l’ensemble des œuvres pouliniennes : Jacques Poulin, La création d’un espace amoureux260,
une délimitation des romans et des implications des personnages féminins dans la
composition de la texture narrative, contribue considérablement à une catégorisation des
portées romanesques qu’a apposées la démarche de cette étude en rapport avec des auteurs
comme Réjean Ducharme ou Ali Bécheur. À vrai dire, Pierre Hébert dégage à la fin de son
ouvrage un triptyque du féminin poulinien qui s’est imposé surtout dans notre approche
comparative avec la conception itérative des interactions entre le personnage narrateur de Ali
Bécheur et ses rencontres féminines. Il reconnaît ainsi trois regards féminins chez Jacques
Poulin et ce dans un corpus qui engage une lecture à partir du premier roman : Mon cheval
pour un royaume261 publié en 1967 jusqu’à la dernière parution en 1993 qu’est La tournée
d’automne262. Puisque l’étude portant sur la problématique de l’espace amoureux est finalisée
en 1997, il délimite de cette manière dans les quatre premiers romans, une figure centrale de
la femme poulinienne fuyante et insaisissable au profit d’une représentation de l’espace qui
engrange un déploiement fictionnel subjectif.
Pierre Hébert rassemble, dans son analyse, les deux romans suivant à savoir Les
grandes marées et Volkswagen Blues, qui cherchent ensemble la cohérence d’un dessein plus
social, ce qui justifie en partie notre choix référentiel en termes de corpus poulinien en
adéquation avec la question de la transculturalité présentée au début de cette étude. L’auteur
reprend ainsi ces deux romans et procède à une reproduction féminine inductive qui
correspond selon lui à un choix esthétique de Poulin. Par conséquent, Pierre Hébert semble
accorder une dimension collective à sa narration qui présente simultanément une régularité et
une carence chez le sujet féminin, lui permettant de souligner une image plus contextualisée
de ses textes évoluant cette fois-ci dans un espace de reconfiguration. Les deux derniers
romans, lors de la parution de l’étude de Pierre Hébert, sont Le vieux chagrin263 et La tournée
d’automne qui représentent selon lui, toujours d’après l’objet féminin poulinien, une approche
du couple dans son espace amoureux. Il s’agit, dans les deux œuvres d’une réflexion
260
Pierre HEBERT, Jacques Poulin La création d’un espace amoureux, op.cit, p.205 .
261
Jacques POULIN, Mon cheval pour un royaume, Montréal, Éditions Leméac, 1987.
262
Jacques POULIN, La Tournée d’automne, Montréal, Éditions Leméac, 1993.
263
Jacques POULIN, Le vieux chagrin, Montréal, Éditions Leméac, 1989.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 213
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
poulinienne circonscrite par une continuité représentative du protagoniste féminin dans la
trame narrative qui concède ainsi directement à une forme développée d’une représentation
intime dans l’interactivité au sein d’un couple :
La présence des femmes promet une importance capitale chez l’auteur qui va jusqu’à
intituler son cinquième roman Le Paradis des Femmes. L’auteur détient bien plus qu’une
thématique littéraire à consonance sociale car il cherche à la repositionner en la traitant
comme le point névralgique d’une présence stylistique symbolique et d’un croisement
identitaire dans la recherche d’un soi animé par un imaginaire féminin dense et hérité
culturellement. Outre l’évocation suggestive de tous ces personnages spécifiques, leur
ponctualité se matérialise dans les romans de Ali Bécheur à travers une combinaison émotive
qui touche directement l’univers fictionnel de l’auteur.
264
Pierre HEBERT, Jacques Poulin La création d’un espace amoureux, op.cit, 1997, p.191.
214 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Le lecteur se retrouve le plus souvent au cœur d’une introspection réflexive sur cette
présence significative, dans un inventaire sensitif chez le personnage masculin qui s’arrime le
plus souvent à ces entités dans un enchainement interrogatif qui particularise ce genre de
relation comme une thérapie du moi en éveil :
265
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.76-77.
266
Ali BECHEUR, De miel et d’aloès, op.cit, p.85.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 215
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
d’orientalisme et d’occidentalisme, véritables sujettes à polémique de nos jours. Le double
aspect de la conception féminine bécheurienne s’oriente également vers une directive
normative socioreligieuse pour les personnages féminins tunisiens enrôlés dans la machine
séculaire propre à l’expression phallique et à la domination patriarcale par opposition à
l’éloge souvent archétypal de la représentation déterminée de la femme libre des jougs de la
religion. Il subsiste clairement dans plusieurs extraits des romans de Bécheur une vision
manichéenne assumée qui entoure le nimbe féminin. L’auteur développe ce que Tzvetan
Todorov nomme idéologie et explicite dans sa préface de L’Orientalisme d’Edward W.Said, il
présente ainsi cet ouvrage et rejoint la problématique développée dans le corpus Bécheurien :
Ali Bécheur dans ses illustrations du statut féminin embrasse deux configurations qui
s’appliquent au concept saisi par Todorov face à l’exploration du contact entre discours partial
et comportement culturel sociétal. Les oeuvres bécheuriennes soutiennent les dispositions
sociales totalement reconsidérées et repensées au sein des communautés tunisiennes et
françaises et parcourent cette constriction du sujet face à son désir géminé. Les personnages
narrateurs dans les écrits de l’auteur tunisien présentent une tournure sinueuse, composite, car
elle révèle une hésitation entre l’attrait épicurien présent chez le sujet corporel féminin et
celui, incorruptible, de la spiritualité lettrée de la femme éclairée. Un modèle féminin que les
passages textuels traitent avec une certaine réserve et une incontestable vigilance par rapport
aux autres femmes englouties par le dogmatisme socioculturel d’avilissement phobique
267
Tzvetan TODOROV, Préface à l’édition française de L’Orientalisme L’Orient créé par l’Occident de
Edward W. Said, Paris, édition du Seuil, 2005, p.7.
216 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
« Aussi éprouvais-je à l’endroit de Nozha […] un vague sentiment de pitié, une sorte de
commisération pour sa destinée qui était d’être trouée. »268
La langue crue s’engage dans cet extrait à abolir l’aspect apprivoisé et humanisé de
l’engagement social convenu par la communauté. L’auteur démontre ainsi la brutalité d’une
réalité qu’il conçoit comme primitive et réagit avec compassion face à un désenchantement du
volet culturel révolu et anachronique à ses yeux.
La lecture de passage aussi direct voire cru et abrupt nous renseigne ouvertement sur
une appréciation sociale subjectivée de l’auteur. Elle dispose la réception devant un
échantillonnage à la fois éprouvé et fidèle, celui d’une réalité à dénoncer, en créant un grand
fossé civilisationel féminin et en confrontant plusieurs effigies représentatives afin de
délimiter et légitimer les appétences du personnage narrateur à l’endroit des femmes. À partir
de là, la continuité thématique de l’aspect manichéen propre à la condition féminine se
maintient surtout dans les énumérations de personnages fictionnels et l’attrait du personnage
narrateur rend compte de toute la dimension invoquée d’une personnalité utopique convoitée :
Tout le versant anthropologique des pulsions masculines est en éveil et attisé par le
comportement justifié des modalités mises en place par l’objet du désir qui accède à un degré
dominant dans la relation du couple. Ainsi, le narrateur se satisfait à entreprendre une relation
qui décentralise sa position phallocratique de domination. Il apprécie d’autant plus cette
conquête ardue de l’être aimé car cette dernière valorise encore plus un égo humain et
inconscient des appropriations et des affects enthousiastes :
268
Ali BECHEUR, De miel et d’aloès, op.cit, p.109.
269
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.179.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 217
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
«Elle m’appelle pour me remercier, […] de cette conversation
passionnante, après dîner. Deux ou trois semaines de coups de fil
ponctués de marivaudages, de rires étouffés, de coquetteries, de
feintes, de titres de livres (vous avez lu Cent ans de solitude ?) ou de
films (vous avez vu Breaking the waves ?), vous connaissez la sonate
Arpaggione de Schubert ?, vous aimez le blues ? »270
Bécheur exprime à travers son texte une pensée mythique et reprend dans une
intertextualité dissimulée, le réalisme fantastique de Cent ans de solitude 271 évoqué
précédemment dans l’imaginaire que scelle cette représentation de la pierre philosophale en
l’incorporant à une obsession de l’image de la personnalité idéale féminine « Le rêve –
secret ?, inconscient ? – de Juliette est un rêve d’alchimiste, la transmutation de la chair en
esprit. »272
270
Ibid, p.198.
271
Gabriel Garcia MARQUEZ, Cent ans de solitude, Éditions du seuil, 1968, p.392.
272
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.211.
218 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
À l’opposé d’un Jacques Poulin, chez qui le personnage féminin est consubstantiel,
plénier et totalement accompli au regard des aspirations des personnages masculins, Ali
Bécheur, compose la parade fictionnelle en multipliant les conquêtes féminines de son
personnage narrateur et offre donc au lecteur un contentement infaillible dans une approche
intimiste du livre.
L’évocation de toutes ces atavofigures féminines chez Ducharme, par leur côté
relativement dropé et marginalisé esthétiquement, explique sans doute le débat critique dans
notre travail de recoupement et de confrontation entre les différentes écritures étudiées. Si de
nombreuses concordances s’attellent aux lectures des œuvres bécheuriennes et pouliniennes
concernant la problématique de la femme dans son timbre dualiste, il en est autrement avec
Réjean Ducharme. L’arrimage scriptural de l’auteur se défait de l’évidence première d’une
écriture masculine évoquant les multiples facettes des contingences féminines. La plume
ducharmienne, dans un registre qui convoque usuellement les atouts féminins francophones
largement usités, détonne par une approche surprenante voire inaccoutumée. La féminité
scripturale revendiquée dans son appétence sensuelle que nous retrouvons chez Bécheur et qui
est marquée dans un interstice esthétique de l’égérie dans les romans pouliniens, semble
relativement accostable dans ce le cadre spécifique de la présente étude. Il est en revanche
plus sensible de s’essayer à une esquisse réflexive et introspective pour Réjean Ducharme
concernant cette même thématique de la femme tant le degré d’altération narrative de l’auteur
complexifie notre approche. Dans le même contexte, l’étude d’Elisabeth Haghebaert, Réjean
Ducharme une marginalité paradoxale 273 , vient confirmer cette première impression d’un
ostracisme analytique dans le traitement des œuvres ducharmienne par rapport à celles de
Poulin ou de Bécheur :
273
Elisabeth HAGHEBAERT, Réjean Ducharme une marginalité paradoxale,Montréal, Éditions Nota bene,
2009.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 219
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
pas partie du sérail littéraire qu'à son originalité propre puisque l'on
se rend compte maintenant que, de ce côté, on peut malgré tout le
rattacher à certains courants de contestation caractéristiques de son
époque. Sorte d'ovni dans le milieu des lettres, ce jeune homme au
comportement farouche avait de quoi désarçonner et déstabiliser
l'establishment et tout ce qui pouvait encore compter sur le pouvoir
édifiant de la littérature pour endormir les consciences. Comment en
effet contrôler un autodidacte boulimique à l'esprit critique et acerbe
qui construit son identité en se moquant de toutes les connaissances
qui lui sont accessibles (histoire, géographie, beaux-arts, langues,
littérature) et en y « pêle-mêlant » typographie, cinéma, chanson,
showbiz, biologie, actualité, billard, hockey, rénovation domiciliaire,
etc.? »274
274
Elisabeth HAGHEBAERT, Réjean Ducharme une marginalité paradoxale,op. cit, p.260.
275
Réjean DUCHARME, Les Enfantômes, op.cit.
220 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
l’homme mais elles préfigurent cette autonomie du genre en agissant comme une entité
affranchie et indépendante dans le mouvement narratif et surtout dans la parole engagée.
Véritable pierre angulaire de cette nouvelle littérature, la narration qui passe par la
voix de l’enfance, fascine au premier abord et ébranle la lecture des ouvrages francophones.
La symbiose entre l’expression du monde à travers le regard des enfants et le langage soi-
disant correct des adultes, accentue l’incompréhension sociétale et maintient ce renvoi des
normes. La première narration de Ducharme dans son expression esthétique priorise une voix
féminine, celle de « Bérénice ». Dans son deuxième et troisième romans, Le nez qui voque276
avec le jeune adolescent « Mille Milles » et L’Océantume277 avec le personnage de la petite
« Iode Ssouvie », il s’agit de soutenir cette continuité réfractaire de la dimension mythique
qu’occupe désormais le personnage qui a longtemps fait le succès de l’écriture ducharmienne.
276
Réjean DUCHARME, Le Nez qui voque, Paris, Éditions Gallimard, 1967.
277
Réjean DUCHARME , L’Océantume, Paris, Éditions Gallimard, 1968.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 221
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
comme voix de la narration mais également sa volonté de mise en scène féminine pour
atteindre une expressivité marquante. Sa présence dès le début du roman tisse un amarrage
homodiégétique féminin que le lecteur associe inconsciemment à une plume masculine. Cette
distanciation tout au long du roman relève d’un exercice qui repose essentiellement sur une
réflexion complexe et ciblée de l’auteur. La hargne que dégage la figure de Bérénice laisse
présager, dans une lecture au second degré, un probable dysfonctionnement hormonal
impliquant sans doute tout en maintenant une position profane dans l’univers médical, un
niveau déviant de testostérone correspondant plus à une fonction scripturale agressive,
masculine. La probable harmonie esthétique entre l’auteur masculin et son personnage
narrateur féminin sort le lecteur de ce moule social en élaborant ce rapprochement tabou entre
traits de caractère masculins et apparence physique féminine. Ducharme écrit le rejet social
dans une remise en question du masculin à travers l’appareil représentatif féminin. L’idiolecte
est androgyne et le personnage principal émet également des préférences de genre qui ne
correspondent pas forcément aux règles sociales prédéfinies :
Il s’agit là d’un extrait somme toute douteux pour un lecteur qui, s’il ne contextualise
guère toutes les données relatives au contexte temporel, spatial et social de l’écriture
ducharmienne, est susceptible de cultiver un abord détourné voire aberrant du texte
ducharmien, en jugeant le choix des personnages de l’auteur. L’expression de la voix du
personnage féminin et ses confidences au lecteur, démontre cette envie d’ébranlement social
tant brigué par l’écrivain, et ce, dès le début du roman. Le comportement d’un gourou
masculin tenté par ces présences innocentes prend ses distances vis-à-vis de l’apparence
278
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit , p.277.
222 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
physique du personnage narrateur qui ne considère aucun des échos de pensées contre nature
et contraires à la tradition chrétienne de chasteté. Nous détectons souvent cette question
d’amalgame entre le masculin et le féminin chez Ducharme et pouvons l’interpréter comme
une réaction probable et prévisible face à cet ordre social rattaché à tort aux traditions
québécoises et fortement empreint de doctrines ecclésiastiques. Un comportement récurrent
donc des personnages ducharmiens est à venir, celui du transgendérisme, en se démarquant
par un comportement androgyne. L’identité est avant tout chez Ducharme une question de
genre avant de se socialiser et de réinterpréter les mouvements politiques de la révolution
tranquille. La lecture de cet effet redondant dans la personnalité des personnages créés par
l’auteur peut se lire également comme un fondement de l’approche transculturelle associée au
mode de vie québécois. Réjean Ducharme abolit les frontières du genre autant que celles des
cultures, en adoptant chez ses protagonistes, avant tout, biologiquement, une hybridité
identitaire qui acquiescera cette direction transculturelle marquée par un corpus littéraire
ancrée dans la société québécoise.
Nous ne pouvons dans ce cas parler catégoriquement chez Ducharme d’une théorie
définie du genre comme chez Ali Bécheur ou Jacques Poulin, puisqu’il se situe plutôt sous la
coupe du transgenre et de l’expressivité passionnelle et puisque cette dernière demeure limitée
dans le monde des adultes mais elle trouve toutefois son entière maturation chez les enfants.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 223
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
représente le moyen idéal d’entrer de plain-pied dans le monde des
passions, d’extérioriser les désirs profonds de l’être humain jusque-
là occultés ou refrénés dans la littérature québécoise. »279
Ducharme parvient alors, à rallier le lecteur à une résultante emphatique par le biais de
personnages qui réunissent des traits transgendérique essentiellement dans leurs mouvements
récursifs qu’ils arborent au fil des pages. L’expérience du lecteur face aux doutes repris et
interprétés par les protagonistes ducharmiens constitue cette confrontation avec l’Autre et lui
fait prendre conscience de sa singularité à partir de ses propres réminiscences afférentes à une
topique pourtant commune, celle de l’enfance. Nonobstant, la figure féminine matricielle qui
semble chez Ducharme vouée à un nihilisme répulsif notamment dans Le roman L’avalée des
avalés, rappelle le personnage de l’enfant qui rejette l’amour maternel réducteur et parvient à
s’en détacher, jouant ainsi le jeu de la métaphore d’une rupture contextuelle c’est-à-dire
sociopolitique avec le passé astreignant. Il est loisible de noter que les personnages à forte
connotation morale et prédéfinis socialement par leurs rôles correspondant à leurs attributs,
représentent chez Ducharme un rapport unilatéral de rejet de la part de ses personnages
principaux qui cultivent une sorte de non-appartenance au genre. Ainsi le personnage de la
mère dans ce premier roman galvanise la haine des prérequis sociaux élémentaires et rend
compte d’un comportement phobique caractérisant son enfant Bérénice :
279
Brigitte SEYFRID, La rhétorique des passions dans les romans d’enfance de Réjean Ducharme, Canada, Les
Presses de l’Université Laval, 1999, p.25.
280
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.27.
224 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
le texte ducharmien. Le rejet du sujet englobant et maternant par sa nature féminine signe un
leitmotiv caractéristique dans son roman Les Enfantômes où nous retrouvons également une
résultante réunificatrice entre frère et sœur qu’ils entrevoient à la mort de leur mère. Ce qui en
quelque sorte prédestine les protagonistes ducharmiens à se retrouver socialement en offrant
une sorte de consistance interrogative identitaire et en étant parfois même l’objet d’une
abnégation et d’une rupture avec le passé. Il devient intéressant dès lors de retrouver, au cours
de ce travail, une position radicalement antinomique chez la figure maternelle. Dans un flanc
québécois qui disloque entièrement la structure sacrale de l’unité familiale avec
l’affranchissement maternel, nous retrouvons un encensement dithyrambique de la part de
l’auteur tunisien dans son apologie continue de la figure maternelle avec ses manifestations
archétypales et qui reflètent pourtant une réalité sociale monolithique indéniable « Mes
premières amours, ce sont tes amies, maman. J’ai aimé, le temps d’une visite, maintes
invitées. »281
Enfin, objet commun et fondateur d’une littérature francophone qui se veut un point
d’ancrage d’une réalité socioculturelle, les représentations de la figure maternelle que nous
apercevons de manière récurrente chez Ali Bécheur et Réjean Ducharme démontrent une
relation encore béante avec la représentation de la mémoire et bannière indéfectible du regard
transformé et rétroactif d’un soi, qu’il s’agit, selon les dispositions des auteurs, d’exalter ou
au contraire de déraciner.
Ainsi, il est important d’entrevoir dans cet exercice non exhaustif du rapport des
auteurs étudiés avec le féminin, une tentative qui conforte le volet culturel et personnel et qui
consigne une esquisse dans l’importance d’une thématique esthétique excavatrice de l’objectif
freudien et d’en délimiter les contours. À vrai dire, il s’agit de transposer à partir de ce
comportement esthétique des auteurs masculins avec le sujet féminin, une portée cathartique
281
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.53.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 225
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
qui se concrétise dans un agencement narratif annonçant de nouveaux questionnements
existentiels, tout en favorisant une dualité mouvementée ou encore inconstante d’une écriture
qui porte sur un enchainement de personnages invariables ou de situations récurrentes. Mais
faut-il mettre en péril l’aspect fictionnel de cette authenticité convenue dans son assiduité au
fil des romans ou bien s’en remettre au seul exercice de l’imagination afin d’en étaler toute la
portance identitaire que la réalité seule ne parvient pas à contenter ?
Introduction
I) De l’évidence autofictionnelle ?
Dans un rapport étroit des auteurs avec l’écriture du « je », le terme autofiction comme
néologisme apparait dans les années soixante-dix avec Serge Doubrovsky qui le définit
comme une écriture de soi soutenue et corroborée par des manifestations fictionnelles. Cette
part recomposée de la production scripturale vient enrichir ou colmater une fêlure du genre
dans ce que Philippe Lejeune considère comme le pacte autobiographique avec son
engagement dans la retranscription d’une véritable authenticité individuelle face au lecteur.
Ainsi pour décrire la part autofictionnelle de son livre Fils282, Doubrovsky oscille dans la
réception de son roman entre apport de la langue dans son schéma fictionnelle et les
reconfigurations ou encore les empreintes de la réalité de l’auteur au sein de cette même
écriture :
Selon Doubrovsky, le doute est émis dans la lecture même de ce qui est défini comme
autobiographique, appuyant ainsi une légitimité plus conceptuelle voire plus philosophique et
cohérente avec la théorie de l’autofiction, d’un genre qui pose des interrogations sur une
authenticité identitaire.
282
Serge DOUBROVSKY, Fils, Paris, Éditions Galilée, 1977.
283
Entretien entre Serge DOUBROVSKY et Michel CONTAT, « Quand je n’écris pas, je ne suis pas écrivain»,
in Autobiographies, Éditions Genesis, collection : Jean-Michel Place, 2001, p.119.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 227
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
À vrai dire, sous le désormais schéma classique de la reconstitution ou de l’accord
qu’estampille le terme autobiographie chez Philippe Lejeune, nous retrouvons selon sa propre
lecture du phénomène en question dans Le Pacte autobiographique 284 , une jonction
perceptible et claire entre narrateur ou personnage principal et auteur, et ce, pour traduire
l’historicité d’une vision personnelle concrète, relative à l’approché polysémique de l’entité
humaine.
Il ne s’agit nullement, à ce moment du travail d’établir un état des lieux exhaustif des
axes de l’autofiction, ou encore d’orienter notre champ d’analyse vers un agencement de
concept au péril d’aboutir à une décentralisation de l’objet d’étude. Il convient donc plutôt
d’agencer les réflexions que donnent lieu la dénomination de l’autobiographie et de la fiction
pour se rapprocher du concept de l’autofiction en application avec le corpus traité.
284
Philippe LEJEUNE, Le Pacte autobiographique, Paris, Éditions du Seuil, 1996.
228 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Il faut dire que certains écrits, notamment ceux de Réjean Ducharme, se détachent
nettement de l’aspect autobiographique avec un « je » qui se démarque voire rejette
résolument les conventions du genre et du nombre. Nous pouvons éventuellement remarquer
ce détachement dans L’avalée des avalés, à travers l’exemple d’une narration évolutive
féminine qui s’affirme au fur et à mesure de son avancement dans l’âge et au fil des pages du
roman, avec des notes d’écriture paradoxales qui viennent défier les normes scripturales
bienséantes.
Par ailleurs, l’auteur affirme cette différence du genre (gender) dans son écriture pour
décliner relativement ce côté autobiographique recherché par la curiosité d’esprit du lecteur
face à un changement dans le changement, celui de toute une vision des faits littéraires et
sociopolitiques. Par conséquent, l’image publique de l’auteur au sein de la société québécoise
et son obsession de la discrétion médiatique nous renseigne sur cette distance scripturale mise
au point dans une logique modératrice d’une retenue personnelle longtemps décrite dans
l’écriture au profit d’un détachement objectif du lecteur.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 229
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
contexte historique concret et avéré. D’autres interprétations peuvent régir une exposition du
texte aux préceptes de l’autofiction dans une reconstruction de l’hétérogénéité, entre fiction et
réel auctorial.
Catherine Cusset, dans une longue réflexion sur le « je » dans l’autofiction, s’exprime
ouvertement sur la césure opérée inconsciemment au niveau du mot autofiction. Elle
s’intéresse au rôle qu’apporte le terme fiction dans la réalisation du concept de Doubrovsky
par rapport à l’approche du réel et de la réalité au sein de l’esprit de l’auteur, tout en insistant
sur le souci de discernement qui a animé l’esprit de censure imposé à la notion d’autofiction :
Le cas du personnage principal du roman L’avalée des avalés, Bérénice Einberg, nous
éclaire sur la corrélation qu’entretient l’auteur entre écriture fictionnelle et témoignage du réel
tel qu’il est présenté par Catherine Cusset. L’exposition du personnage dans son ensemble
285
Catherine CUSSET, Je, in Autofiction(s) Colloque de Cerisy, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2010,
p.35-36.
230 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
esthétique dénote d’une complexité schismatique fluctuante et qui préfigure son rôle dans une
acceptation autofictionnelle de l’œuvre. Lejeune, dans son pacte autobiographique expose une
trinité narrateur/auteur/personnage qu’il convient pour le moment d’écarter de la lecture de
l’œuvre ducharmienne. Cette dernière se trouve phagocytée par une illusion narrative qui
combine subtilement les différentes mouvements d’une même entité à la fois thématique et
individuelle, déployée par Ducharme lui-même, qui use de modalisateurs tantôt ayant trait à
une position personnelle envers son propre énoncé et parfois jouant le jeu de la distanciation
fictionnelle qui le préserve d’annoncer publiquement des jugements trop subjectifs.
