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Livre Galbraith L Argent 1975

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John Kenneth Galbraith

L’argent
T R A D U I T DE L ’ A N G L A I S
PAR D AN IE L BL ANCHARD

nrf
Titre original :
MONEY, WHENCE IT CAME, W HERE IT WENT
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptatior
réservés pour tous les pays.
© John Kenneth Galbraith, 1975.
© É ditions Gallim ard, 1976, pour la traduction française.
SOMMAIRE

Remerciements 11
I. L ’argent 13
II. Pièces et trésors 23
III. Les banques 41
IV. La Banque avec un grand « B » 57
V. Le papier 83
VI. Un instrument de la révolution 103
V II. La guerre des monnaies 119
V III. Le grand compromis 143
IX. Le prix 171
X. Le système infaillible 193
XI. La chute 221
X II. L ’inflation finale 239
X III. Mutilations volontaires 265
XIV. Le jour où l’argent s’arrêta 293
XV. La menace de l’impossible 317
XVI. L ’avènement de J. M. Keynes 345
xvii. Nouvelle guerre, nouvelle leçon 373
X V III. Les années fastes 401
XIX . La nouvelle économie à son zénith 423
XX. Une histoire qui finit mal 447
XX I. Postface 475
Index 493
A la mémoire de Jim Warburg
et pour Joan
avec amour
REMERCIEMENTS

Assez innocemment, ce livre s’est engendré lui-même.


Au début, je me proposai seulement de rédiger un long
article sur les problèmes de la gestion économique et de la
stabilisation monétaire et sur leurs origines. C’était une
entreprise de longue haleine. Je pouvais tirer parti des
lectures de toute une vie, sérieuses ou non, car il s’agissait
de matières dont on s’attend qu’un économiste ait quelque
connaissance — et j’ai toujours trouvé l’histoire de la
monnaie, des origines jusqu’à nos jours, excessivement
engageante. La tâche était si intéressante que l’article
devint un livre et un livre assez long. §n aura compris que,
tout étant relatif, l’entreprise a été p*ur m*i s#urce de
plaisir.
Un plaisir dont je suis pour une k*nne part redevable à
mes partenaires dans l’aventure. L’un d’entre eux fut
David Thomas. Un cabinet d’av«cat m’a, hélas! ravi
depuis cet assistant charmant, intelligent et digne de toute
ma confiance. Il avait un talent remarquable pour décou­
vrir à la fois les éléments dont j’avais besoin et les points
sur lesquels je me trompais. Tout malfaiteur assez fortuné
pour tomber entre ses mains sera, je n’en doute pas, sauvé
par la découverte d’une jurisprudence jusque-là inconnue
et le disculpant. Comme pour la quasi-totalité de mes
autres écrits, Arthur Schlesinger a lu, questionné et corrigé
le présent ouvrage. Je ne connais personne d’autre qui
aurait pu le faire en s’appuyant sur une telle érudition, une
12 L ’argent
telle droiture de jugement. Les erreurs éventuelles qui
subsisteraient m’incombent en entier. Mon assistante et
amie Emeline Davis a tapé, re-tapé et corrigé le manuscrit
et surveillé tous les stades de son évolution jusque chez
l’imprimeur. Nanny Bers l’a aidée et m’a aidé. Et, comme
pour tout ce que j’ai fait depuis des années, toutes les
questions de clarté, d’expression, de style et de bon goût
ont été soumises à l’œil infaillible et à l’autorité implacable
d’Andrea Williams. A tous, tous mes remerciements.
C H A P I T R E I er

L ’argent *

« Mrs. Bold possède douze cents livres de


rente, et je suppose que Mr. Harding a l’inten­
tion de s’installer avec elle. »
« Douze cents par an! » dit Slope; — et
sur ces entrefaites il prit congé... Douze cents
par an, se répétait-il, en regagnant lentement
sa demeure. S’il était bien vrai que Mrs. Bold
possédât douze cents livres de rente, quel imbé­
cile il serait de s’opposer au retour de son père
dans son ancienne demeure. Le lecteur compren­
dra sans mal le raisonnement de Mr. Slope...
Bëuze cents livres de rente...
Anthony Trollope,
Barchester Towers

Il n’y a pas si longtemps que l’enquête sur les


affaires pour le moins embrouillées du trente-
septième président des États-Unis a mis au jour une
* Dans tout le cours de ce livre, le m*t anglais m»ney est
traduit tantôt par argent tantôt par monnaie. Ce n’est pas une
inconséquence. C’est qu’il s’ajit dans cet ouvrage à la f*is du
phénomène de la valeur en général, ce qu’on appelle en français
l’argent, et de sa représentation, la monnaie. Le m*t monnaie, de
son côté, pourra recouvrir deux termes anglais distincts : celui de
money au sens cité plus haut de représentation de la valeur et celui
de currency qui désigne une forme spécifique, généralement,
nationale, de cette représentation (A7.* .T.).
14 L'argent
transaction assez intéressante. M. Charles Rebozo,
excellent et taciturne ami de M. Nixon avait reçu
pour le bénéfice, politique ou personnel, de celui qui
était alors président des États-Unis, la somme de
cent mille dollars des mains de l’homme d’affaires
Howard Hughes, plus taciturne encore. Cette
somme considérable, prétendit-on alors, fut conser­
vée en liquide dans un coffre-fort pendant plus de
trois ans avant d’être rendue à M. Hughes. La
curiosité soulevée par cette affaire ne tin t pas au
fait de savoir pourquoi diable on s’aviserait de
rendre de l’argent à M. Hughes, ce qui revient à
verser une larme dans l’océan. Non, on se demanda
plutôt qui s’aviserait de m ettre une telle somme en
conserve. Puisque c’était s’exposer, comme chacun
sait, à lui voir perdre considérablement de sa valeur
— un dollar de 1967 ne possédait plus le pouvoir
d’achat que de 91 cents en 1969, l’année où M. Re­
bozo mit la somme* de côté, et de moins de 80 cents
quand il la récupéra et la rendit. (Au début de 1975,
on était tombé à 64 cents.) L’effet de^cette tendance
ne pouvait avoir échappé à ces «deux personnages.
Ils se privèrent même de la compensation partielle
de cette perte qu’auraient représentée les intérêts,
les dividendes, voire — il est parfois permis de
l’espérer — les gains de capital, qu’un minimum
de prudence leur aurait permis d ’empocher. Dans
la Parabole des Talents, le moins avisé des emprun­
teurs se voit réprimandé pour n’avoir rendu que
l’équivalent de 15 somme avancée. On ne croyait ni
M. Nixon ni M. Rebozo indifférents aux considéra­
tions pécuniaires et voilà que ¿ous deux se révélaient
très inférieurs au minimum biblique de compétence
financière. D’où Incrédulité générale et hochements
de tête entendys.
Cette anecdote constitue une démonstration tout
L ’argent 15
à fait remarquable de ce qui est arrivé aux attitudes
devant la monnaie. Chacun s’attend à la voir perdre
de sa valeur. Personne n’osa suggérer que le
président, responsable en dernier ressort du main­
tien de la valeur de l’argent, pouvait avoir été assez
présomptueux pour parier personnellement sur sa
capacité de le faire. On estimait que, comme tout
un chacun, il était à la recherche d’une stratégie
destinée à contrebalancer les effets de cette détério­
ration; encore que personne ne s’attendît qu’il
connût le moindre succès. E t aucun chef d’État,
dans le monde non socialiste, n’avait plus de
confiance dans sa capacité à maintenir la valeur de
la monnaie que le président des États-Unis. La
tendance était partout la même au cours de ces
années — hausse des prix et déclin du pouvoir
d’achat de l’argent à un rythme irrégulier et
incertain. Rien n’est éternel, pas même l’inflation.
Mais bien des gens ont dû, dans la détresse, juger
cette tendance bigrement persistante.
Sans compter que les étourdis qui m ettaient de
côté 100 000 dollars en liquide n’étaient pas les
principales victimes. Beaucoup plus inquiétante
s’avérait la situation de ceux dont les biens et les
revenus modestes étaient fixés en dollars, livres,
marks, francs ou autres monnaies et qui, incapables
de dire ce que serait à l’avenir le pouvoir d’achat de
ces monnaies, pouvaient seulement prédire qu’il
serait moindre. Au siècle dernier, dans les pays
industriels, on n’était guère assuré de se procurer de
l’argent mais, si l’on y parvenait, il n’y avait aucun
doute sur ce que l’argent lui-même procurait.
Aujourd’hui, les choses ont changé. Sans être
donné, l’argent est devenu plus accessible mais une
nouvelle incertitude a remplacé l’ancienne : de
quelque façon et en quelque quantité qu’on l’ac­
16 L ’argent
quière, quelle sera la valeur de l’argent? Jadis, on
pensait, comme M. Slope, qu’il était bien confor­
table de disposer d’un revenu exprimé en bel et bon
argent. Depuis quelque temps, disposer d ’un revenu
fixe, c’est courir le risque d’un appauvrissement —
voire d’un appauvrissement rapide. Qu’est-il donc
arrivé à l’argent ?

Quelle que soit leur conviction personnelle, une


mode bien établie veut que les historiens se mon­
trent très modestes quant aux leçons qu’on peut
tirer de l’histoire. E t après tout, peut-être ne nous
apprend-elle qu’à reconnaître qu’elle nous apprend
peu. Dans le domaine de l’argent, cette réserve n’est
pas de mise. L’histoire de la monnaie nous apprend
beaucoup —- et, en tout cas, on peut en tirer
nombre d’enseignements. Il est même permis de se
demander s’il existe une seule autre approche
perm ettant d’aboutir à des enseignements durables
à cet égard. Les attitudes devant l’argent se
modifient lentement selon de longs mouvements
cycliques. Quand la monnaie est faible, les gens
désirent qu’elle s’améliore. Quand elle est bonne, ils
pensent à autre chose. Ce n’est qu’en examinant les
choses à travers le temps que l’on arrive à aperce­
voir comment les gens qui connaissent l’inflation
soupirent après une monnaie stable et comment
ceux qui supportent la discipline et le coût de la
stabilité en viennent à accepter les risques de
l’inflation. C’est ce cycle qui nous apprend que rien,
pas même l’inflation, n’est éternel. Nous apprenons
encore que la peur de l’inflation que l’inflation
laisse dans son sillage risque d’être aussi domma­
geable que l’inflation elle-même. L’histoire nous
apprend aussi, et d’une façon plus vivante que
L'argent 17
toute autre démarche, comment la monnaie et les
techniques de sa gestion — voire de sa mauvaise
gestion — ont évolué jusqu’à l’utilisation qui peut
ou ne peut pas en être faite de nos jours. C’est par
l’étude du passé que nous voyons comment des
institutions nouvelles — corporations, syndicats,
États-providence — ont modifié le problème que
pose aujourd’hui le maintien de la stabilité des prix
et comment des circonstances changeantes —
mouvements vers une structure de classe au sein de
laquelle les gens ont les dents de plus en plus
longues, modification de l’intérêt politique des
riches — ont encore et considérablement compliqué
la tâche.
C’est aux leç«ns de l’histoire plus qu’à l’histoire
elle-même que le présent ouvrage s’attache. Il se
propose d’enseigner et d’exposer moins en relation
avec le passé qu’avec le présent. Mais qu’on n’aille
pas le croire à l’avance prodigieusement ennuyeux.
Par bien des aspects, l’histoire de l’argent est
fascinante. Elle en contient plus encore qui jettent
une riche lumière sur les conduites et la folie
humaines. On disputera longtemps de savoir si
l’amour de l’argent est la racine de tout le mal.
Adam Smith, qui reste pour beaucoup une autorité
quasi biblique, parvenait quant à lui en 1776 à la
conclusion que de toutes les activités auxquelles
l’homme s’était jusqu’alors essayé — guerre, poli­
tique, religion, jeux violents, sadisme sans récipro­
cité — faire de l’argent restait socialement la moins
dommageable. Ce qui ne saurait être mis en doute,
c’est que la poursuite de l’argent ou toute associa­
tion prolongée avec lui, sont susceptibles d’induire
des attitudes et des conduites non seulement
étranges mais parfois pleinement perverses.
Et non sans raisons. Ceux qui possèdent de
18 L ’argent
l’argent, comme autrefois ceux qui s’enorgueillis­
saient de grands titres ou d ’une noble naissance
s’imaginent toujours que la crainte et l’admiration
qu’inspire l’argent tiennent en fait à leur propre
sagesse ou à leur personnalité. Le contraste ainsi
créé entre la haute opinion qu’ils ont d’eux-mêmes
et la réalité souvent ridicule voire dépravée a
toujours constitué une source d ’étonnement et
d’amusement. De la même manière, il a toujours été
permis de se réjouir assez perfidement de la vitesse
avec laquelle crainte et admiration partent en
fumée quand ces individus connaissent des revers
de fortune.
L’histoire de la monnaie renferme une autre
occasion de s’amuser : de siècle en siècle il s’est
toujours trouvé des hommes pour penser qu’ils
avaient découvert le secret de sa multiplication à
l’infini. E t toujours, ils ont été en mesure de le
persuader à d’autres aussi fortement qu’ils se le
persuadaient à eux-mêmes. Invariablement, le
phénomène comporte la redécouverte, fût-ce sous
une forme vaguement nouvelle, d’une escroquerie
vieille comme le monde. E t le laps de temps qui
sépare le zénith radieux du génie financier du nadir
de l’échec final — qui sépare John Law sauveur de
la Régence de John Law pénitent à Venise, qui
sépare Nicholas Biddle, premier maître des finances
américaines et terreur des présidents de Nicholas
Biddle distingué banquier failli de Philadelphie,
Bernard Cornfeld des jets et des concubines aux
yeux tristes de Bernard Cornfeld détenu à la prison
de Saint-Antoine — n’est souvent que de quelques
mois et tout au plus de quelques années. Il est
permis de s’étonner, voire de se réjouir mécham­
ment, de ces ascensions vertigineuses suivies de
chutes terrifiantes particulièrement quand elles

/
L ’argent 19
arrivent à d’autres. Ici, cela ne fait pas l’ombre
d’un doute, c’est l’histoire — l’anecdote — et non
sa signification qui est importante.

On ne saurait éviter de dire un mot de l’état


d’esprit dans lequel on souhaiterait voir le lecteur
aborder un ouvrage tel que celui-ci. La plupart des
discussions sur la monnaie s’enferment dans une
épaisse gangue d’incantation et de prêchi-prêcha.
Souvent de propos délibéré. Ceux qui parlent
d’argent ou en font le sujet de leur enseignement et
donc leur gagne-pain, tirent prestige, estime et
avantages pécuniaires, comme les médecins ou les
sorciers, de la croyance soigneusement cultivée
qu’ils entretiennent une association privilégiée avec
l’occulte — qu’ils ont des perspectives sur un
domaine totalem ent inaccessible aux gens ordi­
naires. Source de satisfaction professionnelle et de
profit personnel cette attitude n’en constitue pas
moins elle aussi une escroquerie bien connue. Il
n’est rien, s’agissant de l’argent, qu’une personne
dotée d’une curiosité, d’un zèle et d’une intelligence
raisonnable ne puisse comprendre. E t quelles que
soient les erreurs d’interprétation ou de fait que la
présente histoire puisse contenir il n’en est aucune,
le lecteur peut s’en persuader, qui procède d’une
simplification outrancière. L’étude de la monnaie
est, par excellence, le domaine de l’économie dans
lequel la complexité est utilisée pour déguiser ou
éluder la vérité et non pour la révéler. La plupart
des choses de la vie — automobiles, maîtresses,
cancer — ne sont importantes que pour ceux qui les
ont. L’argent au contraire est aussi im portant pour
ceux qui en ont que pour ceux qui n’en ont pas.
C’est pourquoi les uns comme les autres ont intérêt
20 L ’argent
à le comprendre. E t les uns comme les autres
devraient savoir que cette compréhension est par­
faitement à leur portée.
A cet égard, on ne manquera pas de demander si
un ouvrage consacré à l’histoire de l’argent ne
devrait pas commencer par une quelconque défini­
tion de ce qu’est en réalité l’argent. Cette bande de
papier de valeur intrinsèque nulle, qu’est-ce donc
qui la rend utile à l’échange tout en laissant telle
autre bande de dimension et de couleur semblable
parfaitement sans valeur? Les précédents de ce
genre de tentative ne sont guère encourageants. A
la télévision, les journalistes réputés pour leur
sagacité ouvrent immanquablement les interviews
d’économistes par cette question : « Bon, eh bien,
dites-moi — c’est quoi au juste, l’argent? » Imman­
quablement, les réponses sont incohérentes. Quant
aux professeurs chargés d’enseigner les premiers
rudiments d’Économie, qu’il s’agisse de la monnaie
ou de la banque, ils commencent par donner des
définitions d’une remarquable subtilités Lesquelles
sont soigneusement transcrites, apprises à grand-
peine et heureusement oubliées. Le lecteur devrait
s’attaquer aux pages qui vont suivre en sachant
bien que l’argent n’est rien de plus ou de moins que
ce qu’il a toujours cru — ce que l’on offre ou reçoit
pour l’achat ou la vente de biens, services et autres.
Les différentes formes de monnaie, comme ce qui
détermine ce qu’elles achètent, voilà qui est encore
autre chose. Mais c’est précisément ce que les pages
suivantes se proposent de révéler.

Un dernier mot. Voici donc une histoire de


l’argent; mais beaucoup moins qu’une histoire de
tout l’argent à travers tous les temps — ouvrage
L ’argent 21

qu’aucun historien ne nous infligera vraisemblable­


ment avant longtemps. Dans chaque période, il m’a
donc fallu opérer une sélection. Pour ce faire, je me
suis laissé guider (comme dans le cas de la Banque
d’Angleterre) par ce qui avait eu la plus grande
influence sur l’évolution de la monnaie; ou bien
(comme dans le cas de la lutte qui opposa Jackson à
Biddle) par ce qui m ettait le mieux en lumière les
forces qui s’affrontaient pour son contrôle; ou
encore (comme dans le cas des travaux- de Keynes
et dans toute l’histoire récente) par ce qui a le plus
contribué à la compréhension que nous en avons
aujourd’hui. Plus contestable, une partie des ch*ix
opérés résulte très probablement de ce qui m ’aura le
plus intéressé.
Dans les derniers chapitres, comme £n s’en
apercevra, le choix s’est porté de plus en plus sur le
dollar. Je ne fais là qu’imiter la vie — sans pour
autant prétendre au nom d’artiste. C’est au dollar
que l’histoire de l’argent aboutit. C’est avec le
dollar que, pour l’instant, l’histoire de l’argent
s’arrête.
P ièces et trésors

Si la monnaie est extrêmement ancienne, l’idée


qu’elle constitue un objet d’échange acceptable sans
autre forme de procès fut, à tous égards, extrême­
ment occasionnelle et ne se manifesta surtout qu’à
partir du siècle dernier. Au cours des quatre
millénaires précédents, l’accord s’était fait pour
l’utilisation dans les échanges d’un ou de plusieurs
des trois métaux suivants : argent, cuivre et or, l’or
et l’argent ayant également été utilisés parfois sous
la forme d’un alliage naturel appelé électrum.
Pendant le plus clair de cette longue période
l’argent domina; mais au cours de périodes plus
courtes, Mycène ou Constantinople après la division
de l’Empire romain, l’or occupa la première place1.
On a toujours jugé méprisables les trente deniers
d’argent pour lesquels Judas livra Jésus. L’argent
indique seulement qu’il s’agissait d’une transaction
1. Sur l’utilisation de divers métaux, l’aooord est loin d’être
général. Je me suis conformé à l’opinion la plus courante, telle que
l’a exposée Keynes. Cf. John Maynard Keynes, Essais sur la
monnaie et l’économie, Paris, 1971. Fernand Braudel a donné une
fort intéressante idée d’ensemble des premiers développements des
monnaies et métaux dans Civilisation matérielle et capitalisme
1400-1800, Paris, 1969.
24 L ’argent
commerciale courante; eût-il traité pour trois pièces
d’or, équivalence plausible pour l’époque, que le
marché en aurait revêtu un caractère d’exception.
Le cuivre, à certains moments, fut d’un usage plus
répandu que l’or: Quant au fer, il faut noter
qu’il fit quelques courtes apparitions. Comme on le
verra, mais beaucoup plus récemment, le tabac joua
lui aussi un rôle remarquable encore que limité.
Mais les éléments plus étranges ou exotiques tels
que bétail, coquillages, whisky et cailloux qui font
pourtant les délices des professeurs d’économie,
n’ont jamais eu qu’une importance très relative
pour les peuples tan t soit peu éloignés d’une
existence agreste ou primitive. L’association histo­
rique entre monnaie et métal est plus qu’étroite;
d’un point de vue pratique général, la monnaie a
presque toujours « été un métal plus ou moins
précieux.
Le métal était une matière malcommode à peser,
diviser, estimer et jauger, réduire en poudre ou en
morceaux; encore qu’il l’em portât de loin sur le
bétail à cet égard. C’est pourquoi dès ï’aube des
temps connus — et probablement un peu plus tôt
— le métal fut façonné en pièces d’un poids
déterminé à l’avance. Hérodote attribue cette inno­
vation aux rois de Lydie, probablement dans la
seconde moitié du v m e siècle avant J.-C. :
Toutes les jeunes femmes de Lydie se prostituent, se
procurant ainsi leur dot; de cette dernière, ainsi que de
leur personne, elles disposent par la suite à leur gré...
... Les manières et coutumes des Lydiens ne diffèrent
pas essentiellement de celles des Grecs si ce n’est cette
prostitution des jeunes femmes. Ils sont le premier
peuple connu à avoir frappé des monnaies d’or et
d’argent et inventé le commerce de détail2.
2. Hérodote, liv. I, Clio.
Pièces et trésors 25
S’il faut en croire certaines épopées hindoues il
est possible que des pièces de monnaie — et une
division décimale — aient, en fait, existé en Inde
quelques centaines d’années auparavant3. A la
suite des Lydiens, les cités grecques et leurs colonies
de Sicile et d’Italie développèrent la frappe des
monnaies jusqu’à en faire un art véritable. La
beauté de certains spécimens parvenus jusqu’à nous
coupe le souffle. Après Alexandre le Grand, la
coutume s’établit de représenter l’effigie du souve­
rain à l’avers des pièces; moins, a-t-on pu dire, pour
en garantir le poids et la finesse du métal qu’à cause
de l’inclination des chefs d’É tat pour ce petit
hommage qu’ils se rendaient à eux-mêmes. Hom­
mage fragile et combien réversible : après la mort
de Caligula, raconte Suétone, on collecta et fondit
toute sa monnaie pour que soient oubliés à jamais le
nom, mais aussi les traits du tyran.

D’une commodité indiscutable, la monnaie métal­


lique était aussi une invitation à la fraude —
publique et de grande envergure, ou privée et plus
modeste. Car les dirigeants dilapidateurs ou pressés
de dettes — c’est-à-dire l’immense majorité des
dirigeants à travers les siècles! — eurent fréquem­
ment la révélation qu’il leur était loisible de réduire
la quantité de métal entrant dans chaque pièce, ou
d’y substituer un quelconque alliage meilleur
marché en espérant que personne ne s’en aperce­
vrait, du moins trop tôt. De cette manière, le
pouvoir d ’achat de l’or ou de l’argent se trouverait
augmenté d’autant, puisqu’une quantité réduite
3. Alexander Del Mar, History of Monetary Systems, Londres,
1895-New York, 1969, p. 1-2.
26 L'argent
achèterait la même chose qu’auparavant. Et, simul­
tanément, il vint à l’esprit de plus d’un particulier,
après la conclusion d’un marché, qu’il lui était
loisible de rogner quelques micromilligrammes sur
chacune des pièces composant la somme qu’il avait
accepté de payer. Répétée régulièrement, cette
opération ajouterait d’agréables petits à-côtés à ses
revenus légitimes. La contrefaçon fut, elle aussi,
une invention rapide. On raconte que dès 540 avant
J.-C. Polycrate de Samos trompa les Spartiates
avec des pièces d’or factices.
Avec le temps, selon les besoins financiers des
dirigeants et à la mesure de leur capacité de résister
à la tentation — capacité qui resta toujours
modérée — avec, aussi, l’épanouissement privé des
arts de la carambouille et du détournement, la
monnaie métallique manifesta une tendance tou­
jours plus marquée à se dégrader. Les Grecs, et en
particulier les Athéniens, semblent avoir victo­
rieusement résisté à cette tendance parce qu’ils
comprenaient parfaitement que la dépréciation de
la monnaie ne serait jamais qu’un expédient à court
terme, une arme à double tranchant, et que
l’honnêteté pouvait à tout le moins passer pour une
bonne politique commerciale. Après l’éclatement de
l’Empire romain et la réaffirmation de l’influence
grecque à Constantinople, le besant devint pour
plusieurs siècles le symbole mondial de la monnaie
saine, acceptée partout au même titre que l’or qu’il
contenait.
La longue histoire des monnaies métalliques de
Rome elle-même, au contraire, n’a été celle que
d’une longue et régulière dégradation, commencée,
suppose-t-on en général, quand se firent sentir les
conséquences financières des guerres puniques.
Avec le temps, l’Empire en vint à remplacer de fait
Pièces et trésors 27
l’étalon or et argent par un étalon cuivre. Sous le
règne d’Aurélien, la pièce d'argent la plus répandue
contenait en fait 95 % de cuivre. Ultérieurement,
sa teneur en argent tomba à 2 % 4. Les pièces d’or
et d’argent que possèdent aujourd’hui les collection­
neurs proviendraient donc des trésors amassés et
cachés par des avares ou des thésaurisateurs puis
oubliés lors du massacre, du départ précipité, voire
du trépas naturel de leurs propriétaires5. De là à
affirmer que la dégradation de la monnaie causa la
chute de Rome, il n’y avait qu’un pas que l’on finit
d’ailleurs par franchir. Cette façon d’écrire l’his­
toire, qui consiste à attribuer de vastes et catastro­
phiques conséquences à telle attitude ou comporte­
ment monétaire que l’on se trouve désapprouver,
nous la retrouverons fréquemment. Est-il utile de
préciser qu’elle doit être envisagée avec la plus
grande méfiance ?