La lecture de L’avalée des avalés plonge d’emblée le lecteur dans un doute littéral
quant à la voie qui s’offre à lui afin d’apprécier toute la portée d’une exploration existentielle
qui s’annonce complexe. Aucune indication ne venant engager le genre du livre, le lecteur, à
la recherche d’un contexte élémentaire pour situer sa prise en main du roman, est pris au
dépourvu et peut-être même charmé par le titre de l’œuvre qui féminise carrément l’énoncé :
(L’avalée), qui est la partie d’un tout : (des avalés), et ce, sous le regard bienveillant de
l’auteur masculin. La couverture annonce un probable récit à la troisième personne du
singulier pour conforter justement cet usage du genre. Mais le « je » qui maintient d’habitude
l’impression de subjectivité lyrique se voit bousculer par la détermination définie du féminin
qui s’installe dès la seconde ligne du texte et crée à cette occasion un effet de travelling
paradoxal célébré par les œuvres cinématographique d’Alfred Hitchcock. Effet qui s’applique
en distinguant le point de vue du lecteur grâce à cette distanciation entre l’auteur et le
narrateur, puis en se rapprochant par effet de zoom avec la construction stylistique du jeune
personnage féminin qui ne correspond nullement à ce que le lecteur pourrait s’attendre d’une
voix enfantine.
En outre, le nihilisme très présent dans le discours intérieur de Bérénice contraste avec
l’enveloppe corporelle, ce qui aboutit à cette focalisation centrale et laisse imperturbable le
lecteur malgré les mouvements de profondeurs qui s’entrecroisent dans un impact
déséquilibrant de la réception. La voix de l’auteur semble donc se refléter dans l’attitude de
son personnage central, malgré cette contestation du genre, mais aussi dans un registre
générationnel sur une abscisse de l’âge, laissant ainsi le champ libre à une interprétation
originale de l’œuvre sous l’égide d’une délimitation autofictionnelle. « On regarde, tout
autour, comme si on cherchait. On regarde, on regarde. On ne voit rien de bon. Si on fait
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 231
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
attention quand on regarde comme ça, on s’aperçoit que ce qu’on regarde nous fait mal,
qu’on est seul et qu’on a peur. »286
Nous croisons dans ce cadre, le réel de l’expérience personnelle de l’auteur dans les
monologues privés propres au personnage capital de la petite fille de Ducharme. Il apparait
somme toute vraisemblable qu’une telle affirmation trouve plus son envol dans un
pessimisme mature d’un Emil Cioran, que dans une voix inexpérimentée empreinte
d’innocence et communément assignée à une jeunesse naïve. Cette aporie du genre
autobiographique sonne l’antinomie d’une spécificité ducharmienne qui offre au lecteur toute
une marginalité d’un texte enclin lui-même à l’oxymore et qui se différencie des écrits d’un
Jacques Poulin ou d’un Ali Bécheur, plus adaptés à une conciliation voire à un recoupement
entre autofiction et autobiographie.
L’auteur tente de traduire un ancrage dans la réalité sociale qui se distingue de son
propre vécu introspectif, en évoquant les indices d’un quotidien très expressif et perturbé par
un ordinaire sociétal sans équivoque. Il conjugue ainsi réel et réalité pour asseoir une identité
québécoise atypique et une expressivité patibulaire qui correspond à une difficulté béate
d’intégration sociale ou encore une probable lucidité d’un environnement englobant qu’il
parvient à retranscrire en usant d’une inventivité propre à la fiction. Dans la seule entrevue
qu’a accordée la mère de Ducharme en 1994, elle nous renseigne sur un auteur qui confirme
un usage scriptural à l’image d’un artiste taciturne qui demeure médiatiquement absent.
Ducharme ne s’exprime pas ou presque et les quelques révélations biographiques de sa mère
286
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.10.
232 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
viennent confirmer une écriture de l’isolement. Ainsi à la question posée par Michel Saint-
Germain « Pourquoi cette tendance à vouloir passer inaperçu, à se replier sur lui-même ? »
la réponse de la mère de Réjean Ducharme concorde avec ce que la représentation que se fait
le lecteur suivant le portrait de ses personnages centraux :
Nous retrouvons sans peine cette attitude personnelle qui reflète une spécificité
originale de l’auteur dans son roman L’hiver de force avec les deux protagonistes André et
Nicole. Subtil mélange de la réalité contextuelle d’une période charnière québécoise et du réel
personnel de l’auteur, le roman broie cette image du quotidien sociétal et exprime un malaise
où la dualité du pronom « on » vient étoffer ce schisme du narrateur :
287
Michel SAINT-GERMAIN, Réjean Ducharme par sa mère, disponible sur :
www.lactualite.com/culture/rejean-ducharme-par-sa-mere
288
Réjean DUCHARME, L’hiver de force, op.cit, p.52-53.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 233
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
qui plonge d’emblée le lecteur dans une spirale autobiographique. Les lieux communs
installent une aura d’identification chez le lecteur averti et lui permettent une ambiguïté
restructurée entre la réalité du lieu et le réel de l’auteur dans son élan scriptural. Sa
marginalité révélée se dévoile dans le texte, dans son aspect déviant à travers ses aphorismes
et ses images qui composent une abstraction des grandes manifestations sociétales. Le jeu
qu’établit l’auteur entre les éléments de la nature et l’organique des personnages se confond
diligemment avec les éléments qui constituent cette réalité factuelle soutenue par les repères
spatiaux. La construction d’une confrontation entre l’élément lumineux, symbole de la mort
faucheuse et infructueuse et la recherche vitale de l’obscurité incarnée dans la posture
vampirique dépossède de toute sa dimension réaliste cet extrait ducharmien qui joue de
l’expressivité intimiste en usant de l’allégorisme pour se défendre d’une éventuelle mise en
scène de soi.
Le passage manichéen qui survient entre les différentes étapes qui animent une
existence biologique trouve son heurtoir dans le symbolisme de l’entité du vampire qui
s’inspire de la vie alentour en aspirant le fluide fondamental des individus, tout en recréant
une identité propre à partir de l’altérité. Ainsi, l’élément liquide se voit détourné de son usage
habituel par une attribution solaire funeste qui détache la présence innocente des enfants et
suit un mouvement ascendant ou plutôt descendant. Il s’agit d’un lexique agencé de manière à
créer l’illusion du cycle de la vie en passant par sa décomposition, source de vie régénérative.
« S’embourber, germer, pousser et grouiller » présents dans l’extrait précédent, forment un
ensemble où s’exprime la pensée de l’auteur avec l’allusion au sol, puis au végétal et enfin à
la décomposition et à la désagrégation des tissus pour assister à une prolifération, mais encore
à un fourmillement d’insectes nécrophages. La course du vampire vers l’obscurité renvoie ici
à l’allégorie de la fuite vers la nuit et le monument mortuaire pour échapper à l’objet
primordial habituellement assimilé à l’espoir de la vie, à savoir : le soleil.
234 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
avive les souvenirs, attise le patrimoine personnel de l’auteur et une sorte d’agitation abstraite
qui offre tout son onirisme au corpus ducharmien.
Quant à l’écriture de Ali Bécheur, elle s’applique précisément au genre, dans une
tentative de respect des définitions doubrovskyenne et dans l’introspection fidèle des
impressions mémorielles proustienne. Il faut dire que le désenchantement qui caractérise son
expression dévoile encore plus cette mélancolie de l’être, essentielle à un rapprochement
esthétique de soi. Dans une entrevue accordée à Kaouther Khlifi en 2006, l’auteur explicite la
relation qu’entretient le personnage central, Luz, qui réalise un écoulement laminaire avec la
réalité sociétal tunisienne dans son roman Le Paradis des Femmes. Il vient avec cette
allégation, arrimer l’appréhension qui suit l’acte de lecture et maintient avec force un
flottement catégoriel vis à vis de cette question de la manifestation autobiographique au sein
de son œuvre :
289
Kaouther KHLIFI, Rencontre avec Ali Bécheur, Tunis, Magazine Nuance, Culture, 2006, p.12.
290
Ali BECHEUR, Amours Errantes, Tunis, Éditions Déméter, 2009, p.9.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 235
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
elles étaient imaginaires, et écrire les histoires imaginaires, comme
si elles étaient vraies. »291
Plus réel que la réalité événementielle, car imagée et ponctuée d’épisodes restructurés
voire réajustés du quotidien, l’écriture de Ali Bécheur recherche cette vraisemblance sociale à
travers une divulgation de soi dans une grande fresque qui met en scène son personnage
narrateur.
À cet égard, l’auteur confirme cette confusion avec le lecteur tout au long de ses
romans, ces derniers lui assurant une continuité inéluctable dans l’agencement d’un
dévoilement partiel et fragmentaire d’une individualité qui à son tour, se superpose et se
distingue de l’altérité, à travers ses personnages narrateurs fréquents sans jamais s’emmurer
dans le résolu autobiographique. Face à l’interrogation concernant l’acuité descriptive qui
caractérise son écriture et qui soulève tout l’intérêt d’une stimulation scripturale fondée sur
l’imagination et sur la mémoire, il confie :
291
Kamel BEN OUANÉS, Entretien avec Ali Bécheur, disponible sur :
http://www.lettrestunisiennes.com/index.php/entretiens/36-entretiens/104-entretienavecalibecheur
236 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
pas envie de les perdre, c’est un réflexe presque instinctif. Et quand
on fait les choses dans l’attention, on n’oublie pas. C’est une des
façons par lesquelles on peut devenir écrivain. C’est regarder là où
les autres ne regardent pas tellement ils sont absorbés par leurs
autres préoccupations courantes de tous les jours. L’Histoire ne rend
pas compte de toute la réalité, les palpitations de la vie, c’est plutôt
dans les romans qu’on les trouve. »292
Ali Bécheur dans cet entretien, attire l’attention sur la complémentarité caractéristique
entre la réalité et le réel, entre l’Histoire de la société et celle de l’individu et du social. En
effet, l’auteur tunisien incorpore dans ses romans tout un dispositif descriptif qui renseigne le
lecteur sur des manifestations sociales, historiques ou culturelles qui servent à identifier tout
une structure didactique romanesque. L’objet d’un genre qu’il assigne lui-même dans un
dessein esthétique réfléchi, dans une perspective de renouvellement
thématique extraordinaire :
292
Kaouther KHLIFI, Rencontre avec Ali Bécheur, op.cit, p.12.
293
Kamel BEN OUANÉS, Entretien avec Ali Bécheur, op.cit.
294
Philippe LEJEUNE, Le pacte autobiographique, op.cit, p.23.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 237
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
lecteur qui s’évertue à briguer constamment une parité ou plutôt à une assimilation voire à une
jonction entre son auteur et le personnage central qu’il appelle à une sorte de possession
identitaire au fil de son œuvre.
En l’occurrence, une tension est appliquée au texte, d’une part par le lecteur et d’autre
part par l’auteur ; Le premier cherche à conduire la réception de l’écriture vers l’appétence
autobiographique et le second essaye de maintenir cette distance fictionnelle fondamentale
nécessaire à l’engagement d’une ardeur créative grâce à l’écriture.
Philippe Lejeune relève dans Le pacte autobiographique, une dissemblance qui nous
permet une lecture plus indulgente et plus libre de l’élément narratif bécheurien. Il différencie
ainsi entre complexité et ambiguïté et le rapprochement avec certains passages du corpus de
Ali Bécheur se retrouve dans cette ramification esthétique souvent évoquée dans notre étude.
295
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.276-277.
238 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
À vrai dire, Ali Bécheur, dans son support textuel, génère une suite événementielle qui
maintient le lecteur en haleine et substitue le manque d’implication du réel dans un ornement
onirique captivant que décrit explicitement et amplement Lejeune dans son approche de la
complexité :
296
Philippe LEJEUNE, Le pacte autobiographique, op.cit, p.166-167.
296
Ali BECHEUR, L’attente, op.cit, p.12.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 239
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
arrivée. Ouvert en haut, béant en bas. Une passerelle jetée entre
l’absurde et l’insignifiant.
Un morceau de rien. »297
Une tirade qui résume cet attrait de l’auteur à l’ambiguïté lyrique et à son transfert
vers le lecteur. L’extrait ci-dessus abonde d’indications spatiales antinomiques, suivant un
rythme narratif saccadé et dote la lecture d’une cadence hachée jusqu’à l’égarement sensitif et
l’affaissement ou plutôt l’impossibilité d’un saisissement du lieu commun tant dans le fond
que dans la forme.
La trame narrative se veut cyclique dans un traitement personnel des faits par le
narrateur, laissant de la sorte, entrevoir une appréciation intime de l’auteur à travers cette voix
qui discrédite tout repère. Le phénomène d’incertitude, dans un exposé allégorique, se trouve
confronté à un dévouement individuel et à une détermination dans la forme de l’énergie
déployée, celle d’une quête très motivée. Ce paradoxe du doute et de l’écriture, engage ainsi
l’auteur dans un effort analytique qui par sa seule présence, balaye le précédent item de
l’invraisemblable. L’impression de vertige inoculée par le texte appelle à une déconstruction
normative et fait croiser des états conscients oxymoriques qui marquent une crise du sujet.
Dans ce contexte, Philippe Lejeune évoque cette écriture de l’ambiguïté et la distingue de la
complexité narrative, en décrivant surtout l’état de la réception face à ce genre de passage et
reprend cet effet étourdissant d’une retombée inéluctable :
298
Philippe LEJEUNE, Le pacte autobiographique, op.cit, p.166-167.
240 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Nous pouvons dire ici que l’appel à une critique des valeurs dans la vision du narrateur
alimente le grand fossé qui sépare l’apparat autobiographique scriptural et l’agencement
épisodique fictionnel. Par conséquent, la question de l’inconstance narrative arbore des
manifestations récurrentes qui laissent prétendre à une légitimité autofictionnelle auctoriale.
Il permet ainsi au lecteur d’associer les photos et les paroles médiatiques de l’auteur
avec celui qu’il décrit et d’en tirer les conclusions d’une ressemblance physique et
comportementale prononcée.
299
Jacques POULIN, Volkswagen blues, op.cit, p.48.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 241
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Les quelques entretiens et interviews qu’effectuent ces deux romanciers concernant
leur écriture et la direction qu’ils entreprennent afin de diriger le plus d’indications précises
vers une genèse de leurs textes, indiquent une volonté d’apposer une empreinte personnelle
sur le relief d’un lyrisme fictionnel. Les mouvements rédactionnels de Ali Bécheur et de
Jacques Poulin signent une même dévotion à l’exercice d’écriture et à l’exaltation du mot
dans sa fonction première, celle du pouvoir à la fois assertif et suggestif. Leur attachement
aux mots et aux simulations des affects de leurs personnages dans l’ensemble de leurs œuvres
prédéterminent leur vive prédilection pour l’autofiction et laissent le lecteur édifier une sorte
de constance caractérielle au fil des romans qui supposent une série de survols des souvenirs
et de la mémoire dans une émanation imaginaire sans pareil. À cet effet, dans une
énumération non exhaustive des traits communs entre personnages et auteurs que le lecteur
peut rencontrer dans les romans bécheurien et poulinien, le métier de professeur revient chez
Bécheur dans au moins deux de ses romans : Chems Palace et Jours d’adieu. Profession qui
permet une garantie vitale primordiale, régulière et particulièrement nécessaire en ces temps
difficiles connus par la Tunisie. Il est intéressant de souligner cette attache aux métiers qui
transforment voire manient les langues à leur gré et leurs apports chez les figures principales
des textes. Ali Bécheur et Jacques Poulin joignent dans leurs narrations leurs préoccupations
personnelles de survivance sociale (légitimes) et humaines en Tunisie ou au Québec. Ces
difficultés qui engrangent une précision au début de leurs romans quant aux ressources
financières des personnages principaux, caractérisent une condition endémique, fluctuante
d’écrivains vivant dans une incertitude pécuniaire rémanente. Qu’ils soient professeurs,
libraires, lecteurs, traducteurs ou écrivains, ces doubles auctoriaux proposent une
interrogation constante sur l’autofiction et sur les indices biographiques qui infléchissent la
lecture dans la constatation. Dans ce cadre, le raisonnement devient légitime dans le sens
d’une présence autobiographique à travers une condition sociale des protagonistes, similaires
ou presque à celles des auteurs. Dans Tunis Blues, Ali Bécheur désincarne le « je » individuel
et transcende ce moi vers un collectif social, laissant entendre à chaque chapitre la voix d’un
personnage représentatif d’une catégorie spécifique. Cette schizophrénie homodiégétique,
largement fictionnelle s’inspire fortement des réalités diverses qui sustentent et habitent le
quotidien d’une Tunisie en proie à des manœuvres de luttes des classes. Elle renferme
également en son seing un large témoignage autobiographique, puisque le protagoniste revêt
l’habit d’avocat qui se trouve être la même profession que l’auteur et laisse donc supposer
242 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
chez le lecteur un même parcours social et académique entre Ali Bécheur et son personnage
central :
«J’ai enfin compris que la loi n’est pas une éthique, elle ne se soucie
pas du juste ou de l’injuste, non, elle est norme, c'est-à-dire la règle
qui expose celui qui l’enfreint à un châtiment, disons technique. Je
ne dis pas qu’il mérite d’être puni, je dis seulement qu’il risque, s’il
est pris, d’être l’objet d’une sanction. La loi que je connais, que je
mets en œuvre, n’est pas une idée transcendantale ni encore moins
une valeur morale, c’est la manifestation de la justice avec un j
minuscule, de la justice au jour le jour, le pain quotidien des
prétoires bondés.»300
En somme, le double rôle d’un écrivain, qui exerce dans un univers différent une autre
profession en contact avec la réalité de la société, ne fait que rendre imperceptible cette
disjonction entre autobiographie, fiction et essai. Le cas de l’activité auctoriale de Bécheur
amorce une attention captivante d’une lecture tour à tour critique et psychanalytique de son
œuvre qui permettrait un dévoilement intéressant d’une reproduction romanesque de la
véritable société tunisienne.
Les interrogations personnelles et les faits divers relatés le long du roman renvoient
probablement à tout un univers dans lequel s’est développée pendant de nombreuses années
une grande pensée problématique sur la condition sociale tunisienne. À cet endroit, plusieurs
questionnements identitaires ont sans cesse taraudé et gravé à jamais la mémoire d’un auteur
qui s’inspire de son vécu propre et le façonne à travers des mouvements lyriques afin de lui
redonner une forme narrative romancée et plus vivante. L’avènement de ce type d’écriture qui
remanie le réel mémoriel en l’incorporant dans un appareil fictionnel, correspond à une
300
Ali BECHEUR, Tunis Blues, op.cit, p.57.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 243
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
écriture contemporaine où le plaisir de lire s’associe indubitablement à une évasion vers un
imaginaire tout à fait possible. Il faut dire que l’autobiographie dans son sens plein demeure
une promesse d’une parution intime et réelle d’un auteur qui s’aventure éventuellement sur le
sentier de l’ambition. Ali Bécheur engage un récit du mentir-vrai à l’instar d’un Jacques
Poulin pour qui, l’écriture personnalisée se reflète le plus souvent à travers la voix diffractée
de ses personnages. Ces auteurs laissent ainsi la place à une substantivation du for intérieur et
des affects intimes qui s’immiscent dans une narration souvent actualisée et surtout présente
dans le quotidien embrassant des manifestations socioculturelles très évocatrices. Leur
écriture s’apparente donc à une présence critique d’un environnement ainsi qu’à un regard
introspectif sur une genèse identitaire, donnant lieu à une configuration littéraire qui
s’apparente, du moins pour l’écrivain tunisien, à une sorte d’essai autofictionnel.
La visée de cette stratégie narrative, dans son emploi d’un double imaginaire qui se
construit sur la base d’un rapprochement évident entre l’auteur et le narrateur/personnage
principal, trouve son expression dans un élan esthétique exceptionnel adopté par Bécheur et
Poulin. La même technique créative séparée culturellement et géographiquement ne prétend
certainement pas à une unicité singulière dans le monde de la littérature francophone. Il est
cependant important, dans une optique analytique qui s’attarde considérablement sur une
rencontre arable entre différentes cultures et écritures, de souligner cette direction ou ligne
stylistique commune qui pourrait s’expliquer à son tour par une même ambition personnelle et
un même culte à l’endroit de l’objet linguistique. L’autofiction, en ceci, permet justement de
combiner désir et réalisme dans un espace mémoriel qui reprend les lieux communs d’une
société où évolue progressivement l’auteur. Ce dernier, à juste titre, entend d’abord faire
grandir et faire murir la réflexion de ses personnages, ensuite celle de ses lecteurs, tout en
laissant le champ libre à une investigation introspective en rapport avec une réception toujours
à l’affût d’exclusivité.
En effet, Réjean Ducharme préfère ne pas trahir son propre vécu en dehors de ses
romans, en prévenant, médiatiquement, tout dévoilement de sentiment intime susceptible de
244 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
se lire abusivement entre les lignes. Il complexifie alors la tâche interprétative des lecteurs à
travers des dédales purement fictionnels et qui ne laissent aucun doute quant à un quelconque
rapprochement épisodique entre ses personnages romanesques et son unité auctoriale.
Le mode de vie, quelque peu « populaire » traduit avec les rares entretiens de Ali
Bécheur et de Jacques Poulin, demeure loin des habitudes coutumières et bien souvent
imposées, qu’entretiennent la majorité des auteurs à travers le monde. Malgré leur rareté, ces
entretiens rendent compte de l’importante polémique sur l’autofiction en les superposant aux
œuvres respectives des auteurs. Une méthode critique impensable avec Ducharme qui cultive
un grand mystère autour de son identité sociale et médiatique en offrant, en plus, à ses
protagonistes une physionomie et un genre tout opposé à lui-même afin de rompre toute
possibilité de rapprochement arbitraire.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 245
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
introspection personnelle, tout en y incorporant plusieurs éléments historiques, mémorielles et
culturelles.
Il faut dire que l’enfance romanesque de Ducharme est différente de celle de Bécheur
car si ce dernier évoque, avec dilection ses souvenirs dans une immersion des affectivités et
des perceptions de l’enfant auctorial au sein des épisodes narratifs relatifs aux observations et
aux émotions qui ont traversé cette période, l’enfant de Ducharme, lui, détient un tout autre
rôle dans l’heuristique fictionnelle. En effet, L’avalée des avalés, publié au début des années
soixante, annonce un enfantement littéraire inédit, la voix de Bérénice, à travers la plume
ducharmienne, joue le jeu de la délivrance révolutionnaire québécoise. Cette petite fille, qui
s’affirme et arrive à s’identifier en dehors du catholicisme maternel et du judaïsme paternel,
annonce une double rupture avec le passé léthargique d’un Québec religieux et du fardeau
asphyxiant de la filiation identitaire française. La portée d’une telle présence tout au long du
roman signe plus qu’un simple effet de souvenir ou un jeu narratif évocateur d’un mouvement
situé entre réalité et fiction. De fait, la représentation de l’enfance chez Ducharme diffère de
celle de Bécheur dans l’usage temporel, d’abord, puisque la trame narrative suit le plus
souvent le parcours fictionnel d’un enfant tout au long de l’œuvre, du moins dans ses trois
premiers romans L’avalée des avalés, Le Nez qui voque et L’Océantume. Le rapprochement,
donc, avec l’autofiction chez Ducharme semble incertain, puisque le pan autobiographique se
retrouve dans une impossibilité de consécration authentique exigeant un appareil mémoriel
hors-norme, en supposant que l’écriture repose sur une grande part de réalité. Dans son
246 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
roman, qui annonce déjà à travers son néologisme la mort du narrateur enfant, les Enfantômes,
marque une transition avec une configuration narrative qui donne sa voix à l’enfance.
Elisabeth Haghebaert évoque ce tournant dans le corpus de l’auteur en évoquant le travail
antérieur de Gilles McMillan sur l’impact de l’œuvre dans la représentation sociopolitique
québécoise :
301
Elisabeth HAGHEBAERT, Réjean Ducharme une marginalité paradoxale, op.cit, p262.
302
Ibid, p44.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 247
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
contexte social et de l’introduire dans une production qui médite, à travers l’altérité, une
reproduction d’un moi anonyme.
« Voilà, j’étais dos au mur. Mur qui était une crête, d’un côté la
réalité que narrait la voix qui grésillait un peu, plate, sans émotion
et de l’autre, une autre réalité, fictive celle-ci, que j’avais à
échafauder. Bric-à-brac bricolé avec la mixture de ce qu’il déclarait
et de ce que j’imaginerais, que saupoudraient les souvenirs d’un
gamin, ou ce qu’il pensait être des souvenirs et n’étaient sans doute
que la redite de ce que d’autres, ses parents probablement, lui
avaient raconté, remplissant les blancs que l’enfance laisse dans une
vie qu’on tente de ressusciter en vain, la perfusant avec les mots des
autres qu’on s’approprie, se leurrant de ce qu’ils seraient la
traduction traîtresse- c’est la loi du genre- de sensations,
perceptions, émotions ou sentiments irrémédiablement perdus.
L’enfance cette terre inconnue. »303
Ici, l’épuisement de la mémoire sur le plan biologique donne lieu à la fluctuation des
souvenirs et cela est entériné par une assistance fictionnelle qui attribue à ce juste titre une
interprétation auctoriale à l’autofiction au sein même de l’objet d’étude.
303
Ali BECHEUR, Chems Palace, op.cit, p.90.
248 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
III-a) Écrire la parole ineffable
Mais cette aptitude à se délimiter dans la sphère fictionnelle avec des repères
biographiques se joue et se dote aussi d’un effet miroir en optant à certains endroits d’un
agglomérat autobiographique que l’auteur charge d’indications, de manifestations et
d’épisodes fictionnelles innombrables afin d’endosser le rôle de catalyseur dans l’émergence
d’un semblant de répartie ou plutôt d’équilibre identitaire. Ces engrenages démontrent bien le
poids du tribut structurel à verser à l’identité auctoriale devant l’acte d’écriture et témoigne de
tout un assemblage de techniques narratives nous renseignant sur une écriture qui use d’une
pléthore de procédés scripturaux afin d’exprimer l’ineffable.
C’est en ce sens que la lecture du corpus nous a révélé une déterminante majeure dans
la probable motivation esthétique qui a poussé les auteurs étudiés à user de l’autofiction. De
fait, l’expressivité cathartique semble rallier le mode d’écriture de ces auteurs, en ce sens où
l’usage de la fiction est proportionnel à la volonté de dévaler le monolithe de l’autocensure.
Le déploiement d’un moi narratif à travers la fiction éloigne considérablement l’auteur du
texte et fait jaillir le singulier et l’indicible. En s’appuyant sur cette hypothèse, le schéma
semble se dessiner de lui-même pour mieux se concrétiser. Les œuvres de Ali Bécheur
paraissent correspondre plus à ce genre, celui de l’autofiction, évoqués maintes fois lors de
ses entrevues et qui s’appuient sur le rapport qu’entretiennent moments fictionnels et
manifestations personnelles apparentées à des réflexions introspectives qui touchent à l’essai.
Jacques Poulin suit un même dessin scriptural et alterne entre moments fictionnels qui
gravitent autour d’un volet souvent historique en rapport avec l’identité québécoise et l’amour
des mots, tout en maintenant également des moments narratifs correspondant à des échos
personnels très proches de lui-même. Poulin rend compte de ses impressions, soit à travers la
voix du protagoniste, soit par le truchement d’une régularité féminine qui par son
omniprésence dans l’écriture poulinienne, atteste de l’aspect fictionnel de l’ensemble de son
œuvre et également, en tant qu’accompagnatrice, de son goût pour la nature et les voyages
dans ses productions.
Par ailleurs, les grands espaces canadiens invitent à une plus grande inspiration au
milieu d’une nature qui s’affirme progressivement d’un point de vue identitaire et culturel
dans les écrits poulinien. C’est en reconsidérant ses acquis que les efforts d’une focalisation
thématique sur la nature mais aussi sur l’écriture peuvent démontrer à quel point les
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 249
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
interrogations et les préoccupations auctoriales détournent d’une manière ou d’une autre une
écriture qui se veut fictionnelle mais qui bascule ou se penche malgré tout vers une
appartenance biographique indissociable.
304
Sylvie LOIGNON, Autofiction(s) Colloque de Cerisy, De quelques monstres fantasques (Doubrovsky, Duras,
Guibert), Lyon, Éditions PUL, 2010.
305
Ibid, p.341.
306
Paul RICOEUR, Soi-même comme un autre, Paris, Éditions du Seuil, 1990.
250 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
transculturelle de normes et de valeurs : « […] évoquer la raison d’une action, c’est
demander de placer l’action dans un contexte plus large, généralement fait de règles
d’interprétation et de normes d’exécution, qui sont supposées communes à l’agent et à la
communauté d’interaction »307.
L’autofiction avec son apport imaginaire rejoint, d’une certaine manière, à la fois une
recherche d’une intention fictionnelle substantielle au sein d’une œuvre et un but longtemps
quémandé par l’auteur. Loin de se focaliser sur l’artifice ou la portée totalitaire du langage
exprimé dans la préface du livre de Ricoeur lorsqu’il évoque le cogito brisé nietzschéen, il
semble que l’apport de la fiction dans un texte littéraire offre plus une élévation
socioculturelle dans une dimension réaliste que l’extravagance et la conversion d’un soi
narratif contestable et peu crédible.
En somme, cette fiction dans l’écriture d’un soi dont font usage Poulin, Ducharme et
Bécheur, détermine une volonté de transcendance individuelle face à une répréhension intime
et à un projet de dépassement social normatif qu’il convient cependant de contextualiser afin
de légitimer la présence.
Dans ce cadre, Sylvie Loignon définit trois modalités qui s’expriment à travers une
présence autofictionnelle dans l’écriture afin de pallier à un double encadrement individuel et
sociétal :
307
Ibid, p.82.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 251
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
propre norme, à savoir maltraiter son « sujet » : ce dont il parle et
qui parle. »308
En suivant l’idée des modalités qui expriment une censure contrecarré, nous nous
apercevons que les empreintes du quotidien constituent une récurrente chez les auteurs étudiés
et délimitent ainsi un champ d’action convenu dans un contexte social canonisé qui permet à
l’auteur un espace de revanche dans lequel il souligne les effets du passage du temps. Pour
exemple, lorsqu’Ali Bécheur évoque les transformations des paysages tunisiens authentiques
en de vulgaires stations balnéaires appâtés par l’attrait matériel, il sonne ainsi un rejet
claquant d’une occidentalisation qui défigure toute une identité culturelle nationale. À l’instar
d’un Ducharme qui dans L’hiver de force retrace le spleen d’une vie quotidienne insipide,
apathique, afin de dénoncer le désenchantement sociétal qui suit la révolution tranquille au
Québec. La deuxième modalité qui réfléchit la volte-face à l’Anastasie, se résume en un mot,
celui de la rupture. À ce titre, Ducharme avec sa figure féminine phare Bérénice dans
L’avalée des avalés représente à elle seule un cas d’école dans ce concept de la séparation
dans le cadre d’une lecture autofictionnelle. Son refus de l’autorité parentale et la tendance
constante à la désagrégation de la morale québécoise obsolète dans un contexte historique
propre au changement, vient étayer tout le succès qu’a connu l’œuvre pour son approche
thématiquement et esthétiquement révolutionnaire.
Quant à l’exemple de Poulin avec son roman Les grandes marées, il met en exergue
aussi ce divorce avec le monde civilisé. En choisissant l’espace insulaire, Poulin offre à son
308
LOIGNON Sylvie, Autofiction(s) Colloque de Cerisy, De quelques monstres fantasques (Doubrovsky, Duras,
Guibert), op.cit, p341.
252 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
protagoniste un écart physique afin de vaquer à des occupations délectables telles que la
traduction et le réaménagement d’un vécu étriqué et consacré pour un primitif
épanouissement personnel plutôt théorique. Il s’agit d’une agréable monotonie qui perdure
jusqu’à l’arrivée de nouveaux occupants qu’il choisit également de rompre avec eux après
plusieurs tentatives de promiscuités infructueuses. La troisième et dernière modalité réside
dans l’écart par rapport à la norme que nous retrouvons abondamment chez Réjean Ducharme
et modérément chez Ali Bécheur ou encore Jacques Poulin. Un pari esthétique qu’il convient
de mettre en corrélation avec le choix des personnages principaux et leurs comportements
inhabituels et difficilement concevables par un esprit critique qui les distingue généralement
d’une altérité univoque voire universelle. Ces derniers se distinguent aussi par des orientations
pulsionnelles équivoques et des choix qui laissent envisager des personnalités ambiguës.
309
Jacques POULIN, Les Grandes Marées, op.cit, p.179
310
Ibid, p.181.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 253
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
canaliser et réalité cathartique à dévoiler, s’affirme petit à petit dans les romans tunisiens et
québécois choisis.
Ali Bécheur joue le jeu ultime de ce genre qu’il acclame dans ses entretiens et se
l’approprie au-delà des thématiques et des sujets introspectifs, puisque nous retrouvons un
mouvement ascendant dans la structure même du recueil qui prend appui dans la réalité pour
s’élever vers le pouvoir illimité de l’imagination dans son œuvre, Amours Errantes.
L’auteur met en scène ses Amours Errantes dans son recueil de nouvelles, éponyme,
en précisant sur la couverture, sous le titre, l’expression : « Nouvelles Urbaines » et ce, afin
de mieux situer la reproduction esthétique au cœur même de la société. Ce recueil suit un
mouvement transcendantal sui generis, puisqu’il fusionne réalité et fiction dans un paysage
cohérent, en ordonnançant les nouvelles selon leur correspondance avec la fiction littéraire.
Ainsi, le recueil s’ouvre d’une manière allégorique sur les intitulés suivants : « La fille du
port »311, puis « La fille d’Istanbul »312 ensuite « La fille de la librairie »313 et enfin « La fille
de mes rêves ».314
311
Ali BECHEUR, Amours Errantes, op.cit, p.9.
312
Ibid, p.29.
313
Ibid, p.85.
314
Ibid, p.139.
254 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
fictionnel, et ce, en vue de démontrer de quelle manière ils coexistent pour voiler et dérober
ou au contraire pour élever les idées vers une originalité partagée au sein de lieux communs.
L’autofiction émane de ce désir de compléter une réalité et d’accroitre une factualité
auctoriale discrète et c’est ce qui semble traduire un engouement palpable pour cette
recherche car elle enrichit infiniment un autre volet de l’herméneutique individuelle, pour
reprendre les travaux de Michel Foucault et tendre ainsi à asseoir une lecture plus
psychocritique des romans de Ducharme, Poulin et Bécheur.
Il faut noter que la présence de trois auteurs qui circonscrivent un style particulier dans
le présent travail, annonce déjà quelques similitudes entre les trois, en dehors de l’aspect
culturel, très présent et qui se voit exhaussé par un panache individuel stimulant et manifeste
chez ces derniers.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 255
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
volet interculturel ou transculturel et qui semble dépendre surtout d’une démarque
personnelle.
Sous d’autres horizons, les motivations d’une écriture autofictionelle vient disputer un
rang nettement moins social et s’établit comme une lecture symbolique d’une autobiographie
non avouée. Pour exemple, Poulin et Ducharme semblent plus portés sur l’individu auctorial
dans une interprétation recherchée à travers le discernement même de la réception.
Dès lors, la direction que prend ce travail tend vers une lecture plus psychanalytique
des textes au profit d’un raisonnement qui adjoint aux thématiques abordées, une théorisation
tangible du corpus étudié afin d’y concevoir une position de la francophonie entre deux
dimensions : culturelle mais aussi individuelle.
256 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Troisième partie
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 257
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Introduction :
Tout au long de ce travail, nous avons fait appel à différentes notions telles que
l’interculturel et le transculturel dans une herméneutique d’un corpus englobant trois auteurs
s’exprimant à travers des divergences personnelles et culturelles significatives afin de
conclure à une pluralité francophone romanesque qui touche au mythique. À ce stade de la
recherche, les volets historiques et thématiques des romans étudiés ont engrangé toute une
réflexion sur la portée scripturale et ont amorcé une ouverture sur une inéluctable surface
comportementale inconsciente. Les axes de réflexions étudiés dans la deuxième partie
forment une sorte de prélude à une compréhension personnelle des auteurs francophones
étudiés dans leurs contextes distincts. La passion violente, le féminin équivoque ou encore la
fiction concrétisée, revisités au sein de cette tentative de discernement, sont assujetti à une
passerelle qui relie une première partie beaucoup plus proche du regard identitaire que le
lecteur se fait des francophonies québécoises et tunisiennes.
Nous distinguerons tout d’abord une dualité conceptuelle puisqu’il s’agit de survoler
dans des stratifications mitoyennes, la psychanalyse freudienne ainsi que la psychocritique de
Charles Mauron. Dans cette partie prépondérante de l’application littéraire, nous nous
retrouvons dans un appel concret à la critique d’une littérature initiée par Sainte-Beuve et
critiquée par Proust qui lui reproche son inclination pour une grande part dans
l’intentionnisme et le biographisme afin de révéler les auteurs à travers leurs œuvres. La
lecture de l’ouvrage de Proust, Contre Sainte-Beuve315, nous renseigne clairement sur les deux
315
Marcel PROUST, Contre Sainte-Beuve, Paris, Éditions Gallimard, 1989, 307 pages.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 259
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
attitudes observables des critiques littéraires bien avant l’avènement de la psychanalyse. Ces
déterminations théoriques, dans leur ensemble, forment un parallèle et ne doivent être un
remplacement à une herméneutique du texte modestement survolée lors des parties
précédentes, puisque cette dernière engage, comme le définit le Larousse une « théorie de
l’interprétation des signes comme éléments symboliques d’une culture.»316 . Ainsi, dans un
sens correspondant aux impératifs affermis par cette étude, notre engagement dans la lecture
des œuvres choisies, comme autant de repères culturels, semble renvoyer à un attachement
interprétatif aux éléments romanesques constitutifs d’une anagogie d’appartenance sociale.
Pour revenir à ce nouvel axe de lecture qui comprend une dimension plus subjective,
car dépassant la simple approche de l’œuvre comme interface de raisonnement, la question
d’une critique de la production littéraire au sein de ce chapitre psychanalytique incorpore des
éléments biographiques tels que le conçoit Sainte-Beuve. À ce sujet, Michel Otten reprend
dans son article, lors du colloque « Sainte-Beuve et la critique littéraire contemporaine » tenu
à Liège en 1969, ce rejet de Proust à l’encontre de la technique interprétative des œuvres
littéraires chez Sainte-Beuve :
316
LAROUSSE, disponible sur : http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/herm%C3%A9neutique/39684
317
Michel OTTEN, Proust et Sainte-Beuve, Sainte-Beuve et la Critique Littéraire Contemporaine, Actes du
colloque tenu à Liège du 6 au 8 octobre 1969, Paris, Éditions Les Belles Lettres, 1972, p.95-96.
260 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
travail rallie donc l’intuitif et l’instinctive poétique qu’avance Proust pour une réalisation de
toute production artistique à la biographie et à l’objet psychologique sociétal auctorial de
Sainte-Beuve. Il s’agit, bien avant l’heure, d’une probable mise en forme de plusieurs
tournures interrogatives psychanalytiques freudiennes et psychocritiques mauronniennes, ou
bien, pour souligner ce conflit de la critique littéraire, d’une anticipation et d’un empiétement
sur la question de l’autofiction. L’agencement interprétatif des œuvres examinées dans ce
travail rend compte de cet antagonisme historique dans le milieu de la critique littéraire, il
s’agit très probablement des prémices modernes qui opposent les apports créatifs scripturaux
fictionnels à ceux qui puisent dans les réalités sociales et biographiques de l’auteur. Il semble
expédient de s’appuyer, pour les impératifs de ce chapitre qui porte sur la lecture
psychologique d’une œuvre, de se focaliser un peu plus sur les constatations de Sainte-Beuve
que sur celles de Proust. Il n’est nulle question ici de faire abstraction des approches de Proust
concernant la compréhension de l’écriture auctoriale car nous distinguons chez lui comme le
note l’extrait précédent, une conclusion assez symptomatique du dédoublement de la
personnalité avec cette coexistence entre un moi social perçu comme extérieur et un second
moi artistique profond. Nous constatons alors un croisement entre la vision de Proust et celle
de Sainte-Beuve par rapport à une psyché réelle de l’auteur à prendre en considération lors
d’une lecture critique, quelle que soit la position choisie. En effet et sans prétendre à une
quelconque mise en cause méthodologique, les deux modes de pensées tendent à assurer une
pérennité existentielle d’une future démarche psychanalytique dans l’exercice critique
littéraire. Figure incontestable dans l’univers de la critique littéraire, Sainte–Beuve, avec une
méthode réflexive qui assoit une reconnaissance auctoriale sociale et personnelle, rejoint
aujourd’hui une identification dans sa lecture des textes littéraires, d’une genèse de ce que
Freud définira plus tard comme la psychanalyse et que Charles Mauron appliquera aux textes
littéraires d’une manière déliée du cercle pathologique. La compréhension du texte suit une
logique déductive que Sainte-Beuve met en œuvre dans son Etude sur Virgile dans laquelle
nous observons un raisonnement et une lecture contextuelle que l’auteur essaye d’apposer à
un état d’esprit auctorial de Virgile en tant que personne sociale et homme empli de valeurs et
d’expériences marquantes et constructives voire formatrices :
318
Charles Augustin SAINTE-BEUVE, Etude sur Virgile : suivie d’une étude sur Quintus de Smyrne, Paris,
Garnier Frères, 1857, p.42.
262 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
qui se substitue à une documentation biographique et à un travail d’investigation personnel
somme toute symbolique. Ce dernier cherche alors un pourquoi littéraire esthétique au sein
d’une expérience vive et bien réelle, lui permettant d’aller de sa propre expérience vers la
conscience de l’autre, tout en se livrant à des exercices psychanalytiques de conséquence.
La comparaison avec Freud se résume dans l’attrait commun et résolue, d’un non-dit,
pour une finalité alternative puisque ce dernier s’intéresse à l’aspect premier ou plutôt initial
d’une résultante psychologique actuelle, qu’elle produise de la littérature ou pas. Il faut dire
que la psychanalyse freudienne, à la différence du raisonnement d’un Sainte-Beuve qui
s’immisce dans un jugement de valeurs à l’encontre des auteurs étudiés, essaye de retracer
une genèse face à un comportement esthétique ou au contraire quelconque pour en déterminer
une origine ou une explication à même d’offrir une place importante à l’inconscient. Freud en
délimite les contours dans une définition qui recentre trois points fondamentaux pour une
application critique que nous retrouvons chez Charles Mauron, par exemple. Freud s’exprime
ainsi sur cette méthode clinique :
Nous remarquons bien ici toute la dimension thérapeutique d’une telle discipline et
son apport curatif dans des situations spécifiques qui semblent éloignées des motivations qui
animent l’aspect herméneutique de la littérature. Pourtant c’est avec Charles Mauron que la
naissance d’une interdisciplinarité qui unit savoir clinique et art scriptural prend une ampleur
avérée dans le monde de la critique littéraire. De fait, c’est en s’inspirant des travaux de Freud
que Mauron tente d’appliquer ces résultats au sein d’une approche littéraire innovante et
créative. Ce renouvellement d’une lecture se fiant à la psychologie, prend appui dans une
319
Sigmund FREUD, Résultats, idées, problèmes. Tome II 1921-1938, Paris, Presses Universitaires de France,
1998, p.51.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 263
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
réalisation qui fait intervenir chez l’auteur à étudier, l’ensemble de ses œuvres dans une
superposition élémentaire ainsi que la dimension inconsciente qui ressort des moments
esthétiques et métaphoriques récurrentes et qui dénotent à leur tour d’une obsession
inconsciente qui se soustrait de la régence de l’auteur lui-même. Dans l’entretien accordé à
Kamel Ben Ouanés dans Lettres Tunisiennes 320 , Ali Bécheur, répond à une question
concernant justement cette unité de l’œuvre qui obsède l’écrivain dans son écriture :
Nous repérons ici, dans cet extrait les préceptes d’une psychocritique, dans son
application générale tels que définis par Mauron et qui rejoignent la réponse proposée par Ali
Bécheur. Nous discernons aussi l’inconscient freudien évoqué par l’auteur comme un noyau
autour duquel gravite l’écriture. Ali Bécheur lui-même avoue être sous l’emprise d’une
attraction involontaire qui renvoie continuellement son espace créatif vers une direction
thématique et stylistique récursive. La psychocritique repose sur la prospection de cette
intimité, mais à la différence de la psychanalyse, elle ne cherche pas à dévoiler cette
intériorité chez la figure auctoriale en tant que personne morale mais plutôt à travers ses
productions littéraires en les superposant et en essayant d’en interpréter les grandes lignes
itératives qui, surtout, s’appliquent à émouvoir le lecteur et à ébranler la quiétude de son
auteur.
Charles Mauron analyse ainsi la question : «dès qu’un élément idéo-affectif prend une
qualité d’intrusion et de hantise légèrement angoissante, on peut soupçonner l’intervention de
320
Kamel BEN OUANÉS, Entretien avec Ali Bécheur, op,cit
321
Ibid.
264 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
facteurs inconscients»322 . Le souci primordial de Mauron étant d’être à l’écoute de l’œuvre
d’une manière objective, son apport à la critique littéraire lui permet alors de se distancer
d’une subjectivité chargée et franche d’un Sainte-Beuve. Cependant, il s’agit
fondamentalement, de puiser dans les conclusions psychanalytiques engagées par les
spécialistes de la psychologie clinique et par leur dévouement à des fins thérapeutiques visant
à focaliser leur intérêt sur les indicateurs d’une identité et d’une expression unique.
Lors des lectures des œuvres retenus, nous retrouvons chez les trois auteurs : Ali
Bécheur, Jacques Poulin et Réjean Ducharme, une posture où s’activent les quatre notions
capitales de la psychanalyse qu’a développée préalablement Jacques Lacan d’après ses
interprétations des travaux de Freud. Ainsi dans ses séminaires, il évoque la perturbation
engendrée dans le sujet observé, en présentant: «les quatre concepts qui jouent dans cette
subversion une fonction originante : l’inconscient, la répétition, le transfert, la pulsion- pour
[…] les montrer noués par la topologie qui les soutient en une fonction commune.» 323
Il est remarquable, dans les textes étudiés, d’identifier plusieurs récurrences dont
l’attrait de la critique semble souligner une évidence. Ces réseaux restent sujets à
322
Charles MAURON, Des Métaphores Obsédantes au Mythe Personnel, Tunis, Cérès Éditions, 1996, p.52.
323
Jacques LACAN, Jacques-Alain MILLER, Le séminaire de Jacques Lacan, Paris, Éditions du Seuil, 1973,
p.260.
324
Charles MAURON, Des Métaphores Obsédantes au Mythe Personnel, op.cit, p.9-10.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 265
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
interprétation et tendent à être combinés avec une certaine investigation biographique afin
d’aboutir à une sorte d’orientation inconsciente de l’auteur.
Si on applique une première superposition des œuvres auctoriales, ainsi qu’une lecture
symptomatique des éléments itératifs, nous pouvons d’ores et déjà mettre l’accent sur
quelques composantes qui prédéfinissent le sujet. Bien sûr, l’objet de cet exercice n’implique
nullement une quelconque exhaustivité d’un état d’esprit ou d’une définition psychologique
de l’auteur, mais nous permet de relever quelques traits saillants d’une écriture parallèle à
l’image sociétale de l’individu.
Chez Ali Bécheur, nous découvrons tout au long de ses romans, plusieurs indications
qui laissent présager une certaine obsession relative à un mode de vie personnel distinctif. En
l’occurrence, l’aspect autobiographique se laisse deviner comme une interrogation attestée et
ces manifestations illustratives d’un probable vécu, oscillent entre un usage qui témoigne du
quotidien auctorial et un mode de pensée motivé par des obsessions enfouies dans le
subconscient individuel. Par conséquent, chez les personnages bécheuriens nous remarquons
quelques traits communs remarquables parmi lesquels nous retrouvons, par exemple,
l’automatisme du tabagisme dans l’élément hypertrophique de la cigarette qui vient maintenir
une régularité physique chez l’auteur. Ali Bécheur étant lui-même amateur de cigarettes,
(séquence évoquée en référence personnelle), cette accoutumance se retrouve dans ses romans
et apparait comme un leitmotiv réconfortant, parfois nécessaire, à l’image d’une obédience
mais aussi d’une certaine attache à la liberté personnelle. L’évocation du tabac chez Ali
Bécheur se fait toujours dans les premières pages de ses romans. L’obsession de l’auteur pour
cet acte machinal reprend à bon escient, un inconscient qui ne saurait se dissocier de l’acte
scriptural car l’un ne peut aller sans l’autre et ce malgré l’âge de l’auteur et les complications
médicales qui peuvent en découler. Cet attrait voit sa genèse dans le premier roman et dans
une implication culturelle avec l’influence du grand-père chez le personnage narrateur
266 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
journal de minces lanières, qu’il roula entre ses doigts comme il eut
fait de cigarettes.[…] Entre deux bouffées, il me raconta l’histoire de
Sidna Brahim sur lui la prière et le salut. J’étais toute ouïe, tirant sur
ma cigarette, les joues creusées, arrondissant les lèvres pour expirer
une fumée imaginaire.»325
Il faut noter à cet endroit que le tabac semble constituer un synonyme de souvenir
proustien qui rattache l’identité du personnage narrateur, tel un appendice, à une
représentation mythifiée de l’ancêtre. Ce dernier est significatif, non seulement, dans une
dépendance matérielle avec l’intermédiaire mais il est aussi associé à l’expression orale. La
créativité fictionnelle s’associe dès lors à une dépendance au tabac qui va de pair avec une
personnalité référentielle qui alimente la mémoire auctoriale. De ce fait, la considération
envers le personnage du grand-père (figure religieuse accordant beaucoup d’importance aux
évocations des salutations traditionnelles dans l’Islam avant les noms des prophètes), va
jusqu’à souligner l’automatisme des mots qui considèrent l’illustre place de ces derniers dans
l’Islam «sur lui la prière et le salut» dans l’extrait ci-dessus. Le personnage narrateur
consacre la forme scripturale au personnage de l’aïeul comme un signe de reconsidération et
de reconnaissance éternelle envers celui qui l’a initié aux plaisirs de l’association de
l’imagination et du tabac. L’extrait exprime avec richesse une sorte d’inconscient
thérapeutique de l’auteur dans une forme de transfert qui implique une figure parentale
remarquable avec les souvenirs de l’enfance tout en explicitant la fonction originante
lacanienne dans le processus répétitif voire obsessionnel d’une double dépendance
incontournable et consubstantielle: celle de l’écriture et du tabac. Outre le concept
psychanalytique du transfert, nous retrouvons dans cette hantise du contentement face à la
325
Ali BECHEUR, De miel et d’aloès, op.cit, p16.