•a n s l’Antiquité et au Moyen Age, les différentes


monnaies métalliques convergeaient vers les grands
centres commerciaux. Dès qu’on y manifestait une
quelconque disposition à accepter les pièces en
confiance, il devenait inévitable que les mauvaises
fussent offertes et les bonnes mises de côté. Cette
précaution élémentaire fut à l’origine d’une
remarque de Sir Thomas Gresham, en 1558, repre­
nant l’avis d’Oresme et de Copernic, et selon lequel
la mauvaise monnaie chasse toujours la bonne.
Voilà peut-être la seule loi économique que per­
sonne n’ait jamais mise en doute, pour l’excellente
4. Norman Angell, The Story of Moneu, New York, 1929,
p. 116-117.
5. Angell, p. 117-118.
28 L ’argent
raison qu’on ne connaît nulle exception à cette
règle. La nature humaine peut bien être variable à
l’infini, elle n’en présente pas moins des constantes.
L’une étant que, pour peu qu’ils aient le choix, les
gens choisissent toujours de garder le meilleur pour
ceux qu’ils aiment par-dessus tout : eux-mêmes.
Avec tan t de mauvaises pièces en circulation —
grattées, rognées, limées, taillées, ou contrefaites —
et étant donné que les plus mauvaises d’entre elles
étaient offertes en premier lieu, la monnaie métal­
lique devint problématique. La voie était désormais
ouverte qui conduirait à la grande réforme sui­
vante, laquelle était un retour à la pesée. Ce pas
décisif fut franchi par la ville d’Amsterdam en 1609
— et l’histoire de l’argent dëymY du même coup
l’histoire de la banque. E t si le pas fut franchi à
Amsterdam, c’est que le commerce y était particu­
lièrement développé. Deuxième recoupement — et
avec l’un des événements qui devaient avoir le plus
d’influence sur l’histoire de l’argent — ce développe­
ment nous renvoie à la découverte de ^Colomlÿ et
aux conséquences, pour l’Europe, des conquêtes
consécutives et de la création de l’Amériflue espa­
gnole.

Après 1493,jnombreux furent les Européens qui


n’entendirent que très vaguement parler de la
conquête de terres nouvelles par-delà les océans,
sans mentionner ceux qui ne furent pas mis au
courant du tout. On peut cependant affirmer sans
risque de se tromper, que bien rares, au contraire,
furent ceux qui n’en ressentirent pas l’une des
principales conséquences. Découverte puis conquête
furent à l’origine d’un vaste afflux de métal
précieux d’Amérique en Europe qui entraîna
Pièces et trésors 29
d’énormes augmentations de prix — inflation occa­
sionnée par l’augmentation de l’offre de la plus
précieuse des monnaies métalliques. Personne ou
presque, en Europe, n’était assez éloigné de l’in­
fluence du marché pour n’en pas ressentir les
conséquences, fût-ce sur son salaire, sur ses ventes,
ou sur le plus minime de ses achats. La flambée des
prix se produisit d’abord en Espagne, où le métal
arrivait; puis, à mesure que les échanges (et, dans
une moindre mesure, la contrebande ou la politique
de conquête) le transférait en France, aux Pays-Bas
et en Angleterre, l’inflation l’y suivit. En Andalou­
sie, de 1500 à 160®, les prix quintuplèrent plus ®u
moins. En Angleterre, si les prix de la secande
moitié du xve siècle — c’est-à-dire les prix d’avant
Colomb — sont pris comme base 10®, ceux des dix
dernières années du xvie tournent autour de 250 et,
quatre-vingts ans plus tard, entre 1673 et 16S2, ils
atteignent 350, ayant donc augmenté trois fois et
demie depuis leur niveau d’avant les Colomb, Cortez
et autres Pizarro. A compter de 1680, ils se
stabilisèrent puis s’effondrèrent, comme ils l’avaient
fait beaucoup plus tôt en Espagne6.
6. La plupart de nos connaissances actuelles sur cette période
dérivent des recherches réellement extraordinaires de Earl Hamil-
ton, qui commença sa carrière à Duke University et la poursuivit
à l’université de Chicago. Keynes, comme bien d’autres, lui
adresse un vif éloge (ouvrage « de la plus haute importance
historique »). Hamilton passa des milliers d’heures, dans sa
jeunesse, à étudier les livres de comptes des hôpitaux, couvents et
autres institutions espagnols pour établir des indices de prix; puis
de nouveau dans les archives espagnoles (et en particulier ce
monument à l’amour bureaucratique de la paperasse que constitue
VArchivo General de Indias) pour établir l’origine, la nature et la
quantité des trésors américains qui atteignaient l’Espagne. Cf. en
particulier son American Treasure and the Price Révolution in
Spain (Cambridge, Mass., 1934) et « American Treasure and the
Rise of Capitalism (1500-1700) », Economica, vol. IX, n° 27
30 L ’argent
Comme on l’a fait remarquer, ce sont ces prix,
plus que les récits des conquistadores, qui apprirent
aux Européens la découverte de l’Amérique. Ce qui
était ainsi à l’œuvre, parfaitement reconnaissable
malgré les conditions quelque peu primitives, c’était
le principe central de toute théorie de la relation
'ën tre ig monnaie et les prix — la théorie quantita­
tive.Sous sa forme la plus élémentaire, elle consiste
à dire que, toutes choses égales, les prix varient
directement avec la quantité de monnaie en circula­
tion. Au xvie et au début du xvne siècle, les prix
montèrent considérablement par suite de l’afflux
des métaux précieux d’outre-Atlantique et de leur
transformation en monnaie. Nous aurons l’occasion
de revenir, dans le courant de la présente histoire, à
cette théorie sous sa forme plus moderne et plus
élaborée. Mais nous aurons acquis en chemin assez
de connaissances en matière monétaire pour la
comprendre plus facilement et, surtout, pour éviter
de la comprendre de travers.
Le message des Amériques n’était pas dq ceux qui
apportent une joie bien partagée. En Espagne, la
nouvelle richesse entraîna une augmentation des
salaires qui, à peu de chose près, semblent y avoir
assez fidèlement suivi les prix. Mais, ailleurs en
Europe, ils restèrent terriblement à la traîne, ce
qu’une différence du développement démogra­
phique tendrait peut-être à expliquer. Les chiffres
dont nous disposons ne font apparaître que des
(novembre 1929) auquel j’emprunte les indices utilisés ici. Pour les
prix anglais que je cite ici en les arrondissant quelque peu, je les
emprunte à l’historien allemand Georg Wiebe. Les calculs qu’il
publia en 1895 ont fait l’objet de corrections de détail par Abbott
Payson Usher — « Prices of Wheat and Commodity Price Indexes
for England, 1259-1930 », The Review of Economie Statistics,
vol. X III, n° 1 (février 1931), p. 103 sq.
Pièces et trésors 31
ordres de grandeur. A quoi il convient d’ajouter que
les salariés de l’époque — et particulièrement ceux
de l’agriculture, les plus nombreux — avaient
d’autres revenus que leur salaire en argent. Il n’en
demeure pas moins qu’en Angleterre, entre 1673 et
1682, alors que les prix avaient été multipliés par
trois et demi, il semble probable que les salaires,
eux, avaient seulement doublé. Le même genre de
décalage existait en France et, on est en droit de le
supposer, dans les villes marchandes des Pays-Bas
et de l’Europe septentrionale.
Ce ne fut pas la dernière fois — et ce n’était
probablement pas la première — que l’inflation eut
un effet dévastateur sur la distribution des revenus,
avec une tendance appuyée à frapper plus dure­
ment ceux qui possédaient le moins. La perte de
ceux qui recevaient ces salaires retardataires corres­
pondait au gain de ceux qui les leur versaient tout
en encaissant des prix plus élevés et encore crois­
sants. B’où des profits élevés7, produisant à leur
tour une accélération générale du capitalisme com­
mercial et, encore que sous une forme plus élémen­
taire, industriel. Les historiens ont pris l’habitude
de discourir avec plus de grandeur, souvent, que de
compréhension personnelle, sur le rôle du Trésor
américain dans le financement, la stimulation, la
promotion et que sais-je encore du jeune capita­
lisme européen. Pour certains, ce fut l’or et l’argent
en eux-mêmes qui nourrirent le capitalisme. Mais en
fait ce ne fut pas le métal, mais ses conséquences,
lesquelles n’avaient rien de mystérieux. .P_rijl. élevés
et bas salaires signifiaient hauts profits. Les hauts
7. Un distinguo établi par Keynes qui oppose l’inflation du profit
à l’inflation du revenu (John Maynard Keynes, A Tréalisé on
Money, New York, 1930, vol. II, p. 148 sq.).
32 L ’argent
profits entraînaient un taux élevé d’épargne et
invitaient en même temps au réinvestissement. De
plus, la montée des prix facilitait les gains d’argent ;
il ne s’agissait plus seulement des récompenses
normales du commerçant avisé ou du manufacturier
efficace, mais du simple fait qu’il suffisait d’at­
tendre pour vendre plus cher. L’inflation facilite
effectivement le commerce, mais c’est en rachetant
les erreurs que les commerçants commettent par
stupidité ou par optimisme. Enfin, il est permis
d’imaginer que les profits faciles ouvrirent la voie à
de nouveaux entrepreneurs qui se révélèrent,
comme c’est souvent le cas, plus agressifs, plus
énergiques, plus doués d’imagination, ou moins
soucieux de l’impossible que ceux qui les avaient
précédés dans la carrière. Voilà comment la mon­
naie américaine et l’inflation qu’elle causa aidèrent
à la naissance du capitalisme européen. E t certes ce
capitalisme serait né sans cela, mais rien ne permet
de m ettre en doute la réalité de cette aide.

Quand il est question de l’Espagne, on rencontre


régulièrement des légendes tenaces, quel que soit le
poids des faits connus et contradictoires. Le fait
pourrait s’expliquer par le caractère des historiens
espagnols qui, différents en cela de leurs confrères
d’autres nationalités, se laissent bien rarement
emporter par un quelconque chauvinisme. Ils se
sont toujours satisfaits du pire. La Sainte Inquisi­
tion, en Espagne, symbolise, dans tous les esprits, la
pire cruauté institutionnelle en dehors du régime
hitlérien. Mais au cours des trois siècles de son
règne, le nombre des Juifs et des autres hérétiques
qui furent victimes de ses procédures au juridisme
sourcilleux — quelques milliers tout au plus — est
Pièces et trésors 33
certainement inférieur à celui des Juifs qu’on
massacrait, de temps à autre, dans les villes du
Rhin, au cours d’une seule année. Et, certes! on s’en
voudrait de prendre la défense d’une telle institu­
tion. Aujourd’hui encore, l’Armada reste le symbole
de la puissance militaire hypertrophiée et préten­
tieuse, défaite par un ennemi inférieur mais plus
éveillé et sanguinaire. La vérité n’a jamais réussi à
s’imposer contre cette croyance. La vérité, c’est que
l’Angleterre disposait d’un tonnage presque équi­
valent de navires de guerre beaucoup mieux conçus,
beaucoup mieux armés et beaucoup mieux pourvus
en hommes, qui constituaient donc en fait une
puissance supérieure à celle de l’Espagne8.
Le trésor américain de l’Espagne est une autre de
ces légendes. Il se serait agi d’or pillé dans les
temples aztèques, arraché comme rançon par Fran­
cisco Pizarro à Atahualpa — il aurait exigé de quoi
remplir une pièce entière de merveilleux objets d’or
en échange de l’Inca — ou encore remis par les
Indiens sous l’effet d’une « persuasion » particulière­
ment cruelle et douloureuse. Ce trésor fut ensuite
transporté vers l’Espagne à bord de galions qui
tombaient fréquemment aux mains des hordes de
pirates qui hantaient le large de l’Espagne et dont
les vols étaient au moins en partie justifiés par la
cruauté et l’avarice qui caractérisaient les Espa­
gnols.
Ce qui fut pillé dans des temples ou arraché aux
Indiens ne représente en fait qu’une infime fraction
du trésor dont la part de loin la plus importante
8. « En 1588, Elisabeth Indisposait de la plus puissante flotte
jamais vue en Europe... une flotte plus rapide, plus maniable que
n’importe quel ennemi et ce par tous les temps... une flotte plus
puissamment armée et de canons à plus longue portée » (Garrett
Mattingley, The Armada, Boston, 1959, p. 195-196).
34 L ’argent
provenait en fait de l’exploitation des mines. L’or
lui-même est une légende. Dans sa presque totalité,
après les premières années, le trésor se composait
d’argent. Chaque année, de 1531 à 1540, le poids
d’argent ne représenta jamais moins de 85 % du
total et, de 1560 à 1570, jamais moins de 97 % 9. San
Luis Potosi, Guanajuato, et les autres riches mines
d ’argent du Mexique, dont certaines sont encore
exploitées aujourd’hui, telle fut, avec les mines
d’argent du Pérou, la source du trésor américain.
Ajoutons pour finir que la majeure partie en fut
transportée sans encombre et de manière parfaite­
ment routinière jusqu’en Espagne. Si l’on excepte
deux ou trois mauvaises années, les pertes occasion­
nées par les pirates — redresseurs de torts ou simples
bandits — furent légères. Il en alla ainsi jusqu’aux
années 1630, à compter desquelles, les plus riches
minerais s’épuisant, les exportations d’argent décli­
nèrent.

Le métal entré officiellement en Espagne était,


conformément à la loi et à la politique mercanti-
liste, frappé par la Monnaie espagnole. Les pièces
ainsi produites poursuivaient leur route vers l’Eu­
rope septentrionale dont les centres commerciaux
vendaient des produits introuvables ailleurs ou dont
les prix étaient plus intéressants parce que moins
directement influencés par l’afflux de monnaie. Une
certaine quantité de métal de contrebande, sous­
trait à la Monnaie espagnole ou n’ayant jamais
9. Hamilton, op. cit., p. 40. Thorold Rogers, dans son étude
devenue classique des prix anglais, parle déjà de l’effet massif des
arrivages d’argent et de l’effet mineur des arrivages d’or (A
History of Agriculture and Prices in England, vol. V, 1583-1702,
Oxford, 1887, p. 779).
Pièces et trésors 35
transité par l’Espagne, suivait la même route.
Au xvie siècle, des quantités de métal précieux
affluèrent en France et, au xvm e, dans les Pays-
Bas, pour payer les armées espagnoles qui y
opéraient. Il est bon de rappeler que la guerre était
alors une activité de premier plan, responsable
d’importantes ponctions sur les finances publiques.
(Selon les estimations de Max Weber, 70 % des
revenus espagnols et près des deux tiers des revenus
des autres pays d’Europe de l’époque furent
employés de cette m anière10.) Une part non négli­
geable de cette manne convergea sur Amsterdam où
nous allons m aintenant retourner.

Le trésor américain n’eut pas pour seul effet


d’augmenter les profits et de stimuler le commerce
et l’industrie, il facilita aussi la tâche de ceux qui
voyaient dans la monnaie elle-même une manière de
gagner de l’argent. La monnaie d’argent de l’époque
contenait une certaine quantité de cuivre. Il n’était,
guère difficile pour des faussaires de produire
d’excellentes contrefaçons contenant un peu, voire
beaucoup, plus de cuivre. Ils furent encore aidés
dans leur entreprise par le fait que la frappe des
monnaies, même lorsqu’elle était jalousement régle­
mentée, comme en Espagne, restait, pour une bonne
part, du domaine privé. Les marchands d’Amster­
dam, à la fin du xvie siècle — cent ans après le
début du grand afflux d ’argent — se voyaient
proposer une remarquable variété de pièces qui
avaient en commun d’être toutes trafiquées quant à
leur teneur en or ou en argent, par toutes sortes de
moyens ingénieux et nouveaux. Un manuel destiné
10. Cité par Hamilton, op. cit., p. 340.
36 L'argent
aux changeurs, publié par le parlement hollandais
en 1606, ne recense pas moins de 341 pièces
d’argent et 505 pièces d’o r11. A l’intérieur même de
la République batave, quatorze fonderies étaient
autorisées à battre monnaie; on trouvait, comme
toujours, un avantage certain à remplacer la qualité
par l’apparence. Si chaque marchand avait voulu
peser les pièces qu’il recevait, l’embarras eût été
extrême; et les balances étaient elles-mêmes, et à
juste titre, éminemment suspectes. La solution,
telle que devait la décrire Adam Smith cent
soixante-dix ans plus tard, était la suivante : « Dans
la vue de porter remède à ces inconvénients, on
établit, en 1609, une banque sous la garantie de la
ville. Cette banque reçut tan t les monnaies étran­
gères que la monnaie du pays, usée et hors de poids,
sur le pied de leur valeur intrinsèque, payable en
bonne monnaie au titre et au poids légal, en
déduisant seulement ce qui était nécessaire aux
frais du monnayage et les autres dépenses indispen­
sables de l’administration. Pour la valeur qui restait
après cette légère déduction, elle donnait un crédit
sur ses livres12. » C’est ainsi qu’apparut, pour
limiter les abus et protéger la monnaie, la première
grande banque publique13. Des institutions simi­
laires furent rapidement fondées à Rotterdam,
Delft et Middlebourg qui était alors un im portant
11. Richard Van Der Borght, « A History of Banking in the
Netherlands », A History of Banking, New York, 1896, vol. IV
p. 192.
12. Adam Smith, La Richesse des Nations, liv. IV, chap. ni,
Paris, 1859, t. II, p. 244.
13. Elle eut au moins un précurseur vénitien dont l’existence
fut de courte durée. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une
banque centrale. La Banque d’Amsterdam ne possédait guère le
caractère et n’exerçait pratiquement pas les fonctions qu’on
associerait plus tard aux banques centrales.
Pièces et trésors 37
centre commercial. Avec le temps, d’autres banques
de garantie firent leur apparition dans d’autres
pays.
La montée de ces banques fit diminuer à propor­
tion les profits des gratteurs, rogneurs et autres
contrefacteurs. A la banque, seul le métal réelle­
ment présent comptait. Deuxième raison, au moins
aussi importante, avec la montée des États natio­
naux, la frappe des monnaies se restreignit et
s’améliora. La monnaie métallique cessa donc d’at­
tirer l’attention des tripoteurs professionnels. Les
profits de la contrefaçon devinrent bas, voire
dérisoires. Les problèmes de l’argent cessèrent
d’être ceux de la monnaie métallique pour devenir
des problèmes de banques et de finance, sans
excepter celles dès Institutions qui avaient été
établies précisément pour protéger la monnaie.
C’est une constante dans l’histoire de l’argent : tout
remède devient presque immanquablement une
source d’abus nouveaux.
E t tel fut bien le cas de la Banque d’Amsterdam
dont il convient de dire encore quelques mots pour
que le tableau soit complet. Pendant le siècle qui
suivit sa fondation, elle fonctionna utilement et
avec une rectitude qui mérite d’être notée. Un
dépôt est un dépôt et, pour commencer, les pièces
restaient à la disposition de leur propriétaire
jusqu’à ce qu’il décidé de les faire changer de
résidence. Aucune n’était prêtée. L’alerte fut
chaude, en 1672, quand les armées de Louis XIV
arrivèrent en vue d’Amsterdam. Les marchands
assiégèrent là Banque, certains d’entre eux persua­
dés que leur fortune n’y était déjà plus. Tous ceux
qui désiraient leur argent furent payés et, quand ils
eurent constaté que tel était bien le cas, tous
refusèrent le paiement. Comme on a eu mainte
38 L'argent
occasion de le vérifier ultérieurement, quelle que
soit la panique qui les pousse à retirer leur argent
d’une banque, les gens n’en veulent plus dès qu’ils
se sont assurés qu’on pouvait le leur donner.
Avec le temps, les choses se gâtèrent pourtant.
Les relations avaient de tout temps été excellentes
entre le maire et les membres du Sénat de la ville
d’Amsterdam — qui se trouvaient posséder la
Banque — et les directeurs de la Compagnie
hollandaise des Indes orientales. C’était souvent les
mêmes hommes. Tout au long du xvne siècle, la
Compagnie était restée une affaire plus que solide,
encore qu’il lui fallut souvent un petit coup de main
pour armer des bateaux ou tenir jusqu’à leur
retour. Ces prêts finirent par être consentis par la
Banque, sur les fonds déposés au compte d’autres
clients. C’était un petit pas en direction des
opérations les plus courantes et les plus orthodoxes
des banques commerciales d’aujourd’hui. Puis, vers
la fin du xvne siècle, la Compagnie des Indes
commença à faire de moins bonnes affaires. Les
pertes, les dettes s’accumulèrent et, au xvm e siècle,
les choses empirèrent. En 1780, la guerre avec
l’Angleterre occasionna la perte de nombreux
navires et de leur cargaison et les paiements de la
banque devinrent encore plus lents. Le gouverne­
ment de la ville se mit lui aussi à demander des
prêts. Désormais, si tous les auteurs de dépôts
s’étaient présentés ensemble pour retirer leur
argent, on n’aurait pas pu les satisfaire tous. Une
partie de l’argent était ailleurs sous forme de prêts
consentis à la Compagnie des Indes ou à la ville et
dont le remboursement devenait douteux. Aupara­
vant, par opposition aux pièces de mauvais aloi, les
marchands accordaient des ristournes à ceux qui
payaient leurs marchandises ou s’acquittaient de
Pièces et trésors 39
leurs dettes par transfert bancaire. Désormais au
fait des ennuis qui menaçaient la Banque, ils se
mirent à exiger un supplément de ceux qui les
payaient par la voie bancaire. La Banque elle-même
se mit alors à fixer une limite aux sommes que l’on
pouvait retirer ou transférer dans une autre
banque. Le refus ou l’incapacité de produire la
totalité des dépôts en monnaie métallique allait,
dans l’avenir, constituer des signes certains du fait
qu’une banque était dans l’embarras et que, quelle
que fut l’explication choisie pour ces actes, la fin
était en vue. Pour la Banque d’Amsterdam elle
intervint en 1819. Après deux siècles et quelques
années de services, ses affaires s’arrêtèrent.
CHAPITRE III