326
Daniel LAGACHE, L’Unité de la psychologie, Paris, Presses Universitaires de France, 1949, p. 33.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 267
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
cigarette, un aspect répétitif tout au long des œuvres de Ali Bécheur et qui se manifeste avec
un comportement machinal chez les personnages narrateurs dès les premières pages des
romans :
Cet extrait de son deuxième roman, souligne l’accoutumance implicite que ressent le
fumeur actif. En effectuant un transfert vers un personnage féminin, l’auteur essaye de
dévoiler une certaine uniformité dans la dépendance mais aussi de partager cette addiction
avec sa fiction cathartique.
327
Ali BECHEUR, Les rendez-vous manqués, Tunis, Cérès Éditions, 1993, p.7.
328
Ali BECHEUR, Jours d’adieu, op.cit, p.13.
268 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
«Encore une bouffée, puis une autre, le mégot me brûle les lèvres.
Maintenant, tous les bruits sont morts, les trépidations et les
vibrations, la terre s’est arrêtée, stable, enfin. Rien que la fumée,
bleutée et odorante, qui déploie ses corolles dans mon sang, le
dompte, le glace, elle le purifie de sa fureur et je m’immerge dans les
profondeurs de ma vie, dans les ténèbres de mon être. Les yeux
fermés, je plonge, je n’arrête pas de plonger. Enfin en paix. Enfin
mort.» 329
Ali Bécheur associe dans ses mentions voire incantations itératives du tabac, des
termes contradictoires que nous décelons dans les extraits précédents et qui laissent présager
une certaine note de confusion face à l’objet incriminé. Tiraillé entre le plaisir complice du
tabac et les dommages irréversibles qu’il provoque sur la santé, l’auteur retranscrit cette
tourmente avec un enchainement de contradictions, d’antinomies et d’oppositions qui reflètent
une plausible hantise qui évolue à travers le temps et au fil des romans.
«Je m’étais enfermé avec une rame de papier, des heures entières,
sans écrire une ligne, ça ne venait pas. Et puis d’un coup ça venait.
329
Ali BECHEUR, Tunis Blues, op.cit, p. 8-9.
330
Charles MAURON, Des Métaphores Obsédantes au Mythe Personnel, op.cit, p.64.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 269
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Ou bien je raturais d’un trait de plume rageur ce dont j’avais
accouché dans la douleur. J’avais grillé d’innombrables cigarettes,
fumé la pipe, des cigarillos, à m’en exploser les bronches. À m’en
péter une artère ou deux.» 331
La longue tirade à la fin du roman laisse deviner une confession qui s’approche d’une
réalité probable en rapport avec l’existence effective de la fiction :
Sans doute, l’évocation de cet univers hospitalier marque une étape dans l’écriture
bécheurienne puisque les relents des thématiques en relation avec la mort commencent à
s’accentuer à partir de ce roman. Les premiers romans se penchent plus sur une mémoire, une
culture et une société qui s’imbriquent voire s’entremêlent pour offrir au lecteur un espace
moins confidentiel. La pression du temps qui s’écoule, des hiatus inévitables de la vie,
conditionnent une écriture qui s’engage dans un processus substantiel et qui intègre le lecteur
331
Ali BECHEUR , Le Paradis des Femmes, op.cit, p.11.
332
Ibid, p.11.
333
Ibid, p.283.
270 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
dans une reconnaissance rédemptrice «Ils ont dit arrêtez de fumer, arrêtez de boire, menez
une vie saine…»334
Ces recommandations sont souvent violement contestées face à tous, même face au
martèlement entendu d’une passagère enceinte à bord de l’avion dans le roman L’attente « JE
336
SUIS EN BON ETAT » répété au moins huit fois, et qui laissent deviner une révolte
intérieure et inconsciente de l’auteur contre les faiblesses du corps « C’est la femme enceinte,
ils veulent la débarquer. »337. En revanche, une prise de conscience se révèle et semble être
prise en considération dans son dernier roman, concernant les conditions où le personnage
narrateur consomme ce nouvel interdit qu’est le tabac :
Fumer devient alors occasionnel pour le personnage et semble être apprécié à sa juste
valeur. Nous remarquons de plus, et ce tout au long du roman, que la possession des cigarettes
chez le protagoniste ne relève plus de la norme que nous retrouvons dans les précédents
ouvrages. Les détails de l’apparat rendent compte de la qualité d’un tabac et d’une
connaissance subtile de la substance qui contraste avec la présence régulière des cigarettes
standardisées, comme un besoin physique allié à la créativité. Le travail de l’auteur se
retrouve d’une manière ou d’une autre infléchi selon un impératif inconscient. Nous
remarquons au fil de ces extraits l’influence des relations avec les représentants de la filiation,
en l’occurrence ici le grand-père et l’origine d’une dépendance présente dans l’affection
334
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.285.
335
Ibid, p.285.
336
Ali BECHEUR, L’attente, op.cit, p.124-125-126-127.
337
op.cit, p.125.
338
Ali BECHEUR , Chems Palace, op.cit, p.59.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 271
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
connexe entre le tabac et le goût des histoires. L’écriture agit comme une thérapie basée sur
un transfert qui dépasse la simple présence d’un psychanalyste et permet ainsi ce que Charles
Mauron désigne par « création et auto-analyse »339
Il reprend de la sorte l’idée d’une lucidité sensible chez les artistes qu’avait pressentie
Freud lors de ses réflexions sur cet inconscient à démarquer de l’objet esthétique: « Freud a
toujours rendu justice à la lucidité des artistes qui l’avaient précédé, semblait-il, dans la
découverte de l’inconscient. La logique d’une telle pensée conduisait à assimiler l’artiste au
thérapeute » 340
Toutes ces récurrences forment, nous l’avons vu, un signe important d’une
hantise/obsession qu’il s’agit de déceler et d’en comprendre les répercussions sur l’activité
scripturale. Nous observons chez Ali Bécheur, une évolution claire dans l’écriture, en même
temps que la mémoire qui détient cette faculté d’engendrer un pessimisme certain face à la
fatalité. Si son premier roman mettait en valeur principalement les probables chroniques
inspirées et retraçait les épisodes de l’enfance et des souvenirs, nous remarquons, vingt-cinq
ans plus tard, un murissement sans équivoque et un changement thématique qui s’oriente
plutôt vers d’autres préoccupations bien plus sinistres voire funestes et funèbres, répondant
selon l’auteur probablement à un état de maturation indécis.
À la fin de son dernier roman publié en 2014, l’écrivain décrit une scène funéraire qui
joint un regard extérieur et une absolution personnelle à même d’atténuer une probable
angoisse face au crépuscule de l’âge et face à la mort :
339
Charles MAURON, Des Métaphores Obsédantes au Mythe Personnel, op.cit, p.334.
340
Ibid, p.340.
341
Ali BECHEUR, Chems Palace, op.cit, p.243.
272 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
L’image du grand-père revient dans cet extrait que sépare le temps de l’écriture et le
temps d’un mûrissement ou d’une sagesse qui rend compte d’une indéniable finalité marquée
principalement dans ce dernier roman avec des thématiques persistantes sur l’écoulement du
temps et sur l’écriture comme probable soutient d’un souffle vers l’immortalité et la survie.
L’application d’une méthode de lecture psychocritique au corpus bécheurien révèle plusieurs
autres symboles et métaphores que Mauron attribue à autant de contingences qui ont bordé le
moment créatif. L’une des obsessions bécheuriennes qui ressortent de son écriture tout en
demeurant récursive et hautement allégorique voire distinctive de ses productions, est le
rapport, souvent ternaire, qu’il entretient avec les femmes, l’écriture et le temps. Son
utilisation intensive des oxymores et des antithèses, laisse supposer une lecture paradoxale
d’un environnement social et humain compliqué voire absurde : « L’absence de couleur, c’est
la couleur des lieux de vie au point mort… »342, « Son aura sombre, son négatif, l’ombre
portée de sa vie »343, « De la palmeraie à l’autoroute. La métaphore de notre condition» 344,
« Un morceau de rien »345, « Là dans cette école. Qui regarde le cimetière… »346, « Clarté
coagulée » 347.
342
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.283
343
Ibid, p.287.
344
Ali BECHEUR, L’attente, op.cit, 2007, p.19.
345
Ibid, p.12.
346
Ali BECHEUR, Chems Palace, op.cit, p.15.
347
Ibid, p.35.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 273
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
dans les réflexions des personnages narrateurs bécheuriens « …ils ont érigé la fierté en culte,
mais ils ne sont qu’arrogants, ils se croient intelligents et ils ne sont que rusés […] »348
Ce désir d’ébranler les esprits, nous le remarquons également chez Ali Bécheur, dans
sa résolution de laisser planer un doute itératif quant à ses allusions fictives/autobiographiques
mais surtout à une dualité sous-entendue qui demande constamment au lecteur un regard
attentif et déducteur avec une spirale souvent indissociable entre l’amour et le dévouement
porté à l’écriture et au féminin. Ali Bécheur pousse constamment la réception vers une lecture
interactive, qui offre bien plus qu’une simple investiture transparente et unanime. Il intègre
dans son écriture différents sillons qui dévient la compréhension du texte souvent, vers la
beauté culturelle d’une Tunisie marquée par ses atouts réguliers avec un lexique proche des
idéaux qui font l’image d’un pays. Les titres mêmes de ses ouvrages « De miel et
d’aloès », « Chems Palace » et « Le Paradis des Femmes » transportent le lecteur vers un
inconscient chaleureux et pour cause ces trois romans se révèlent être plus lumineux car ils
entrainent le lecteur vers un aboutissement plus onirique. L’écart se creuse dans « Tunis
Blues », « L’Attente » ou « Jours d’adieu », qui sont quant à eux, plus déterminés voire
scellés socialement et donc assurément portent une certaine note sombre dans l’écriture des
événements narratifs imprégnés par une réalité tunisienne que l’auteur dénonce en l’exposant,
en apposant régulièrement un personnage narrateur observateur et en affirmant inlassablement
son désarroi et sa mécompréhension face à cette société qu’il rêve meilleure.
Il est loisible de préciser que dans une démarche comparative qui vise à rapprocher
plusieurs textes d’un même écrivain afin d’en extraire le plus de référents biographiques et de
matières et ou encore réflexes inconscients, la recherche d’une lecture psychocritique d’un
auteur aboutit forcément à une exploration inévitable d’un réel qui transgresse bien souvent la
volonté auctoriale. L’investigation autour d’une biographie élémentaire de Jacques Poulin
démontre une certaine limite, compte tenu de son attitude à se détourner de toute intromission
au sein de l’univers littéraire ou de celui d’un intérêt académique comme le souligne Pierre
348
Ali BECHEUR, Tunis Blues, op.cit, p. 32.
274 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Hébert dans son livre Jacques Poulin : La création d’un espace amoureux 349 à propos de la
réponse de Poulin suite à une lettre qu’il lui a envoyée :
« Dans une lettre que je lui ai adressée pour lui demander quelques
renseignements personnels, Jacques Poulin m’a répondu : « Je n’ai
aucune mémoire, surtout pas celle des dates. Et puis, ma pauvre
existence me semble à peu près dénuée de tout intérêt. »350
La lecture psychocritique d’un auteur tel que Poulin requiert donc une alternative
différente de celle appliquée à Ali Bécheur à titre d’exemple, pour qui les éléments
autobiographiques ressortent assez aisément d’un modus operandi. En revanche, pour le
québécois, la narration repose principalement sur une construction nettement fictive et traite
ainsi, le plus souvent, d’un personnage aux traits similaires à celui de l’auteur et qui se
retrouve ordonnancé dans un scénario relatif le plus souvent à une quête. Notons à cet endroit
que les romans de Poulin suivent une trame générale qui applique une série de règles
itératives où le personnage central, solitaire et en rapport étroit avec l’écriture, se retrouve
sollicité dans son quotidien, à interagir avec plusieurs éléments extérieurs afin de collecter, de
découvrir voire de parfaire une sorte d’investigation passionnée. Ponctuée régulièrement
d’allusions à l’univers de l’écriture et à celui de la lecture, l’importance des livres dans les
romans de Poulin encourage à l’errance et à la fiction, deux récurrentes dans les œuvres de
Poulin puisque, paradoxalement à l’auteur tunisien, les allégories allusives aux souvenirs du
passé, aux vestiges, héritages parentaux et autres, eux-mêmes vecteurs mémoriels semblent ne
point impacter l’écriture de l’auteur qui préfère s’adonner à une créativité sciemment détachée
de tout risque d’amalgame avec une évocation biographique.
349
Pierre HEBERT, Jacques Poulin : La création d’un espace amoureux, op.cit, p.205.
350
Ibid, p.11.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 275
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Le double fictionnel dissimule un fonctionnement que Gilles Deleuze et Félix Guattari
nomment «Machines désirantes»351. L’intérêt est porté ici à la transformation dans son sens
plein « Il n’y a plus ni homme ni nature, mais uniquement processus qui produit l’un dans
l’autre et couple les machines. Partout des machines productrices ou désirantes. »352
351
Gilles DELEUZE et Félix GUATTARI, L’Anti-Œdipe Capitalisme et Schizophrénie, Tunis, édition Cérès,
1995.
352
Ibid, p.6.
353
Charles MAURON, Des Métaphores Obsédantes au Mythe Personnel, op.cit, p.325
354
Ibid, p.7.
355
Ibid, p.7.
276 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Poulin, nous assistons à une retenue médiatique et une discrétion sociale au profit d’une pure
existence à dominante fictionnelle à travers ses romans. L’auteur ne semble exister
physiquement que pour donner vie à son personnage omniprésent et doit donc optimiser sa
machine désirante afin qu’elle puisse maintenir son double dans un espace fictionnel
mûrement réfléchi et choisi et non pas imposé par les circonstances inflexibles de la vie
quotidienne :
356
Jean-Pierre LAPOINTE et Yves THOMAS, « Entretien avec Jacques Poulin » Voix et Images, volume 15,
numéro 1, (43) 1989, p. 8-14, p.8.
357
Gilles DELEUZE et Félix GUATTARI, L’Anti-Œdipe Capitalisme et Schizophrénie, op.cit, 1995.
358
Ibid, p.5.
359
Jacques POULIN, Les Grandes Marées, op.cit, p.9.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 277
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
machine : l’hélicoptère. La lecture des premières lignes du roman abolit la notion d’une vie
antérieure et secoue le lecteur dans l’attitude atone et robotique qu’adopte le protagoniste.
Des indications telles que l’attribut, « rituelle », confère à la lecture une certaine idée
de redondance et d’automatisme que protège, avec une véhémence rare, l’acteur principal de
l’intrigue romanesque, en insistant sur sa satisfaction avec l’adverbe « très » qui vient asseoir
une volonté à l’isolement, revendiquée pareillement par l’auteur dans la réalité. L’assurance
d’une monotonie dans le quotidien pourvoit au personnage principal une maitrise théorique du
parcours journalier et parvient ainsi à créer chez lui une sollicitude particulière pour les
moments banals de la vie. Ces observations de l’infiniment ordinaire et insignifiant procurent
toute l’esthétique qui a fait la singularité et le succès de l’écriture poulinienne.
Dans un même abord, l’épigraphe isolé dans sa page blanche au début de son roman
Les yeux bleus de Mistassini vient également confirmer cette volonté de l’auteur à ne point
embarrasser l’entourage et encore moins la société « Pourquoi encombres-tu le monde ?
Épictète » 361
À vrai dire, cette tendance à s’isoler prend forme petit à petit, notamment dans
l’achèvement de ses romans. Jacques Poulin offre toujours à ses personnages une fin où ils se
retirent du reste du monde : Les grandes Marées, Volkswagen Blues, les yeux bleus de
Mistassini, L’homme de la Saskatchewan….
360
Jacques POULIN, Les Grandes Marées, op.cit, p.10.
361
Jacques POULIN, Les yeux bleus de Mistassini, op.cit, p.7.
278 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Cette métaphore de la fin, comble un probable désir auctorial à retourner vers soi-
même après ce long détachement personnel et un dévoilement scriptural partagé avec le
lectorat qui observe depuis le roman, une interaction ponctuelle avec l’auteur. Cette part de
personnalité inconsciente de l’auteur se retrouve ici dévoilée avec cette obsession du
repliement suite à l’effort de production, synonyme d’incursion esthétique au sein du monde.
Ainsi, les éléments qui résonnent dans les œuvres de Jacques Poulin semblent
s’adapter le plus à une stratégie psychocritique afin d’en dévoiler quelques traits auctoriaux
particulièrement significatifs. La solitude des personnages principaux dans leurs réflexions et
dans leurs quotidiens détient l’un des piliers incontournables du mythe personnel poulinien. Il
est question ici de l’indépendance de ces doubles envers la société mais également vis-à-vis
des femmes, leur offrant ainsi une transcendence idéalisée dans leur concept du moi social.
L’ascétisme qui rejoint le moi créateur dans son agencement contextuel se reflète, selon
Mauron, dans une narration qui privilégie l’affranchissement inconscient des manifestations
sociales collectives « Le moi social ne rêve pas et ne fait pas participer ses rêves à la création
d’une œuvre. Tourné vers la réalité extérieure, il agit en fonction d’un milieu humain. Il n’en
subit pas moins l’influence de l’inconscient… »362 .
Il apparaît que chez Poulin, être en présence d’une séparation factice entre le moi
créateur et le moi social, comme nous l’avons souvent entendu dans ses entretiens, indique
362
Charles MAURON, Des Métaphores Obsédantes au Mythe Personnel, op.cit, p.327.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 279
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
qu’il s’agit bien chez l’auteur d’une absence totale d’un quelconque résidu social
compromettant dans son écriture et probablement même dans son quotidien, plus proche du
survivalisme, que d’une immersion mondaine et sociale dans les manifestations littéraires ou
autres :
Nous retrouvons cette même aversion du milieu littéraire et ce détachement qui lui
sied et qui correspond à l’attitude emblématique du personnage central poulinien « Jack
Waterman détestait les vedettes, surtout celles du petit monde littéraire… »364
La symbolique de ces témoignages nous permet de revenir sur Sainte-Beuve dans son
évocation biographique auctoriale et sa portée pour mieux cerner le corpus à étudier. La
méthode d’investigation biographique semble utile à cette étape de l’étude. Chez Poulin, la
discrétion autobiographique et la grande ressemblance qu’il entretient chez le personnage
familier dans ses romans, désacralisent la notion du moi social tant la distance entre lui et
l’autre fictionnel se confond dans les attributs personnels et observe une dissociation
conséquente dans l’histoire qui agence considérablement la narration.
363
Jean-Denis COTE, « Un entretien avec l’écrivain Jacques Poulin » Études canadiennes/Canadian Studies,
Bordeaux-Pessac, no 46, 1999, p.77-92, p.78.
364
Jacques POULIN, Les yeux bleus de Mistassini, op.cit, p.16.
280 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
construit autour de son personnage afin de lui accorder une dépendance salutaire pour son
avancement dans le parcours fictionnel qu’il lui développe « La nuit était fraîche et Teddy
décida de faire un feu sur la grève. Plus tard, il retourna à la maison pour préparer un
thermos de chocolat chaud et prendre une couverture de laine. Il apporta aussi du pain et du
beurre et il fit des toasts sur la braise. » 365
Il faut noter ici que l’assimilation entre l’auteur et le double identitaire peut se réaliser
chez Poulin dans le sens opposé, elle nous permet ainsi de déduire une probable
représentation ou plutôt une projection du désir personnel à travers la fiction scripturale.
L’appel de l’inconscient vers le mythe personnel se réalise avec les transformations du désir
chez le moi créateur pour donner vie à un moi social tout aussi fictif. Cette distance analytique
diffère de celle de Charles Mauron qui préconise une relation entre l’écrivain et l’homme qui
repose sur une double interprétation ouverte possible :
Son inclination, dans l’extrait précédent à une pitance rudimentaire qui effleure
l’ascétisme, offre au personnage poulinien une autosuffisance dans son choix existentiel.
Cette écriture permet de mettre en scène une alternative à l’expression du désir scriptural et
une translation de l’intérêt personnel de l’auteur vers le personnage entendu.
365
Jacques POULIN, Les Grandes Marées, op.cit, p.16.
366
Charles MAURON, Des Métaphores Obsédantes au Mythe Personnel, op.cit, p.330.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 281
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
du moi social et sépare sa fiction d’une probable interprétation biographique ou même
désirante de sa personne.
367
René LEDUC-PARK, Réjean Ducharme, Nietzsche et Dionysos, Québec, Presses de l’Université Laval,
1982.
368
Jean-Paul KERNEAU avec Solitude, amour et liberté dans L’avalée des avalés de Réjean Ducharme, The
University of Manitoba, 1970.
369
Claudine SAUVAGEAU-BERTRAND, Éléments pour une lecture de L’avalée des avalés (Réjean
Ducharme), Monréal, Université du Québec, 1976.
282 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
quelques traits communs relatifs à l’enfance et à la déconstruction familiale que nous
retrouvons dans sa première trilogie romanesque. Il paraît d’emblée que le survol des œuvres
ducharmiennes nous mène vers une méthode distincte de celle appliquée à Ali Bécheur et à
Jacques Poulin. Les récurrences symptomatiques chez ces derniers s’accordent sur une unité
auctoriale qui nous permet un dévoilement de réseaux et de métaphores obsédantes patentes et
explicites dans une sorte de jonction psychocritique fidèle à la méthode adoptée par Charles
Mauron :
Ducharme, use quant à lui d’une diversité des voix que porte la narration, nous nous
pencherons vers lui sur cette pensée primitive que l’auteur affectionne dans ses premiers
romans en concédant sa voix à une enfance protéiforme mise en avant dans différentes
fictions qui mêlent frasques irréelles et imaginations fictivement incontrôlées. Les fantaisies
imaginatives est le titre du sixième chapitre Des Métaphores obsédantes au mythe personnel
de Charles Mauron, son évocation par ce dernier révèle l’importance au sein de la réflexion
psychocritique, des manifestations de l’enfance dans la compréhension auctoriales et participe
activement au dévoilement inconscient de l’auteur grâce à son caractère originel sociétal.
Cette allusion à l’écriture surprenante et fantasque se retrouve chez Ducharme, elle fut
également relevée par Élisabeth Haghebaert :
« Il faut admettre que l’univers de ces trois premiers romans […], est
tout sauf réaliste, à quelques détails près : la fantaisie la plus
débridée y a cours, fondée sur des associations d’idées issues de
clichés, de réminiscences culturelles et d’une imagination fertile » 371
370
Charles MAURON, Des Métaphores Obsédantes au Mythe Personnel, op.cit, p.150.
371
Elisabeth HAGHEBAERT, Réjean Ducharme une marginalité paradoxale, op.cit, p.81.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 283
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
représentatifs socialement, par une incohérence expressive ou du moins par une naïveté qui
leur est propre. La polémique moralisante ne pouvant évoluer au sein de cet espace, faute de
recul nécessaire amarré à une expérience confortée par un âge minimum idoine, laisse
entendre que l’anomalie que représente le personnage de Bérénice dans L’avalée des avalées,
contribue foncièrement à elle seule à mettre en exergue tout un arsenal vindicatif propre à une
société qui annonce d’une certaine manière une composition personnelle inéluctable de
l’auteur.
372
Charles MAURON, Des Métaphores Obsédantes au Mythe Personnel, op.cit, p.148.
284 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
liées aux souvenirs familiaux et plus tard aux psychoses obsessionnelles antisociales. Son
expressivité imprégnée d’imaginations débridée, renferme un agencement à la fois inspiré et
fantasque, elle est le symbole même d’un jeu psychologique qui domine l’ensemble de cette
œuvre. Le contenu et le contenant prescrivent dès lors le mouvement du roman ducharmien
comme annoncé dans le titre, et se poursuit dans une dynamique riche en fantaisie illustrative
d’un passé personnel intime et d’une adaptation laborieuse en milieu externe. La situation du
moi social externe de Ducharme résumée dans une vision elliptique voire une absence totale
contribue probablement à assoir une difficulté rencontrée par l’auteur à s’ajuster dans
l’apparence sociétal et se justifie par une écriture fantasque à l’image de cette exploration
hypertrophiée du moi :
373
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.115-116.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 285
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
frontales. La notion d’artiste acquiert ici son sens plein dans la mesure où c’est à travers
l’œuvre et donc les personnages de cette œuvre qu’une définition auctoriale reste possible.
L’effort de discernement grâce à ces méthodes psychanalytiques ne fait qu’entériner cet
aspect désormais convenu et irrévocable d’une composition esthétique qui détourne le lecteur
de la simple approche fictionnelle littéraire.
374
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.116.
375
Charles MAURON, Des Métaphores Obsédantes au Mythe Personnel, op.cit, p.149.
286 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
dans la conception de Mauron comme un outil d’expression non plus métaphorique mais
explicite et manifestement lié à certains traumatismes, obsessions ou phobies longtemps
dissimulés par l’auteur et qui bordent le substrat textuel à travers une disposition bien définie.
Notre focalisation sur le premier roman de l’auteur correspond donc à une proximité primitive
et à une volonté d’interprétation cosmogonique d’une esthétique qui table sur de probables
lésions intestines personnelles où l’anxiété prépose tout l’agencement narratif et le transpose
surtout dans une fiction expansive des plus démonstratives. À cet endroit, la peur supposée
chez Ducharme peut se rallier à une forme d’abandon de contact ou même d’abondance de
contact, les deux formes sont prédisposés à une réflexion équivoque, surtout lorsque nous
apercevons l’attitude du moi social de l’auteur, son aversion des médias et son appétence
inflexible et immodéré pour la solitude. L’écrivain développe vraisemblablement dès son
enfance une aversion de la masse sociale en tant qu’entité panurgique, d’où son choix d’un
retrait sociétal précoce. Son érudition, sa solitude limitée à un entourage restreint et la
longévité d’un mode de vie anachorétique démontrent une certaine hardiesse dans ses
décisions et une assurance masquée. L’épisode personnel du refus de publication de son
premier roman au Québec et son acceptation chez la prestigieuse maison d’édition Gallimard
en France, conforte cette part persévérante et assurée de l’auteur et nous renseigne sur une
précocité stylistique et critique tant décriée par les médias de l’époque qui réagirent contre
son jeune âge (vingt- cinq ans en1966). La ressemblance avec ses personnages enfants qui se
révoltent contre le monde des adultes et le critiquent ouvertement est palpable dans ses
romans. Ducharme semble vouloir croiser un univers personnel vécu et incommodant, celui
d’une confrontation sociale entre individus précoces et le regard opaque et insaisissable de la
société et de la famille :
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 287
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Christian n’est pas encore revenu. Je suis sous l’effet de
l’attente. » 376
Le caractère surréaliste d’un cadavre exquis qui ressort à la lecture du passage d’idées
associatif de Ducharme semble difficilement se prévaloir d’une légitimité fictionnelle tant
l’identification distinctive est importante. Dans l’extrait précédent de Ducharme, l’adjectif
souvent substantivé « propre » est associé à « pied » et les « yeux de la grenouille » lui
rappellent le pelage du « léopard » et « brunes » fait directement un renvoi inconscient aux
« femmes » et à leurs accessoires. Ici « soulier » et « sac à main » font référence à
l’association instinctive des pulsions féminines mythifiées dans les achats légers et futiles que
critique implicitement l’auteur à travers son personnage. Le lecteur se retrouve ainsi dans un
très probable espace auctorial personnalisé qui démontre la richesse esthétique de l’écriture
ducharmienne car loin de procurer une manifestation épisodique romanesque, elle reflète un
possible arrêt sur image d’un état inconscient. L’auteur traduit dès lors une impression qui
376
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.26
377
Pierre Maurice MERVOYER, Etude sur l’association des idées, Paris, Éditions Aug. Durand, 1864.
378
Ibid, p.163-164.
288 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
mêle désir et crainte personnelle et qui sied parfaitement au mythe qu’il tente de transmettre à
son personnage principal.
379
Charles MAURON, Des Métaphores Obsédantes au Mythe Personnel, op.cit,p.150-151
380
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.23.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 289
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
une réception qui repose sur une introspection légitime car souvent justifiée des métaphores
obsédantes et des réseaux associatifs, la disponibilité de certains écrivains face à la curiosité
médiatique ne dénoue point la question de l’impact autobiographique sur l’écriture, mais nous
renseigne sur une genèse scripturale personnelle et un inconscient qu’il s’agit de repérer et de
démêler à travers les redondances et autres manifestations psychocritiques.
290 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Chapitre deuxième : La position de l’imaginaire et du mythe
dans le corpus :
Nous pouvons d’ores et déjà accorder les présences auctoriales dans cette étude sur un
même mythe linguistique tel que le définit Claude Lévi-Strauss :
La francophonie en tant qu’outil langagier, compose donc, chez les trois auteurs
étudiés, le mythe fondamental, avec ses éléments linguistique constitutifs et qui agencent un
référencement sur lequel s’aligne leurs structures fictionnelles. Il existe alors dans l’activité
rédactionnelle propre, une construction de mythes. La parole, comme le souligne Roland
Barthes, est l’élément concepteur du mythe. Appareil de diffusion et convenance
interprétative, il est avant tout construction expressive avant de devenir représentation
collective « […] le mythe est un système de communication, c’est un message. On voit par là
que le mythe ne saurait être un objet, un concept, ou une idée ; c’est un mode de signification,
c’est une forme. » 382 . Ducharme, Poulin ou encore Bécheur, de par leurs productions
francophones, cultivent une modalité linguistique générale pour tenter de traiter une
particularité scripturale, romanesque à travers une histoire personnelle, un contexte social ou
un ensemble de mythes revisités, omniscients. En outre, nous redécouvrons, dans la lecture
avertie de ces œuvres, toute une construction référentielle élaborée par ces auteurs et qui
annoncent leur mythe personnel reconnaissable avec les obsessions récurrentes au fil des
œuvres et les balises redondantes que le lecteur parvient à repérer et qui constituent un
archétype façonnant un style unique. Le récit donne alors naissance au mythe personnel de
l’auteur qui offre toute sa dimension au moi créateur en s’appliquant à concevoir à partir
d’une souche mythique initiale une identité à la fois immuable et manifeste. La répétition des
actes qui ont donné lieu aux mythes ancestraux et qui en engendrent de nouveaux, indique
381
Claude LEVI-STRAUSS, Anthropologie structurale, op.cit, p.240.
382
Roland BARTHE, Mythologies, Paris, Éditions du Seuil , 1957, p.181.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 291
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
chez Mircea Eliade une ouverture sur un comportement fréquent qui explique la dimension
inéluctable d’une antériorité commune :
Une écriture francophone telle que la représente Ali Bécheur, par exemple, emploie
un double référencement : le premier, occidentale et le second fait référence, conjointement,
aux mythes arabes et orientaux. D’autres mythes relatifs à l’hindouisme ou aux civilisations
précolombiennes demeurent en effervescence en dehors du champ narratif propre à ces trois
auteurs mais constituent néanmoins un vaste patrimoine universel qui évolue plus ou moins
dans l’ombre des inspirations concrètes dans le corpus.
383
Mircea ELIADE, Le mythe de l’eternel retour, Paris, édition Gallimard collection folio essais, 1989, p15.
292 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
I) Une force fictionnelle marquée par les théories de la
mythanalyse et de la mythocritique
Il est à distinguer, dans cette partie, chez les trois écrivains, un tryptique des fonctions
mythologiques qui englobe une même démarche progressive, esthétique, en rapport avec le
plan personnel, social et universel. De fait, plusieurs théoriciens ont évoqué à leur manière et
selon des axes d’approches distincts, ces notions, que nous tenterons de parcourir d’après une
littérature francophone perçue à la fois comme suggestive et dense.
384
Gilbert DURAND, Textes réunis par Danièle Chauvin, Champs de l’imaginaire, Grenoble, Éditions Ellug,
1996, p.230.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 293
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
humaine, d’une manière générale. Ces deux représentations interdépendantes, constituent
l’essentiel de nos références théoriques pour cette section de l’analyse. Joël Thomas évoque
également la pensée de Durand quant à l’impact et à la présence des mythes au sein de la
société et le confronte à Mircea Eliade qui, pour sa part, adopte une structure plus minutieuse
voire étroite concernant la présence des mythes dans un environnement donné :
Le mythe en tant que référent exige, pour l’empreinte auctoriale, une méthodologie
particulière et bien distinguée. Notons que pour Ali Bécheur par exemple, l’oralité constitue
dans sa forme même le mythe d’un orientalisme rédempteur face à un déluge iconographique
385
Joël THOMAS, Le « Chant profond » des mythes gréco-romains. Etat des lieux et perspectives
méthodologique, Narrativas e Mediaçao, Lisbonne, numéro 1, 2011, p.14.
385
Ali BECHEUR, Chems Palace, op.cit, p.11.
294 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
occidental. Son dernier roman Chems Palace, s’affirme comme un retour, et ce dès les
premières pages, vers une conception originelle de la fiction. Le conte oriental reçoit ainsi,
dans ce roman, le rôle cosmogonique qui lui correspond depuis toujours « C’est l’aube d’un
jour parmi les jours qui point sur le grand erg oriental. » 386
Une longue description poétique suit cette première formule avec des indications
géologiques propres au désert et sans indication précise concernant le contexte spatial, à
l’image fidèle d’une tradition orale orientale qui implique une fiction moralisante dans une
universalité et une objectivité proche des orateurs. Dans cette perspective, il est intéressant de
collecter dans ce roman, quelques indications habituellement usitées dans le contexte du conte
oriental mythique tel que Les Mille et une nuits pour ne citer que le plus célèbre d’entre eux.
Le cadre extérieur de la narration se situe dans un village dans le sud de la Tunisie, village
comparable à ceux qui abondent dans les contes orientaux. Un rapprochement que l’auteur
peint avec une source de motivation mythique et une aptitude à la narration revendiquée
comme un héritage reconnu. Bécheur se situe ainsi dans un espace de rencontre entre la
modernité symbolisée par le mythe illustre de la forme francophone définie par Barthes et
avec l’objet qui caractérise le plus le monde arabe tel que le conçoit le lecteur francophone.
Un double jeu qui incorpore la proximité avec les legs ancestraux comme fer de lance d’une
nouvelle mythologie orientale à qui les multiples affronts causés par l’actualité géopolitique
ne font que démystifier un bien-fondé ou encore une légitimité civilisationnelle unique. Ali
Bécheur s’applique souvent à confronter dans ses romans les deux assises mythiques qui
maintiennent sa verve créatrice. L’impact d’un double référent mythologique chez l’auteur
conduit à une restructuration de l’espace fictionnel selon une alternance évidente, celle d’un
schisme ou plutôt d’un emboitement infructueux souvent à l’image d’une interculturalité
esthétique nécessaire qui s’applique à garder séparée une double genèse mémorielle. La
structure fictionnelle du dernier roman bécheurien s’inspire donc du conte populaire oriental,
mais avec cette dimension critique propre au mythe des lumières occidentales et à celui des
valeurs humanistes qui s’inscrivent dans la formation francophone de l’écrivain tunisien. Le
personnage secondaire du roman, Nadir, adoptant les contours typiques du nouveau riche
tunisien, sciemment caricaturé par l’auteur, est représentatif d’un idéal relatif à une jeunesse à
386
Ali BECHEUR, Chems Palace, op.cit, p.11
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 295
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
la dérive et à qui il s’agit de ménager les aspirations et de maintenir une empathie filiale
nécessaire. L’auteur s’aligne à ce désir de la jeunesse tunisienne qui aspire à la fortune à
travers la rencontre, l’acte de mariage et la réconciliation avec l’Autre pour son eldorado
matériel quelquefois « cynique », car il ne prend de sens que suite au retour au pays et à sa
misère. Ainsi le personnage de Nadir quittant la Tunisie pour un modeste rôle d’amant
exotique, se retrouve, à la mort de sa bienfaitrice Sandra, à la tête d’un immense patrimoine
qu’il investit dans son pays natal :
L’auteur souligne également dans cet extrait une métaphore utopique, celle d’un
colonialisme révolu ou plutôt perdu et d’une relation tributaire de plusieurs facteurs
chimériques mais qui est, en même temps, tout à fait réelle entre la Tunisie et la France. Une
régence et un amour historiquement impossible mais qui finit par se réaliser grâce à un
échange de bons procédés et à des horizons interculturels longuement réfléchis.
387
Ali BECHEUR, Chems Palace, op.cit, p.239.
388
Ibid, p.61.
296 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Par ailleurs, l’aspect concret de la portée mythologique bécheurienne prend forme
avec des déclarations comme suit « […] banni de l’oasis et y revenant, non plus fugitif,
promis au couteau, mais glorieux, général couronné de lauriers célébrant son triomphe. ».389
À vrai dire, l’auteur cherche à reprendre le lecteur dans le jeu d’alternance du mythe
oriental archétypal : le démuni qui rentre au pays, en prince, avec une opulente fortune et qui
n’aspire plus qu’à une justice rétablie sous le signe d’une reconnaissance par rapport à ceux
qui autrefois l’avait dénigré. Sa célébration se réalise en revanche, dans une mise en scène
typiquement importée avec un lexique explicite « glorieux, général, triomphe », mais c’est
surtout l’image de la couronne de lauriers qui transporte instantanément le lecteur dans le
mythe gréco-latin symbolisé par cette distinction honorifique depuis Alexandre le Grand
jusqu’au sacre napoléonien, en passant bien sûr par l’accessoire suprême de la représentation
iconographique des empereurs romains. L’auteur se surprend également, en narrant la
situation du personnage tunisien, à introduire dans un même discours deux symboles absolus
des mythes qui animent son fondement fictionnel « L’éducation sentimentale du fennec. »390
389
Ali BECHEUR, Chems Palace, op.cit, p.236.
390
Ibid, p.206.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 297
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
se jetterait Didon, pour y brûler le feu plus ardent encore dont elle se
consumait ; évoquai les galères d’Hanon, ployant sous l’or et
l’ivoire, cinglant entre les colonnes d’Hercule, où béaient les portes
de la peur. »391
Ce que Durand interprète comme « mythe finissant »393 pourrait correspondre à cette
évocation légendaire que l’auteur représente comme désuète, celle des récits orientaux
évoquant toute une cosmogonie intendante de la religion. Représentative d’une structure
dogmatique à l’opposé de la critique (autre régent mythique occidental et surtout
francophone), la construction du religieux en tant que voie déterminante devant le choix
391
Ali BECHEUR, De miel et d’aloès, op.cit, p.31.
392
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.165.
393
Joël THOMAS, Le « Chant profond » des mythes gréco-romains. Etat des lieux et perspectives
méthodologique, op.cit, p.14.
298 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
individuel, offre certes une réponse paisible et réconfortante aux interrogations effectives du
quotidien mais demande en échange une déshumanisation sacrificielle dans ce qui distingue
l’être intellectuel du bestial panurgique :
L’universalité du mythe rejoint une évidente croyance populaire sur laquelle vogue
l’auteur et souligne de la sorte une réelle sincérité identitaire d’une grande partie de la société
tunisienne. Selon l’auteur, la religion constitue un vivier important d’épisodes mythiques que
l’actualité mondiale déforme à volonté afin d’assouvir d’obscurs desseins. Ali Bécheur
introduit dans sa narration plusieurs mythes idéologiques attribués le plus souvent à l’Islam et
souligne surtout sa dimension mystique inhérente à la formation populaire tunisienne. Il
avertit également le lectorat de leurs conséquences voire dérives notamment par rapport à une
manipulation dangereuse des mythes et de leur signification ou encore interprétation chez
certaines personnes. Certains passages dans les romans bécheuriens décrivent à titre
d’exemple cette pratique du maniement de l’illusoire mythique et démontrent ainsi
l’importance d’une connaissance érudite des mythes religieux musulmans :
« Les dieux et les maîtres courant les rues. […] Les cathédrales,
temples, synagogues, mosquées en débordent. Et puis, comme si ça
ne suffisait pas, ils débarquent dans ton séjour. S’installent dans ta
télé. Prêchent. Sermonnent. Décrètent des croisades, des jihad.
Bourrent les crânes. Lavent les cervelles, mais alors à grande eau.
Détergent la matière spongieuse tant et tant qu’il en tombe en
lambeaux, le mou. Une toile d’araignée, voilà ce qui en reste. Juste
de quoi accrocher un paradis de pacotille, avec la carotte et le
bâton. De l’opium du peuple… » 395
Il est important de noter ici que les dangers d’un endoctrinement religieux s’immiscent
dans l’actualité géopolitique et montrent à quel point la religion en tant qu’ensemble de
394
Serguei BOULGAKOV, La lumière sans déclin, traduit du russe et annoté par constantin Andronikof,
Lausanne, Éditions L’Âge d’Homme, 1990, p.78.
395
Ali BECHEUR, L’attente, op.cit, p.130.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 299
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
mythes cosmogoniques véhiculent une composition de valeurs et de pensées qui s’appliquent
sur une attention idéologique de préceptes et de consens. Ces derniers conditionnent le
quotidien et l’avenir de toute personne sensible aux paroles des livres sacrés et de ceux qui
tentent de les expliquer. Dans cette optique, les mythes et les paroles se rejoignent et opèrent
un détournement dans certains cas que souligne l’auteur dans l’extrait précédent, son
accusation semble directement porter sur l’extrémisme religieux car constant dans le paysage
médiatique contemporain. L’auteur introduit, subtilement, dans la même sphère de
dénonciation extrémiste, toutes les religions monothéistes afin de tenter de rationaliser une
haine collective contre un ennemi commun ou plutôt unique. Il témoigne dans ses romans, des
dispositions allusives complexes qui affichent la polyvalence de certaines attitudes collectives
en générant de la sorte le mythe moderne.
À vrai dire, le mythe du phénomène religieux chez les trois auteurs étudiés est pointé
du doigt et les entraves que peuvent constituer toutes ces croyances monolithiques dans
l’aspect social, collectif et personnel dans la structuration critique de l’individu, demeurent un
point commun dans leurs thématiques respectives. Ainsi, les auteurs reprennent une tradition
immémoriale, celle de l’évocation du religieux de manières différentes : en tant que référent
ultime d’une existence personnelle pour Ali Bécheur et en tant que symbole indéfectible, chez
les deux auteurs québécois, celui d’une époque consommée et qui se veut pleine de remous et
de tourments marquant l’histoire du Québec. Par voie de conséquence, l’association mythe et
religion arpente une nature ontologique tout à fait légitimée à travers l’histoire puisque depuis
la nuit des temps la production imaginaire des mythes engendre une conviction idéologique de
masse en tant que concept fondamental de la vie. Ce qui répond ainsi au célèbre raisonnement
de Durand concernant la place accordée à l’imagination en tant que matrice anthropologique
du discernement. Cette limite dans la conscience du caractère collectif, astreignant et aliénant
de la religion conduit à une résultante circonscrite par la laïcité, entre autres québécoise, qui
300 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
individualise la portée de la religion et dépeint cette dernière dans un cadre étroit voire intime.
En se référant à la pensée de Durand qui place l’imaginaire comme genèse de tout ce qui
englobe le mythe et par transfert, la religion, il apparait évident que l’objet premier de la
révolution tranquille québécoise soit une séparation entre l’Etat et l’Eglise.
Ducharme interpelle et interroge le mythe en tant que récit dans une invective des
deux religions Bibliques. La confrontation entre le personnage de Bérénice dans L’avalée des
avalés et celui du rabbi, le major Schneider, résume bien la position de l’auteur face à la
jonction entre institution religieuse et militaire. De fait, l’évocation de ce personnage féminin
emblématique au début et à la fin du roman accentue le sentiment d’ingestion et d’emprise sur
396
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.15.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 301
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Bérénice et tord par là même la continuité diachronique « Il n’a pas l’air de ce qu’il dit quand
il prêche. Ce doit être son gros livre rouge à tranche dorée qui l’excite. »397
397
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.15.
398
Ibid, p.326.
399
Roland BARTHES, Mythologies, Paris, Éditions du Seuil, 1957, p.189-190.
302 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
L’intérêt de cet exemple pragmatique ne laisse aucun doute quant à la puissance du
mythe dans sa dimension archétypale inaltérable. Si nous procédons donc à une
décomposition sommaire de l’image du personnage ducharmien, nous pouvons constater la
présence d’un signifiant conduit par une structure préexistante : le rabbin qui s’engage dans la
fonction militaire. Le signifié est ici distinctement prononcé, à savoir : la religion cultivée par
les écrits bibliques transforme l’adepte en une machine de guerre et annonce l’extrémisme
religieux ultérieur. L’analyse de cette association arrive enfin à ce que Barthes appelle le
troisième terme du mythe, la signification. Cette notion qui découle directement d’une
connaissance universelle des mouvements animent le raisonnement du mythe : un
rapprochement ancestral entre guerre et religion. Dès lors, le personnage devient caricatural
car il distille les perceptions individuelles ancrées dans l’inconscient collectif et qui
concernent l’image de l’homme de religion ainsi que du militaire martelé par Ducharme dès la
première apparition du rabbi Schneider. Ainsi, le lexique qui l’accompagne est un savant
mélange de ces deux concepts «sang, cendre, arène, impie, brûlés, Dieu, armées, premier
rang… »400
Tous les thèmes évoqués en rapport avec le mythe, renferment une légitimité au rejet
inhérent du personnage de Bérénice aux institutions et permet grâce à son caractère
fondamental de s’imposer comme l’évidence d’un événement se développant constamment à
travers l’espace et le temps. En effet, l’expérience historique québécoise et l’avènement d’une
révolution esthétique au sein de textes comme ceux de Ducharme par exemple, démontrent à
quel point cette question du religieux, en tant que mythe monolithique, a transcendé les
premières littératures imprégnées d’un enthousiasme missionnaire, qui se distingue par une
portée traditionaliste et que l’inconscient collectif tend à s’en éloigner afin d’élargir ses
perspectives sociales et surtout économiques. Ses positions concernant le mythe de la religion
rejoignent, celle de Hervé Fischer, écrivain et philosophe franco-canadien, spécialiste de la
mythanalyse, qui s’exprime ainsi sur son blog personnel :
400
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.15.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 303
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
naissent et ils meurent, ils se transforment. Ce sont nos mythes qu'il
faut changer, pour changer nos sociétés. »401
Son message dérive distinctement d’une pensée « emporté » sur l’athéisme comme le
souligne son roman Nous serons des dieux402, et qui appelle à un affranchissement social des
mythes monothéistes dogmatiques au profit d’un polythéisme critique libéré, à l’image des
dieux grecs que peut atteindre l’homme rationnel et lucide.
Il ne s’agit pas dans cette étude de relever d’une manière exhaustive l’ensemble des
traces des mythes dans le corpus bécheurien mais plutôt de montrer leur ampleur et leurs
régularités au sein de l’activité littéraire francophone tunisienne. À ce titre, la lecture
mythocritique des textes de Ali Bécheur constitue l’assise de tout un agencement narratif qui
puise sa fiction dans le récit mythique. Si la religion et les contes orientaux classiques animent
401
Hervé FISCHER, Société internationale de Mythanalyse, disponible sur:
http://mythanalyse.blogspot.com/2006/05/la-mythanalyse-est-une-alternative.html
402
Hervé FISCHER, Nous serons des dieux, Montréal, Éditions, vlb, 2006, Collection « Gestations »,p. 280.
304 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
les ressources mythiques dans lequel puise l’auteur, il existe également au fil des romans
plusieurs refrains thématiques qui, par leur redondance constituent le mythe moderne qui se
détache progressivement de l’influence des récits classiques cosmogoniques :
Nous mentionnerons ici que l’apport social dans le texte élargit la lecture au-delà de la
narration et plonge le lecteur dans un contexte défini. À partir de là, il s’agit de déceler les
manifestations mythique non plus dans le texte mais au-delà, dans une disposition spatio-
temporelle. La mythocritique se limitant seulement au texte, la mythanalyse s’approprie pour
sa part, tout ce qui tend à la production humaine : artistique, politique ou autres. La présence
de l’iconographique détrône une profondeur critique allouable aux contes et légendes qui
dominaient jadis une mythologie classique de plus en plus restreinte à une érudition
universelle en voie d’épuisement. La société contemporaine tunisienne, telle qu’elle est
décrite par Ali Bécheur dans ses romans, résonne en dissonance avec la mémoire et les
valeurs d’antan grandement influencée par les mythes religieux, historiques et les allégories
des contes classiques universels. L’auteur parle d’images dans sa présence la plus mythique,
celle de la publicité et de sa répercussion nouvelle sur une jeune société tunisienne qui
effleure le dogme même de la mondialisation dans sa superficialité et appelant au confort de
l’intellect. Ces mythes qui sont le reflet d’une réalité détachée de l’identité tunisienne, l’auteur
les assigne parfois, ironiquement, à une présence mythique ancrée dans l’inconscient collectif
« Je pourrais citer de mémoire les inscriptions des portiques, des tabliers de pont.
403
Ali BECHEUR, De miel et d’aloès, op.cit, p.75.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 305
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Vitesse=Danger. Attacher votre ceinture est nécessaire (pour obligatoire, sans doute).
Réciter sans faute les panneaux publicitaires, les déroulants » 404
Il s’agit donc, dans le contexte d’une écriture sociale interculturelle tunisienne d’un
éreintement et d’un rejet de cette manipulation dictatoriale imposée par la mondialisation que
dénonce l’auteur. Le déplacement des mythes formateurs, qui constituaient le foyer d’une
identité tunisienne, revêt un caractère désenchanté chez Ali Bécheur dans de nombreux
passages tout au long de sa production romanesque et le thème fréquent de la finitude du
temps vient mettre en relief cet effet de nostalgie vis-à-vis d’un passé illustre et authentique.