Les banques

L’argent a trois créateurs : la Monnaie, le Trésor,


qui est à l’origine du papier-monnaie; et les
banques sous leurs différentes formes. Dans l’ordre
d’ancienneté, les banques viennent juste après la
Monnaie et sont, comme elle, une idée extrêmement
ancienne. La banque avait déjà atteint un niveau
de développement im portant sous les Romains mais
déclina au cours du Moyen Age, quand le commerce
devint plus difficile et que la condamnation reli­
gieuse de l’usure entra en conflit avec l’industrie des
prêteurs. A la Renaissance, elle acquit une vie
nouvelle parce que le commerce revivait et que les
scrupules religieux cédaient très normalement
devant les avantages pécuniaires. Dans la mesure
où il est licite d’attacher une connotation ethnique
aux affaires, celles de la banque appartiennent
indiscutablement aux Italiens1. L’Italie fut le cadre
1. Voir Abbott Payson Usher, « The Origins of Banking : The
Primitive Bank of Deposit, 1200-1600 », The Economie History
Review, vol. IV, n° 4 (avril 1934), p. 399. L’auteur avance l’hypo­
thèse d’un lien éventuel entre la banque romaine et la banque
italienne mais conclut « ... rien ne prouve aujourd’hui qu’il y ait eu
la moindre continuité entre les deux institutions ».
42 L ’argent
tan t du déclin que de la vie nouvelle que n®us
venons d’évoquer; il n’est pas jusqu’à aujourd’hui
de banquiers, pas même les Rothschild ou J. Pier-
pont Morgan, qui aient égalé la grandeur des
Médicis, grandeur qui ne se trouva pas peu rehaus­
sée du fait qu’ils étaient les agents fiscaux du Saint-
Siège. Les banques de Venise2 et de Gênes furent
les précurseurs reconnus des banques commerciales
de notre vie quotidienne moderne. Celles de la
plaine du Pô étaient à peine moins avancées et
lorsque le prêt d’argent s’institutionnalisa à
Londres il s’installa tout naturellement dans Lom­
bard Street.
Le processus par lequel les banques créent de
l’argent est si simple que l’esprit en demeure
confondu. Quand il s’agit de choses aussi impor­
2. Charles Dunbar a fait œuvre de pionnier avec une étude
excessivement intéressante des opérations originales : « The Bank
of Venice », The Qaarterly Journal of Economies, vol. VI, n° 3
(avril 1892). Aux x m e, xive et xve siècles, plus d’une centaine de
banques de dépôt virent le jour à Venise. Une proportion
importante connut des faillites plus ou moins fracassantes. Le
Sénat déploya de grands efforts pour tenter de régler leurs
opérations, allant jusqu’à décider de leurs heures d’ouverture et à
contraindre les caissiers à compter les espèces sous les yeux des
clients. Les résultats furent bien décevants. Au xvie siècle, un
certain Tommaso Contarini, membre du Sénat, adressa à ses pairs
un discours dans lequel il résumait les difficultés rencontrées. Dans
la paraphrase qu’en a donnée Dunbar, il faisait remarquer qu’un
banquier avait toujours « la possibilité de rendre service à ses amis
en l’absence de tout paiement par la simple rédaction d’uh petit
bout de papier faisant état d’un dépôt. S’il convoite de beaux
meubles ou des joyaux fins, il peut satisfaire ses propres désirs
d’un simple trait de plume dans son livre de crédit, tout comme il
peut acheter des biens immeubles et richement doter ses enfants
sans bourse délier » (p. 316). Voir aussi Frédéric Lane, « Venetian
Bankers, 1496-1533 : A Study in the Early Stagès of Deposit
Banking », The Journal of Political Economy, vol. XLV, n° 2
(avril 1937), p. 187 sq
Les banques 43
tantes, on est en droit de s’attendre à un mystère
plus profond. Les dépôts de la Banque d’Amster­
dam dont on vient de parler pouvaient, sur instruc­
tion de leur propriétaire, être transférés à d’autres
pour régler des comptes. (Un service qui avait
longtemps été rendu par les précurseurs privés de la
banque.) Les pièces déposées ne servaient pas moins
d’argent par le simple fait d’être enfermées dans
une banque et susceptibles de transfert sous le seul
effet d’un trait de plume.
Il était inévitable que l’on découvre — comme le
firent les échevins conservateurs d’Amsterdam en se
penchant avec un intérêt coupable sur leurs propres
besoins en tan t que directeurs de la Compagnie des
Indes orientales — qu’un autre trait de plume
perm ettrait à un débiteur de la banque, et non plus
à un créditeur du titulaire du dépôt, de recevoir un
prêt sur ce dépôt inemployé. E t bien sûr, c’était la
banque qui percevrait des intérêts sur le prêt ainsi
consenti! On pouvait prévenir les auteurs de dépôts
que ces derniers étaient susceptibles d’une telle
utilisation — peut-être même les payer pour cela.
Le dépôt original restait au crédit de son auteur.
Mais il existait désormais un nouveau dépôt consti­
tué par le prêt. Les deux dépôts pouvaient être
utilisés pour effectuer des paiements, comme de
l’argent. De l’argent avait donc bien été créé. La
découverte de cette capacité des banques à ainsi
créer de l’argent se produisit très tôt dans l’his­
toire de la banque. C’est qu’il existait cet intérêt à
gagner sur les prêts. Avec ce genre de stimulant, les
hommes ont un naturel instinct de novateur.
Il existait une autre possibilité faisant appel à des
billets de banque et qui serait un jour merveilleuse­
ment exploitée par la future république américaine.
L’emprunteur recevait non plus un dépôt mais un
44 L ’argent
billet rachetable dans les espèces qui avaient été
placées à la banque comme capital ou comme dépêt
sédentaire. Avec ce billet, l’emprunteur pouvait
effectuer ses paiements; le bénéficiaire d’un tel
paiement, plutôt que de changer son billet pour de
l’argent liquide pouvait fort bien l’utiliser pour ses
propres paiements, et ainsi de suite à l’infini. Entre­
temps, la banque continuait de recevoir des intérêts
sur le prêt original. Un jour, peut-être, le billet
reviendrait à la banque pour être échangé contre du
liquide. Mais alors l’emprunteur aurait déjà rem­
boursé son emprunt, en liquide lui aussi. Tout serait
pour le mieux, et l’on aurait gagné un intérêt. Il y
avait aussi une chance pour que le billet continue
de passer de main en main sans jamais être
reconverti. Le prêt qui avait conduit à son émission
produirait des intérêts puis serait remboursé. Le
billet continuerait sa ronde. Personne ne viendrait
jamais réclamer les liquidités originales qui avaient
permis le prêt original. Dans les années 1960,
M. George Bail, diplomate, politicien et avocat,
chéri du succès, quitta le service public pour
s’associer aux Lehman Brothers, la grande firme de
Wall Street. « Pourquoi diable, l’entendit-on deman­
der un peu plus tard, est-ce que personne ne
m’avait parlé plus tôt de la banque? »

Écrivant au milieu du siècle dernier, John S,tuart


Mill réglait en quelques/phrases la question des
facteurs déterminant la valeur de la monnaie — ce
qu’elle achète :
La valeur ou puissance d ’acquisition de la m onnaie
dépend, en prem ier lieu, de l’offre et de la dem ande...
L ’offre de la m onnaie, en un m ot, est la to ta lité de la
Les banques 45
monnaie en circulation au moment dont on parle... La
demande de monnaie se compose, au contraire, de toutes
les marchandises mises en vente 3.
L’explication était parfaite pour l’époque. Et
elle dit aussi ce que les banques peuvent faire à
la monnaie. Sur un dépôt original en liquide, on
pouvait consentir des -prêts. Il en résultait de
nouveaux dépôts ou de nouveaux billets utili­
sables comme de l’argent. L’offre de biens restant
inchangée, les prix augmenteraient et la monnaie
perdrait de sa valeur. Pour peu que les banques
se m ontrent âpres au gain, se livrent une concur­
rence acharnée, voire les deux, et pour peu que
les emprunteurs se m ontrent suffisamment eupho­
riques, l’expansion des prêts producteurs d’intérêts
serait importante, dépôts ou billets se multiplie­
raient. Il en résulterait une augmentation des
prix ou une diminution de la valeur ou pouvoir
d’achat de la monnaie.
La hausse des prix était un inconvénient pour le
public ou, en tout cas, pour ceux qui payaient au
lieu de recevoir. E t pour les banques aussi, il y avait
un hic. C’était la possibilité que l’ensemble des
auteurs de dépôts et des détenteurs de billets se
présentent plus ou moins simultanément pour
retirer leur argent. L’auteur original du dépôt
pouvait rentrer dans ses fonds, puisque le dépôt
était toujours à la banque. Sinon, on pouvait le
remettre à celui qui l’avait emprunté. Mais aux
deux à la fois, rien à faire. Cette merveilleuse
capacité des banques — le miracle de la multiplica­
tion des dépôts — était suspendue à un fil. Il fallait
3. John Stuart Mill, Principes d’Économie politique, liv. III,
chap. vni, i 2, Paris, 1861, T. II, p. 10-11.
46 L ’argent
que les auteurs de dépôts ou les détenteurs de
billets ne viennent qu’en petit nombre réclamer les
liquidités que la banque s’engageait à payer. S’ils
venaient tous ensemble, la banque ne pouvait pas
payer. E t dès que l’idée que la banque ne pouvait
pas payer se répandait, tous venaient, précisément,
et souvent à la hâte. Quand cela se produisait, les
dépôts ou les billets qui avaient jusqu’alors servi
d’argent cessaient de servir. Dépôts et billets des
premiers venus seraient transformés en argent
liquide mais pour les retardataires, il ne resterait
rien. Il ne leur restait plus que les bouts de papier
sans valeur d’une banque désormais faillie. Cela
avait cessé d’être de l’argent. Au miracle primitif de
la création d’argent répondait alors le désespoir de
son aussi soudaine disparition.
Comme il y avait désormais moins d’argent pour
acheter, les prix baissaient. Leur baisse pouvait être
rapide et ruineuse tant pour ceux qui avaient des
marchandises à vendre que pour ceux qui avaient
des dettes à rembourser. C’était la dépression, la
panique, la contrepartie naturelle de l’euphorie
antérieure. Et là encore, c’était une chose assez
simple.
Avec le développement de la banque, à compter
du xvne siècle, et l’aide d’un certain nombre
d’autres circonstances, ces cycles d’euphorie et de
panique se multiplièrent. Leur amplitude en vint à
correspondre à peu près avec le temps qu’il fallait
aux gens pour oublier le désastre précédent — le
temps que les génies financiers d’une génération
mourussent dans la honte et fussent remplacés par
de nouveaux hommes de l’art que gogos et gobe-
mouches pouvaient croire aussi doués, mais vrai­
ment, cette fois, que Midas. Ces cycles d’euphorie et
de panique se sont étalés sur deux cent cinquante
Les banques 47
ans, de John Law à Bernard Cornfeld et à YEquity
Funding Corporation of America. Puisque John Law
a montré, peut-être mieux que personne après lui,
ce qu’une banque peut faire avec la monnaie et à la
monnaie, il mérite que l’on s’arrête un peu sur son
cas. D’autant que, se déroulant à Paris, ses opéra­
tions eurent un style et un panache qu’elles
n’auraient probablement pas manifestés si elles
avaient eu pour cadre une place financière plus
banale. Elles eurent aussi le mérite d’une extrême
clarté.

Law arriva en France en 1716 avec des antécé­


dents que, même alors, certains ont dû juger peu
rassurants, ©riginaire d’Ecosse, détail qui retiendra
l’attention plus tard, il fuit l’Angleterre où on
l’accuse de meurtre, à la suite d’un duel dont il est
assez irrégulièrement sorti vainqueur. Héritier
d’une fortune considérable, il l’avait dilapidée
avant de se m ettre à gagner sa vie en jouant. Le
duc de Saint-Simon, aux Mémoires duquel nous
sommes redevables d’un exposé et d’un commen­
taire détaillés des opérations de Law — et qui fut
l’un des rares membres de la noblesse française à
avoir connu Law sans en souffrir financièrement —
le décrivait comme : ce genre d’homme « qui, sans
jamais tromper, avait partout gagné infiniment au
jeu, à force de posséder, ce qui me semble
incroyable, la combinaison des cartes4 ». Law avait
déjà essayé, en Écosse, en Hollande et en Italie, de
vendre sa grande idée, celle d’une banque de la
terre qui délivrerait aux emprunteurs des billets
4. Duo de Saint-Simon, Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade,
t. VI, p. 660.
48 L ’argent
garantis par les terres du pays. Une révélation qui
connaîtrait divers avatars plus tardifs — y compris
en Allemagne, en 1923. Law n’en rencontra pas
moins de grandes difficultés avec les Écossais et les
Bataves, peu réputés pour leur imagination.
Mais la France, au contraire, était un terrain
fertile, encore que Law y proposât cette fois une
variante fondée sur des biens immeubles légèrement
plus éloignés. Ayant vécu trop longtemps,
Louis XIV s’était éteint l’année précédente. Quand
Law arrivé, les finances du royaume étaient dans
un état épouvantable. Le m ontant des dépenses
atteignait deux fois celui des recettes, le vide du
Trésor était chronique, les fermiers généraux et la
horde de maltôtiers qui dépendaient d’eux ne
manifestaient pas d’autre talent que celui de se
remplir les poches. Saint-Simon, qui pourtant
n’était pas toujours de bon conseil, préconisait la
banqueroute nationale -— on récusait toutes les
dettes et l’on repartait à zéro. Le Régent, Philippe,
duc d’Orléans — car Louis XV n’avait que sept ans
— ne pensait guère et agissait encore moins. Alors
Law vint. On raconte qu’il avait rencontré Philippe
quelques années auparavant dans un tripot. Ce
dernier « avait été impressionné par le génie finan­
cier de l’Écossais5 ».
Par un édit royal du 2 mai 1716, Law et son frère
se virent accorder le droit de fonder une banque au
capital de 6 millions de livres, soit 250 000 livres
anglaises. La banque était autorisée à émettre des
billets. Ce qu’elle fit sous forme de prêts, le
principal débiteur devenant, on s’en doute, l’État.
A son tour, l’É tat se servit des billets pour régler ses

5. Elgin Groseclose, Money and Man, New York, 1961, p. 129.


Les banques 49
dépenses et acquitter ses dettes. L’É tat décida
d’accepter les billets en paiement des impôts.
A l’origine, les billets étaient éminemment accep­
tables, que ce fût pour les impôts ou pour n’importe
quelle autre transaction. Et cela parce que Law, qui
soutenait par ailleurs que tout banquier qui néglige­
rait de conserver une encaisse métallique suffisante
pour racheter le papier émis par lui m éritait la
mort, Law, donc, s’engageait à racheter à tout
moment les billets à la valeur métal du jour de leur
émission. Les rois de France, suivant en cela une
tradition bien établie, n’avaient cessé de réduire la
teneur en métal précieux de la monnaie française,
espérant comme toujours que moins d’or et
d’argent suffiraient à faire le même travail. En
conséquence, Law semblait offrir une assurance
contre les malversations royales. Pendant quelque
temps, comparés aux pièces de même valeur nomi­
nale, les billets de Law contenaient un bonus.
Il n’est pas permis de douter de l’utilité du
travail accompli par Law au cours de ces premiers
mois. Les finances du gouvernement s’améliorèrent.
Les billets avancés au gouvernement et distribués
par lui pour couvrir ses besoins, joints à ceux qui
avaient été prêtés à des particuliers firent monter les
prix selon le mécanisme formulé par Mill. Et la
hausse des prix, jointe à l’optimisme engendré par
la mort du vieux roi et par la confiance en la
capacité avérée de longue date de l’économie
française de s’accommoder, voire de profiter, des
pires difficultés, entraîna une im portante reprise
des affaires. Law ouvrit des succursales de sa
banque à Lyon, La Rochelle, Tours, Amiens et
Orléans; c’est-à-dire qu’en termes modernes, sa
banque devint publique. Elle devint une compagnie
publique sous le nom de Banque Royale. Si Law
4
50 L ’argent
s’en était tenu à ce résultat, sa contribution à
l’histoire de la banque aurait été modeste. Le
capital liquide souscrit par les actionnaires aurait
suffi à satisfaire tous les porteurs de billets désireux
d’être remboursés. Le remboursement étant assuré,
peu de gens l’auraient effectivement demandé. Mais
il est possible que l’homme capable de s’arrêter
après un tel début n’est pas et n’a jamais été de ce
monde.
Les premiers prêts et l’émission de billets qui en
avait résulté ayant manifestement été bénéfiques —
et lui ayant apporté un grand soulagement person­
nel — le Régent proposa une émission supplémen­
taire. Si quelque chose est bon, il ne faut pas
craindre d’en reprendre. Law acquiesça. Conscient
du besoin, il imagina aussi un moyen de regarnir les
réserves au moyen desquelles la Banque Royale
garantissait le volume croissant des billets qu’elle
ém ettait. Pour ce faire, il montra qu’il n’avait pas
oublié son idée originale d’une banque de la terre. Il
fonda en effet la Compagnie ¿ ’Occident pour
exploiter et transporter en France les grandes
quantités d’or que le sous-sol de la Louisiane était
alors censé receler. Au précieux métal ainsi obtenu,
s’ajouteraient les bénéfices du commerce. Au début
de 1719, la Compagnie d’Occident, qui allait deve­
nir la Compagnie dès Antilles, se vit accorder
l’exclusivité du commerce avec l’Inde, la Chine et
les mers du Sud. Un peu plus tard, pour accroître
encore ses sources de revenus, on lui accorda le
monopole du tabac, le droit de battre monnaie et la
ferme des impôts.
Le pas suivant consista à proposer sur le marché
les actions de cet ancêtre des trusts. Cela fut fait en
1719 et la proposition suscita une réponse qui reste
probablement la plus visible, bruyante, voire parfois
Les banques 51
violente, qu’on ait enregistrée à ce jour. La foule
des candidats actionnaires était dense, la vente des
actions proprement assourdissante. Les transactions
avaient lieu dans l’ancienne bourse de la rue
Quincampoix. (Elles se déplacèrent ensuite place
Vendôme et, pour finir, à l’Hôtel de Soissons.) La
valeur des constructions et des terrains environ­
nants s’accrut considérablement du fait de la
demande de tous ceux qui désiraient s’installer le
plus près possible du centre des activités. La valeur
des actions connut une hausse phénoménale. Un
investissement de quelques milliers de livres au
début de l’année valait des millions en quelques
mois, voire quelques semaines. C’est pour désigner
les heureux bénéficiaires du phénomène qu’on
inventa le terme de millionnaire. Comme l’année
s’avançait, le nombre d’actions vendues ne cessait
de s’accroître.
Dans le même temps, la Banque Royale ne
cessait d’accroître le nombre de ses prêts et, par
conséquent, le nombre des billets qu’elle émettait.
Au printemps de 1719, elle avait émis pour 100 mil­
lions de livres de billets; au milieu de l’été, on en
était à 400 millions et pendant les six derniers mois
de l’année, elle émit 800 nouveaux millions.
On aurait tort d’imaginer que la vente des
actions créait un vaste fonds pour la mise en valeur
des terres vierges de Louisiane car, hélas! il n’en
était rien. Avec l’accord intéressé du Régent, le
produit des ventes d’actions du Mississippi n’allait
pas au Mississippi mais au gouvernement français,
sous forme de prêts dont il couvrait ses dépenses.
Seuls les intérêts de ces prêts étaient consacrés au
développement colonial et à l’exploitation des
mines d’or dont le minerai devait garnir les coffres
de la Banque Royale. En simplifiant à peine : Law
52 L'argent
prêtait des billets de la Banque Royale au gou­
vernement (voire à des particuliers) qui payait ainsi
ses dépenses et ses dettes. Ceux qui les avaient
reçus utilisaient alors ces billets pour acheter des
actions de la Compagnie d’Occident et le produit de
ces ventes d’actions retournait au gouvernement
qui s’en servait pour acquitter ses dépenses et
désintéresser ses créanciers. Ces derniers s’en ser­
vaient à leur tour pour acheter d’autres actions
dont le produit de la vente servait de nouveau à
acquitter les dépenses gouvernementales et à rem­
bourser les créances publiques. E t ainsi de suite,
cycle après cycle, chaque cycle un peu plus ample
que celui qui l’avait précédé.
Cette année-là, personne ou presque ne s’avisa du
fait que le gouvernement de la France était une
affaire encore moins saine que l’exploitation de la
Louisiane ni même du fait que c’est dans celui-là
qu’on investissait en croyant placer son argent dans
celle-ci. Transformé en Lass, plus prononçable, Law
était devenu l’homme le mieux considéré de France.
L’autosatisfaction qui est invariablement la marque
des génies financiers le convainquit de s’intéresser à
d’autres réformes économiques et sociales — et il en
proposa d’ailleurs d’extrêmement sensées. Il
demandait qu’on donne aux paysans les terres en
friche du clergé, que l’on abolisse les tailles et
dîmes, que l’on réduise les droits de douane et que
l’on libère le commerce des céréales de toutes ses
entraves. Il entreprit aussi de financer systéma­
tiquement de grands travaux publics avec les billets
de sa banque. Le souverain reconnaissant l’anoblit :
on ne pouvait sans risque de confusion avec le
Régent lui-même lui offrir La Nouvelle-Orléans, il
devint donc le premier — et à ce jour l’unique —
Les banques 53
duo d’A rkansas6. Le 5 janvier 1720 il eut droit à la
consécration suprême de son génie financier et fut
fait Contrôleur général des Finances. La fin était
proche.
Les billets, faut-il le dire, étaient au centre du
problème. Au début de 1720, le prince de Conti,
offusqué, dit-on, de ne pouvoir acquérir d’actions à
ce qu’il considérait comme leur juste prix, manda
une liasse de billets à la Banque Royale pour les
faire convertir en espèces. Il y en avait un bon
paquet : il fallut trois voitures pour transporter l’or
et l’argent de la transaction. Law en appela au
Régent qui ordonna au prince de restituer une part
considérable du métal précieux qu’il avait reçu en
échange de ses billets. Mais d’autres, plus avisés, se
préoccupaient déjà de convertir leurs billets en or et
en argent qu’ils faisaient passer en Hollande ou en
Angleterre. L’un d’entre eux, un spéculateur
nommé Vermalet, « se fit remettre de l’or et de
l’argent pour une valeur approchant un million de
livres qu’il entassa dans une charrette de fermier. Il
recouvrit le tout de foin et de fumier et, revêtant la
blouse crasseuse d’un paysan, conduisit son pré­
cieux chargement en Belgique pour l’y m ettre en
sûreté 7 ». Des mesures s’imposaient pour restaurer
la confiance. L’une, non dépourvue d’ingéniosité,
consista à enrôler un bon millier de mendiants dans
les bas-fonds parisiens. On les équipa de bêches et
6. Norman Angell, The Story of Money, New York, 1929, p. 247.
7. Charles Mackay, Memoirs of ExtraorcLinary Popular Delusions
and the Madness of Crowds, Londres, 1.841, Boston, 1932, p. 29. Le
livre contient une description fort vive de l’ensemble des activités
de Law, à côté de nombreux autres épisodes illustrant la folie des
foules. On ne saurait hélas! supposer que la totalité des informa­
tions que contient ce livre merveilleux répond aux critères
modernes de la vérité historique.
54 L ’argent
autres pioches et on leur fit parcourir les rues par
petits groupes, comme s’ils étaient en route pour les
mines d’or de Louisiane. Tout le monde saurait
ainsi que l’or n’allait pas tarder à se déverser dans
les coffres de la banque pour couvrir les billets.
Après avoir défilé et paradé autant qu’il le fallait,
les hommes furent dirigés vers les ports. Il s’en
échappa malheureusement une majorité — qu’on
avait peut-être encouragée à le faire — avant
d’atteindre les vaisseaux. Et bientôt, ayant propre­
ment vendu leurs outils, ils revinrent dans les
quartiers où ils avaient leurs habitudes. Paris
attendait l’or et vit revenir les mendiants; la
nouvelle troubla fort les porteurs de parts et de
billets de la Banque Royale. Et il devint nécessaire
de limiter les versements d’espèces en échange de
billets — signe durable de la fin du boom. Ulté­
rieurement, Law prit une mesure encore plus
énergique — il profita des nouveaux pouvoirs dont
il était investi en tan t que contrôleur général pour
interdire aux particuliers de posséder plus que de
petites quantités d’or et d’argent, interdiction qu’il
étendit ensuite aux bijoux et aux pierres précieuses.
Les délateurs étaient invités à partager avec l’É tat
les magots qu’ils seraient en mesure d’indiquer.
Entre-temps, à la Banque Royale de Paris, la foule
était plus nombreuse encore que par le passé, mais
les gens ne voulaient plus d’actions ou de billets, ils
exigeaient des espèces; un jour de juillet 1720, la
foule était si- compacte que quinze personnes
périrent étouffées. Du moins le raconte-t-on. Law
avait cessé d’être un génie financier : on savait
désormais que, livré à la populace parisienne, il
aurait été taillé en menus morceaux. Aussi le
Régent le tint-il prudemment à l’écart avant de lui
faire quitter le pays. Il gagna Venise où il vécut
Les banques 55
pendant dix ans « avec fort peu de bien, et y
mourut catholique, ayant vécu honnêtement,
quoique fort médiocrement, sagement et modeste­
ment, et reçut avec piété les sacrements de l’Égli­
se 8 ».
En France, Law laissait derrière lui des fortunes
brisées, des prix effondrés, des affaires déprimées et
une méfiance extraordinairement enracinée à ren ­
contre des banques et de leurs opérations. Quant
aux billets :
D e tou tes les nations du m onde, la France est la p lu s
renom m ée pour les chansons qu’elle tire de ses
déboires... les rues s’étaien t em plies de chansons...
l’une... en particulier, préconisait l’usage des billets [de
Law ] pour rem plir l’office le plus infam ant que l’on
puisse confier au papier9.
E t l’oraison de Saint-Simon mérite, elle aussi,
d’être citée :
... « d’ajouter com m e on fit au réel de cette banque, la
chim ère du M ississippi, de ses actions, de sa langue tou te
particulière, de sa science, c’est-à-dire un tour de passe-
passe continuel pour tirer de l’argent des uns et le
donner aux autres, il fallait bien, puisqu’on n ’avait ni
m ines ni pierre philosophale, que ces actions à la fin
portassent à faux, et que le p etit nom bre se trou vât
enrichi de la ruine du grand nom bre, com m e il arri­
va 10 ».
E t le duc poursuit ses réflexions en écrivant que,
partout ailleurs qu’en France, la banque de Law
aurait pu être une bonne idée. Mais les Français
manquent trop de retenue. C’était, nous le verrons,
un point de vue assez hasardeux.
8. Saint-Simon, Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, t. VI,
o. 660.
9. Mackay, p. 37.
10. Saint-Simon, p. 528.
CHAPITRE IV

La Banque avec un grand « B »

Comme John Law l’avait montré en 1719, le


miracle de la création de monnaie par une banque
pouvait stimuler l’industrie et le commerce et
donner à chacun, ou presque, un doux sentiment de
bien-être. Les Parisiens ne s’étaient jamais sentis
aussi prospères que pendant cette année merveil­
leuse. Mais Law avait aussi m®ntré qu’arrivait
inéluctablement un jour, jour terrible, où il fallait
faire Jes comptes. Tel est, sous sa forme la plus
condensée, le problème qui allait occuper l’esprit —
ou troubler la cupidité — des génies de la finance
pendant les deux siècles suivants : comment avoir le
premier résultat sans le second, le miracle sans la
catastrophe ?
Certains parvinrent à la conclusion que l’un
n’allait pas sans l’autre. Longtemps après Law, les
Français manifestèrent la plus extrême méfiance à
l’encontre des banques et des billets de banque, de
toute monnaie autre que métallique. La Révolution
vint encore les conforter dans cette attitude par
l’expérience des assignats dont nous aurons l’occa­
sion de reparler. Les paysans français, en particu­
lier, manifestèrent désormais une préférence mar­
quée pour les pièces métalliques, préférence qui est
58 L ’argent
loin d’avoir entièrement disparu aujourd’hui. En
cela, ils ne furent pas les seuls. En Chine comme en
Inde, on préférait aussi l’or et l’argent et, aujour­
d’hui encore en Inde, on juge prudent de conserver
ses économies sous forme de bijoux d’or et d’argent
autour du cou et des poignets de son épouse. Les
convenances protègent en effet les femmes de la
violence. E t l’épargne familiale du même coup.
Tous les bijoutiers possèdent des balances pour
rassurer les auteurs de ce genre d’investissements
quant à la teneur en métal précieux de leurs achats
ornementaux. Mais que l’on n’aille pas croire que la
méfiance à l’encontre des banques et de la monnaie
qu’elles ém ettaient au début de leur histoire était le
fait des seuls gens simples. Elle était fort répandue.
D’accord pour la création de banques de dépôt,
Thomas Jefferson était fermement opposé à ce
qu’elles ém ettent des billets. Dans une lettre à John
Taylor, en 1816, il lui accorde que les établisse­
ments bancaires sont plus redoutables que les
armées sur le pied de guerre. John Adams était
d’avis que tout billet de banque excédant la
quantité d’or et d’argent dans les coffres « ne
représente rien et escroque par conséquent quel­
qu’u n 1 ».
A l’encontre de ces vues austères, on connaît déjà
ce qui avait le pouvoir de balayer toutes les
résistances : l’or et l’argent déposés dans les
banques pouvaient être prêtés moyennant intérêt et
les bénéficiaires de ces prêts pouvaient, grâce à eux,
réaliser des bénéfices qui leur perm ettaient d’ac­
quitter lesdits intérêts. Or, comme on l’a vu au
chapitre précédent, si l’on pouvait prêter plus que
1. Harry Miller, Banking Theories in the United States Before
1860, Cambridge, Mass., 1927, p. 20.
La Banque avec un grand « B » 59
l’on avait en dépôt — étant donné qu’on risquait
peu de voir l’ensemble dés détenteurs de dépôts se
présenter ensemble pour retirer leur argent — on
multipliait le nombre des bénéficiaires de prêts et,
par conséquent, celui des intérêts versés à la
banque. E t tant pis pour John Adams! A ce chant
de sirène de l’intérêt à gagner, si l’on ajoute
l’impression de bien-être de toute la communauté,
on comprendra que les pressions étaient irrésistibles
qui débouchaient sur l’émission de billets bien au-
delà des réserves métalliques détenues dans les
coffres. Nous voilà donc en mesure de formuler plus
précisément le problème de la banque : comment
limiter les prêts et quelles autres précautions
convient-il de prendre pour éviter la catastrophe du
jour où auteurs de dépôts et détenteurs de billets se
présenteraient tous ensemble pour réclamer les
espèces qui, de par la nature même du fonctionne­
ment bancaire, ne se trouvent pas à la banque ?
Les solutions sont au nombre de trois et sem­
blent a posteriori assez évidentes. Dans la pratique,
il était possible d’en combiner deux, voire trois.
Pour commencer, on pouvait prévoir des méca­
nismes grâce auxquels les banquiers se verraient
présenter assez systématiquement les billets (ou les
titres de dépôt) qu’ils ém ettaient avec obligation de
les honorer en espèces. Se sachant ainsi exposés, ils
se montreraient prudents dans leur politique de
prêt et s’assureraient de disposer toujours de
réserves métalliques d’une ampleur raisonnable. La
quantité de monnaie métallique détenue par les
banques pouvait être fixée par la loi, une solution
adoptée plus tard aux États-Unis. On pouvait enfin
prévoir quelque chose pour le jour catastrophique
où tout le monde viendrait exiger des espèces
absentes en partie. Si quelque autorité financière
60 L ’argent
supérieure se tenait prête à fournir les espèces
nécessaires ce jour-là, alors, comme on avait pu le
constater quand les armées de Louis XIV s’étaient
approchées d’Amsterdam, le désir d’entrer en leur
possession disparaîtrait.

Au cours des deux siècles qui suivirent l’aventure


de Law, l’ensemble de ces solutions furent mises en
pratique, ainsi que celle, plus extrême, qui consis­
tait à interdire aux banques d’émettre des billets.
On jugeait à juste titre qu’une telle émission,
effectuée dans l’espoir que les billets passeraient
continuellement de main en main sans jamais être
présentés à l’encaissement, était la source de tous
les abus. Ces remèdes étaient rarement le fruit de la
réflexion; tous furent pris après d’amères expé­
riences. De tout temps les hommes ont été déchirés
entre les profits et pertes immédiats de l’excès et le
profit à long terme de la retenue. Ce n’est qu’après
avoir fait l’expérience de ceux-là que l’on prenait
les moyens législatifs d’assurer celui-ci.
Le précurseur de tous les instruments de réforme
fut la Banque d’Angleterre. Aucune institution
économique n’a jamais joui aussi longtemps d’un tel
prestige. A tous les égards, elle est pour la monnaie
ce que saint Pierre est pour la foi. Et c’est une
réputation méritée, car l’art de gérer la monnaie,
aussi bien que la presque totalité du mystère dont il
est empreint, est né là. Les autres banques cen­
trales, quand elles n’ont pas mis un point d’honneur
à imiter fidèlement la Banque d’Angleterre, se sont
attachées à quelque modification infime, croyant
ainsi faire la preuve éclatante de leur indépendance
d’esprit et de leur originalité. Depuis quelque temps
déjà, la gestion des banques centrales est devenue,
La Banque avec un grand « B » 61
nous aurons l’occasion de le voir, une activité bien
prosaïque. Les gouvernements tiennent désormais
la bride bien haute à leur banque centrale. En cela,
le Fédéral Reserve System des Etats-Unis partage le
sort de ses homologues étrangers, s’il jouit d’un air
d’indépendance, il n’en a pas la chanson. La plupart
de ses activités sont, depuis longtemps, de pure
routine; par tradition, les recherches mêmes aux­
quelles se livre une banque centrale ne doivent
donner prise à aucune controverse, c’est-à-dire
qu’elles doivent soigneusement éviter toutes les
questions importantes, à propos desquelles les
risques de voir l’opinion se diviser sont les plus
grands. Les meilleures conclusions sont celles qui
énoncent l’évidence d’un ton inspiré : « L’omnipré­
sence des produits pétroliers à tous les niveaux de la
production industrielle en général donne à penser
que la hausse des prix du carburant risque d’inten­
sifier les fortes pressions inflationnistes déjà prévi­
sibles au cours des mois à venir2. » Conscient du
caractère relativement anodin du Fédéral Reserve
Board, les présidents des États-Unis de l’un ou
l’autre parti ont à l’occasion jugé pratique d’y
déposer, outre des fonds, des hommes dont il était
permis de douter qu’ils fussent en mesure de tenir
correctement leur propre carnet de chèques. Marga-
ret Truman, dans les si agréables souvenirs qu’elle
nous a donnés de son père, laisse planer quelques
doutes sur les capacités de l’un des hommes
nommés par le président au Fédéral Reserve Board :
évoquant Jake Vardaman, elle laisse entendre
qu’elle le croyait incapable de faire une addition.
Au sein de la Banque d’Angleterre d’aujourd’hui,
2. « La situation des affaires. » Revue mensuelle de la Fédéral
Reserve Bank de New York, n° 12 (décembre 1973), p. 291.
62 L ’argent
lorsqu’on juge une décision importante, on n’en
avise les directeurs extérieurs qu’après l’avoir prise.
Cela n’est guère de nature à renforcer leur pouvoir.
L’aura n’en persiste pas moins. Elle est, pour partie,
celle qui s’attache toujours à toute activité, aussi
routinière soit-elle, ayant trait à l’argent — celle
qui pousse des jeunes gens qu’on jurerait pourtant
fort intelligents à devenir vice-président de la Chase
M anhattan ou à entrer au conseil d’administration
d’une grande compagnie d’assurances. Mais, pour-
une part plus im portante encore, elle est l’héritage
de la Banque d’Angleterre. Il n’est pas un seul
directeur de banque centrale, au milieu des discus­
sions assommantes sur des décisions qu’il ne lui
appartient pas de prendre, qui n’ait rêvé que son
jour viendrait. Ce jour-là, comme ce fut autrefois le
cas du gouverneur de la Banque d’Angleterre, il
tiendra le monde de la finance tout entier suspendu
à ses lèvres, guettant son moindre geste. E t bien
qu’incapable de commencer même à en entrevoir la
signification, l’ensemble des hommes tremblera
devant la portée de ses actes et de ses paroles.
Les origines de la Banque d’Angleterre ne furent
pourtant pas de nature à commander une terreur
sacrée. Son fondateur, William Paterson, était un
contemporain de John Law, comme lui originaire
des Lowlands d’Ecosse et qui partageait — est-ce
un trait ethnique ? — ses goûts et ses talents pour
l’invention fiduciaire. Lors d ’un séjour en Amé­
rique, dans les dernières années du x vn e siècle,
Paterson conçut l’idée, qui allait l’obséder, d’une
grande colonie stratégique sur l’isthme de Panama,
qu’on appelait alors Darien. De retour en Europe, il
commença par rencontrer de grandes difficultés,
comme Law avec son projet de banque de la terre.
La Banque avec un grand « B » 63
Mais comme Law avait ensuite rencontré le Régent
que Louis XIV avait laissé dans le besoin, Paterson
tom ba sur Guillaume d’Orange que ses guerres
contre le même monarque avaient mis en difficulté.
E t Paterson offrit une solution similaire : l’organisa­
tion d’une compagnie bancaire dotée d’une charte
royale et d’un capital de 1 200 000 livres sterling.
Une fois souscrite, la somme tout entière serait
prêtée à Guillaume; la promesse de remboursement
du gouvernement constituerait la garantie d’une
émission de billets de la même somme. Ces billets
iraient sous forme de prêt à des particuliers
fortunés. Ce prêt, comme celui consenti au gou­
vernement, rapporteraient tous deux des intérêts.
E t nous retrouvons les merveilles de la banque.
En 1694, l’accord se fit. La Banque d’Angleterre
était née. Le besoin d’argent avait balayé toutes les
objections, y compris celles des conservateurs qui
soutenaient, non sans passion, que les banques
étaient une institution républicaine par nature.
Face aux profits représentés par le double intérêt
perçu sur la même somme, les dépenses étaient
probablement peu élevées; le premier « organi­
gramme » de la banque comportait un directoire, un
gouverneur, un vice-gouverneur, dix-sept employés
et deux portiers, le salaire annuel de ces derniers
étant de 25 livres sterling. William Paterson cessa
bientôt de faire partie du directoire, où sa participa­
tion avait été évaluée à 2 000 livres par an. Une
querelle l’opposa à ses collègues — des écrits récents
avancent l’hypothèse d’un conflit d’intérêts. Il
tentait de promouvoir une banque rivale, VOrphans’
Fund (Fonds des Orphelins)3. Quoi qu’il en soit, il
3. John Giuseppi, The Bank of England, Londres, 1966, p. 26.
Divers commentateurs antérieurs estimaient qu’on l’avait injuste­
ment écarté de la réalisation de son grand dessein.
64 L'argent
regagna l’Écosse où son projet Darien rencontra,
cette fois, un accueil enthousiaste. Les frugaux
Écossais se précipitèrent, comme allaient le faire
plus tard les Français à la Banque Royale, pour
investir dans la compagnie qui devait exploiter les
rives lointaines dont parlait Paterson. Tous ceux
qui, ayant investi dans l’entreprise, lui restèrent
fidèles, perdirent leur argent. 1 200 colons s’embar­
quèrent à bord de cinq navires. Presque tous
périrent, au nombre des victimes, la propre femme
et les enfants de Paterson. Ce dernier s’en tira de
justesse. Beaucoup plus tard, l’importance de sa
contribution à l’histoire financière fut reconnue et il
fut réhabilité en partie. Il devint un partisan
influent de l’union entre l’Écosse et l’Angleterre.

Au cours des quinze années qui suivirent la


fondation, le gouvernement resta dans le besoin et
la banque augmenta son capital par de n®uvelles
souscriptions. En retour, elle se vit accorder le
monopole des opérations bancaires qu’elle conserva
pendant près d’un siècle. Dans les débuts, la
Banque se' considérait simplement comme une
banque parmi d’autres, encore que jouissant de
quelques privilèges. Les orfèvres se livraient à des
activités comparables puisqu’ils se voyaient de plus
en plus confier des dépôts et jouaient aussi le rôle
de prêteurs, leurs opérations reposant plus sur la
force de leurs coffres-forts que sur la rectitude de
leurs transactions. Ils s’opposèrent de leur mieux au
renouvellement de la charte accordée à la Banque.
Mais ils furent défaits et la charte reconduite. Mais
un nouveau rival n’allait pas tarder à apparaître,
menaçant la position de la Banque comme créan­
cière du gouvernement : la South Sea Company
La Banque avec un grand « B » 65
(Compagnie des Mers du Sud). En 1720, après
quelques années d’une existence plus routinière,
cette dernière proposa de prendre en charge la dette
publique, en échange de quelques concessions parmi
lesquelles, espérait-elle, figurerait le monopole du
commerce avec les colonies espagnoles, lequel sup­
posait, ce qui passa plutôt inaperçu à l’époque, la
conclusion d’un fort improbable traité avec l’Es­
pagne. La Banque d’Angleterre fit de son mieux
pour conserver sa position face à la Compagnie mais
fut entièrement battue par la générosité de celle-ci
qui s’arrangea en outre pour corrompre des
membres du Parlement et du gouvernement. La
rivalité entre les deux compagnies n’empêcha pas la
Banque de prêter généreusement pour financer
l’aventure des mers du Sud. Elle n’allait s’en tirer
que d’extrême justesse 4.
Car l’enthousiasme suscité par le succès de la
South Sea Company fut extrême. L’année même où
les opérations de Law atteignaient leur point
culminant de l’autre côté de la Manche, les actions
de la South Sea déchaînaient la spéculation qui se
porta aussi sur diverses autres compagnies, parmi
lesquelles une qui se proposait de promouvoir
l’invention d’une roue à mouvement perpétuel, une
autre destinée à F « entretien et la reconstruction
des presbytères et demeures de Curés et prêtres » et
enfin l’immortelle compagnie « destinée à promou­
voir une entreprise extrêmement avantageuse mais
qui doit demeurer ignorée de to u s» 5. Toutes
finirent par retourner au néant, ou presque. La
4. ®n trouvera des détails chez R. D. Richards, « The Bank of
England and the South Sea Company », Economie History (Supplé­
ment à The Economie Journal), vol. II, n° 7 (janvier 1932), p. 348
sq.
5. Charles Mackay, op. cit., p. 55.
66 L ’argent
Banque n’en réchappa que par accident, mais sa
réputation de prudence s’en trouva grandement
renforcée. A la méfiance que les Français formèrent
contre les banques, répondit chez les Anglais une
méfiance égale contre les sociétés par actions. Les
Bubble Acts (littéralement : lois des projets fumeux)
ainsi nommés d’après South Sea Bubble (la fumiste­
rie des mers du Sud) entrèrent en vigueur; pendant
un siècle et plus, elles allaient maintenir de telles
entreprises sous le coup du plus strict interdit.
De 1720 à 1780, la Banque d’Angleterre s’affirma
de plus en plus dans le rôle de gardienne de l’offre
de monnaie et gérante des problèmes financiers du
gouvernement. Ses billets étaient aisément et
rapidement convertibles en monnaie métallique et,
par conséquent, personne n’en demandait la conver­
sion. Les billets de ses petits concurrents privés
étaient loin d’inspirer la même confiance et l’on en
réclamait régulièrement la conversion, sans toujours
pouvoir l’obtenir. Aux environs de 1770, la Banque
d’Angleterre était pratiquem ent devenue la seule
source de monnaie papier de Londres mais les
banques régionales poursuivirent leurs émissions
jusque vers le milieu du siècle suivant. Les banques
privées devinrent donc des banques de dépôts. Les
seuls prêts qu’elles consentaient étaient des dépôts
et non des billets et, détail pratique, on commença
à utiliser les chèques.
Le prestige de la Banque était déjà fort grand.
En 1780, lorsque Lord George Gordon mena la
populace à travers Londres pour protester contre
les Catholic Relief Acts (lois améliorant la condition
des catholiques), la Banque fut l’une de leurs cibles
principales. Elle était devenue symbole de YEsta-
blishment. Tant que les seuls quartiers catholiques
La Banque avec un grand « B » 67
de la ville furent mis au pillage, les autorités ne
mirent guère d ’empressement à réagir. Quand le
siège de la Banque commença, en revanche, on
se mit à prendre les choses au sérieux. On fit
donner la troupe et, depuis lors, des militaires ont
toujours gardé la Banque chaque nuit.
Comme on l’a déjà dit, la Banque d’Angleterre
était parvenue, à la fin du xvm e siècle, à éliminer
les billets de ses concurrents londoniens. Les émis­
sions abusives avaient donc été éliminées du même
coup, du moins dans la ville. Mais les autres aspects
du rôle d ’une banque centrale restaient à prendre
en main. Dans les périodes d’optimisme ou d’eupho­
rie spéculative, les petites banques risquaient tou­
jours d’augmenter le volume de leurs prêts et
dépôts au point d ’entraîner l’effondrement qui
réduirait la quantité (l’offre) de monnaie déposée.
E t l’on demeurait sans protection contre ce fameux
jour où, pour une raison quelconque, l’ensemble des
possesseurs de dépôts se présenteraient pour retirer
les espèces absentes par nature. Outre ces deux
aspects, il en existait un plus général encore : la
nécessité, nullement caractéristique des banques et
de la monnaie, d’imaginer un mécanisme de régula­
tion du régulateur lui-même. Car la Banque elle-
même, sous la pression du public — optimiste ou
gêné — risquait de succomber à la prodigalité et
d’augmenter inconsidérément le volume de ses
prêts, dépôts et billets. Ce problème fut le premier à
se présenter avec acuité.
De la fin du xvm e au début du xixe siècle, la
Grande-Bretagne dut mener la guerre alternative­
ment sur deux fronts : d’abord contre ses colonies
américaines (avec lesquelles on notera en passant
que les divergences concernant l’émission de mon­
68 L ’argent
naie constituaient une im portante cause de fric­
tions), puis contre Napoléon et, de nouveau, contre
la jeune république américaine. La guerre eut ses
conséquences coutumières. Il fallait de l’argent pour
entretenir les armées en campagne, pour payer la
flotte et pour verser des subsides aux alliés car
l’humanisme très particulier de la'Grande-Bretagne
lui dictait de contrebalancer en argent les dépenses
en vies humaines de ses alliés, chacun fournissant ce
dont il était le mieux pourvu. P itt tira sans relâche
— et pour beaucoup sans vergogne — sur les fonds
de la Banque. Malgré l’augmentation des impôts, et
la création d’un impôt sur le revenu appelé aussi
impôt sur la propriété — qui suscita des résistances
indignées, le besoin d ’argent resta pressant. Dans les
dernières années du siècle, les réserves de la Banque
fondirent et il y eut plusieurs paniques. Pour finir,
en 1797, dans un contexte extrêmement tendu — on
s’attendait entre autres à un débarquement
imminent des troupes françaises — la Banque
suspendit le droit de conversion de ses billets et
comptes de dépôts en or ou en argent. La première
conséquence fut la disparition rapide des pièces d’or
et d’argent et la pénurie de pièces pour les petites
transactions. Les gens passaient les billets et conser­
vaient le métal. Nouvelle illustration de la
remarque de Gresham. La Banque se hâta d’impri­
mer des billets d’une ou deux livres et exhuma de
ses caves un stock de pièces pillées aux Espagnols.
Elles furent frappées à l’effigie de George III en
surimpression de celle du souverain espagnol, ce qui
inspira un poète aussi féroce qu’anonyme :
i The Bank, to make their Spanish dollar pass
Stamped the head of a fool on the neck of an ass *.
6. Giuseppi, p. 76.
La Banque avec un grand « B » 69
(La Banque, dans l’espoir de refiler son dollar
espagnol
A fait imprimer la tête d’un imbécile sur les épaules
d’un âne.)
Les besoins du gouvernement restaient pressants.
Les prêts et les émissions de billets ne cessèrent de
croître. Bientôt suivis par les prix et, en particulier,
celui de l’or. Le blé, qui valait 6 shillings et 9 pence
le boisseau à la Saint-Michel de 1797 et n’avait pas
encore bougé l’année suivante, dépassa les 11 shil­
lings en 1799 et atteignit 16 shillings l’année sui­
vante 7. Le prix du pain monta en conséquence. Le
prix de l’or métal augmenta de façon considérable
au cours de la même période. Au cours des quelques
années qui suivirent, les prix retombèrent quelque
peu mais ce ne fut que pour connaître une nouvelle
flambée ensuite. Tout cela était cause de grande
alarme mais, reflétant en cela la distribution du
pouvoir dans la société politique de l’Angleterre
d’alors, le plus clair de cette alarme tournait autour
du prix de l’or et non du blé. En conséquence, la
Chambre des communes nomma en 1810 une com­
mission d’enquête sur la question — the Select
Committee on the High Price of Gold Bullion (Com­
mission sur le prix élevé de l’or-métal). Sa tâche
principale, que beaucoup auraient tendance à
prendre pour une simple querelle de langage,
consistait à déterminer si les billets de la Banque
d’Angleterre, la monnaie de base, avaient diminué,
ou si l’or avait augmenté. La commission délibéra
et ses conclusions furent défavorables aux billets.
L’or était en hausse parce qu’on avait émis trop de
7. T. S. Ashton, Economie Fluctuations in England, 1700-1800,
Oxford, 1959, p. 181.
70 L ’argent
billets de banque inconvertibles. La commission
proposa donc que la Banque s’engage à revenir à la
convertibilité absolue après une période de deux
ans. Si les billets redevenaient convertibles, le métal
ne pourrait augmenter.
Il s’ensuivit en 1811 un débat fameux sur la
nature de la monnaie et sa bonne gestion, le plus
fameux, peut-être, de tous les débats de ce genre.
Des parlementaires y participèrent et des experts
des questions monétaires vinrent donner leur avis.
Qu’est-ce qui fait d’un homme un expert des
questions monétaires? On en était alors aussi peu
assuré qu’aujourd’hui, mais c’est au cours de ce
débat que se fit jour un trait qui n’a plus cessé de
caractériser les questions monétaires.
Au cours du débat se manifesta en effet une
divergence d’opinion encore indistincte mais pleine­
ment reconnaissable et qui s’est perpétuée jusqu’à
aujourd’h u i8. Quelle est l’origine du changement
économique? Faut-il la rechercher du côté des
responsables de la monnaie — en l’occurrence ceux
qui, par des prêts inconsidérés causaient l’augmen­
tation de l’offre de billets? (D’où serait venu l’effet
sur les prix et la production, y compris la hausse
des prix et son effet bénéfique sur le commerce et
l’industrie.) Ou bien est-ce la production qui
engendre le changement? Le niveau des affaires et
des prix augmente-t-il la demande de prêts et, par
conséquent, l’offre de billets, c’est-à-dire l’offre de
monnaie? Bref, la monnaie influence-t-elle l’écono­
mie ou en est-elle une conséquence? La question
reste posée. « Les doctrines monétaires hésitent
8. Elle s’est manifestée de nouveau ces dernières années dans la
controverse entre les partisans de la théorie bancaire et ceux de la
théorie métallique!
La Banque avec un grand « B » 71
depuis toujours entre deux positions qui font de la
monnaie la cause ou la résultante des conditions
économiques9. »
Les années de guerre avaient vu s’accroître le
niveau d’activité des affaires et, on l’a vu, celui des
prix. Un parti, parmi lequel les dirigeants de la
Banque elle-même, soutint que l’état des affaires
(sous l’effet de la guerre) avait exercé l’influence
décisive. La Banque, avec ses prêts et ses émissions
de billets, n’avait fait que répondre. Le prix de l’or
avait monté sous la pression de l’intense activité
commerciale. Le parti opposé soutenait que la
Banque, sa générosité et la faiblesse qu’elle avait
manifestée devant les exigences du gouvernement
avaient fait émettre les billets qui étaient à l’origine
de la hausse. Le prix de l’or n’avait pas monté;
c’était les billets de banque qui, sans l’ombre d’un
doute, s’étaient dépréciés. Or, il ne pouvait faire
aucun doute que c’était la responsabilité de la
Banque de veiller à ce que ses propres billets ne se
déprécient pas. Cette opinion vint conforter celle
des membres du Bullion Committee.
La participation de loin la plus mémorable à ce
débat fut celle d’un agent de change londonien
d’origine juive qui, sans le savoir lui-même et sans
que personne d’autre s’en doutât, inaugurait par là
l’une des plus fameuses carrières d’économiste.
Certains n’allaient pas hésiter, plus tard, à voir en
lui le plus grand économiste de tous les temps.
C’était David Ricard», fervent partisan des vues du
Bullion Committee et de ce que le monde entier
n’allait pas tarder à connaître sous le nom d’étalon-
9. Sidney Weintraub et Hamid Habibagahi, « Money Supplies
and Prioe-Output Indeterminateness : The Friedman Puzzle »,
Journal of Economie Issues, vol. VI, nos 2 et 3 (juin-septembre
1972), p. 1.
72 L ’argent
or. « Au cours des récentes discussions qui ont porté
sur la question de l’or, certains ont émis l’opinion
parfaitement justifiée que, pour être parfaite, une
monnaie devrait être absolument invariable en
valeur10. » Après avoir concédé que les métaux
précieux eux-mêmes ne pouvaient être investis
d’une telle invariance et d’une telle perfection (« ils
sont eux-mêmes soumis à des variations plus
grandes qu’il ne serait idéalement souhaitable de la
part d’un étalon. Ils n’en demeurent pas moins ce
que nous connaissons de m ieux11 »), Ricardo
concluait qu’en l’absence d’un tel étalon, la mon­
naie « serait exposée à toutes les fluctuations
auxquelles l’ignorance ou l’intérêt de ses émetteurs
risquaient de la soumettre »12. Il n’était pas ennemi
des billets de banque. Il les jugeait de b«nne
économie et fort pratiques. Mais il tenait qu’ils
devaient toujours demeurer convertibles en métal
sur demande.
Ricardo était dans la grande tradition des
conseillers économiques : superbe dans le choix des
fins, faible dans celui des moyens. Ou encore,
comme l’a récemment — et gentiment — suggéré
un historien, il était « en tant que théoricien,
susceptible de ne pas voir ce qu’il avait sous le nez
— par exemple le simple fait que le pays était en
guerre13 ». Un détail sur lequel Pitt, quant à lui, ne
pouvait vraiment pas s’aveugler; quel qu’en fût
1 effet sur l’or, il lui fallait faire face à Napoléon.
Aussi continua-t-il de solliciter des prêts de la