Les évocations des nouveaux mythes sociaux qui n’engagent en rien l’identité tunisienne,
selon l’auteur, réduisent le champ d’un quotidien déjà embrasé par les conflits économiques et
politiques à un semblant de modernité factice qui engrangent des passages peu élogieux à
l’encontre de ce mouvement simulé :
404
Ali BECHEUR, L’attente, op.cit, p.130.
405
Ibid, p.24.
406
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.32.
306 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
équivoque de l’auteur. L’aspect matériel jouit d’une nouvelle forme de mystification
sociétale, celle de l’ostension et de l’étalage d’une aisance pécuniaire, l’apparat cumulé,
entassé et dépensé pour le simple plaisir de paraître. L’auteur dénonce cette nouvelle
mythologie qui voue un rapport matériel au sacré et est alimentée voire guidée par la
recherche obsessionnelle de l’avoir. Mais ce mythe social empreint de mondialisation édifie
un comportement déshumanisant et attire une jeunesse tunisienne vers des solutions sujettes
au scepticisme, telles que la promesse contrainte d’un rêve occidental organiquement lié à
l’immigration :
« D’un monde à l’autre. Il suffit parfois d’un vol […] Pour atterrir
dans une cité où la grisaille déteint sur la peau. Les cheveux. Sur
l’âme pour finir. Mais à quoi bon le soleil si c’est pour chauffer les
tas d’immondices jonchant les rues. Exhaler la puanteur des égouts.
Décomposer les âmes telle une charogne d’âne écrasé sous le poids
de la vie ».407
En réalité, l’attrait d’un dessein social comme celui évoqué dans l’extrait précédent,
constitue le pivot principal d’une actualité réaliste tunisienne. Fidèlement reprises dans les
écrits bécheuriens, cette « ambition » des jeunes tunisiens révèle un réel traumatisme et une
hémorragie contemporaine relayée quotidiennement dans les médias. L’Eldorado occidental,
dans une mythanalyse des aspects sociaux tunisiens, repris par l’auteur, constituent le
nouveau mythe brigué par une jeunesse en perdition. Les entraves sociales, telles que le
chômage, l’inexpérience et les failles de compétence hissent à un degré sacral, l’Occident,
comme unique moyen de réussite et de reconsidération aux yeux des membres de la
communauté tunisienne « De toute l’après-midi, elle ne cesse de chanter les louanges de son
aîné, narrant comment il était rentré du Canada bardé de PhD, le retour définitif le plus
fastueux qu’on ait vu dans le pays, la BMW encore dans son emballage, l’armoire réfrigérée
[…] »408
407
Ali BECHEUR, L’attente, op.cit, p.65.
408
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.88.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 307
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
passage inespéré vers l’autre monde est rapporté ironiquement par l’auteur dans cet extrait où
il souligne à la fois la légèreté d’un contentement social tunisien et l’expansion du mythe
occidental à travers les sagas urbaines qui participent encore plus à galvaniser l’image d’un
Saint Graal édénique.
Par ailleurs, le regard de l’auteur est détourné de sa verve critique lorsqu’il évoque une
expérience personnelle. En effet ces personnages se retrouvent souvent en France et portent
un regard adulateur aux préceptes mythiques relayés par les supports écrits et oraux qui
traversent le bassin méditerranéen :
L’apport d’un référencement classique propre aux mythes d’une France présente dans
l’histoire de la Tunisie et dans la composition morale et idéologique auctoriale, offre toute une
dimension mythologique au lieu géographique et contribue à l’exaltation d’un concept
mythique contemporain comblant deux objectifs antithétiques au sein de la société tunisienne.
Celle de l’intellectuel tunisien qui retrouve des renvois académiques et comble un cursus
représentatif d’une conscience et d’un savoir scientifique, mais qui offre également une
position sociétale privilégiée au regard de la communauté d’origine. Ali Bécheur dénonce
souvent l’attrait superficiel du mythe occidental et avance son savoir culturel francophone
comme une aptitude commode pour l’incorporation d’une approche intellectuelle efficace du
mythe « […] je débarquai dans une autre planète ; nouveau monde sans doute, mais je ne
m’y sentais qu’à moitié étranger : j’en connaissais le langage, sinon les signes. »410
409
Ali BECHEUR, De miel et d’aloès, op.cit, p.71.
410
Ibid, p.69.
308 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
narration qui borde l’œuvre romanesque d’un lyrisme et d’une sensibilité usitée
habituellement dans un cadre beaucoup plus fictionnel et inspiré des grands mythes
universels.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 309
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
et tenaient conseil dans le but de veiller sur lui et d’éclairer sa
route » 411
Les derniers mots du roman de Poulin s’inscrivent dans une allusion directe à la
structure primordiale des mythes initiateurs, comme les divinités olympiennes, qui veillent sur
les mortels et œuvrent pour édifier leurs parcours. L’auteur condense dans ces quelques lignes
toute une symbolique instigatrice de la trame textuelle et met en évidence sa fiction dans un
registre historique et mythique qui garde une connotation classique dans le thème et dans la
structure.
Le personnage narrateur suit dès le début du roman une voie désignée et s’arrime à des
indices qui le mèneront à son but ultime, celui de retrouver son frère. Ce dernier est
représentatif d’une déconstruction mythique désormais célèbre dans les quêtes universelles,
depuis les travaux d’Héraclès jusqu’à l’odyssée d’Ulysse en passant par le Saint Graal de
Perceval ou la toison d’or de Jason. Ainsi, le chemin de la quête s’avère être le plus souvent
un but en soi et une sorte d’initiation et une structuration propre qui évince l’objet même de la
recherche. Il est en effet régulier de retrouver au sein des images mythiques classiques cette
désillusion du héros qui devant la finalité de son effort se retrouve amputé de quelque chose
ou payant un lourd tribut qui désengage le contentement face au travail accompli. C’est en
opérant une lecture structurelle des mythes classiques que l’on arrive à percevoir chez Poulin
une substruction première qui récupère chronologiquement la plupart des instances mythiques
et qui permet la mise en place des manifestations mythologiques qui viennent se greffer sur
une ligne esthétique combinant identité, francophonie et culture américaine. Ainsi chez
Jacques Poulin, l’intertextualité joue un rôle essentiel dans la représentation des mythes qui
ont sustenté son écriture. Le style enjoint subtilement un archétype cinématographique d’une
consécration de l’achèvement fictionnel avec le mouvement du personnage solitaire vers le
couchant du soleil accordé dans cet exemple au personnage féminin accentuant de la sorte une
imagerie phallocratique déconstruite chère à l’auteur. Nous voyons chez Poulin toute une
stratification fictionnelle empreinte des mythes élémentaires et qui évolue vers un
référencement qui rallie entre les différentes factions du roman. Le thème du voyage est pour
411
Jacques POULIN, Volkswagen blues, op.cit, p.320.
310 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
ainsi dire chez Poulin, à la fois quête et mode de vie, introspection et exploration historique.
Quant à l’odyssée du personnage, elle se réalise suivant un schéma actanciel classique avec la
figure emblématique du fidèle adjuvant (Pitsémine) et, à cet endroit, la recherche du frère
(Théo) mythifié car abstrait dans son évocation et idéalisé par les souvenirs de Jack et son
mode de vie intrigant, joue grandement dans la construction d’une imagerie qui complexifie
l’individu au-delà de sa réalité et lui accorde un statut légendaire. Mais c’est surtout la croisée
des héros de l’Amérique qu’affectionne surtout Poulin dans son roman et qui impose au
lecteur une approche mythocritique de l’œuvre. Les épisodes historiques par exemple donnent
toute une dimension didactique à l’œuvre et renseignent sur l’origine des mythes
contemporains de la conquête du continent américain :
L’écrivain se réfère ainsi au plus célèbre des romans américains On the Road de Jack
Kerouac et incorpore de la sorte le mythe récurrent de la route dans l’imaginaire collectif et
qui demeure relatif au défrichement des terres vierges du continent américain, principale
activité des premiers colons européens. Au sein du plus célèbre des mythes américains et celui
qui s’inscrit dans un déroulement chronologique et dans un prolongement contextuel, l’auteur
412
Jacques POULIN, Volkswagen blues, op.cit, p.135-136.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 311
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
fait émerger tous les éléments qui appellent au voyage, et ce, depuis l’intitulé de l’œuvre qui
souligne cette transculturalité implicite avec la marque « Volkswagen », fière représentante
des véhicules européens et synonyme de la traversée du continent américain avec ce que
désigne toute la symbolique de la musique Blues comme référent culturel américain.
Nous retrouvons les traces de ce mythe au plus profond des poinçons allégoriques
qu’arbore la culture américaine avec l’ « American way of life » où l’idée prépondérante de la
route reste tributaire d’un lyrisme et d’un rêve qui alimente toute une hégémonie universelle
reconnaissable par son caractère éventuel. De fait, le mythe trouve son application depuis le
commencement de l’expansion humaine post-colombienne et atteint son apogée à la fin du
dix-neuvième siècle avec la conquête de l’ouest et la structuration des voies dédiées aux
automobiles américains fleurons de l’époque industrielle. De la même façon, l’agencement
routier dense des États-Unis et en lui-même un hymne au voyage et participe également à
assoir tout un mode de vie social qui a fait la réputation de ce mythe. Aussi, Poulin, en
évoquant le roman de Kerouac transpose-t-il son ressenti et sa vision entrecroisée de routes
infinies qui traversent les états américains :
À vrai dire, toutes ces évocations des mythes chez les auteurs renferment une dualité
consciente dans le processus mythocritique puisque l’œuvre se comporte comme un tremplin
du mythe social. Le roman de Kerouac, Sur la route, ou celui de Poulin, Volkswagen Blues,
sont le fruit d’une activité mythanalytique des auteurs au regard de la dimension globale et
culturelle de la société nord-américaine. Le choix d’isoler l’un des signes particuliers de cette
société a été le déclencheur d’un besoin d’expression qui cristalliserait cette spécificité et la
matérialiserait en tant que mythe sociétal. En l’occurrence, la valeur émotionnelle et
413
Jacques POULIN, Volkswagen blues, op.cit, p.282-283.
312 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
historique véhiculée par la route en tant que symbole d’une ligne directrice, d’une alternative
et d’une volonté de réussite avec la conquête de l’Ouest, mais aussi dans une optique
individuelle comme une consécration face à une résolution introspective édifie en tant que
mythe, l’effort humain dans son aménagement autoroutier en Amérique du nord avec ce qu’il
implique comme valeurs identitaires fortes pour l’histoire de toute une région. La route, le
voyage et l’exploration, sont autant de sujets caractéristiques pour la société nord-américaine
car ils sont le symbole même d’une reconnaissance individuelle et personnelle. Les œuvres
cinématographiques, musicales ou romanesques qui gravitent autour de cette thématique,
contribuent à l’échafaudage d’une consolidation élémentaire du mythe social mais également
personnel puisque le succès esthétique implique une reconsidération détachée et une
participation active à l’élargissement du mythe.
Le roman qui évoque les mythes devient à son tour objet d’une lecture mythocritique
et rajoute une pierre à l’édification d’une mythologie identitaire corrélative. Cette démarche
diachronique du mythe rend compte de la position qu’occupent certains poncifs de
démarcation sociale dans les œuvres littéraires et le rôle de ces derniers dans la dynamique du
mythe. Gilbert Durant évoque à ce sujet, deux pans de l’approche mythocritique : l’une
statique, qui concerne « […] la délimitation […] du gibier mythique » 414 et la seconde,
dynamique, car elle s’investit dans les « mouvements du mythe »415 .
414
Gilbert DURAND, Textes réunis par Danièle Chauvin, Champs de l’imaginaire, op.cit, p. 230.
415
Ibid, p.230.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 313
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
s’enchaine une expansion universelle palpable car motivée par l’aspect contextuel de la
contre-culture qui a dominé toute cette période de l’histoire mondiale. Il est important de
préciser à cet égard que l’affranchissement idéologique qu’a vécu le Québec dans les années
1960 leste une unité identitaire moderne profondément influencée par cette rébellion envers
un passé suranné. Ducharme, qui redéfinit une écriture francophone imprégnée par une
authenticité qui prône l’indépendance individuelle et discrédite la société de masse, retrouve
progressivement un écho dans sa vision romanesque chez ses lecteurs mais également dans le
paysage contestataire de l’époque, minoritaire mais universel. Son dispositif scriptural,
reconnaissable par ses multiples « écarts » langagiers ou le reniement délibéré des règles de
grammaire ou d’orthographe, détermine une prédilection à la déconstruction du passé
symbolisé par les legs culturels gréco-latins :
À partir de cet extrait, nous pouvons dire que Ducharme donne aux mythes anciens
une dimension et une étendue tout à fait discutables. Il semble souligner pour ainsi dire les
failles de ce flanc dogmatique de la mythologie fondatrice en l’écornant et en le situant dans
un contexte contestable afin de démontrer sa croyance dans l’esprit critique. Mais le mythe
renversé réajuste un équilibre dans les fonctions interprétatives et cautionne une nouvelle
mesure dans l’enjeu mythique. C’est cette sorte de destitution que met en place l’auteur en
affirmant une ascension de la phraséologie et d’un style manifeste qui trouve sa régence dans
l’identité québécoise comme symbole littéraire d’une francophonie dissociée des amarres pré-
coloniale. En somme, Dcucharme avec son énergie créatrice et une esthétique qui se maintient
toujours dans une continuité, certes, de plus en plus normative de la contre-culture, démystifie
les assises sur lesquelles se sont échafaudées les dogmes de l’assimilation individuelle au
416
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.356.
314 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
profit d’un nivellement social contre lequel s’est élevé, en particulier, son personnage clé et
phare de L’avalée des avalés. L’auteur devient lui-même mythe, avec sa figure personnelle
absente, mais omnisciente et omnipotente à travers les héros de l’identité québécoise, au
panthéon des symboles dans lesquels se reconnait la société francophone du Québec.
Ce passage révèle que la personnalité auctoriale peut, selon Mauron, transparaître dans
l’obsession scripturale : thématique ou dépendante de la forme. Il est vrai que chez certains
auteurs l’assurance de la francophonie en tant qu’outil légitime culturellement et inné, permet
un jeu de mots plus audacieux et que nous retrouvons chez les auteurs québécois étudiés :
Ducharme et Poulin. En effet le premier s’approprie la langue, la distord et use à bon escient
d’un détournement des codes au-delà des règles incontestables de la communication. Ainsi, la
conscience d’une possession linguistique en tant que patrimoine inhérent à son identité même,
permet semble-t-il, des expériences stylistiques périlleuses mais qui demeurent un droit
inaliénable et approuvé par la réception. Pour Poulin, c’est une forme d’assurance auctoriale
417
Charles MAURON, Des Métaphores Obsédantes au Mythe Personnel, op.cit, p.277.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 315
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
qui transparaît dans une écriture dominée par la simplicité et l’épuration scripturale. L’auteur,
n’ayant rien à prouver et jouissant également d’une relation personnelle évidente et
authentique avec la langue française en tant que capital natif, recourt à un nivellement
langagier et à un rythme qu’il impose à son œuvre en lui octroyant toute sa couleur spécifique
et déterminante dans le champ de la francophonie. Le mythe personnel peut commencer à se
déployer donc à travers les normes scripturales qui renseignent sur une première relation entre
l’auteur et l’objet d’un contact régulier, celui de la langue française.
Le cas de Ali Bécheur soulève un peu plus d’interrogation car son attachement à
l’outil linguistique est différent de celui des québécois. En effet, son écriture tout au long de
ses romans se veut normative, suivant une connaissance et une application rigoureuse des
règles, tout en présentant un glossaire étendu, soigné et abondant. Le mythe personnel, dans
une amplitude qui dépasse l’inventaire des thèmes redondants, oriente une interprétation
propre de la figure auctoriale également vers la structure et l’agencement linguistique pour y
détecter une exposition probable du trait esthétique dominant et son lien avec les structures
socio-historiques qui ont su assujettir l’espace contextuel des écrivains étudiés. Pour Ali
Bécheur il s’agit, probablement et dans un schéma interprétatif, d’une démonstration de force
face à l’ex-colonisateur. Dans l’objet linguistique bécheurien, nous observons une exhibition
et une ostentation lexicale recherchée qui bascule tantôt dans la prose, tantôt dans le lyrique
prosodique « Et l’assistance de s’esclaffer, de se donner de grandes tapes dans le dos ; fusent
des salves d’apostrophes graveleuses. A l’idée de l’acte sexuel, les regards s’affûtent tels des
poignards ; des rires contraphobiques s’élèvent. »418.
Les assonances présentes dans cet extrait démontrent une certaine recherche
prosodique dans l’écriture des manifestations sociales tunisiennes. La fréquence des syllabes
engendre parfaitement un écho harmonieux dans la lecture de ce passage ponctué par un
vocabulaire de moins en moins usité. L’éclat scriptural et le lexique pointilleux illustre quant
à eux, une réelle envie d’affermissement au sein de la littérature francophone comme une
assertion relative à une carence ou encore un défaut historique à compenser. La colonisation
française en tant que fracture de l’apologie, jadis, de la grandeur arabo-musulmane, revient ici
418
Ali BECHEUR, De miel et d’aloès, op.cit, p110.
316 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
dans le mythe personnel de l’auteur et réintroduit dans une relation de cause à effet implicite,
toute une mythologie interdépendante au conflit historique. Ali Bécheur renvoie même à un
épisode de récit de l’enfance ou celui d’une cosmogonie du mythe francophone qui explique
sa persévérance personnelle dans l’excellence de la maitrise langagière et un rétablissement
d’équilibre envers les garants du patrimoine linguistique :
Cette longue citation tend à démontrer jusqu’à quel point la rigueur du maître semble-
t-elle avoir marqué la personnalité du personnage narrateur. Ce dernier, représentatif d’une
figure auctoriale autofictionnelle laisse présager une proximité entre le style scriptural
bécheurien et la réaffirmation personnelle et sociétale qui dépasse la simple évocation
mémorielle et décrit par là même une résistance intellectuelle qui forge une écriture soutenue.
Les écritures des auteurs étudiés comportent, dans leurs agencements lexicaux et
stylistiques, une probable estampille personnelle qui prédétermine une cognition palpable
dans le choix esthétique. Ceci étant, la dimension culturelle et sociohistorique dans laquelle
baignent les regards et réflexions de l’écrivain influe grandement dans la structuration même
d’une forme scripturale itérative et perceptible à travers un nouveau registre qui implique,
outre l’auteur lui-même, la réception.
419
Ali BECHEUR, De miel et d’aloès, op.cit, p. 25-26.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 317
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
contingente prouvant comment la culture acquise, supportée et soutenue, influe-t-elle dans la
configuration rédactionnelle et dans une prévisibilité contextuelle concentrique.
Le cas de Ali Bécheur répond à cette lecture rhizomatique d’une forme scripturale
avec le ressenti d’une appréhension éventuelle, celle de feindre une quelconque lacune
linguistique et l’auteur semble éviter le risque d’une incompréhension ou pire d’une
mésestime face à une expressivité aussi curieuse et récalcitrante que celle de Ducharme ou
encore une trop grande épuration terminologique poulinienne qui édifie, certes, une approche
épurée du texte mais qui peut laisser croire à un faux dénuement lexical.
Il s’avère alors nécessaire de relever l’étroite relation que les auteurs établissent entre
leur mythe personnel et le contexte socioculturel et historique en mettant en relief une
interprétation mythocritique ou bien psychocritique des œuvres. Nous pouvons remarquer
cependant une correspondance contingente directe entre une psychanalyse auctoriale visible
dans les redondances obsédantes et un reflet sociétal direct dans une approche approfondie de
leurs romans. L’identité auctoriale dans son mythe personnel retentit alors dans une
extrapolation sociale relatée par des portées contextuelles se rapprochant de l’interculturalité
ou bien de la transculturalité.
318 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Chapitre troisième : L’ambivalence du processus
psychanalytique face à l’assise culturelle
Si le choix des auteurs, établi initialement dans cette étude, correspond à une double
interprétation des approches culturelles, l’étendue et le sens des échanges entre les différentes
communautés se voient dépasser le cadre d’une interculturalité présente uniquement sous la
plume maghrébine ou une transculturalité québécoise qui vise à créer une trans-communauté
homogène dans ses références et mémoires collectives.
La diversité créative des écritures dans un sens diachronique, chez les trois auteurs
étudiés, dénote d’une expressivité prolifique et qui selon Freud dégage une mise en relief d’un
inconscient entretenu par une méthode psychanalytique. Cette dernière prend appui sur un
concept distinctif, celui du rêve éveillé ou du scénario fantasmagorique de l’auteur.
L’expression scripturale du moi auctorial, vise dès lors à réaliser dans un cadre circonscrit par
les entraves du surmoi, c'est-à-dire des interdits familiaux ou institutionnels, les pulsions d’un
ça inassouvi. Par conséquent, les entraves contribuant à un soubassement rationnel et que
nous essayerons de développer plus tard, joueront leurs rôles d’assises culturelles et sont le
plus souvent implicites dans les œuvres analysées, que ce soit pour la francophonie tunisienne
ou bien québécoise. À ce stade de l’étude, la démonstration d’une identité littéraire
francophone revient sur les premiers mouvements de réflexions psychanalytiques afin d’avoir
une visibilité fragmentaire d’une genèse esthétique qui englobe le champ d’étude
francophone. Au demeurant, le premier constat d’une production littéraire comme symbole du
rêve éveillé enrichit considérablement l’explication du fantasme accompli chez l’écrivain :
420
Dominique BOURDIN, La psychanalyse de Freud à aujourd’hui : histoire, concepts, pratiques, Paris,
Éditions Bréal, 2007, p80.
320 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Dominique Bourdin, explore dans ce passage la filiation notionnelle du rapport qu’a
entrepris Freud avec la littérature à travers sa compréhension du témoignage inconscient des
écrivains avec leurs œuvres et notamment à travers leurs personnages romanesques.
L’évocation du mythe de narcisse pour expliquer une position analytique consciente de
l’auteur, démontre d’une part, l’importance des référents classiques dans la compréhension
psychologique de l’esthétisme personnel, mais également de positionner la structure déductive
des écrivains dans une optique auto-analytique par opération de transfert. Selon Bourdin,
l’exercice littéraire découle d’un intérêt certain de l’auteur envers lui-même. Ce dernier, réagit
face à une identification de ses personnages en tentant de se décharger des supplices et en
projetant sur eux une expérimentation personnelle pour une assimilation optimale des
tourments et des pressions phobiques inhibées. La question de l’Autre en tant que figure
référentielle fictionnelle, chez des auteurs comme Ducharme, Poulin ou Bécheur, dénote,
semble-t-il, d’un souci narcissique, celui de se délester en retrouvant dans la souffrance des
personnages une image de soi et un dessein cathartique évident. De ce fait, la présence de soi
à travers les figures présentes dans les œuvres est d’autant plus accentuée lorsqu’un écart est
mis en évidence avec la différence ou l’indifférence de l’environnement dans lequel évolue la
projection auctoriale dans le roman. Le cas de Poulin, par exemple dans Les grandes marées
avec les nouveaux arrivants sur l’île et les ressentis du personnage principal, reflète un
décentrement du noyau autour duquel évolue toute la trame narrative. L’évincement de ce
dernier de la sphère fictionnelle est à l’image de l’auteur lui-même par rapport à un quotidien
sociétal plus ou moins en retrait « Teddy se proposait d’avoir un entretien avec [le patron]
sur différents sujets comme, par exemple, son travail de traducteur, l’avenir en général et
l’attitude indifférente, parfois même hostile des insulaires à son égard. » 421.
Ici, le regard des autres est reconsidéré chez Poulin dans une représentation fictive qui
translate une forme de carence sociétale, de sa réalité auctoriale vers un tourment extériorisé
par ses personnages. L’expression scripturale, dans un champ d’accomplissement du désir
refoulé de l’auteur, parvient clairement à détourner une frustration réelle vers une
expérimentation dialogique avec une autorité reconnue dans la figure du patron. Cette
dernière sera marquée par un avortement à l’image d’un retour vers une réalité sociétale telle
421
Jacques POLUIN, Les Grandes Marées, op.cit, p.202.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 321
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
que la conçoit l’auteur face à cette classe sociale à laquelle appartient ce type de protagoniste
« Le patron ne lui en donna pas l’occasion […] »422.
À partir de cette citation, l’onirisme dans l’écriture, qu’il puise dans la tournure
esthétique ou dans les pensées des personnages, semble répondre à une attente auctoriale
cautionnée par les réverbérations freudiennes sur la question. Cette part de pensée fantasmée
atteint le for intérieur du lecteur, et ce, en puisant dans un inconscient fluctuant selon des
vibrations communes avec l’énergie auctoriale qui interagit avec l’affinité des lecteurs en
partageant la même résurgence de référents culturels.
422
Jacques POLUIN, Les Grandes Marées, op.cit, p.202.
423
Ali BECHEUR, Les saisons de l’exil, op.cit, p.59-60.