10. David Ricardo, The Works and Correspondente, vol. IV,


Pamphlets, Cambridge, 1951, p. 58.
11. David Ricardo, op. cit., p. 62.
12. David Ricardo, op. cit., p. 59.
13. Giuseppi, p. 79.
La Banque avec un grand « B » 73
Banque. Triomphant sur les principes, Ricardo se
cassa le nez sur la nécessité pratique.
Mais, pour finir, il l’emporta aussi dans ce
domaine. Tout ce qui comptait dans la pensée
continua d’opiner fermement avec lui. En 1821, la
guerre s’éloignant déjà dans le passé, on en revint à
la convertibilité sans restriction à l’ancien taux
d’échange des billets contre l’or. Sur ce sujet comme
sur bien d’autres, Ricardo avait conquis l’Angle­
terre « aussi complètement que la Sainte Inquisition
avait conquis l’Espagne14 ».
Tout était pourtant loin d’aller pour le mieux. On
continuait de juger la Banque trop complaisante.
En 1824, le souvenir de la South Sea Bubble s’étant
suffisamment éloigné, on assista à une nouvelle
floraison de sociétés par actions. Nombre d’entre
elles reflétaient encore l’attraction fatale qu’exer­
çait l’Amérique du Sud, encore que l’une de celles
qui connurent un accueil encourageant se proposait
d’ « assécher la mer Rouge afin d’y retrouver
le trésor qui y avait été abandonné par les
Égyptiens après que les Juifs l’eussent traver­
sée15». On attendit l’effondrement de toutes ces
chimères pour rendre le laxisme de la Banque
responsable du boom qui l’avait précédé. Dix ans
plus tard, nouvelle expansion des prêts, nouveau
boom, suivi d’une nouvelle ruée sur les réserves
métalliques. Ces dernières s’épuisant presque, la
Banque se trouva acculée à suspendre de nouveau
la convertibilité ou à se déclarer en faillite. Elle fut
sauvée, cette fois, par un consortium de banquiers
français. Ils avancèrent à la Banque d’Angleterre
14. John Maynard Keynes, Théorie générale de l’emploi, de
l’intérêt et de la monnaie, Paris, 1969.
15. A. Andreades, 'History of the Bank of England, Londres,
1909, p. 250. Lui-même cite Juglar, Les Crises économiques, p. 334.
74 L ’argent
l’or qu’ils em pruntèrent à leur tour à la Banque de
France, ce petit manège servant, entre autres, à
déguiser quelque peu l’indignité de ce sauvetage de
la Banque d’Angleterre par la Banque de France.
En 1844, après que les rôles respectifs du système
bancaire et de la monnaie dans la gestion monétaire
eurent fait l’objet d’un débat passionné, Sir Robert
Peel fit endosser à la Banque une véritable camisole
de force — ce que W alter Bagehot allait, trente ans
plus tard, baptiser le « système de fer forgé » (cast-
iron system) 16. Le Bank Charter Act de cette année
fixait à 14 millions de livres sterling le montant
global des émissions de billets autorisées. Ce mon­
tant serait garanti par des bons d’État. Au-delà, les
billets ne seraient émis qu’à proportion de l’or et de
l’argent (pas plus d ’un quart de ce dernier) conte­
nus dans les caisses. Ce système de fer était
beaucoup trop rigoureux pour que la Banque fût
désormais en mesure d’acquitter l’une des fonctions
que nous avons déjà évoquées et qu’elle était alors
sur le point d’acquérir — celle de fournir les fonds
nécessaires le jour où les titulaires de comptes se
présenteraient en nombre inquiétant aux guichets
des banques secondaires. On remédia à ce défaut en
suspendant l’application de la loi chaque fois qu’elle
aurait été par trop incommode.

Au cours de ces années, la Banque entreprit


d’amener les banques de moindre importance et les
banques commerciales sous sa houlette. Pour ce
faire, elle fit pour la première fois appel aux deux
instruments historiques de la politique des

16. Walter Bagehot, Lombard Street, New York, 1876, p. 25.


La Banque avec un grand « B » 75
banques centrales — les opérations d'open market et
le taux d’escompte.
L’expansion rapide des prêts consentis sous forme
de dépôts par les banques commerciales et la
dépense de ces fonds auraient, comme nous l’avons
vu, entraîné une hausse des prix. En Angleterre,
exposé comme l’était ce pays à la concurrence
étrangère dans toute son ampleur, cette hausse
aurait encouragé les achats à l’étranger. En même
temps, cela aurait découragé les achats étrangers
sur le marché anglais devenu plus cher. En consé­
quence, le signe d’une expansion trop rapide des
prêts bancaires serait une saignée d’or destiné soit
aux achats sur, les marchés étrangers, soit à des
investissements destinés à fournir ces marchés. La
Banque était désormais en mesure de prendre les
devants et de s’opposer à ce phénomène en augmen­
tan t le taux d’escompte, le taux auquel, d’une
manière ou d’une autre, elle prêtait des fonds aux
autres banques ou acceptait les instruments de
crédit de ceux qui cherchaient des fonds pour
financer des transactions commerciales. (Cette
action lui avait été facilitée par une loi de 1833 qui
l’exemptait de fait des lois contre l’usure.) L’aug­
mentation du taux d’escompte de la Banque serait
désormais un signal pour les banques d’avoir à
restreindre leur politique de crédit. Si les banques
manquaient à réagir au signal, la Banque d’Angle­
terre avait la possibilité de vendre sur le marché
public des bons d ’É tat et de réaliser l’ensemble de
son portefeuille pour ne plus détenir que des
espèces. Ces espèces ne se trouvant plus dans les
caves des autres banques, ces dernières voyaient
donc fondre leurs réserves et devaient refuser de
nouveaux prêts qu’elles n’eussent pas été en mesure
de garantir. Elles pouvaient aussi regarnir leurs
76 L ’argent
caves en em pruntant auprès de la Banque d’Angle­
terre. Mais c’est ici qu’intervenait le taux d’es­
compte. Ainsi augmenté, il décourageait ce genre
d’emprunt de même que ceux des particuliers sur
lesquels il n’aurait pas manqué d’être répercuté.
C’est ainsi que la Banque d’Angleterre en vint à
jouer le rôle de régulateur des prêts — et par
conséquent de la création de monnaie — du
système bancaire dans son ensemble.
Peu d’expressions ont été investies d’une dose de
mystère aussi considérable qu’opérations d’open
market et taux d’escompte. C’est parce que les
économistes et les banquiers n’étaient pas peu fiers
d’avoir accès à des connaissances que les plus
perspicaces de leurs concitoyens jugeaient eux-
mêmes incompréhensibles. Les opérations d'open
market sont tout simplement la vente par une
banque centrale des bons d’É tat qu’elle détient
pour éponger les réserves que les banques commer­
ciales et les banques ordinaires auraient sinon pu
prêter. Le taux d’escompte est ce qui empêche les
banques de regarnir leurs réserves sans douleur en
em pruntant auprès de la banque centrale. Et voilà
tout. Replacés dans le contexte historique de leur
naissance au siècle dernier, il est difficile de voir,
dans ces fameux mystères, autre chose que des
mesures simples, voire évidentes, destinées à faire
face aux circonstances.
Il en alla de même du service ultime que rendent
les banques centrales — la constitution d’un stock
crédible de monnaie acceptable par tous en vue du
jour où, pour une raison quelconque, les détenteurs
de titres de dépôts auprès des banques commer­
ciales désireraient échanger ces titres contre des
espèces ^ui, par la nature même de la création de
monnaie par les banques commerciales, ne pou­
La Banque avec un grand « B » 77
vaient se trouver dans les coffres. Les crises de 1825
et 1833 avaient entraîné ce genre de ruées vers l’or.
Il devait s’en produire encore plusieurs avant la fin
du siècle. L’une des paniques les plus spectaculaires
eut lieu en 1890; la grande banque Baring Brothers
& Company se retrouva soudain à la tête de
21 millions de livres sterling d’actions argentines en
déconfiture et se crut en faillite. (Toujours l’Amé­
rique latine.) Pour ces cas d’urgence, il existait
aussi une procédure établie. La Banque portait le
taux d’escompte assez haut pour décourager tous
les emprunts qui n’étaient pas absolument néces­
saires et pour attirer des capitaux étrangers. Elle
acceptait ensuite toutes les demandes des banquiers
solvables en quête d’argent. Les titulaires de dépôts
se trouvaient donc rassurés. E t c’était de nouveau
le phénomène d’Amsterdam. « La certitude qu’on
pouvait avoir de l’argent supprimait tout désir de
l’avoir effectivement17. » A partir de 1825, la
Banque d’Angleterre reconnut officiellement cette
responsabilité de « prêteur en dernier recours ».
Cette expression est, elle aussi, très prisée des
connaisseurs mais l’étude de l’histoire la dépouille
de tout mystère et montre qu’il s’agit d’une autre
mesure assez simple et dictée par les circonstances

En 1800, les préventions des Français contre ce


genre d’institutions, pour persistantes qu’elles
fussent, ne tinrent pas devant le besoin d’argent de
Napoléon et la Banque de France fit son apparition.
Tout au long du siècle, elle allait connaître une
évolution plus ou moins parallèle à celle de la
Banque d’Angleterre. En 1875, l’ex-Banque de
17. Andreades, p. 336.
78 L'argent
Prusse devint la Reichsbank. D’autres pays
s’étaient dotés d’institutions similaires ou n’allaient
pas tarder à le faire. En 1867, réunis à Paris pour
une conférence relativement peu connue, les repré­
sentants des principaux pays industriels d’Europe
décidèrent que désormais paiement en espèces serait
synonyme de paiement en or. Nous aurons l’occa­
sion de reparler de cette réforme.
A l’intérieur de chaque pays, les comptes et les
billets de banque étaient librement changeables en
or à un taux fixe. Il existait en conséquence un
taux de change fixe entre les principales monnaies.
La monnaie dans laquelle un prix était établi, un
contrat passé ou un prêt consenti n’avait donc
d’autre importance que d’entraîner, le cas échéant,
une simple opération de conversion arithmétique.
Les banques centrales — et, sur l’accord de tous, la
Banque d’Angleterre en particulier — surveillaient
et protégeaient la convertibilité de la monnaie et
disposaient désormais de la panoplie complète des
instruments nécessaires à cet effet. La structure
semblait solide. Elle était moins acceptée aux
États-Unis qu’en Europe, comme les chapitres
suivants le montreront. Mais son acceptation sem­
blait une simple question de temps et de compré­
hension : c’était le genre de sujet qui devait par
nature poser des problèmes à une jeune démocratie
mal dégrossie et chacun savait que les paysans
avaient une attitude particulièrement retardataire à
l’égard de l’argent. E t il existait aux États-Unis un
fort courant dans la bonne direction.
E t dans tous les pays, la morale venait à la
rescousse. Les partisans de l’étalon-or et d’une
monnaie saine étaient des hommes de bien. Les
autres non. S’ils savaient ce qu’ils faisaient, ils ne
valaient guère mieux que des voleurs. S’ils ne le
La Banque avec un grand « B » 79
savaient pas, ils n’étaient que des imbéciles! En
aucun cas ils n’eussent été admis dans la compagnie
des honnêtes gens. Et ce n’était pas seulement la
morale des conservateurs. C’était aussi la vertu des
hommes de gauche les plus intelligents et subtils.
Les socialistes et, plus tard, les communistes sou­
haitaient bien passer pour révolutionnaires, pas
pour malhonnêtes.
En fait, l’équilibre monétaire du xixe siècle était
fragile. Les plus perspicaces et les plus anxieux
avaient toujours prévu un danger : si l’or devenait
abondant et commun la hausse des prix serait
épouvantable. Peut-être faudrait-il l’abandonner
pour quelque chose de plus grande valeur et de
moindre volume. Il ne s’agissait pas d’une simple
hypothèse d ’école. En une seule année, l’année
1850, à la suite de la ruée des aventuriers, des
chercheurs d’or et des optimistes du monde entier
sur la Californie, le nouvel É tat produisit autant
d’or que n’en avait produit le reste du monde en
une année moyenne au cours de la décennie écoulée.
Au même moment, dans les placers australiens, les
veinards m ettaient au jour d’énormes pépites — on
en découvrit une de près de cent kilos à quelques
centimètres seulement de la surface du sol. Puis,
vers la fin du siècle, vinrent les découvertes du
Klondike et du Rand. Et il restait bien des terres
lointaines et inexplorées à la surface du globe. Qui
pouvait prévoir quelle surprise elles réservaient ?
Il aurait été assez intéressant de voir ce que la
pléthore aurait donné. Freud soutenait que l’at­
tachement de l’homme à l’or était profondément
ancré dans son subconscient. S’il en est bien ainsi, le
prestige du métal jaune aurait ne serait-ce qu’en
partie survécu même si l’or était devenu aussi
commun que le charbon. Hypothèse qui ne fut pas
80 L ’argent
vérifiée puisque l’abondance ne s’est pas produite.
Mais on découvrit bel et bien assez d’or pour qu’il
eût un effet sur les prix. Au cours des vingt-cinq
années qui précédèrent 1848, et l’entrée en lice
de l’or californien au moulin de John Sutter,
les prix en or ou en monnaies équivalentes n’avaient
cessé de baisser. Pendant le quart de siècle suivant,
ils s’élevèrent, encore que par nos critères modernes
la hausse fût modérée : environ 20 %. Après
celle de l’Afrique du Sud les découvertes ralentirent.
L’or restait rare. Keynes calcula en 1930, qu’un
transatlantique aurait suffi à transporter la totalité
de l’or arraché aux flancs de la terre au cours des
sept millénaires précédents18. L’un des super­
tankers d’aujourd’hui serait encore beaucoup trop
vaste pour accomplir la même tâche quarante-
cinq ans plus tard.

Mais la guerre faisait peser sur l’or une menace


plus sérieuse. Au cours du siècle dernier, l’étalon-or
dut beaucoup à la gestion intelligente de la Banque
d’Angleterre — pendant cette courte période la
direction d ’une banque centrale et de ses opérations
fut un art. Mais il dut plus encore à la Pax
Britannica. Dès le siècle suivant, les nations en
guerre, comme l’avait fait Pitt, allaient se tourner
vers leur banque centrale pour y trouver l’argent
que les impôts ne parvenaient pas à leur fournir. Et
nulle d ’entre elles, quelles que fussent ses préten­
tions à l’indépendance, n’allait faire mine de refu­
ser.
18. John Maynard Keynes, A Treatise on Money, vol. II,
p. 290. C’est également à Keynes. que j’emprunte la citation de
Freud.
La Banque avec un grand « B » 81
Plus dangereuse encore allait être la démocratie.
La Banque d’Angleterre était l’instrument d’une
classe dirigeante. Parmi les pouvoirs que la Banque
détenait de cette classe, il y avait celui d’imposer
des souffrances. Elle pouvait faire baisser les prix et
les salaires, augmenter le chômage. Tels étaient les
correctifs utilisés quand on perdait de l’or ou quand
l’euphorie était jugée excessive. Personne ou
presque ne prévoyait qu’un jour les paysans et les
ouvriers auraient le pouvoir d’empêcher les gou­
vernements d’imposer ce genre de souffrances,
même pour une cause aussi juste que la défense de
la mannaie.
®n sut toutefois très tôt que les intérêts des
riches pouvaient à cet égard différer de ceux des
autres. En 181#, Ricard® écrivait déjà :
La dépréciation de la m onnaie en circulation a été plus
dom m ageable aux possesseurs d ’argent... On peut éta ­
blir un principe universel dans son application et selon
lequel to u t hom m e perd ou gagne à la dépréciation de la
m onnaie en circulation selon que ses biens consistent
plus ou m oins en argent, ou selon que la dem ande fixe
en argent qui s’exerce à son égard excède les dem andes
fixes dont il peut disposer à l’égard d’a u tres19.
Les cultivateurs, au contraire, y gagnaient :
Plus que tou te autre classe de la com m unauté, [le
paysan] bénéficie de la dépréciation de la m onnaie et
redoute l’augm entation de sa valeur 20.
En Angleterre, le triomphe des possesseurs
d’argent qu’évoque Ricardo était total ou presque
19. Ricardo, vol. III, p. 136.
20. Ricardo, ibid., p. 136-137.
6
82 L ’argent
Aux États-Unis, il fut au contraire mis violemment
en question. Sous une forme ou une autre, c’est
cette mise en question du triomphe des riches qui
allait dominer la vie politique des cent cinquante
premières années de la république. Seule la question
de l’esclavage allait diviser les hommes avec plus de
violence encore que celle de l’argent et de la
politique monétaire.
CHAPITRE V

Le papier

Si l’histoire de la banque commerciale appartient


aux Italiens et celle de la banque centrale aux
Britanniques, celle du papier-monnaie émis par un
gouvernement appartient indubitablement aux
Américains. Le papier des banques et celui des
gouvernements ont bien sûr beaucoup de traits
communs. Les billets prêtés par une banque
conservent une parité totale de p®uv®ir d ’achat
avec l’or ou l’argent qu’ils représentent aussi
longtemps qu’ils restent échangeables contre du
métal. E t ils continuent de le faire lors même que
leur nombre total excède largement en valeur
nominale la quantité de métal disponible pour leur
rachat. Il importe seulement que l’insuffisance
réelle des réserves métalliques ne soit pas démon­
trée lors d’une panique des porteurs.
De plus, comme l’expérience anglaise au cours
des guerres napoléoniennes l’a montré, les billets
d’une banque ne perdent nullement la totalité, ni
même la majeure partie, de leur valeur quand leur
convertibilité en or ou en argent est abolie. Les
facteurs décisifs, au premier abord, sont la quantité
émise par rapport à l’état général du commerce —
plus précisément le volume de biens et de services
84 L ’argent
susceptibles d’être achetés — et les perspectives de
rachat à long terme. Après le traité de Gand et la
victoire de Waterloo, il devint, prévisible que le
gouvernement allait bientôt cesser d’emprunter, et
donc la Banque d’émettre des billets. Il sembla
alors probable que les recommandations du Bullion
Committee pour un retour à la convertibilité totale
seraient tôt ou tard mises en pratique. En consé­
quence, les billets de la Banque d’Angleterre
gagnèrent régulièrement en pouvoir d’achat par
rapport à l’or. Une tendance exactement inverse de
celle qu’avait manifestée le papier beaucoup plus
abondant et beaucoup moins prometteur de la
Banque Royale française un siècle auparavant.
Peu de choses changeaient lorsqu’un gouverne­
ment, au lieu de déposer ses garanties dans une
banque et de prendre des billets de cette banque
pour payer ses soldats, ses marins, ses fonction­
naires et ses fournisseurs, ém ettait directement ses
propres billets à l’intention de ceux qui attendaient
d’être payés. Les billets ainsi émis étaient eux aussi
une promesse de paiement en or ou en argent
prélevé sur le trésor public. Ici encore, les promesses
de paiement excédaient en général — on pourrait
dire immanquablement — le volume de métal
disponible. Mais, comme pour les billets d’une
banque, l’estime dans laquelle ces billets gou­
vernementaux étaient tenus et le pouvoir d’achat
qui en découlait demeuraient élevés tan t qu’ils
étaient convertibles en or et en argent. Et la
diminution de leur pouvoir d’achat quand la
convertibilité était abolie restait semblablement
fonction du volume de billets émis par rapport au
volume des biens disponibles à l’achat et des
perspectives de rachat à long terme. Si l’émission
était modérée, la diminution du pouvoir d’achat
Le papier 85
avait toutes les chances d’être légère et de le rester
alors même que la promesse de rachat, comme cela
se produisait souvent, était remise à l’infini.
Le papier d’État, dans ses premières apparitions,
offrait souvent l’avantage d’un taux d’intérêt — la
promesse d’un modeste bonus lors dé son rachat. Il
appuyait aussi sa promesse de rachat sur la majesté
et l’intégrité de l’E tat, deux atouts que l’histoire de
la monnaie n’a presque jamais montrés à leur
avantage. En général aussi, ce papier était doté
d’une valeur artificielle, imposée par la loi. Présenté
par un débiteur à un créancier, il était réputé
légalement libératoire. Ainsi espérait-on que les
débiteurs rechercheraient le papier avec amour pour
acquitter leurs dettes. Les créanciers, quant à eux,
ne pouvaient refuser. Cet espoir fut très invariable­
ment déçu.