322 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
d’un enchainement inévitable de la pensée freudienne que nous pouvons appliquer sur les
structures littéraires des auteurs présents dans le corpus. Ainsi, il est loisible de nous baser sur
la théorie des lieux freudiens tels qu’ils sont exposés dans la première topique, à savoir :
l’inconscient, le préconscient et le conscient. Différents passages des romans étudiés chez les
trois auteurs, révèlent une écriture double, tantôt consciente, d’autre fois inconsciente ou du
moins qui tend à occulter certains faits relatifs au concept de la réalité psychologique humaine
comme il a été défini par Freud dans son ouvrage intitulé, Métapsychologie :
Cet extrait, nous permet de voir comment l’évocation de la réalité sociale dans
l’écriture, cette expression du réveil éveillé, domine le processus conscient des auteurs dans la
lecture de romans tels que L’hiver de force de Ducharme, Volkswagen blues de Poulin ou
encore Jours d’adieu et Tunis Blues de Ali Bécheur. En effet, l’ancrage sociétal dans la trame
narrative chez ces auteurs retentit comme une estampille et développe déjà le choix de ce
corpus au tout début de cette étude afin d’y relever des manifestations culturelles et
identitaires francophones.
424
Sigmund FREUD, Métapsychologie, Paris, Éditions Gallimard, 1968, Collection « Folio essais », p.97.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 323
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
distincte chez Poulin, Bécheur et Ducharme en démontrant à quel degré leurs écritures
dégagent une conscience de l’absurdité dans le vécu quotidien.
C’est sans doute Ali Bécheur qui encense le plus, dans son écriture, une hétérogénéité
psychanalytique absolue selon ces percepts freudiens. La présence insistante du passage du
temps dans ses romans, par exemple, nous renseigne directement sur son obsession consciente
de l’éphémère en tant que fatalité manifeste. À l’instar de Jacques Poulin chez qui la lucidité
et le cheminement narratif suit une chronologie étayée par de nombreuses allusions au temps
qui s’écoule.
Ducharme quant à lui, évoque rarement la notion temporelle et décrit encore moins
son effet sur ses personnages. L’évolution de Bérénice dans L’avalée des Avalés ou encore, le
passage du temps dans son roman Le nez qui voque, ne semblent rappeler qu’un repère
chronologique sans plus, délimitant ainsi un cursus narratif régulier.
Ceci dit, dans ce roman, l’aspect éthéré du passage du temps contraste avec
l’obsession des personnages romanesques vis-à-vis de la notion temporelle qui produit sur le
texte une prise de conscience annihilant le développement originel du plaisir décrit par l’état
inconscient. En ce sens, Le nez qui voque est centré sur le jeune Mille Milles âgé de seize ans
et sur son acolyte, Chateaugué, une adolescente de quatorze ans, qui évoquent à leur manière
cette question existentielle. Nous remarquons que les thématiques de Ducharme lorsqu’elles
subsistent dans une œuvre, arborent un caractère quasi exhaustif et ne semblent généralement
plus traitées de la sorte dans ses autres romans. Par conséquent, cette obnubilation
324 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
qu’affichent les personnages de l’œuvre ducharmienne laisse entendre un refus du passage à
l’âge adulte « Quatorze plus seize font trente. Comme tu as seize ans et j’ai quatorze ans,
nous avons trente ans, toi et moi. Je n’ai pas quatorze ans et tu n’as pas seize ans : j’ai trente
ans et tu as trente ans » 425
C’est dans cette même proximité avec la réalité que se déploie l’esprit critique des
trois auteurs étudiés, en produisant par voie de conséquence, un effet esthétique commun à
ces derniers. L’apport de l’environnement extérieur dans une analyse des engagements
425
Réjean DUCHARME, Le Nez qui voque, op.cit, p.69.
426
Ibid, p.38.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 325
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
scripturaux met implicitement en relation le texte avec la réflexion jungienne sur la
représentation collective de la psyché.
326 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
demeurent souvent dissimulés dans une subjectivité narrative fictionnelle et empreinte de
référents mémoriels.
427
Carl Gustav, JUNG, Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, Traduction Anie LA JAFFE, Paris, Collection Folio,
1991, p.243.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 327
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
L’évocation, précédemment des mythes et de leur cyclicité nous ramène directement à
la notion d’archétype qu’assimile Jung à sa conception des cultures humaines d’où son
importance dans le présent travail sur l’écriture. Il s’agit d’un exposé de relations en
confrontation revisitée dans le cadre d’un champ comparatiste ou au contraire évoluant en
mutualisme enchevêtré, métissé et hybride.
328 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
serons tellement contents qu’il n’y ait rien, demain, que c’est dans des spasmes de liberté que
nous entreprendrons de nous venger » 428
Plus implicite, la volonté d’une insurrection face aux mécanismes qui régissent la
société québécoise découle d’un inconscient collectif tel que le représente Jung et qui le
différencie de celui de Freud, centré quasi exclusivement sur la notion de refoulement vécue
pendant l’enfance du sujet. Dans cet extrait, le refoulement n’est nullement personnel mais se
présente plutôt comme une résurgence d’un martellement inconscient d’une solution
libératrice ressentie jadis vis-à-vis du poids des repères d’une enfance inévitablement marquée
par la religion au Québec. La mémoire collective ici prédétermine une insoumission voire un
bannissement des règles sociétales dans la narration et le personnage féminin conforte cette
idée de changement du symbole de la matrice en tant qu’élément fondateur d’une nouvelle vie
délivrée ou encore affranchie.
428
Réjean DUCHARME, L’hiver de force, op.cit, p.190.
429
Jacques POULIN, Les yeux bleus de Mistassini, op.cit, p.192.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 329
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Commune à différentes cultures, la notion d’archétype nous renseigne dans notre
travail sur les relations effectives et intérieures qui motivent les divers auteurs. Elle peut se
résumer à un inconscient qui n’émane nullement d’une expérience personnelle, mais qui se
retrouve plutôt enfoui le plus souvent dans les mythes et les épisodes religieux. Le cas des
personnages-enfants de Ducharme vient étayer cette réflexion quant à la présence
d’archétypes clés dans leurs inconscients puisqu’ils sont, de part leur jeune âge, dénués de
grandes expériences sociales ou familiales. Ils renferment pourtant dans leur inconscient un
besoin à la quiétude et une recherche de la transcendance tout en affectionnant une attitude du
refus face aux lois naturelles les plus fondamentales « Ce que j’ai à faire, je le sais : conjurer
les puissances que le monde coalise contre moi. J’ai à grandir, à me prolonger par en haut,
jusqu’à supplanter tout, jusqu’à planer au-dessus des plus hautes montagnes. ».430
L’aspect mythique inhérent aux représentations archétypiques décrit par Jung impose
avant tout une observation minutieuse des caractéristiques culturelles qui régissent le
quotidien auctorial et ses manifestations dans les romans francophones « Les archétypes
invisibles apparaissent dans le domaine conscient-inconscient sous forme d'images ou d'idées
archétypiques. Ce sont des images mythologiques, symboliques, appartenant à une
collectivité, un peuple ou une époque » 431
430
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.27.
431
Marie-Louise VON FRANZ, C.G. Jung Son mythe en notre temps, Paris, Éditions Buchet Chastel, 1994, p.
145.
330 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Commun à toutes les cultures, l’inconscient collectif et ses archétypes ponctuels et
primitifs, assurent une constance dans certains attributs transculturels relevés dans le corpus,
comme nous pouvons le déduire à partir de la précédente citation.
Freud nous parle de réalisation et de refoulement en évoquant les repères collectifs qui
réunissent les comportements humains sans aucune restriction contextuelle qu’elle soit
spatiale, temporelle ou autres :
432
Sigmund FREUD, L’interprétation du rêve, trad. fr., Œuvres complètes, tome IV, Paris, Presses
Universitaires de France, 2003, p.305.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 331
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Pour le cas de Ali Bécheur qui circonscrit la quasi-totalité de ses œuvres dans un
espace sociopolitique tunisien dictatorial soigné et effectif dans ses engagements envers une
figure admonestant l’esprit critique, il est aisée de comprendre le poids déterminant d’un moi
esthétique contrôlé par le choix thématique ou par son désengagement d’un ça, souvent tabou,
pour rester dans un paysage freudien, et de surcroît, dans les sociétés arabo-musulmanes.
Nous retrouvons continuellement dans un procédé analytique qui sonde une lueur identitaire
francophone comme une sorte de finalité académique, le double concept psychologique de
l’inconscient qui s’inspire des travaux freudiens et de ceux de Jung. Leurs apports combinés
permettent un recensement des refrains significatifs des manifestations d’un sujet, en
l’occurrence ici la personnalité auctoriale, qu’ils dérivent du vécu de ce dernier, dans un
certain refoulement pulsionnel ou bien, au contraire, dans une combinaison entre un instinct
commun, que Jung qualifie de collectif et une culture externe comme autant d’épisodes
pragmatiques dans le champ de la création scripturale à titre exemple.
Nous percevons dans la totalité des intitulés de ses romans cette note que l’inconscient
du lecteur perçoit comme déclencheur d’une désillusion existante et qui a marqué l’écriture ou
la gestation même de l’œuvre. Ainsi, son premier titre, De miel et d’aloès suggère cette
dualité manichéenne de la vie, en remontant à l’expérience gustative et tactile intime du
lecteur, entre douceur et piquant. Le second, Les rendez-vous manqués, souligne aussi
égarement et échouage avec un avortement dans l’espace et dans le temps mais surtout dans
l’altérité. Ensuite, Ali Bécheur enchaine avec Jours d’adieu, une référence plus qu’explicite
avec les derniers instants de la vie, là où l’expression lyrique révèle toute sa dimension
transmissible avec sa charge atavique et qui annonce une double résurgence entre l’autre et
l’ailleurs. Dans Tunis Blues, Ali Bécheur s’implique davantage dans les fêlures sociétales qui
gangrènent en profondeur la société tunisienne. La référence musicale dans ce titre en tant que
style caractéristique de la complainte communautaire noire pendant la période sombre de
l’esclavage étatsunien, associe indirectement et grâce à cet inconscient collectif, la
représentation d’une dépossession de soi et d’un esprit de claustration perçu par la
332 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
communauté tunisienne. Ce titre, faisant appel à une référence musicale, trouve également un
écho chez Poulin dans l’intitulé de son roman Volkswagen Blues, qui reprend le thème du
voyage et permet à ses protagonistes de faire le tour de cette terre nord-américaine, sur les
traces des premiers explorateurs et, à l’instar de Bécheur, communique également avec le
lecteur une sorte de mélancolie rattachée cette fois-ci non plus à l’aspect collectif mais plutôt
à une interaction personnelle avec le personnage principal. Nous voyons de cette façon
comment dans les deux variantes de situations culturelles, québécoise et tunisienne, le terme
de désignation d’un genre musical table sur des nuances d’appréciations qui rythment un
inconscient entre l’individuel et le collectif.
Par ailleurs, L’Attente est son avant dernier roman et le seul à porter un unique mot
pour titre. Comme pour souligner une solitude et une singularité dans la réflexion sur une
altérité à laquelle il appartient, le jet de son raisonnement sur une condition humaine le
conduit à choisir une invective au bonheur comme intitulé de son ouvrage. Il faut souligner à
cet égard que l’effet souhaité sur le lecteur est empreint là aussi d’une angoisse naturelle,
humaine et primale qui correspond à l’approche jungienne de l’inconscient collectif.
L’anxiété suscitée face à un affût pénible de miracles, rend compte d’une condition d’un
ensemble communautaire et culturel statique face à l’intensité et à la vélocité de l’entreprise
étrangère qui s’active et se perfectionne progressivement avec adresse. Le tort recèle chez Ali
Bécheur un double rejet, car sa lecture des comportements médiatiques et des faits avérés
incrimine également une rapacité occidentale prépondérante et acharnée.
Nous voyons comment l’auteur prédispose le lecteur, dans un premier contact avec
son œuvre, à catégoriser cette dernière dans une optique réaliste, inspirée et proche des
mythes universels souvent critiques et tragiques, qui transcendent le quotidien. Son dernier
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 333
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
roman à ce jour, Chems Palace, ne rencontre pas à première vue, cette désillusion à laquelle
nous avait habitué l’auteur. L’apport théorique intervient alors dans ce que Mauron nomme le
mythe personnel, relatif ici à l’image auctoriale construite dans une régularité fidèle tout au
long de sa production et prescrit dès lors au lecteur une compréhension inconsciemment
influencée par une réception atrabilaire. Le choix entre autres, d’une transcription phonétique
« Chems » du soleil en dialectal tunisien confère pour le lecteur non tunisien cette couleur
locale spécifique d’une Tunisie tant désirée car voluptueuse au premier abord. Pour le natif
francophone tunisien, la charge sémique du terme « Chems » est emplie de représentations
suffocantes, de touffeurs accablantes et de cette chape de plomb véhémente du soleil tunisien
dans son extrême éminence.
À partir de cet extrait, nous soulignerons que Poulin s’exprime dans une relative
sincérité d’écriture qui émane pour sa part, d’un sentiment légitime puisqu’il s’agit d’une
posture affranchie des artifices de la fiction au sens conventuel. L’angoisse de cette même
écriture résulte plutôt d’une attente mais aussi d’une séparation. La composition d’un ouvrage
est comparable dès lors, pour Bécheur, à un accouchement douloureux « […] et maintenant il
s’était détaché de moi, s’était extirpé de mes tripes […] » 434
433
Jacques POULIN, Volkswagen blues, op.cit, p.43.
434
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.12.
334 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Nous rappellerons ici que Freud décrit dans sa réflexion sur l’angoisse de
l’enfantement, un même procédé affectif et lui assigne une contenance atavique transmise à
travers les générations. Son analyse n’est pas sans rappeler ce que Jung appellera plus tard
l’inconscient collectif que nous retrouvons latent dans ce qui caractérise l’humain au niveau
de son comportement social :
435
Sigmund FREUD, L'angoisse de la naissance, prototype des angoisses ultérieures, disponible sur :
http://www.atramenta.net/lire/langoisse-de-la-naissance-prototype-des-
angoissesulterieures/28710/1#oeuvre_page
436
Ali BECHEUR, Le Paradis des Femmes, op.cit, p.14.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 335
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
« L’écriture de Christian galope, ventre à terre. Soudain elle se
redresse, marche bien droit. Là, elle penche, penche, manque de
tomber sur le dos. Les jambages oscillent comme des pendules,
passant d’une extrémité à l’autre. Plusieurs syllabes, certains mots,
des phrases entières ont été raturées, cruellement hachurés. […] On
sent qu’il a bûché, qu’il a fallu qu’il se torde le cerveau jusqu’à la
dernière goutte pour emplir la page. »437
437
Réjean DUCHARME, L’avalée des avalés, op.cit, p.109.
336 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
personnage narrateur, masculin et jouissant d’une connaissance exhaustive concernant les
deux cultures dominantes en Tunisie. L’inscription du personnage dans une ferveur
francophone érudite et une présence cosmogonique d’une individualité arabo-musulmane,
préfigure une dualité en lui-même et entre les différents personnages qui gravitent autour de
lui. Ajouté à cela, le rôle que joue le concept de l’exposé spontané sociétal dans le support
textuel et qui influe grandement sur le comportement scriptural se voulant à son tour guidé par
une énergie psychanalytique :
438
André GREEN, La Causalité Psychique entre Nature et Culture, Paris, Éditions Odile Jacob, 1995, p.14.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 337
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
coloniale tunisienne encore vive « Puis j’ai pensé à autre chose. Aux cadeaux que j’avais
rapportés. Un jeu électronique pour Kais. Une poupée Barbie pour Farah. Au chemisier en
soie destiné à Feriel. Espérant qu’il serait à sa taille. Que la coupe, la couleur lui plairaient.
C’était pas gagné. »439
Ce passage laisse entendre que l’auteur inflige à son personnage narrateur, l’évidence
d’une nouvelle culture capitaliste qui engage les plus proches dans une connexion avec une
assimilation démiurgique, car stylisée et idéalisée, sans en imposer les rudiments avilissant du
colonialisme d’antan.
439
Bécheur Ali, L’attente, op.cit,p.53.
440
Jacques POULIN, L’homme de la Saskatchewan, op.cit, p.83.
441
Jacques POULIN, Volkswagen blues, op.cit, p.42.
442
Jacques POULIN, L’homme de la Saskatchewan, op.cit, p.19.
338 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
pour Poulin constitue dès lors un point d’ancrage pour toutes les cultures qui y évoluent tout
en maintenant entre elles des ligatures tangibles au sein d’un support sociétal puis esthétique
et enfin romanesque.
443
Carmel CAMILLERI, Cohen-Emerique MARGALITt, Chocs de cultures : concepts et enjeux pratiques de
l’interculturel, Éditions L’Harmattan, Paris, 1989, p27
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 339
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
réactualiser des manifestations humaines, sociales ou mythiques afin de partager une identité
qui tend de plus en plus à être institutionnalisée au gré du temps et notamment de l’ère
moderne. Cette littérature qui s’identifie dans ce qu’elle observe, enregistre et analyse une
correspondance identitaire francophone qui se structure parfaitement dans son contexte social
humain et culturel. Le critique Morten Nojgaard évoque la présence d’éléments socioculturels
concrets dans la structure narrative du texte littéraire qui poinçonnent une initiation collective
forte de l’œuvre. Son succès chez le lecteur qui reconnaît inconsciemment, ou non, ces mêmes
éléments se déploie dans une proximité familière entre le texte et son identité propre
444
Morten NOJGAARD, Le lecteur dans le texte in Orbis Litterarum, Volume 39, 1984, p.189-212, p.189.
340 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
historiques de la révolution tranquille. En effet, il faut dire que le rôle de cette révolution dans
la définition identitaire de la francophonie au sein de ce travail participe plus à asseoir, le
sème fondamental de cette dernière ainsi que l’évidence d’une maniabilité et d’une dimension
parallèle reconnue et qui offre par là même tout le caractère mouvementé et ardent de la
langue.
La participation de ces trois auteurs choisis dans une conception éclaircissante d’un
volet littéraire défini linguistiquement, apporte plus qu’une simple réponse et offre de
nouveaux horizons interprétatifs prometteurs et il demeure incontestable que le dogme
scriptural engagé dans un code linguistique commun confédère l’ensemble du corpus étudié.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 341
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Nous distinguons donc dans un survol rapide du corpus, l’attache dominante des
auteurs à une réalité qui contemple la francophonie d’un point de vue social et effectif.
L’autorité linguistique n’inclut pas dans l’objectif identitaire des auteurs une présence
française d’un point de vue factuel. Il est certes légitime de croiser au fil des pages, chez les
trois auteurs, une abondance de références culturelles françaises, classiques, idéologiques et
mythologiques, mais elles ne semblent pas intervenir uniquement pour une réaffirmation
identitaire auctoriale.
445
Fernand DUMONT, Genèse de la société québécoise, Montréal, Éditions Boréal, 1996, p.333.
342 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
d’expression d’un inévitable refoulement vécu. Le roman social, tel qu’il se présente dans
cette étude, témoigne d’une identité vive grâce à un effet d’interdépendance entre le lecteur et
l’auteur québécois, mais arbore également une même configuration, pour le cas de la
littérature de Ali Bécheur. Pour ce dernier, les épisodes sociaux croisés au fil des pages et la
culture personnelle retranscrite dans une langue extérieure sous l’emprise d’une identification
originelle, rappellent l’importance d’une dénomination de cette littérature et invite à une
catégorisation double. La littérature francophone tunisienne, d’une part assigne une
production localisée géographiquement mais qui engrange d’autre part une continuité ou une
hybridité avec l’unité langagière et culturelle métropolitaine. Mais loin d’être engagée
explicitement dans une consécration identitaire et dans une volonté entreprenante de
positionnement intrinsèque dans la littérature francophone, les textes étudiés offrent aux
lecteurs des deux communautés tunisienne et québécoise, une matière à réflexion qui illustre
clairement, à travers les personnages, des similarités avec leurs propres expériences et ce dans
un espace créatif romanesque commun. L’intérêt de la confession d’une personnalité
spécifique réside également (et surtout) dans le regard de l’autre, en ce sens, le lecteur non
natif permet également à l’auteur de faire découvrir et d’attester d’une identité grâce à une
francophonie universelle. Le besoin d’accréditer une esthétique qui s’interroge afin d’éveiller
l’intérêt du lecteur par rapport à la thématique identitaire est motivé par une conscience d’une
condition de marginalisation commune aux trois écrivains. Il est légitime de retrouver dans les
écrits de Poulin et de Ducharme qui évoluent esthétiquement dans une Amérique du nord à
majorité anglophone, une certaine mise en scène de cette thématique afin de marquer cet
espace cathartique et affirmer une identité qui trouve son besoin viscéral d’affirmation dans sa
marginalité territoriale :
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 343
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
L’existence de relations dissymétriques avec la majorité n’est plus à
démontrer… » 446
Dans un même regard critique d’exclusion vécu, Ali Bécheur s’interroge et témoigne
d’un contexte social tunisien et d’épisodes fictionnels saillants, à l’image de celui de la
rencontre de son personnage féminin Elyssa avec la diseuse de bonne aventure. « Il arrive que
la raison devienne une grille impuissante-ou alors décalée-à lire le monde, que la logique
montre ses limites : je ne comprenais plus rien à ma vie. Je ne savais plus qui j’étais, où
j’étais, ce que je croyais être jusqu’alors ne coïncidait plus avec ce que j’étais. » 447
446
Pierre GEORGE, La géographie du Canada, Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 1986, p.223-
224-225.
447
Ali BECHEUR, Tunis Blues, op.cit, p. 95.
448
Ibid, p.96.
344 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
ainsi à évoluer pour revêtir un rôle important au sein de la culture originelle. Au demeurant, la
production littéraire francophone hors métropole, elle-même marginale par rapport à une
résurgence traditionnelle hexagonale, prend part donc activement dans l’affermissement d’une
dimension culturelle mythique. L’écrivain crée une littérature qui suit le chemin d’une
investigation, celle d’une portée, d’une répercussion. Sa contribution à une culture qui repose
sur une francophonie historique ne se doit qu’à une proximité avec un inconscient collectif et
à une connexion contextuelle avec des manifestations sociales et universelles proches du
lecteur. Dans cette perspective, nous rajouterons que Jean-Paul Sartre développe une réflexion
sur la littérature en tant qu’objet créatif dans Qu’est-ce que la littérature ? Il y déroule les
différentes étapes interrogatives qui scandent l’acte scriptural, mais surtout confirment une
volonté de proximité avec la réception :
« Il n’est donc pas vrai qu’on écrive pour soi-même : ce serait le pire
échec : en projetant ses émotions sur le papier, à peine arriverait-on
à leur donner un prolongement languissant. L’acte créateur n’est
qu’un moment incomplet et abstrait de la production d’une œuvre ; si
l’auteur existait seul, il pourrait écrire tant qu’il voudrait, jamais
l’œuvre comme objet ne verrait le jour […] C’est l’effort conjugué de
l’auteur et du lecteur qui fera surgir cet objet concret et imaginaire
qu’est l’ouvrage de l’esprit. Il n’y a d’art que pour et par autrui. »449
Nous noterons ici que les signes identitaires qui expriment un écart par rapport à la
société ou une incertitude caractéristique de conduite chez les personnages présents dans le
corpus, subsistent en tant que formulation auctoriale qui dérive d’une connaissance de l’autre
et surtout d’une conscience voire d’une lucidité dans la dissemblance entre l’individualité de
l’écrivain et de ceux de la communauté où il évolue. En outre, l’écriture en tant que support
identitaire est indissociable de la réception, qu’elle appartienne à la culture de l’auteur ou bien
à une autre, la francophonie rejoint une même vision et rassemble l’humain dans une lecture
qui fait appel aux mythes universels et à l’inconscient collectif dans une trinité qui transcende
la simple barrière de l’interrogation identitaire.
Dans un dernier élan, nous soulignerons que l’identité francophone dans cette
littérature épouse ainsi la culture du lecteur. Dans un déchiffrage critique qu’il qualifiera selon
449
Jean-Paul SARTRE, Qu’est-ce que la littérature ?, Paris, Éditions Gallimard, 1948, p.49-50.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 345
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
ses acquis personnels, son approche des textes québécois ou tunisiens oscillera alors entre
l’interculturel et le transculturel, et ce, selon son point d’ancrage sociétal et sa proximité avec
l’identité et le mythe personnel auctorial.
Conclusion générale
La littérature étant un préposé créatif des stigmates humains, elle permet de libérer
cette tension originelle et universelle qu’éprouve l’Homme dans son vécu social. En outre,
l’aboutissement de son espace autarcique incarné par la mort, le temps, la solitude, l’autre et
346 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
l’amour, engendre en premier lieu une souffrance intérieure puis un soulèvement ou encore
une révolte et enfin le choix de l’écriture comme acte cathartique. Ainsi, la création littéraire
engendre une impression de personnages très symboliques, et à travers eux s’expriment cette
condition et un mouvement de résistance révélé pour sa part à travers une impulsion de quête
dans toutes ses configurations.