Un certain nombre de circonstances militaient


pour que les colonies américaines devinssent les
pionniers de l’utilisation du papier-monnaie. La
guerre, comme toujours, les obligea à innover dans
le domaine des finances. Outre cela, la monnaie
papier, comme les prêts de la Banque d’Angleterre,
constituait un excellent substitut aux impôts,
domaine dans lequel la mauvaise volonté des colons
était exceptionnellement obstinée; on a beaucoup
vanté leur refus de l’impôt tant qu’ils n’avaient pas
de représentants élus, on s’est toujours montré plus
discret sur leur refus tout aussi obstiné une fois
qu’ils en eurent. « Qu’une grande répugnance à
acquitter des impôts existât dans les colonies ne
saurait être nié. Elle continua de caractériser les
Américains longtemps après la séparation de leur
86 L ’argent
pays d’avec l’Angleterrel. » A l’époque coloniale, la
monnaie papier passait aussi, et à juste titre, pour
un antidote à l’insatisfaction économique. De plus,
les colonies se voyaient en général interdire par la
métropole de parrainer une banque — les billets de
banque étant ainsi exclus, restait le papier d’État.
Quelque chose, enfin, doit être porté au crédit d’un
certain instinct d’expérimentation dans le domaine
monétaire — peut-être la simple croyance que, dans
le Nouveau Monde, existait aussi la possibilité
originale et sans exemple dans l’histoire de créer de
la monnaie pour rendre les hommes riches.
Cet instinct remonte aux tout premiers jours de
la colonisation. Tous les historiens s’accordent à
dire que la gêne des colons était chronique. Presque
toutes les tentatives d ’explication attribuent cette
pénurie de monnaie à l’absence sur place de toute
source d’or et d’argent et à la politique commerciale
de la métropole qui, pénétrée du point de vue
mercantiliste selon lequel la richesse ne tient qu’à
For et à l’argent, drainait joyeusement tout le métal
que pouvaient posséder les colons. Ces deux explica­
tions sont fort improbables. Bien des pays et
communautés ont disposé d’or et d’argent en
relative abondance sans avoir la moindre mine.
Venise, Gênes, Bruges n’avaient point d’Eldorado.
(Pas plus que Hong Kong ou Singapour aujour­
d’hui.) Si les colons devaient payer en métal
précieux ce qu’ils achetaient à l’Angleterre, ils
possédaient aussi des produits — tabac, peaux,
navires, compagnies maritimes — pour lesquels les
marchands britanniques auraient volontiers offert,
comme ils en avaient le droit, de l’or et de l’argent.
1. G. S. Callender, Sélections from the Economie History of the
United States, 1765-1860, Boston, 1909, p. 123.
Le papier 87
Il est beaucoup plus plausible que la pénurie
chronique de monnaie métallique aux colonies ait
été une nouvelle manifestation du principe de
Gresham. Dès l’origine, les colons avaient expéri­
menté des substituts à la monnaie métallique.
Moins considérés que l’or ou l’argent, les substituts
étaient offerts aux autres et restaient donc en
circulation, tandis que le bel or et le bon argent
restaient aux mains de ceux qui les recevaient et
n’étaient utilisés qu’aux achats, y compris ceux
effectués en métropole, pour lesquels ils étaient
absolument indispensables.
Le premier substitut fut emprunté aux Indiens.
De la Nouvelle-Angleterre à la Virginie, dans les
premières années de la colonisation, les wampum,
coquillages utilisés par les Indiens devinrent la
monnaie de petite valeur acceptée partout. Au
Massachusetts, en 1641, ils furent reconnus par la
loi et rendus libératoires pour les transactions d’un
m ontant peu élevé, au taux de six coquillages pour
un penny. En l’espace d ’une ou deux générations,
cette monnaie perdit toutefois la faveur publique.
Les coquillages étaient de deux sortes : noirs et
blancs, les premiers valant deux fois les seconds. Il
suffisait d’un peu d’adresse et d’un peu moins de
teinture encore pour transformer ceux-ci en ceux-là.
Outre cela, les wampum étaient acceptables dans la
mesure où les Indiens étaient prêts à les échanger
contre des peaux. Les Indiens formaient la banque
centrale de fait du système monétaire wampum et
les peaux de castor représentaient la monnaie de
réserve en laquelle les wampum étaient convertibles.
Cette convertibilité assurait le maintien du pouvoir
d ’achat des coquillages. Au cours du xvne siècle,
avec les progrès de la colonisation, les castors se
retirèrent dans des forêts et des cours d’eau de plus
88 L ’argent
en plus éloignés. L’offre de peaux diminua et se
tarit, les wampum cessèrent d’être convertibles et,
comme on pouvait s’y attendre, leur pouvoir
d ’achat déclina. Ils disparurent assez vite de la
circulation et ne furent plus utilisés que comme
oetite monnaie.

Le tabac, encore que d’une distribution géogra


phique plus restreinte, fut beaucoup plus important
que les wampum. Il fut utilisé pour la première fois
comme monnétie en Virginie une douzaine d’années
après que la première colonie permanente se fut
installée à Jamestown, en 1607. Vingt-trois ans plus
tard, en 1642, le tabac devint monnaie légale par
une curieuse astuce de l’Assemblée générale de cette
colonie qui interdit tous les contrats prévoyant un
paiement en or ou en argent. L’usage du tabac
comme monnaie survécut près de deux siècles en
Virginie et un siècle et demi dans le Maryland —
dans les deux cas, aussi longtemps que la Constitu­
tion ne fît de la monnaie l’attribut du seul
gouvernement fédéral. L’étalon-or, selon les calculs
les plus courants, n’a vécu, lui, que de 1879 à
l’abolition de sa version atténuée par Richard
Nixon, en 1971. Dans l’histoire américaine, donc, le
tabac, encore que confiné à quelques régions, aura
eu une durée de vie double de celle de l’or.
A l’origine, il passait de main en main à la
manière de l’or ou du papier. Outre qu’il était
quelque peu fragile, il présentait deux caractéris­
tiques de la plus haute importance. En tan t que
moyen d’échange cultivé et non fondu, frappé, ou
imprimé, son offre dépendait non plus de la chance,
de la volonté ou de l’autorité de l’É tat, mais de la
seule volonté individuelle. Et il se prêtait tout
Le papier 89
particulièrement à des variations de qualité. Ces
deux caractéristiques firent l’objet d’une exploita­
tion énergique. Dès les tout premiers jours de la
colonisation, le gouvernement colonial de Virginie
et celui du Maryland se soucièrent de limiter la
production de tabac pour soutenir son pouvoir
d’achat. En 1666, un traité signé par la Virginie, le
Maryland et la Caroline (telle qu’elle existait alors)
stipulait l’arrêt total de la production de tabac
pendant un an. En 1683, l’impossibilité de parvenir
à un accord similaire jeta sur les chemins de
campagne des bandes qui détruisaient les plants de
tabac et conduisit l’assemblée de Virginie à décréter
que si les perpétrateurs de ces déprédations étaient
huit ou plus, ils seraient jugés coupables de trahison
et passibles de la peine de mort.
Malgré le fait qu’une forte production entraînait
une grave inflation des prix exprimés en livres de
tabac, le tabac monnaie avait un grand pouvoir de
séduction sur les producteurs. La surproduction
agricole, l’absence fréquente d’élasticité de la
demande de produits agricoles et les prix désastreux
qui en résultaient venaient régulièrement tracasser
les paysans pour le paiement de leurs dettes —
intérêts, hypothèques, baux, etc. Quand les prix
étaient bas, il y fallait une quantité énorme de blé,
de coton ou de bétail. Mais tant que le tabac était la
monnaie, la même quantité servait à acquitter une
dette puisqu’elle était exprimée en livres de tabac.
La loi de 1642 par laquelle était interdite la
rédaction de contrats s’exprimant en or ou en
argent constituait une adroite concession des plan­
teurs de tabac... à eux-mêmes. Importunés par des
créanciers qui, peu désireux d’être payés en tabac à
bas prix, stipulaient leurs exigences en or et en
90 L'argent
argent, les planteurs avaient logiquement franchi le
pas en écartant légalement une telle menace.
Le prix du tabac en monnaie anglaise était, pari
passu, le taux de change entre la monnaie de
Virginie, du Maryland, et le sterling. Quand le
tabac valait 10 pence la livre, c’était aussi son taux
de change, une livre de tabac de Virginie s’échan-
geait contre 10 pence sterling. Que le prix du tabac
tombe à 5 pence, le taux de change devenait
aussitôt 5 pence. Le prix et le taux de change se
confondaient automatiquement, sans effort et sans
aucun temps de latence. C’est l’une des premières et
des plus élégantes manifestations connues de ce que
l’on appelle aujourd’hui un taux de change flottant.
Une livre de tabac médiocre étant une livre de
tabac, il y avait un avantage évident à arrêter son
choix sur le tabac de pire qualité s’il pouvait être
produit à moindres frais. Et de ce fait, la loi de
Gresham se manifestait avec une particulière viru­
lence autour du produit final. Personne ne se
séparait jamais de son bon tabac tant qu’il existait
du râpé, des feuilles et des tiges âcres et infumables.
Sur la rive nord du lac Érié, dans l’Ontario, le tabac
est au nombre des cultures principales. C’est là que
j’ai passé ma jeunesse; nous avions un voisin, du
nom de Norman Griswold, dont l’exploitation était
située directement au sud de la nôtre et qui
entretenait son tabagisme avec les rogatons et
rognures de feuilles que lui abandonnaient volon­
tiers ses voisins et qu’il traitait lui-même. Quand
Norman nous rendait visite et que le vent était au
sud, nous humions sa venue quinze bonnes minutes
avant de l’apercevoir. Tous ceux qui font autorité
sur la question s’accordent à dire que le tabac que
les planteurs du Maryland et de Virginie m ettaient
Le papier 91
en circulation le premier était de cette odoriférante
qualité.
C’était la réplique exacte des pièces rognées ou
grattées que les marchands d’Amsterdam avaient
tant redoutées. Et le remède, pour finir, fut le
même. On fonda des entrepôts d ’É tat, contrepartie
exacte de la Banque d’Amsterdam. Le tabac y était
pesé et estimé et l’on délivrait des certificats pour
des quantités et des qualités définies. En 1727, les
certificats ou billets de tabac devinrent des moyens
de paiement légaux en Virginie où ils restèrent en
usage pendant presque tout le reste du siècle.
L’association entre le tabac et l’argent était si bien
établie que le papier-monnaie de l’É tat de New
Jersey, où l’on ne cultive pas le tabac, n’en portait
pas moins une feuille de cette plante assortie de cet
avertissement sévère : la contrefaçon est punie de
mort2.
En Caroline du Sud, pendant les dernières années
de la période coloniale, le riz servit un temps de
monnaie de manière très comparable au tabac en
Virginie et au Maryland. Ailleurs, il y eut beaucoup
d’expériences de moindre envergure avec des
céréales, du bétail, du whisky et de l’eau-de-vie.
Tous ces produits, à un moment ou à un autre,
furent réputés moyens de paiement légaux. L’utili­
sation du whisky et de l’eau-de-vie comme monnaie
confère une saveur et une urgence bien particulières
aux mises en garde qui furent adressées, tout au
long de l’histoire des États-Unis, à ceux qui
auraient risqué de boire leur patrimoine. Aucun de
ces substituts ne fut très im portant par rapport au
papier-monnaie.
2. Reproduit dans Norman Angell, op. cit., à la suite de la page
92 L'argent
La première émission de monnaie papier fut le
fait de la colonie du Massachusetts et eut lieu en
1690; on a pu dire que c’était « non seulement
l’origine de la monnaie papier en Amérique mais
aussi dans l’Empire britannique et, pratiquement,
dans la chrétienté3 ». Comme on l’a annoncé, elle
eut pour cause la guerre. En 1690, Sir William
Phips — un homme dont la fortune personnelle et
le prestige étaient fondés sur l’or et l’argent
arrachés aux flancs d’un galion espagnol échoué non
loin des rives de ce qui est devenu aujourd’hui Haïti
et la république Dominicaine — prit la tête d’une
expédition d’irréguliers du Massachusetts contre
Québec4. On comptait sur le butin qu’on pillerait
dans la forteresse défaite pour payer l’expédition.
La forteresse tint bon. Le budget des colonies
américaines était assez dérisoire — Adam Smith a
fait remarquer que le gouvernement civil du Massa­
chusetts, à la veille de la Révolution, coûtait
18 000 livres par an, celui de New York et de
3. Ernest Ludlow Bogart, Economie History of the American
People, New York, 1930, p. 172.
4. Dont les intendants y allaient à l’époque de leur contribution
originale à l’histoire de la monnaie. Quand les espèces manquaient
pour payer la garnison ou régler telle transaction parce qu’elles
tardaient à arriver de France, ils transcrivaient des promesses de
paiement sur des cartes à jouer qui étaient ensuite remises aux
soldats et aux autres créanciers. Cette monnaie-carte-à-jouer fut
continuellement utilisée sur une période d’une soixantaine d’an­
nées. Versailles, qui avait commencé par désapprouver cette
pratique, finit par s’y résigner. En 1711, on procéda à une émission
de créances de 100 livres en piques et trèfles et de 50 livres en
carreaux et cœurs. A l’époque de Wolfe et de Montcalm la pire
inflation sévissait. L’expérience toucha à son terme avec la chute
de la Nouvelle-France (Herbert Heaton, « The Playing Card
Currency of French Canada », The Arnerican Economie Review,
vol. LVII1, n° 4 (décembre 1928), p. 649 sq.).
Le papier 93
Pennsylvanie environ 4 500 et celui du New Jersey
1 200 seulement5 — et l’idée de lever de nouveaux
impôts pour payer les héros vaincus ne suscitait
guère d’enthousiasme. On remit donc aux soldats
des billets prom ettant à terme un paiement en
monnaie métallique. On prom ettait le rachat en or
ou en argent dès que les impôts en auraient fait
rentrer dans les caisses mais, en même temps, on
légalisait l’utilisation des billets eux-mêmes pour
acquitter l’impôt. Pendant les vingt années qui
suivirent, les billets circulèrent côte à côte avec la
monnaie d’or et d’argent d’une valeur nominale
équivalente.
Il était toutefois inévitable que les responsables
coloniaux finissent par s’aviser de ce que les billets
n’étaient pas uniquement un bon expédient tempo­
raire mais pouvaient parfaitement constituer un
substitut universel aux impôts. On en émit d’autres
quand les circonstances semblaient l’exiger et leur
rachat fut sans cesse remis à plus tard. Les prix
exprimés en billets montèrent et, à leur suite, celui
de l’or et de l’argent. A compter du milieu du
x vm e siècle, la quantité . d’argent ou d’or contre
laquelle un billet pouvait être échangé n’était plus
que le dixième de ce qu’elle avait été cinquante ans
plus tôt. Les billets finirent par être rachetés
quelques shillings pour une livre avec l’or envoyé
pour payer là participation des colonies à la guerre
de la reine Anne.
Entre-temps, les autres colonies de Nouvelle-
Angleterre et la Caroline du Sud avaient elles aussi
découvert la monnaie de papier. E t certaines, en
particulier la Caroline du Sud et Rhode Island, se
5. Adam Smith, La Richesse des Nations, liv. IV, chap. vii,
p. 408.
94 L'argent
montraient beaucoup plus prodigues de son émis­
sion. Le papier de Rhode Island avait été émis en
telle quantité qu’on s’en inquiétait jusque dans le
Massachusetts. En 1740, un habitant du Massachu­
setts écrivait que « Rhode Island achète... au
Massachusetts toutes sortes de biens anglais et
étrangers avec ce papier qui ne coûte rien et qui lui
permet de rivaliser avec nous dans les échanges
commerciaux6 ». Ces billets finirent par perdre la
quasi totalité de leur valeur.

Samuel Eliot Morison a écrit que les billets émis


par le Massachusetts pour payer les soldats qui
rentraient de Québec constituaient « une innovation
pour les Anglo-Saxons, qui mina le crédit et
entraîna un surcroît de pauvreté7 ». D’autres histo­
riens moins sagaces se sont faits les tenants de la
même opinion. Mais on sait aussi que la hausse des
prix encourage l’esprit d’entreprise et stimule l’acti­
vité économique, quand leur baisse a l’effet
contraire sur l’un et l’autre. Si les gouvernements
s’étaient contentés d’émettre tout juste assez de
papier pour empêcher les prix de baisser ou créer,
tout au plus, une hausse modérée, l’effet eût alors
été bénéfique. Ce n’est pas un appauvrissement
mais un enrichissement qui en aurait résulté. La
question est donc, à l’évidence, celle de savoir si une
6. William Douglas, « A Discourse Concerning the Currencies of
the British Plantations in America », Boston, 1740. Cité par
Richard Lester, Monetary Experiments, Princeton, 1939, p. 9. Je
dois beaucoup au professeur Lester, un vieil ami dont l’ouvrage
précisa et corrigea de façon décisive nos vues sur l’histoire
monétaire de la période coloniale.
7. Samuel Eliot Morison, The Oxford History of the American
People, New York, 1965, p. 124.
Le papier 95
telle retenue est de l’ordre du possible, si l’effondre­
ment final et l’appauvrissement qui s’ensuit sont ou
non évitables. On se souviendra du syllogisme qui
fut fatal à Law : si quelque chose est bon, une plus
grande quantité de la même chose est forcément
meilleure.
La retenue ne fut manifestement pas ce qui
caractérisa Rhode Island, la Caroline du Sud ni
même le Massachusetts. Elle fut pourtant présente
ailleurs, et d’une manière tout à fait remarquable.
Les colonies du centre se montrèrent d’une habileté
et d’une prudence qui forcent le respect dans leur
maniement de la monnaie papier. Une différence de
degré, qui peut devenir différence de nature, doit
d’abord retenir notre attention. C’est celle qui existe
entre une action destinée à s’opposer à la chute des
prix ou à les redresser et celle qui entraînerait une
hausse générale — l’inflation. Les dirigeants des
colonies centrales, comme beaucoup d’autres par la
suite, recherchaient le premier résultat. Ils souhai­
taient éviter le second.
C’est la Pennsylvanie qui procéda à la première
émission de billets en 1723. Les prix étaient alors en
baisse et l’activité commerciale dépérissait. Les
deux s’améliorèrent et l’émission fut aussitôt inter­
rompue. Une seconde émission, en 1729 cette fois,
semble avoir donné des résultats aussi heureux;
l’évolution des affaires et des prix en Angleterre au
cours des mêmes années donne à penser qu’en
l’absence d’une action de ce type, les prix eussent
continué à tomber. Des émissions du même genre
produisirent des résultats comparables à New York,
dans le New Jersey, le Delaware et le Maryland.
Comme en Pennsylvanie, toutes furent faites sous le
signe de la modération.
L’expérience la plus concluante eut lieu dans le
96 L ’argent
Maryland. Partout ailleurs, la mise en circulation
des billets s’effectua par le truchement du paiement
des dépenses publiques. Le Maryland, au contraire,
décréta que tous les citoyens imposables allaient
bénéficier d’un dividende de 30 shillings et fonda en
outre un office de prêts destiné à mettre un
supplément remboursable à la disposition des
hommes d’affaires et des gros cultivateurs qui le
désireraient. Il est remarquable que cette mesure
ponctuelle ne fut jamais renouvelée; comme dans
les autres colonies du centre, les billets de cette
émission finirent par être rachetés en espèces
métalliques. Un historien presque contemporain des
faits (et presque doué pour la métaphore!) porta au
crédit de l’expérience d’avoir « nourri la flamme de
l’industrie qui avait commencé à vaciller8 ». Un
autre, beaucoup plus proche de nous, a pu conclu­
re : « Ce fut l’émission de monnaie papier la plu?
réussie de toute l’histoire des colonies9. » Deux
siècles plus tard, pendant la Grande Dépression, un
militaire britannique reconverti dans la prophétie
économique, le major C. H. Douglas, émit une
proposition très voisine. C’était ce qu’il appelait le
crédit social. En dehors des lointaines prairies
canadiennes, il s’attira la désapprobation du monde
entier et passa pour un fantaisiste. Il avait deux
cents ans de retard.
Les expériences monétaires de la Pennsylvanie et
de ses voisins ne furent nullement de simples
réactions de circonstance. Elles avaient fait l’objet
de débats passionnés et bénéficiaient du soutien
8. George Chalmers, Introduction to the History of the Revoit of
the American Colonies, cité par Lester, op. cit., p. 148.
9. C. P. Gould, Money and Transportation in Maryland, 1720-
1765, cité par Lester, ibid., p. 151.
Le papier 97
énergique de Benjamin Franklin, le plus intelligent
des hommes politiques des colonies, propagandiste
infatigable de la monnaie papier. En 1729, il publia
sa Modeste enquête sur la nature et la nécessité d’une
monnaie de papier puis, dans les années qui sui­
virent, apporta à sa cause un soutien plus pratique
encore. C’est ainsi qu’en 1736 la Pennsylvania
Gazette de Franklin publia des excuses pour l’irrégu­
larité de sa parution, due au fait que son imprimeur
« œuvrait pour le bien public, cherchant à rendre
l’argent plus abondant10 ». La presse était en train
d’imprimer de la monnaie.
Vers la fin du xixe siècle, l’expansion des univer­
sités, l’éveil d’un intérêt nouveau pour le passé et la
recherche désespérée de sujets de thèse de doctorat
se combinèrent pour intensifier considérablement
l’exploration de l’histoire économique de la période
coloniale. A cette époque, l’étalon-or était devenu
un article de foi particulièrement intouchable parmi
les historiens et les économistes. Leurs recherches
ne subordonnaient pas cette foi au respect des faits.
Par une espèce d’accord tacite entre bien-pensants,
les débordements de Rhode Island, du Massachu­
setts et de la Caroline du Sud en vinrent à
symboliser et résumer l’expérience monétaire des
colonies. L’expérience absolument différente des
colonies du centre était purement et simplement
passée sous silence. Un des meilleurs spécialistes
modernes de l’expérience monétaire des colonies a
pu écrire que : « L’on chercherait en vain une
quelconque discussion de ces expériences moné­
taires satisfaisantes dans les ouvrages moyens
consacrés à l’histoire financière et monétaire de
10. The Papers of Benjamin Franklin, vol. II, 1735-1744,
présenté par Léonard Labaree, New Haven, 1960, p. 159.
7
98 L ’argent
l’Amérique11. » Et un autre a pu conclure : « ... des
générations d’universitaires ont contribué à
répandre une image tronquée des pratiques moné­
taires des colonies12 ».
Notre jeunesse a toujours appris que Benjamin
Franklin était le prophète de l’épargne, le défenseur
et le propagandiste de l’expérimentation scienti­
fique. On lui enseigne rarement qu’il se fit l’avocat
de l’utilisation de la presse à imprimer à de tout
autres fins que la diffusion du savoir.