Ce schéma indicatif s’adapte, dans une vue d’ensemble, à presque tous les romans du
corpus et présente par là même le point commun qui permet une disposition et un
rapprochement entre Poulin, Ducharme et Bécheur. Il s’agit, dans ce travail, d’entrecroiser les
différents avatars auctoriaux ou plutôt de démonter l’emprise d’une intervention personnelle
et sa charge sociale dans l’énonciation des situations fictionnelles présentes dans les œuvres.
Le dessein préétabli des efforts littéraires constitue la motivation d’une recherche qui fait
intervenir le perceptible social mais également des concepts théoriques tels que la
psychanalyse ou encore la mythocritique.
Par ailleurs, nous avons tenté de démontrer, à travers cet extrait, entre autres, que dans
un agencement de réflexions qui convergent vers une tentative de définition de l’être créatif
au cours de sa démarche de transcendance dans l’acte de procréation, l’outil s’est révélé être
450
Alexandre SOLJENITSYNE, Discours non prononcé pour le Prix Nobel, dans Martin André, Soljenitsyne Le
Croyant, Paris, Éditions Albatros, 1973, p.103-104.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 347
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
fondamental pour une reconstitution de la genèse auctoriale. Il faut souligner ici que la
francophonie donne matière à l’imagination mais guide aussi son investigateur à travers des
valeurs et un soubassement pourvu de références classiques qui projettent idéologies et modes
de pensée indéfectible à cette entité linguistique.
Nous avons donc réalisé, qu’à travers les lectures des œuvres du corpus, se profilait
une dualité syncrétique par rapport à un aménagement fictionnel chez les trois auteurs. Dans
les différentes manières d’appréhender la question de l’identité francophone, en dehors de
l’aspect intime qui repose essentiellement sur une personnalité indissociable de l’œuvre, il
existe bien un comportement spécifique qui régit la démarche narrative. La ligne
interculturelle est repensée en tant que concept de connaissance approfondi de l’altérité dans
une distinction résolue mais surtout une conscience d’appartenance qui régente un
comportement auctorial distinct de celui entendu par la notion de transculturalité. Cette
dernière conforte l’idée d’universalité et de cohésion sociale multiethnique en reposant sur
des valeurs civiques, laïques et dans une application hybride des influences culturelles qui
composent les individus d’une même société tout en impliquant l’aspect négatif de la
mondialisation assimilationniste dans ce schéma transculturel.
348 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
théoriques ayant trait au sujet. Notre démarche s’est appliquée à suivre une dialectique
synchronique puisqu’à la fin du volet historique s’ensuit le développement sur
l’interculturalité et la transculturalité dans les différents épisodes fictionnels qui constituent le
champ de recherche de notre étude. Par conséquent, l’essentiel de notre travail s’est opéré
conformément à une ligne directrice originelle à savoir la singularité inexplorée d’une
proximité culturelle entre deux univers littéraires. Sur cette même pensée commence alors une
saillie qui annonce déjà une certaine concomitance avec les prémisses d’une catégorisation
socioculturelle qui souligne son importance dans les directions qu’entreprennent les auteurs
dans leur identité romanesque omniprésente au niveau de l’écriture.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 349
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
planer un questionnement quant à la genèse de cette sensibilité narrative auctoriale. Le
dessein déployant cette présence et, indubitablement la coexistence d’une véracité dans
l’appel de la mémoire ou au contraire dans le témoignage d’une créativité offre de la sorte
toute une investigation du concept autofictionnel au sein du corpus.
Faisant suite à une continuité thématique et surtout analytique au sein de cette étude,
nous avons choisi de procéder dans le troisième volet de cette comparaison francophone,
culturelle et identitaire, à une lecture psychanalytique des œuvres retenues dans le corpus.
Par ailleurs, la sollicitude d’une telle anthologie littéraire aux abords composites a
installé une combinaison symptomatique justement, d’une déconstruction catégorielle
culturelle qui nécessitait des mouvements continus entre les différents auteurs. Nous avons
essayé, dans ce travail, d’accorder les perceptions auctoriales, à travers des nombreux extraits
de leurs œuvres, afin de concrétiser au mieux des conclusions qui s’adaptent à des
applications réelles et conceptuelles diverses qui font appel pour leur part, à de multiples
domaines de recherches notamment la psychologie, l’Histoire et la sociologie. La démarche
semble donc s’orienter de façon récurrente vers un éclectisme transdisciplinaire. L’explication
de cette motivation personnelle à aborder autant de discipline est confortée par les
350 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
observations d’Arlette Chemain-Degrange concernant les efforts déployés par les chercheurs
autour des études littéraires comparatistes :
Nous remarquons que l’éventail des méthodes critiques évoquées dans ce passage a
participé également, dans la présente étude, à assoir une lecture qui fait écho à un
rapprochement esthétique francophone d’actualité. Ce qui émane de cet effort d’interprétation
rattrape l’objet premier de la proximité entre littérature francophone tunisienne et québécoise
et qui se matérialise dans l’entreprise d’une visibilité contemporaine de la notion d’identité à
travers une écriture transversale. Par voie de conséquence, les références du volet historique
chez les trois auteurs, indépendamment de leurs origines, étale une érudition incontestable
d’une mémoire collective et qui fournit au-delà des aspects ponctuels anecdotiques qui
œuvrent à un défrichement d’une mythologie de la réception, une connaissance pratique de la
définition identitaire révolue. Ce substrat historique s’engage chez les auteurs étudiés à
développer différents moyens fictionnels et narratifs visant à étayer une authenticité sociétale
contemporaine et sujette à une mise à jour efficiente d’une culture identitaire à travers leurs
œuvres.
Dans cette même optique historique, nous avons pu circonscrire en une forme
condensée de marquages inconscients chez les auteurs un double traumatisme qui vient en
étau, comprimer une créativité francophone et l’astreindre à projeter une quintessence
mémorielle, collective et d’actualité. La connaissance des étapes de l’histoire d’une
appartenance à une entité commune, parvient à rapprocher deux littératures dans un même
451
Arlette CHEMAIN-DEGRANGE, Recherches en synergie in « Littérature-Monde » francophone en mutation
Ecritures en dissidence, Paris, Éditions L’Harmattan, 2009, p.15.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 351
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
combat, celui de la quête d’une identification dans la pluralité et dans l’évolution sociétale.
Entre l’hégémonie grandissante d’une culture américaine et l’ombre d’une civilisation
française mère révolue, l’écriture chez Ducharme et Poulin appareille un sentiment de
perdition et d’errance que nous retrouvons dans les thématiques et dans l’espace narratif de
leurs romans. Loin des doléances ou de la Némésis, leurs écrits décrivent une actualité sociale
de l’après révolution tranquille au Québec. Ils portent un regard sur l’avenir autour d’un
contexte social tout en creusant dans l’intimité de leurs personnages pour sublimer des
personnalités humaines parfois humbles et placides et d’autrefois déroutantes et irréprimables
à leurs yeux, mais qui donnent toute une signification particulière à la notion identitaire
québécoise. Á l’instar de ces expressions imprégnées d’un certain sentiment de refoulement
propre à un témoignage d’un vécu social québécois, la définition de la littérature francophone
tunisienne souvent personnifiée dans les romans de Ali Bécheur peut sembler insuffisante
voire incomplète car limitée à un seul auteur tunisien. Mais, à vrai dire, comme nous l’avons
signalé précédemment dans l’étude, il ne s’agit nullement d’une question quantitative mais
d’un agencement de manifestations contextuelles, notamment tunisiennes, en premier lieu, qui
a nourrit le choix de l’auteur pour une représentation fidèle d’une réalité contemporaine assez
conséquente et suggestive sur tous les plans. Le phénomène de traumatisme tunisien inscrit
dans une résurgence fidèle de l’esprit de la collectivité transparait chez Ali Bécheur également
dans une étreinte fatale entre un passé glorieux arabo-musulman obsolète et appartenant,
depuis, au « domaine public », c'est-à-dire en tant que vestige de l’histoire de l’humanité et
l’affront du colonialisme encore consigné dans un ajustement des habitudes locales asservies
devant l’hégémonie galopante du monde occidental.
352 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
derniers romans de Jacques Poulin et Ali Bécheur, consultés dans la première partie de cette
étude, en est un exemple édifiant.
« Parce que l’identité est avant tout relationnelle, elle est sujette à
changement quand les circonstances modifient le rapport au monde.
Cela signifie qu’elle n’est pas donnée une fois pour toute ; elle est
plutôt construite. Ce processus de construction se poursuit tout au
long de la vie, quoique certains éléments de l’identité personnelle
soient plus permanents que d’autres. La construction identitaire
reflète l’histoire personnelle de chacun. Cette histoire comprend
plusieurs éléments différents : l’interaction de la personne avec ses
parents, l’apprentissage des rôles liés à son sexe, l’éducation reçue
dans son milieu, etc. Il est important de noter que l’histoire
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 353
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
personnelle se déroule toujours à l’intérieur d’une culture
spécifique, c'est-à-dire d’un ensemble complexe et parfois
contradictoire de représentations et de pratiques définissant un
certain type de rapport au monde, de compréhension de l’univers au
sein duquel on vit. » 452
Cet extrait de Louis-Jacques Dorais vise à corroborer l’idée que la focalisation sur le
volet identitaire est importante dans notre lecture des œuvres présentes car elle est interpellée
par tous les auteurs sensibles à une démarcation visible dans un quotidien où concourt une
interaction sociale infiniment originale. En effet, cet élan envers l’altérité au sein même de
leurs sociétés, interagit avec une expression personnelle qui quémande une réponse, du moins
une visibilité sur un aspect fondamental de leur intégrité vis-à-vis de leur existence. L’intitulé
de ce travail installe un prélude contextuel sur une question somme toute relativement
utopique de l’identité francophone et qui sollicite deux concepts sensibles et caractéristiques
d’une embrasure vers des horizons futurs constitutifs d’une recherche comparatiste sur les
deux littératures québécoises et tunisiennes. L’interculturalité et la transculturalité respectent
un décorum esthétique applicable à ces deux littératures francophones et qui fait intervenir,
pour plus de discernement quant à la question identitaire, les relations qui entretiennent une
créativité auctoriale diffuse et qui fait écho à un contexte interactionnel qui subsiste entre les
différentes cultures observables dans une réalité environnante. S’agissant d’une réflexion sur
une littérature produite à partir d’une individualité hybride, commune aux trois auteurs, ayant
adopté un mode de pensée qui fait interférer voire correspondre deux dimensions culturelles
ou plus, nous avons essayé d’aborder un enchevêtrement interprétatif sui generis de cette
sorte d’accointement. Chez Ali Bécheur, nous distinguons généralement à travers son écriture
une pondération irrégulière entre la culture tunisienne historiquement orientale et la chape
européenne, dans une fiction qui met en avant parfois un rapport transculturel dans une
volonté d’approche sociétale universelle, mais qui maintient tout au long de ses romans une
proportion scripturale importante propre à un entendement interculturel. La littérature
québécoise, quant à elle, représentée au cours de ce travail par Ducharme et Poulin, a fait
figure de témoin référentiel d’une composition erratique entre les deux concepts relationnels
exposés dans le travail comparatiste. Nous avons essayé d’interpréter les épisodes
452
Louis-Jacques DORAIS, La construction de l’identité in Discours et constructions identitaires, Québec, Les
Presses de l’Université Laval, 2004, p.2-3.
354 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
représentatifs d’une transculturalité révélatrice d’une imprégnation culturelle étatsunienne qui
vient se greffer, dans une consonance symétrique, à un quotidien, l’apanage d’une culture
francophone native. Ainsi, les relations entre les divers groupes sociaux sont mises en
évidence dans les textes examinés, probablement plus chez Jacques Poulin, qui demeure très
attaché dans ses productions, aux volets historiques et réalistes, beaucoup plus que Ducharme.
Patrick Imbert et Afef Benessaieh reprennent cette réflexion sur les relations au sein d’une
lancée esthétique transculturelle
À partir de là, nous dirons qu’il s’agit d’une lecture sociale qui a su réinvestir un
relationnel culturel riche dans une visibilité transculturelle qui, contrairement aux
manifestations bécheuriennes, ne comporte pas de contraintes refoulées d’un renouveau
colonial et, qui aspirerait plutôt à annoncer les prémices d’une mondialisation « positive » où
une extrapolation quelque peu utopiste tendrait à unifier les cultures et les différentes
communautés pour une quintessence pré-babélienne sans conflit aucun.
453
Patrick IMBERT et Afef BENESSAIEH, La Transculturalité relationnelle in Transcultural America,
Amériques Transculturelles, Ottawa, Les presses de l’Université d’Ottawa, 2010, p.235-236.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 355
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
de la souveraineté de la province dans un mouvement social actuel présent au sein de la
communauté.
356 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
une littérature de témoignage ou de création, le type de recherche
sera différent. » 454
Le regard exhaustif de ce bilan de la recherche, donne lieu à une réalité qui interroge
de plus en plus l’aspect culturel au sein de la littérature. C’est en optant pour un défrichement
identitaire francophone spécifique, comme le démontre le précédent passage qu’apparait alors
l’outil culturel comme une manœuvre qui installe l’omnipotence relationnelle au cœur d’une
esthétique qui aborde le revers social en réponse à une investigation psychanalytique
auctoriale diffuse. Le rapprochement entre la littérature tunisienne et québécoise ouvre la voie
à l’expression d’un phénomène universel qui inscrit l’écriture au sein d’un référent
socioculturel prégnant.
Au terme de la présente analyse, nous tenons à préciser que la densité des éléments
théoriques à interroger au cours de ce travail met en relief l’importance de l’interdisciplinarité
comme méthode de lecture de la mimésis qu’offre la littérature francophone inscrite dans un
cadre structuraliste en tant que témoignage scriptural de l’intime vers le contextuel. L’espace
de cette étude fait écho à une recherche future qui intégrera, toujours dans une approche
comparatiste, l’écriture québécoise migrante, succinctement abordée au cours de notre travail,
avec la littérature francophone tunisienne en tant que support social postcolonial, et ce, dans
un croisement culturel qui afficherait pour la première, une contribution étrangère dans la
francophonie québécoise et pour la seconde, toujours dans un mouvement antagoniste
revendiqué, une francophonie qui vient se greffer sur un soubassement extrinsèque. De fait,
cette proximité permettra d’aborder la francophonie dans une double encoignure par rapport à
deux entités désirantes et désirées. Enfin, nous soulignerons que notre projet vient se situer
dans une continuité axiomatique inscrite dans une volonté d’approcher la francophonie d’un
point de vue rhizomatique, chez des auteurs qui affichent un ancrage patent, car ils sont
désignés comme immobiles dans leur espace géographique, et qu’ils subissent une sorte
d’offensive culturelle avec laquelle ils interagissent dans une volonté d’atténuation ou au
contraire de renouvellement.
454
Didier ALEXANDRE, Michel COLLOT, Jeanyves GUERIN et Michel MURAT, La Traversée des thèses :
Bilan de la recherche doctorale en littérature française du XXe siècle, Paris , Presses Sorbonne Nouvelle,
2004, p.126.
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 357
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
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-POULIN, Jacques, La Tournée d'automne, Montréal, Éditions Leméac, 1993.
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364 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
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Ouvrages théoriques
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382 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
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INDEX
B F
Barthes · 294, 298, 306 Foucault · 257
Bécheur · 4, 5, 12, 13, 16, 19, 22, 24, 26, 31, 32, 54, 55, Freud · 264, 265, 266, 267, 275, 323, 324, 325, 326, 333,
57, 58, 59, 60, 62, 67, 69, 71, 72, 73, 74, 85, 86, 88, 335, 338, 379
89, 90, 91, 92, 93, 96, 98, 99, 100, 101, 102, 104, 105,
106, 107, 108, 109, 110, 113, 114, 115, 117, 118, 129,
130, 131, 132, 133, 140, 141, 142, 143, 144, 146, 147, M
148, 151, 152, 154, 164, 165, 166, 167, 168, 169, 170,
171, 172, 173, 174, 176, 177, 182, 188, 192, 193, 194, Mauron · 22, 261, 262, 264, 265, 266, 267, 268, 272,
196, 197, 198, 201, 202, 203, 204, 207, 209, 210, 211, 275, 276, 279, 282, 284, 286, 287, 288, 289, 290, 292,
212, 213, 214, 215, 216, 217, 218, 220, 221, 225, 227, 293, 296, 318, 319, 323, 337, 357
234, 237, 238, 239, 240, 241, 242, 243, 244, 245, 246,
247, 248, 251, 253, 254, 255, 256, 257, 258, 264, 266,
267, 269, 270, 272, 275, 277, 278, 286, 293, 295, 296, P
298, 301, 302, 303, 304, 308, 309, 312, 318, 319, 320,
321, 324, 325, 327, 328, 335, 336, 337, 338, 340, 341,
343, 344, 346, 347, 348, 351, 354, 356, 357, 358, 361, Poulin · 4, 12, 13, 16, 19, 21, 24, 25, 26, 31, 32, 37, 38,
363, 381, 382, 385 46, 47, 48, 49, 51, 52, 67, 74, 76, 77, 79, 81, 83, 84,
85, 87, 91, 92, 93, 94, 96, 101, 102, 113, 115, 116,
117, 121, 123, 127, 128, 131, 133, 134, 136, 137, 138,
Bourdieu · 203 139, 140, 145, 148, 151, 152, 153, 166, 175, 176, 177,
178, 179, 180, 181, 182, 183, 184, 185, 186, 187, 188,
189, 190, 191, 192, 194, 195, 196, 197, 198, 199, 201,
D 203, 204, 205, 206, 207, 208, 209, 210, 211, 214, 215,
216, 221, 225, 234, 243, 244, 246, 247, 248, 251, 253,
Doubrovsky · 21, 228, 229, 230, 232, 252, 254, 382 255, 257, 258, 264, 267, 277, 278, 279, 280, 281, 282,
283, 284, 286, 293, 294, 295, 298, 312, 313, 314, 315,
Ducharme · 4, 5, 12, 13, 16, 19, 21, 26, 32, 37, 38, 40, 316, 318, 319, 324, 325, 327, 328, 332, 333, 336, 338,
42, 43, 44, 45, 46, 47, 67, 81, 83, 84, 85, 101, 102, 340, 342, 343, 344, 345, 346, 347, 348, 351, 354, 355,
113, 120, 122, 123, 125, 126, 127, 128, 131, 132, 133, 356, 357, 358, 362, 363, 364, 373, 381, 382, 383, 385
135, 137, 138, 140, 146, 147, 148, 151, 152, 153, 154,
156, 157, 158, 160, 161, 163, 165, 166, 167, 169, 175,
192, 194, 213, 215, 221, 222, 223, 225, 226, 227, 231,
S
232, 233, 234, 235, 247, 248, 249, 250, 252, 253, 254,
255, 257, 258, 264, 267, 285, 286, 287, 288, 289, 290, Said · 218, 373, 374
291, 292, 293, 294, 295, 298, 304, 305, 306, 307, 317,
318, 319, 321, 324, 327, 328, 332, 333, 340, 343, 344,
345, 346, 347, 348, 351, 354, 355, 356, 357, 358, 362, T
363, 364, 379, 386
Todorov · 218
Durand · 291, 293, 296, 297, 302, 304, 305, 357, 372
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 383
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
Index des noms communs:
346, 347, 348, 349, 352, 354, 355, 357, 359, 360, 363,
A 366, 367, 369, 371, 375, 379, 380, 384
altérité · 4, 14, 17, 30, 39, 53, 56, 63, 64, 67, 71, 72, 73, imaginaire · 47, 61, 98, 99, 104, 137, 139, 153, 183, 218,
74, 94, 95, 99, 101, 104, 109, 111, 117, 144, 146, 147, 222, 225, 230, 240, 245, 246, 248, 255, 272, 296, 298,
149, 165, 172, 173, 176, 188, 189, 190, 191, 195, 205, 299, 306, 317, 319, 332, 351, 359, 366, 370, 371, 373,
231, 238, 241, 252, 255, 257, 328, 338, 339, 343, 350, 376, 377
354, 360, 375, 380, 385
interculturalité · 15, 19, 20, 30, 63, 65, 66, 69, 71, 72, 73,
autofiction · 4, 19, 21, 98, 153, 230, 231, 232, 233, 234, 74, 75, 76, 77, 81, 84, 85, 89, 90, 91, 94, 99, 100, 101,
236, 246, 249, 250, 251, 252, 253, 254, 255, 256, 258, 102, 106, 111, 113, 115, 126, 142, 144, 150, 199, 301,
259, 260, 265, 330 324, 325, 332, 344, 355, 360, 367
D M
désenchantement · 4, 16, 43, 109, 130, 132, 152, 154, mémoire · 11, 31, 37, 54, 55, 56, 57, 61, 62, 64, 68, 73,
155, 156, 157, 158, 160, 161, 162, 165, 166, 167, 168, 82, 88, 90, 92, 99, 101, 102, 111, 112, 122, 123, 124,
170, 171, 172, 174, 175, 176, 177, 178, 180, 181, 182, 142, 143, 166, 168, 182, 190, 191, 192, 195, 205, 215,
183, 185, 186, 187, 188, 189, 191, 192, 193, 194, 209, 216, 229, 232, 234, 239, 241, 243, 246, 248, 253, 270,
215, 221, 239, 257, 260, 275, 338, 356, 366 271, 272, 275, 277, 280, 283, 311, 335, 339, 356, 358,
366, 368, 369, 376
dualité · 16, 21, 151, 152, 154, 155, 165, 178, 190, 192,
196, 214, 220, 230, 233, 234, 235, 237, 258, 264, 279, mythanalyse · 4, 22, 25, 295, 298, 299, 309, 311, 313,
281, 318, 338, 343, 347, 354, 355, 366 366, 388
F mythe · 15, 16, 22, 25, 35, 44, 78, 79, 128, 142, 152, 184,
263, 281, 284, 286, 287, 288, 289, 294, 295, 296, 297,
298, 300, 302, 303, 304, 305, 306, 307, 308, 309, 310,
francophonie · 4,14, 15, 17, 18, 20, 21, 24, 27, 30, 31, 33,
312, 313, 314, 317, 318, 319, 320, 321, 322, 323, 324,
34, 35, 36, 38, 39, 40, 41, 42, 46, 48, 49, 52, 53, 54,
325, 327, 336, 340, 343, 352, 359, 373, 382, 383
62, 63, 66, 67, 68, 69, 71, 81, 83, 84, 85, 86, 88, 91,
93, 94, 95, 96, 97, 99, 104, 106, 111, 112, 113, 114,
118, 120, 124, 125, 126, 134, 141, 142, 146, 149, 150, N
152, 154, 166, 167, 200, 218, 261, 296, 316, 320, 321,
326, 332, 340, 342, 347, 348, 351, 354, 357, 359, 362,
363, 368, 372 nostalgie · 107, 111, 121, 131, 164, 180, 312
H P
histoire · 13, 18, 19, 30, 31, 33, 34, 37, 40, 41, 43, 44, 45, psychanalyse · 19, 22, 26, 131, 232, 260, 263, 264, 266,
46, 47, 49, 50, 51, 52, 53, 55, 56, 57, 60, 61, 62, 65, 267, 268, 269, 270, 272, 309, 324, 326, 347, 350, 353,
72, 75, 77, 80, 81, 83, 86, 87, 88, 95, 96, 105, 129, 381, 382
134, 142, 145, 149, 164, 172, 176, 179, 185, 186, 187,
201, 204, 220, 224, 225, 270, 272, 286, 291, 294, 296, psychocritique · 4, 5, 22, 230, 250, 259, 263, 264, 269,
297, 303, 306, 311, 314, 318, 319, 326, 342, 348, 358, 270, 271, 278, 279, 280, 281, 283, 284, 287, 288, 290,
360, 365, 369, 370, 383, 388, 389 295, 298, 324, 382
I T
identité · 4, 15, 18, 20, 23, 25, 26, 32, 37, 39, 42, 46, 50, tradition · 15, 37, 55, 58, 67, 73, 74, 75, 82, 83, 84, 85,
51, 52, 53, 56, 60, 63, 64, 68, 72, 73, 75, 79, 80, 81, 86, 88, 89, 90, 91, 92, 93, 94, 97, 99, 101, 107, 109,
82, 83, 85, 88, 89, 100, 101, 102, 104, 108, 110, 111, 111, 116, 118, 122, 138, 145, 149, 152, 156, 181, 198,
113, 116, 118, 119, 120, 124, 125, 128, 133, 137, 142, 200, 204, 206, 227, 300, 306, 368
144, 146, 147, 158, 161, 163, 169, 172, 181, 184, 205,
207, 213, 215, 223, 224, 227, 237, 238, 249, 253, 254,
traduction · 72, 77
255, 257, 267, 270, 272, 281, 282, 294, 297, 303, 311,
312, 316, 320, 321, 324, 326, 332, 334, 337, 343, 345,
384 Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN
transculturalité · 4,15, 19, 20, 30, 48, 63, 66, 75, 79, 84, 144, 145, 146, 148, 149, 150, 217, 317, 324, 325, 332,
85, 113, 114, 115, 116, 118, 120, 121, 122, 123, 124, 340, 341, 344, 354, 355, 360, 361, 367
125, 126, 128, 131, 134, 135, 137, 138, 139, 141, 142,
Identité francophone ? Une littérature entre Transculturalité et Interculturalité dans les 385
romans de Ali BECHEUR, Réjean DUCHARME et Jacques POULIN