Les expériences monétaires des colonies ne susci­


tèrent nulle admiration dans la métropole. Elles
étaient tenues pour autant de preuves du laxisme
des colons. En conséquence, le Parlement interdit
en 1751 toute nouvelle émission de papier-monnaie
en Nouvelle-Angleterre et, treize ans plus tard,
étendit cette interdiction au reste des colonies. La
loi prévoyait bien maladroitement une seule excep­
tion : les émissions au service du roi, c’est-à-dire de
la guerre. En 1766, Franklin vint en personne
plaider la cause de la monnaie papier devant la
Chambre des communes. Il le fit avec éloquence
mais sans résultat. L’interdiction devint une source
de grave tension entre la Grande-Bretagne et les
colonies. Elle a moins été mise en valeur qu’elle ne
l’eût mérité parce que, sur ce sujet, nombre
d’historiens étaient d’avis que le Parlement avait
parfaitement raison. Écrivant en 1900, Charles
Bullock, qui n’allait pas tarder à devenir professeur
à Harvard et à faire autorité sur l’histoire financière
11. Lester, op. cit., p. 141.
12. E. James Ferguson, « Curreney Finance : An Interprétation
of Colonial Monetary Practices », Issues in American Economie
History, sous la direction de Gerald Nash, Boston, 1964, p. 85.
Le papier 99
des colonies, décrivait l’expérience monétaire des
colonies comme un « festival de fraude et de
corruption », un tableau « sombre et peu hono­
rable ». L’action du Parlement pour m ettre un
terme aux émissions fut « saine ». Quant aux
objections des colons, il dit clairement qu’elles
étaient toutes de mauvaise foi. L’indépendance
elle-même n’aurait eu aucun intérêt si elle avait eu
pour effet de donner libre cours à la folie monétai­
re 13.
Certains des colons eux-mêmes partageaient
l’idée que l’indépendance ne valait pas le risque des
expériences monétaires qu’elle perm ettrait :
« ... une bonne part de la population, particulière­
ment dans les grandes villes de l’Est, se tint à
l’écart de la révolte contre l’Angleterre, non pas
tan t parce qu’ils y étaient opposés que par crainte
du fait que l’indépendance amènerait des émissions
excessives de monnaie de papier avec leur cortège
de conséquences catastrophiques pour les affai­
res14 ».

É tant donné le talent qu’ils manifestèrent pour


les expériences dans le domaine monétaire, il aurait
été surprenant que les colons ne découvrent où
n’inventent pas de banques. C’est bien ce qu’ils
firent d’ailleurs et leur enthousiasme pour cette
13. Charles Bullock, Essays on the Monetary History of the
United States, New York, 1900,1969, p. 43 sq. Lors de la rédaction
de ces essais, Bullock enseignait au Williams College. Au cours de
sa longue carrière à Harvard il acquit la réputation méritée de
personnage pré-Renaissance — certains auraient dit mésozoïque!
Cette réputation n’entama en rien le respect accordé à ses vues sui
les finances de l’époque coloniale.
14. Davis Rich Dewey, Financial History of the United States,
New York, 1903, p. 43.
100 L’argent
innovation n’aurait pas manqué d’être grand s’il
n’avait pas été aussi systématiquement réprimé.
Dans la première moitié du xvm e siècle, les colonies
de Nouvelle-Angleterre, de même que la Virginie et
la Caroline du Sud, autorisèrent la fondation
d’institutions bancaires. La plus fameuse, aussi bien
que la plus controversée d ’entre elles, répondait au
titre ronflant de Land Bank Manufactory Scheme
of Massachusetts (Projet manufacturier de banque
de la terre du Massachusetts) et devait probable­
ment quelque chose aux idées de Law. Elle autori­
sait l’émission de billets à l’ordre de ses action­
naires. Les billets devaient être garantis, plus ou
moins, par les biens fonciers des souscripteurs. Ils
pouvaient être utilisés pour rembourser le prêt qui
était à l’origine de leur émission. Cette dette était
aussi remboursable en produits manufacturés, y
compris au moyen de ceux des produits dont ce
crédit avait permis la production. L’établissement
fut l’occasion d’une querelle acharnée dans la
colonie. La General Court se prononça en sa faveur,
une disposition qui fut indiscutablement renforcée
par les actions qu’on offrit à plus d’un de ses
membres. Les commerçants, quant à eux, y étaient
opposés. Pour finir, la querelle fut transportée à
Londres. En 1741, les Bubble Acts — réaction
britannique à l’Affaire des mers du Sud que nous
avons déjà étudiée et qui interdisait toutes les
sociétés par actions — furent décrétés applicables
aux colonies. C’était là un scandaleux exemple de
loi rétroactive que les rédacteurs de la constitution
américaine avaient certainement présent à l’esprit
quand ils y inclurent l’interdiction de ce genre de
lois. Mais cela permit bel et bien de supprimer
toutes les banques coloniales.
Le papier 101
L’histoire de la monnaie fait apparaître deux
tendances particulièrement bien enracinées. Quand
ils viennent de connaître une période d’inflation, les
gens se m ettent à chérir la stabilité des prix et
quand ils vivent depuis longtemps au milieu de la
stabilité, ils deviennent insouciants du risque d’in­
flation. Et, deuxièmement, les communautés les
plus anciennes sont, dans l’ensemble, moins enclines
aux expériences dans le domaine monétaire que les
communautés les plus jeunes. Au cours du demi-
siècle qui précéda l’indépendance, ces deux facteurs
furent à l’œuvre dans les colonies. L’inflation que
connut la Nouvelle-Angleterre pendant la première
moitié du xvm e siècle suscita, pendant la seconde
moitié, un intérêt croissant, sinon décisif, pour une
monnaie dotée d’un pouvoir d’achat fiable et
relativement stable. E t de même que Londres avait
jadis observé avec horreur les tendances monétaires
de Boston, Boston en viendrait avec le temps à
envisager avec le même dégoût l’apparente irres­
ponsabilité que manifestaient le Kentucky, le
Tennessee et l’Ohio. Certes, les partisans des espèces
sonnantes et trébuchantes se recrutaient en majo­
rité chez les possesseurs d’argent de Ricardo — ces
défenseurs légendaires de la monnaie dont la
défense repose fermement sur la crainte qu’ils ont
de voir leurs débiteurs les rembourser un jour avec
des pièces dotées d’un pouvoir d’achat diminué.
Mais les marchands, si tant est qu’ils représentaient
des intérêts différents, eurent peut-être une
influence plus décisive. Ils avaient, pour des raisons
pratiques, besoin d’une monnaie facilement accep­
table à l’étranger à un taux de change prévisible,
mais aussi dont le pouvoir d’achat ne diminuerait
pas entre le moment où ils vendaient des marchan­
102 L ’argent
dises et celui où ils encaissaient les factures. Comme
on vient de le voir, ce furent les marchands de
Boston qui menèrent le combat contre la Manufac­
tory.
CHAPITRE VI

Un instrument de la révolution

Avec l’indépendance, l’interdiction de la monnaie


papier par le Parlement devint, pour employer une
expression, moderne digne d’intérêt, « inopérante ».
Et quelle qu’eût été la tendance qui portait les
colonies à rechercher une monnaie plus fiable, il
n’existait pas de solution de rechange au papier
d’État. Un état de fait auquel il faut bien dire que
l’on se résigna très facilement. Avant même que ne
s’assemble le premier Continental Congress, cer­
taines colonies (parmi lesquelles le Massachusetts)
avaient autorisé l’émission de billets pour financer
leurs opérations militaires. Le Congrès n’ayant pas
pouvoir de lever des impôts, l’un de ses premiers
gestes fut _ d’autoriser une émission de billets.
D’autres États autorisèrent alors de nouvelles
émissions. Ce furent ces billets qui financèrent la
révolution. Entre juin 1775 et novembre 1779, le
Congrès procéda à quarante-deux émissions pour une
valeur totale de 241 600 000 dollars. Pendant la
même période, les É tats émirent de leur côté
209 500 000 dollars. Les emprunts intérieurs, outre
qu’ils furent pour une bonne part souscrits à l’aide
des billets compris dans le total précédent* four-
104 L'argent
nirent moins de 100000000 dollars1. Le dégoût
bien établi pour cette institution importune fit que
le fisc ne fit rentrer que des sommes dérisoires. Les
impôts résultant de réquisitions sur les États ne
produisirent que quelques millions de dollars.
Robert Morris, auquel les historiens ont accordé
le titre équivoque de « financier de la révolution »
obtint six millions et demi de dollars de prêts de la
France, quelques centaines de milliers d’Espagne et,
ultérieurement, quand la victoire était déjà en vue,
un peu plus d’un million de dollars des Hollandais.
Ces sommes étaient donc elles aussi plus symbo­
liques que réelles. La plus grande partie de la
révolution fut donc financée par la monnaie papier.
Dans la mesure où les émissions, celles du
Congrès comme celles dé^ États, excédaient large­
ment l’augmentation du volume des affaires qui
aurait dû leur correspondre, les prix montèrent —
lentement d’abord puis, à compter de 1777, de plus
en plus vite. Très tôt, le Congrès prit des mesures
pour tenter de s’opposer à la dépréciation des
billets, résolvant par exemple en 1776 que « toute
personne qui serait désormais assez peu vertueuse
et assez avare d’amour pour son pays pour refuser
de recevoir lesdits billets en paiement... sera
publiquement dénoncée, tenue et traitée en ennemi
du pays et interdite de toute relation et de tout
commerce avec les habitants de ces colonies2 ».
Comme toujours, les résultats furent décevants. La
hausse des prix se poursuivit sans frein. Pour finir,
comme le dit un dicton de l’époque, « une charretée
d’argent ne suffit plus à acheter une charretée de
1. Ces estimations varient selon les sources. Je tire les miennes
de Davis Dewey, op. cit., p. 36 et 46.
2. Norman Angell, op. cit., p. 255.
Un instrument de la révolution 105
provisions ». En Virginie, les chaussures valaient
5 000 dollars la paire en billets locaux et une tenue
vestimentaire complète plus d’un million. Les
créanciers fuyaient leurs débiteurs comme la peste,
de peur de se voir rembourser en billets sans valeur.
« La veuve qui avait vécu sur une rente confortable
léguée par un défunt attentionné et prévoyant se
voyait tout soudain dépouillée des fruits de sa
tendresse prudente. Les lois du pays venaient là
contre, la contraignant à recevoir un shilling quand
son dû était une livre. La vierge en fleurs qui avait
grandi dans l’attente d’une dot lui revenant indis­
cutablement se voyait légalement dépouillée de tout
ce qui n’était pas ses appas et ses vertus person­
nelles... Les rêves de l’âge d’or se réalisaient pour le
pauvre et le débiteur mais ce que ceux-ci gagnaient
correspondait hélas à ce que d’autres perdaient3. »
La langue américaine s’enrichit d ’une expression
qu’elle allait conserver longtemps : « Ça ne vaut
même pas un billet du Congrès! » (Not worih a
Continental). Benjamin Franklin lui-même se fit
ironique :
C ette m onnaie, telle que nous la gérons, est une grande
m erveille. E lle rem plit son office quand nous l’ém ettons,
p ayant et v êta n t les troupes, procurant vivres et
m unitions; et quand nous nous trouvons contraints d’en
ém ettre une quan tité excessive, elle se rem bourse elle-
m êm e par la d ép réciation 4.

C’est ainsi que naquirent les États-Unis, portés


par une marée non pas même d’inflation, mais
3. David Ramsay, History of the American Révolution, Londres,
1791, vol. Il, p. 134 et 136.
4. Lettre à Samuel Cooper, 22 avril 1779. The Writings of
Benjamin Franklin, New York, 1906, vol. VII, p. 294.
106 L'argent
d’hyper-inflation — le genre d ’inflation qui ne se
termine que le jour où la monnaie perd la totalité
de sa valeur. Une seule certitude demeure toute­
fois : il n’existait aucune autre solution. Les impôts,
eusSent-ils été prescrits par des législateurs consen­
tants à une population consentante, fussent restés
difficiles, voire impossibles, à lever dans un pays de
peuplement très dispersé, dépourvu de gouverne­
ment central, ne possédant pas la moindre expé­
rience des questions fiscales, privé de toute organi­
sation ou mécanisme de perception et dont les
côtes, la majorité des ports et des postes de douane
se trouvaient aux mains de l’ennemi. Or la popula­
tion était loin d’être consentante. Les impôts
étaient à la fois haïs en eux-mêmes et exécrés
comme symbole de l’oppression étrangère. Une
politique de perception rigoureuse de la part du
Congrès et des É tats aurait risqué d’amener les
patriotes de l’été (comme avant eux les conserva­
teurs monétaires) à reconsidérer les avantages de
l’indépendance. On ne pouvait pas non plus recourir
à l’emprunt. Sur le plan national, les possédants,
seule porte à laquelle on eût pu frapper, n’avaient
guère de raisons de considérer la cause nationale
comme un investissement de père de famille. Les
prêts consentis par la France et l’Espagne ne
l’avaient pas non plus été dans l’espoir d’un
bénéfice mais plutôt par malveillance à l’encontre du.
vieil ennemi anglais. Il ne restait donc que les billets.
En bonne arithmétique, la monnaie papier sauva la
situation. A côté de Liberty Bell un monument à
la gloire du papier monnaie aurait sa juste place.
Cette idée n'a pas été du goût des historiens.
Comme ceux qui avaient traité la question de la
monnaie papier de l’époque coloniale, les historiens
les plus connus étaient des hommes aux yeux
Un instrument de la révolution 107
desquels la monnaie métallique et l’étalon-or
étaient une question de morale et non d’économie.
Les besoins exigeants de la jeune nation devaient
s’effacer devant la considération, de ce qui était
juste. Il n’eût pas été décent, au nom du respect de
la vérité, de manifester une largeur de vue qui eût
risqué de corrompre ou d’induire en erreur les
générations futures d’étudiants ou d’hommes poli­
tiques. L’expérience monétaire du Congrès conti­
nental « a constitué un réservoir d’exemples pour la
quasi-totalité de ceux qui ont écrit sur la monnaie.
Aucune critique ne semblait trop sévère5 ». Le
professeur Bullock concluait que « l’opposition que
le mouvement révolutionnaire rencontra de la part
de mainte personne parmi les plus intelligentes et
les plus respectables d’Amérique6 » n’était que
l’expression honnête de leur crainte, pleinement
justifiée par les événements, de voir le futur
gouvernement abuser du papier-monnaie. Tout eût
mieux valu qu’un tel abus, à commencer par le
maintien du joug britannique. Cette attitude est
restée courante parmi des universitaires plus
proches de nous. Un des manuels d’histoire écono­
5. Dewey, op. cit., p. 41. L’opinion du professeur Dewey en la
matière était décidément inspirée par une sympathie et une
largeur de vue rares pour son époque : « ... la question n’est pas ce
qu’il eût été concevable de faire mais bien ce qui pouvait
réellement être fait en Amérique, pendant la révolution, par des
hommes d’État faillibles. La nation était engagée dans une lutte
pour l’existence; dès lors, les règles de l’art monétaire, comme
toutes les autres règles et façons de faire du temps de paix doivent
céder le pas à la nécessité absolue de faire appel à toutes les
ressources disponibles... la guerre entraîne toujours des désastres
et des pertes... ce n’est pas en dénonçant vertueusement les
pratiques financières et monétaires du Congrès d’alors que nous
parviendrons à de quelconques enseignements pratiques pour une
saine gestion financière » (p. 42-43).
6. Charles Bullock, op. cit., p. 63.
108 L ’argent
mique les plus lus de l’après-guerre, après avoir
concédé que « l’on a pu soutenir que le gouverne­
ment étant faible et la population détestant
l’impôt, la monnaie papier constituait le dernier
recours et serait donc une pratique justifiable ».
Mais l’auteur répond : « Accepter un raisonnement
semblable revient à adopter à l’égard des problèmes
économiques une attitude fataliste, contraire au
progrès social7. »

Au cours du siècle dernier, les esprits conserva­


teurs ont eu peu de soucis aussi récurrents que celui
du papier-monnaie. Certes, ce fut d’abord une
question d’intérêt pécuniaire —■la crainte jiu
créancier de se voir rembourser dans une monnaie
dotée d’un moindre pouvoir d’achat, la préférence
du marchand pour une monnaie acceptable partout,
la certitude pour le possédant de couver son magot
en sachant qu’il ne se dépréciait pas, qu’il n’avait
rien à faire pour en protéger la valeur. Mais dans
l’esprit de quelques conservateurs de l’époque
devait s’être infiltrée l’idée que la monnaie papier
avait rendu, dans un passé récent, de singuliers
services à la révolution. La révolution américaine
ne fut pas la seule à y trouver la source de son
financement. La révolution française, dont les
conséquences sociales furent autrement radicales,
en fit autant. Si les citoyens français avaient été
contraints d’agir selon les Canons de la finance
traditionnelle, ils n’auraient pas pu agir du tout,
comme les Américains. Puisque le papier avait
rendu un tel service à des révolutionnaires, ne
7. Chester Whitney Wright, Economie History of the United
States, New Yor.k, 1949, p. 184.
Un instrument de la révolution 109
risquait-il pas d’en rendre encore à d’autres — ce
qu’allait montrer l’exemple russe après 1917 et
chinois après la Seconde Guerre mondiale ?
Il y a des chances pour que nous ,tenions là la
raison pour laquelle le rôle révolutionnaire du
papier-monnaie est si souvent passé sous silence. La
révolution américaine presque aussitôt et la révolu­
tion française à la longue allaient acquérir une
grande respectabilité. Les manuels chanteraient
leurs louanges à l’intention des écoliers. Mais il
im portait d’établir une ferme distinction. La
décence — et la prudence — interdisaient de
reconnaître que des résultats aussi admirables aient
pu être atteints par des moyens aussi douteux que
les billets de la révolution américaine et les assi­
gnats de la révolution française.

Comme on pouvait s’y attendre, le cheminement


par lequel les Français mirent le papier au sérvice
de la Révolution fut, à tous égards, plus subtil, plus
ingénieux et plus logique que celui des Américains.
Le principe en était si plausible qu’on est franche­
ment déçu de découvrir que le résultat fut impar­
fait. Mais cette imperfection ne l’empêcha nulle­
ment de remplir sa mission. « Le recours à la
monnaie papier s’imposait. Sans lui, la révolution
nationale eût échoué à coup sû r8. » Pour bien
8. Seymour Harris, The Assignats, Cambridge, Mass., 1930,
p. 8. Cet ouvrage, thèse de doctorat qui fut couronnée, constitue
un document remarquable pour l’époque. En pleine orthodoxie
monétaire triomphante, l’auteur traitait avec compréhension et
éclectisme le problème des monnaies et des finances révolution­
naires. Le futur professeur Harris passait au crible de son
intelligence critique l’orthodoxie, alors totale à l’égard de l’expé­
rience des assignats; il annonçait ainsi sa contribution ultérieure
aux plus intelligentes hérésies économiques et monétaires.
110 L ’argent
goûter l’histoire des assignats, un mot d ’explication
et un petit rappel sont nécessaires.
L’Économie a bien peu de points de contact avec
le surnaturel. Mais elle comporte un phénomène qui
ferait facilement penser le contraire. En regardant
un morceau de papier rectangulaire, souvent de
qualité quelconque, orné de l’effigie d’un héros
national, ou d’un monument, ou d’un' dessin clas­
sique dans le style de Rubens ou de David, ou
encore d’un marché aux légumes particulièrement
bien fourni, imprimés à l’encre verte ou brune, on
est souvent amené à se poser la question : comment
peut-il se faire qu’un objet aussi intrinsèquement
dénué de valeur soit aussi évidemment précieux et
désirable ? Qu’est-ce qui fait qu’à la différence d’une—
quantité absolument égale de coupures de journal,
ces fibres de bois de même nature peuvent procurer
des marchandises ou des services, allumer la convoi­
tise, encourager l’avarice, pousser au crime? Il faut
que la magie intervienne à coup sûr; il doit exister
une explication métaphysique ou extra-terrestre de
sa valeur. On a déjà noté la réputation et l’allure de
grand prêtre qui caractérisent souvent ceux qui font
profession du savoir monétaire. Elles tiennent en
partie au fait que ces gens passent pour savoir ce
qui fait la valeur d’un bout de papier sans valeur.
Or l’explication est parfaitement rationnelle, la
magie n’a rien à y voir. Tous ceux qui ont écrit sur
la monnaie ont en général établi une distinction
entre trois sortes de monnaies. 1° Celle qui doit sa
valeur, comme l’or ou l’argent, à quelque qualité
inhérente qui en rend la possession désirable, que ce
soit dans un but de prestige, de décoration person­
nelle, ou encore pour fabriquer de la vaisselle et des
prothèses dentaires. 2° Celle qui peut facilement
s’échanger contre un bien doté d’une telle qualité
Un instrument delà révolution 111
inhérente ou comporte la promesse, comme les
premiers billets de la colonie du Massachusetts,
d’un tel échange à terme. Enfin, 3°, une monnaie
dépourvue de toute valeur en elle-même, ne com­
porte aucune promesse de rachat et n’est soutenue,
dans le meilleur des cas, que par le geste autoritaire
d’un É tat exigeant qu’elle soit acceptée. De fait, ces
trois monnaies constituent des variations sur un
seul et même thème. Nous avons vu que John
Stuart Mill faisait dépendre la valeur de la monnaie
de son offre par rapport à l’offre totale des biens
disponibles à l’achat. Quand la monnaie était d’or
ou d’argent, il y avait peu de risques, en dehors de
rares Eldorado, de voir son offre augmenter dans
des proportions inquiétantes. Cette limitation pour
ainsi dire naturelle de son offre assurait qu’elle
n’existerait toujours qu’en quantité limitée et
conserverait donc sa valeur. La même assurance
jouait dans le cas de la monnaie papier entièrement
et immédiatement convertible en or et argent. Elle
jouait encore dans le cas du papier absolument
inconvertible tan t que l’offre en restait étroitement
limitée. Ce qui comptait, c’était la rareté, non la
valeur intrinsèque du papier. Mais, en l’absence de
convertibilité, rien n’empêchait d ’accroître l’offre
de monnaie papier, d’où le problème. La monnaie
papier était menacée d ’un accroissement illimité de
son offre qui finirait par en détruire toute la valeur.
Le fait que le papier fût, en lui-même, dépourvu de
valeur n’est qu’un détail. Des quartiers de roc
extraits au hasard puis divisés en parcelles d’une
livre et plus ne constitueraient pas une monnaie
fort pratique. L’offre potentielle en serait si grande
que le poids du roc poserait un problème pour les
transactions les plus minimes. Mais des quartiers de
roc extraits d’une carrière établie sur la lune, divisés
112 L'argent
de la même manière et portant un cachet garantissant
leur poids et leur origine constitueraient, malgré
leur composition absolument identique à celle des
roches terrestres, une solution monétaire parfaite­
ment envisageable aussi longtemps que la difficulté
des voyages lunaires subsistant, la roche lunaire
resterait suffisamment rare.
L’ingéniosité du système des assignats tenait au
bien contre lequel ils étaient échangeables et dont la
rareté leur conférait leur valeur. Ce n’était ni l’or ni
l’argent; ces métaux n’étaient pas disponibles en
quantité suffisante car, sans surprise, les principaux
détenteurs en étaient précisément ceux contre qui
la Révolution était dirigée. Ce qui n’avait pas été
caché avait été transporté à l’étranger. Non, la
monnaie de réserve était la terre — le bien que la
Révolution était en train de libérer et qui consti­
tuait l’une de ses principales causes. La terre n’était
pas susceptible d’être cachée. Et le plus ingénieux
des émigrés n’aurait pu l’emporter avec lui. Elle
présentait aussi l’avantage d’exister en quantité
fixe, n’étant susceptible d’aucune augmentation.
C’est pourquoi ceux qui restaient en France la
jugeaient aussi désirable que de l’or.
Les premières réserves furent constituées par les
terres du clergé et non de l’aristocratie. Selon les
estimations les plus répandues, cela représentait un
cinquième environ de toutes les terres françaises en
1789. Les États généraux avaient été convoqués en
raison du marasme fiscal dans lequel se débattait le
royaume. Aucun emprunt n’était plus possible. Il
n’existait pas de banque centrale auprès de laquelle
on puisse exiger des prêts. Tout dépendait donc de
l’existence de prêteurs consentants, en dehors de
ceux que l’on pourrait appréhender et convaincre
d’accomplir leur devoir. On pouvait difficilement
Vn instrument de la révolution 113
s’attendre que le Tiers état votât des impôts
nouveaux alors qu’il était précisément occupé à se
plaindre de ceux qu’on était en train de collecter.
D’ailleurs, le 17 juin 1789, l’Assemblée nationale
décréta que tous les impôts étaient illégaux, mesure
dont l’extraordinaire radicalité était tant soit peu
tempérée par le fait qu’elle était assortie de
l’autorisation de les percevoir à titre provisoire.
Cependant le souvenir de John Law continuait
d’aiguiser la méfiance des Français à l’encontre du
papier-monnaie ordinaire; dans le courant de 1788,
l’idée d’émettre des billets assortis d’un intérêt dut
être retirée sitôt qu’avancée devant l’ampleur de
l’opposition qu’elle suscita. Mais des billets échan­
geables contre de la terre, voilà qui changeait tout.
Les terres du clergé furent un don du ciel à la
Révolution.
Le pas décisif fut franchi le 19 décembre 1789.
Autorisation fut accordée d’émettre 400 millions de
livres de billets dont on se prom ettait qu’ils
« paieraient la dette publique, animeraient l’agricul­
ture et l’industrie et amélioreraient la gestion des
terres9 ». Ces assignats seraient rachetés dans un
délai de cinq ans suivant la vente, pour une valeur
équivalente, de terres de l’Église et de la couronne.
Les premiers assignats étaient assortis d’un intérêt
de 5 % ; tous ceux qui en posséderaient une
quantité suffisante avaient la possibilité de les
échanger directement contre de la terre. L’été
suivant, à l’occasion d’une nouvelle et importante
émission, l’intérêt fut supprimé. Par la suite, on
procéda à l’émission de petites coupures. Il y eut
bien quelques réserves. On continuait d’invoquer
l’expérience de Law. Un Américain anonyme inter­
9. Harris, op. cit., p. 62.
114 L ’fcrgent
vint dans le débat par un Avis sur les assignats d’un
citoyen des États-Unis. Il y m ettait l’Assemblée en
garde contre la monnaie papier à partir de l’expé­
rience toute fraîche des billets du Congrès. Mais
l’accueil réservé à cette monnaie basée sur la terre
fut, en général, favorable.
Si l’on avait pu s’en tenir à la première émission,
ou s’arrêter après celle de 1790, les assignats
seraient, encore aujourd’hui, célébrés comme une
innovation du plus haut intérêt. Point d’étalon-or,
argent ou tabac, mais un étalon solidement et
logiquement fondé sur le bon sol de France. Dans
les premières années, le pouvoir d ’achat se m aintint
assez fermement. Des voix s’élevaient pour expri­
mer l’admiration /pie suscitait ce moyen ingénieux
de m ettre les terres en circulation. Les affaires
s’étaient améliorées, l’emploi se portait mieux et les
ventes des terres de l’Église se trouvaient facilitées.
Certaines ventes furent même trop bonnes. En
termes de revenus annuels, les prix fixés étaient
relativement modérés; des spéculateurs aux poches
débordantes d’assignats en avaient profité pour
réaliser d’excellentes affaires.
Toutefois, comme dans le cas de l’Amérique, les
besoins de la révolution restaient pressants. Si l’on
ne pouvait multiplier les terres, on pouvait multi­
plier les titres. L’im portante émission de 1790
fut suivie de plusieurs autres — particulièrement à
la suite de l’entrée en guerre, en 1792. Les prix se
mirent à monter; le taux de change des assignats en
or et en argent — une opération que l’Assemblée
avait autorisée — diminua considérablement. En
1793 et 1794, sous la Convention et grâce à la
gestion de Cambon, s’instaura une période de
stabilité. La hausse des prix fut enrayée. Par une
mesure qui aurait pu avoir son importance, l’offre
Un instrument delà révolution 115
d’assignats fut réduite par un stratagème de bon
droit : on invalida les assignats émis sous le règne 1
du roi. Pendant ces deux ans, ils valaient encore
50 % de leur valeur nominale quand on les échan­
geait pour de l’or ou de l’argent. Mais le besoin ne
tarda pas à se faire sentir de nouveau. Les émissions
se succédèrent. Innovant dans le domaine de la
guerre économique, P itt autorisa, en 1793, les
émigrés à contrefaire des assignats pour les exporter
en France. Ainsi espérait-on hâter la décomposition
du pays. Vers la fin, les presses travaillaient chaque
jour pour couvrir les besoins du lendemain. Bientôt,
le Directoire interdit l’échange de belle et bonne
terre contre du papier désormais sans valeur — la
France renonçait à l’étalon-terre. On protégea
également les créanciers contre le remboursement
en assignats. On leur épargna ainsi la vexation
(qu’avaient connue leurs prédécesseurs américains)
d’avoir à se cacher de leurs débiteurs. Une nouvelle
monnaie papier, les m andats territoriaux, fondés
eux aussi sur la terre, connut, comme on pouvait
s’y attendre, un accueil franchement hostile. En
février 1797 (16 pluviôse an V) le Directoire décida
de revenir à l’or et à l’argent. Mais la Révolution
était alors un fait accompli et irréversible. Son
financement avait été le fait des assignats. A ce
titre, ils m éritent au moins autant que la guillotine
de rester dans les mémoires.

Le papier allait jouer un rôle comparable pour les


Soviets, pendant et après la révolution russe. En
1920, 80 % environ du budget de l’É tat étaient
assurés par la fabrication de papier-monnaie. Cette
année-là — ou peu après — un étudiant qui
poursuivait à Harvard des études supérieures
116 L ’argent
d’Économie visita l’Union soviétique. Profitant des
conseils de ceux qui l’avaient précédé dans cette
aventure, il eut soin de se munir d’un paquet de
papier hygiénique. Un jour qu’il voyageait dans un
tramway bondé, à Moscou, il sentit la main d’un
voleur se glisser dans l’une de ses poches. C’était, il
s’en réjouit et s’en amusa, la poche qui contenait le
papier hygiénique, et non son argent. Ce fut de
celui-là que s’empara le pickpocket. Il fallut
quelque temps au jeune homme pour comprendre
que, dans son ignorance, il s’était laissé délester
d’un bien beaucoup plus précieux que la liasse de
billets qui gonflait son autre poche. Dans la suite,
les Russes — comme les autres communistes —
allaient se faire les défenseurs obstinés de la
stabilité des prix et de la monnaie. Mais tout
comme les Français et les Américains, c’est au
papier qu’ils doivent leur révolution.
Non que le recours au papier-monnaie soit le
garant du succès des révolutions. En 1913, dans la
vieille cité espagnole de Chihuahua, Pancho Villa se
consacrait au sympathique mélange de banditisme
et de réformisme social qui caractérisa son action.
Les soldats étaient employés à balayer les rues, la
terre avait été remise aux péons, les enfants
fréquentaient l’école et Villa imprimait de la mon­
naie de papier au mètre carré. Cette monnaie n’était
convertible en rien. Elle ne prom ettait rien. Aucun
reste d’estime, aucun prestige déchu, ne la soutenait
-encore, même vaguement. Elle était abondante. Sa
seule valeur possible était la signature de Villa. Il
distribuait cet argent à tous ceux qui semblaient
dans le besoin et même à d’autres, au gré d e . sa
fantaisie. Cela ne lui ouvrit pas la route du succès,
encore qu’il en tirât une popularité indiscutable
tant que dura l’expérience. Mais l’armée des États-
Un instrument de la révolution 117
Unis se mit à ses trousses; des hommes d’ordre
intervinrent pour lui persuader de se retirer dans
une hacienda, à Durango. Ce fut là que, dix ans
plus tard, alors que certains le soupçonnaient d’être
à la veille de nouvelles expériences dans les
domaines du banditisme, du réformisme social et de
la politique monétaire, il fut assassiné.
CHAPITRE Vît

La guerre des monnaies

Rien, nous l’avons déjà fait remarquer, n’a le


pouvoir de favoriser le goût des prix stables et
d’une monnaie forte comme le passage par une
période d’inflation. Ce goût est encore rehaussé
après l’effondrement complet d’une monnaie,
comme il s’en produisit pendant la révolution
américaine ou, comme nous le verrons plus tard, en
Allemagne en 1923. Ainsi, née dans un tourbillon de
monnaie sans valeur, la jeune république améri­
caine, pleine de remords, allait manifester, pendant
les premières années de son existence, un fort
attachem ent aux espèces sonnantes et trébuchantes
et le désir de se prémunir contre tout dérapage
ultérieur.
La constitution restreignit le droit de monnayage
au seul gouvernement fédéral. Elle fit interdiction
expresse aux États d’émettre de la monnaie papier.
Et, interdiction beaucoup moins commode, elle
refusa aussi au gouvernement fédéral le droit
d’émettre de la monnaie papier. Une motion votée
pour abolir la clause autorisant le gouvernement à
« émettre des billets sur le crédit des États-Unis »
120 L ’argent
fut introduite dans la constitution de 1787. Voilà
qui allait servir à illustrer la souplesse de la
constitution, voire de ses plus féroces défenseurs, en
face des situations d’urgence monétaire. Pendant la
guerre de 1812-1814, le secrétaire au Trésor Gallatin
passa outre à l’interdiction constitutionnelle; face
aux difficultés coutumières du temps de guerre, il
émit des billets du Trésor assortis, pour la plupart,
d’un intérêt de 5,4 % mais dont certains, non
seulement ne rapportaient pas d’intérêt mais encore
étaient d’une valeur suffisamment basse (les plus
petits étant de trois dollars) pour servir de monnaie
aux plus petites transactions. Ces billets n’étaient
pas libératoires pour les dettes. Telle était peut-être
la fiction de constitutionnalité sur laquelle ils
reposaient.
Pendant la guerre civile, on ne chercha même
plus à préserver les apparences. Tout porte à croire
que la fréquentation prolongée de l’argent déve­
loppe le pharisaïsme, l’ineptie politique et la pro­
pension à adopter un style pompeux et déplaisant.
S’il en est bien ainsi, quel meilleur exemple que
Salmon Chase, secrétaire au Trésor de Lincoln à son
corps défendant, parce qu’il se serait cru plus à sa
place à la Maison-Blanche? Après avoir commencé
par donner des signes de répugnance, il finit par
demander au Congrès d’accorder, à plusieurs
reprises, l’autorisation d’émettre des greenbacks
(dos-verts) parce qu’il n’avait strictement aucun
autre moyen de faire face à ses dépenses de guerre.
Les greenbacks étaient, sans l’ombre d’un doute, du
papier-monnaie. Or, en 1870, devenu Chief Justice
(président de la Cour suprême) en accord avec la
majorité de la Cour, il expliqua avec le plus grand
sérieux que les greenbacks étaient contraires à la
constitution; position qu’il m aintint sans sourciller
La guerre des monnaies 121
quand une nouvelle majorité se dégagea, en 1871,
autour de l’idée inversel .
Mais l’interdit constitutionnel n’en représenta pas
moins un tournant dans l’histoire monétaire du
pays. En dehors de l’épisode Gallatin et de celui des
greenbacks, les tentatives du gouvernement dans le
domaine de la monnaie papier perdirent de leur
viguetfr et s’espacèrent. Mais .les goûts inflation­
nistes et novateurs des Américains n’avaient pas
disparu. Avec beaucoup de force et d’enthousiasme
ils allaient désormais se tourner vers les banques.

Outre qu’il assuma les dettes des États et du


Congrès, A. Hamilton fit un geste pour les déten­
teurs de billets d’État. On les leur racheta au taux
relativement généreux de un cent pour un dollar.
Hamilton patronna également l’établissement d’un
centre de monnayage à Philadelphie. Les pièces d’or
et d’argent devaient constituer la monnaie de base
du pays entier; la seule divergence d ’opinion porta
sur l’effigie qu’elles devraient porter — celle de la
déesse de la liberté, ou celle d’un homme politique
contemporain judicieusement choisi; en dehors de
cette importante question, l’accord fut général.
L’aigle d’or de 10 dollars devait contenir 24,75
grains d’or fin* par dollar et le dollar d’ar­
gent 371,25 grains d ’argent. Dans les premières an­
nées, la Monnaie ne reçut et ne traita que de l’argent
car en vendant 24,75 grains d’or fin on pouvait
obtenir un peu plus de 371,25 grains d ’argent. Il y
avait là un petit profit de quelques cents à réaliser
en échangeant contre l’argent l’or destiné au mon-
1. Hepburn v. Griswold, 8 Wallaoe 603 (1870); Légal Tender
Cases - Knox v. Lee et Parker v. Davis, 12 Wallace 457 (1871).
* Le grain équivaut à 0,648 gramme (N.D.T.).
122 L ’argent
nayage. Les bénéficiaires de ce genre de petit trafic
ne sont jamais connus mais existent toujours. En
langage monétaire, l’or était sous-évalué.
Mais bientôt, l’argent cessa lui aussi de parvenir
jusqu’à la Monnaie. Le dollar frappé à Philadelphie
était clair et luisant et aussi un soupçon plus léger
que le dollar d’argent espagnol qui circulait alors
dans les colonies d’Espagne et dont le dollar
américain tirait son nom. Les colons espagnols ne
furent pas longs à découvrir que le dollar américain,
plus brillant et plus léger, remplaçait avantageuse­
ment leur propre dollar qui contenait un poids
d’argent supérieur. Quant aux négociants améri­
cains, ils découvrirent vite que les dollars espagnols
obtenus moyennant un léger bonus étaient suscep­
tibles d’être importés aux États-Unis pour y être
refondus en dollars américains plus légers. On
pouvait escompter un bénéfice d’une couple de
dollars pour une centaine ainsi traitée. C’est ainsi
qu’après avoir chassé de la circulation l’or aux
Etats-Unis, le dollar américain chassa encore le
dollai espagnol au sud des États-Unis. C’était la loi
de Gresham avec double effet. Jefferson mit un
terme à et qu’il considérait manifestement comme
une absurdité 'en prohibant le monnayage des
dollars d’argent Pendant vingt-cinq ans et plus, la
jeune république se débrouilla avec une monnaie
constituée d’un arlequin de pièces étrangères parmi
lesquelles, bien sûr, les livres, les shillings et les
pence. Abordons m aintenant la question plus
im portante des banques, auxquelles l’indépendance
avait désormais ouvert la voie.

La découverte des banques et de leurs billets fut


tout aussi inévitable pour les citoyens de la jeune
La guerre des monnaies 123
république que l’avait été celle du papier-monnaie
d’É tat pour leurs prédécesseurs de l’époque colo­
niale. Le papier-monnaie était susceptible d’épar­
gner au pays les affres de l’imposition. Utilisé avec
modération, comme il l’avait été en Pennsylvanie, il
pouvait permettre de contrôler la déflation et ses
effets déprimants sur les affaires. Mais ces bienfaits
restaient d’ordre général et nécessitaient l’interven­
tion des pouvoirs publics. Ceux qu’on pouvait
attendre de la monnaie bancaire étaient beaucoup
plus spécifiques et dépendaient de la volonté des
individus. >
En particulier, les prêts bancaires allaient, sous
forme de billets, à des débiteurs qui acquittaient un
intérêt directement entre les mains des propriétaires
de la banque. Ces mêmes billets autorisaient les
auteurs d’emprunts à posséder la terre, les bâti­
ments, les outils, les matières premières et la main-
d’œuvre qui feraient de lui un exploitant agricole
ou un industriel, ou le stock de marchandises et les
constructions qui lui perm ettraient de devenir
négociant. Dans une société simple, le fonctionne­
ment du crédit a des effets remarquablement
égalitaires. Il permet aux hommes de bonne volonté
dépourvus d’argent de participer à l’économie sur
une base plus ou moins égale avec ceux qui
possèdent des capitaux. Et moins les conditions de
crédit sont rigoureuses, plus de citoyens impécu­
nieux y ont accès, plus il est égalitaire. Il offre
encore l’avantage, du moins apparent, de procéder
à un nivellement par le haut et non par le bas. D’où
le phénoménal mouvement qui poussa pendant tout
le siècle dernier et une partie du présent à la
création de banques aux Etats-Unis. Mais aussi le
goût marqué, encore qu’inavoué, pour les mau­
vaises banques. Au contraire des bonnes, ces der­
124 L ’argent
nières prêtaient en effet aux mauvais payeurs, ce
qui n’est jamais qu’une façon voilée de reconnaître
qu’elles prêtaient aussi aux pauvres.
En décrivant la Banque d’Angleterre, nous avons
dit que les banques centrales exercent trois fonc­
tions primordiales à l’égard des banques commer­
ciales : elles les protègent contre la tentation de
prêter et d’émettre des billets sans retenue en leur
présentant systématiquement leurs propres écri­
tures pour les échanger contre du liquide; elles les
restreignent encore en épongeant leurs liquidités
par la mise en vente de bons et d’obligations d’État
ou en exigeant qu’une part déterminée de leurs
réserves soit déposée dans leurs coffres à elles,
banques centrales; enfin, elles constituent le dernier
recours quand une quelconque panique jette les
gens en trop grand nombre à l’assaut des guichets
des banques commerciales. Les deux premières
fonctions étaient loin d’être du goût de ceux qui
souhaitaient voir fonctionner les banques commer­
ciales de manière à satisfaire leurs besoins où leurs
ambitions. Mais si l’on s’opposait à l’accomplisse­
ment des deux premières fonctions, il ne fallait pas
compter sur celui de la troisième. Il n’était pas
possible de sauver de la faillite une banque assaillie
par ses clients si elle avait totalement manqué de
retenue dans ses opérations antérieures.
Tel fut le cadre du grand conflit qui agita les
États-Unis à propos des banques. L’intérêt précu-
niaire de certains commandait la retenue, la stabi­
lité monétaire et des prix, l’existence d’un prêteur
de dernier recours. Mais d’autres avaient tout
intérêt à ce qu’on puisse prêter et emprunter sans
retenue pour tirer le maximum de profit de l’une ou
l’autre opération. Aussi désastreuses qu’eussent pu
être les conséquences d’un tel laxisme, elles étaient
La guerre des monnaies 125
moins haïssables que l’existence d’une quelconque
autorité de tutelle. Si tels étaient bien les grands
traits du conflit, il s’y ajoutait, comme toujours
dans les questions monétaires, toute une série de
complications annexes, de comportements spéci­
fiques et d’erreurs de jugement.
Non content d’assumer la dette publique, de
procéder au rachat (si l’on peut dire) des billets
d’É tat, de fonder une Monnaie et de tenter de
stimuler l’industrie, Hamilton proposa la création
d’une banque centrale. Comme allait l’être la
Banque de France de Napoléon dix ans plus tard, la
banque était calquée sur la Banque d’Angleterre;
on pouvait se battre contre l’Angleterre, il n’était
pas possible de mépriser ses institutions financières
et sa sagesse à l’égard des choses de l’argent. La
Banque des États-Unis fut fondée pour une période
de vingt ans, avec un capital de 10 millions de
dollars dont le gouvernement fédéral était censé
fournir 2 millions. Personne ne serait autorisé à
détenir plus de mille des vingt-cinq mille parts; les
étrangers étaient en mesure d’acheter des parts
mais sans droit de vote. Dès l’ouverture de la
souscription, en juillet 1791, les actions s’arra­
chèrent. La spéculation fut vite galopante. Toute­
fois, nombre de souscripteurs parcimonieux se
contentèrent d’un versement com ptant plus que
modeste et la banque commença ses opérations avec
675000 dollars environ de liquidités versées.
Selon ses propres critères, la Banque des États-
Unis connut un succès très net. Au cours des vingt
années suivantes, avec l’aide de ses huit succursales,
elle servit de lieu de dépôt pour les fonds de l’É tat
et fut l’instrument de leur transfert d’un bout du
pays à l’autre (étant donné l’état élémentaire des
communications de l’époque, ce n’était pas un
126 L ’argent
détail); elle se chargea encore du rôle de payeur
général des dépenses publiques, consentit de nom­
breux prêts à l’É tat et fut aussi une source de crédit
pour les particuliers. L’É tat comme les particuliers
prenaient leurs prêts — ou du moins une partie de
leurs prêts — sous forme de billets de la Banque.
Ces billets étaient convertibles en or et en argent,
circulaient à parité avec ces métaux et jouissaient
de l’estime générale.
Les autres banques restaient alors assez peu
nombreuses. En 1805, on a estimé leur nombre à
soixante-quinze2, toutes groupées dans les États
côtiers de l’Est. La Banque des États-Unis les
obligeait (s’il faut se fier aux apparences)3 à la
retenue en refusant les billets de celles qui ne
payaient pas en espèces sur demande. L’exemple de
la Banque risquait fort d’être contagieux. Les
déposants auraient alors tendance à accorder leurs
faveurs aux banques dont les billets étaient accep­
tés partout. Quant aux emprunteurs éventuels, en
dehors des vrais mendiants, ils auraient eux aussi
tendance à rechercher les prêts de banques dont les
billets seraient acceptés par leurs créanciers. A
l’occasion, la Banque des États-Unis venait au
secours de telle bonne banque locale mise en
difficulté par une panique de ses clients ou l’assaut
2. Ce chiffre extrait du rapport de 1876 du contrôleur de la
Monnaie (Comptroller of the Currency) est cité par Paul Studenski
et Herman Krooss, Financial History of the United States, New
York, 1952, p. 73.
3. On manque de données sur l’efficacité et la rigueur de cette
tutelle. Il se pourrait fort bien que quelques universitaires aient
attribué automatiquement à la Première Banque des États-Unis
certaines des activités de la Seconde. Tous ceux qui écrivent sur
l’histoire de la banque et des opérations bancaires doivent
reconnaître leur dette envers Bray Hammond pour son important
ouvrage Banks and Politics in America, Princeton, 1957.
La guerre des monnaies 127
de créanciers quelconques. On voit qu’au cours de
sa courte vie, elle se donna beaucoup de mal pour
comprendre et accomplir les principales tâches de
régulation qui incombent à une banque centrale.
Comme nous le verrons plus tard, c’était déjà
beaucoup plus que ce que le Federal Reserve System
se m ontrerait plus tard capable d’accomplir au
cours des vingt premières années de son existence.
Mais ce que la Banque accomplissait était précisé­
ment ce que beaucoup refusaient.
En premier lieu, les banques suscitaient la
méfiance et plus encore les grandes banques. Tout
comme les Tories anglais voyaient dans la Banque
d’Angleterre un instrument de sape contre l’auto­
rité et les institutions traditionnelles et le fourrier
du républicanisme, les beaux messieurs de Virginie
voyaient dans la Banque des États-Unis un instru­
ment d’usurpation du pouvoir financier et d’urbani­
sation malsaine. Ils considéraient aussi les banques
en général comme une forme d’escroquerie, un
moyen de transférer la richesse de ceux qui travail­
laient honnêtement dans les champs à ceux qui
gagnaient leur vie en achetant et en vendant et
profitaient ainsi du travail des autres, ou encore à
ceux qui possédaient des entreprises industrielles
incompatibles avec la société rurale qu’eux-mêmes
jugeaient juste et naturelle. En 1814, après son
retour à Monticello, quand il eut oublié ce qui
l’avait d’abord séparé de John Adams et qu’il eut
entrepris d’échanger avec lui une correspondance
fameuse, Jefferson s’exprimait en ces termes sur le
caractère pernicieux et malhonnête des banques :
J ’ai toujours été l ’ennem i des banques ; non de celles qui
accep tent les dépôts de liquidités m ais bien de celles qui
128 L ’argent
nous refilent leurs billets de papier, écartant ainsi les
honnêtes espèces de la circulation. Mon zèle contre ces
in stitu tion s était tel q u ’à l’ouverture de la banque des
É .-U . je m ’am usai com m e un fou des contorsions de ces
bateleurs de banquiers cherchant à arracher au public la
m atière de leurs jongleries financières et de leurs gains
stériles... N ous faudra-t-il dresser un autel au vieux
papier-m onnaie de la révolution qui ruina les particu­
liers m ais sauva la république, et y brûler les statu ts de
tou tes les banques présentes et à venir ainsi que tous
leurs billets? Car ces derniers seront la ruine et des
particuliers, et de la république. H élas! c’est im possible.
La m anie est trop forte. E lle a saisi de ses illusions, elle a
corrom pu, ton s les m em bres de notre gouvernem ent,
tous ceux qui, à tou s les échelons, décident de notre
so r t4.
Mais une autre forme, plus spécifique, d’opposi­
tion, venait aussi d’autres banques, grandes et
petites. Pour elles, la Banque des États-Unis était
un concurrent privilégié. Élle avait les dépôts du
gouvernement fédéral, une excellente chose; mais
elle était aussi une banque commerciale comme les
autres. Or, elle ne se contentait pas d’être un
concurrent mais prétendait aussi être un maître.
Elle imposait sa discipline aux autres banques,
exigeait qu’elles honorassent leurs écritures en
espèces. Les affaires eussent été beaucoup plus
faciles sans la Banque. Il ne fait pas l’ombre d’un
doute que cette rancœur était dûment communi­
quée par les banques à leur clientèle — en particu­
lier lorsqu’elles se voyaient contraintes de refuser
un prêt ou d’exiger un remboursement.
Lors du vote qui fut à l’origine de la fondation de
la Banque, l’Est développé avait voté pour, le Sud,
4. Lettre à John Adams, The Adams-Jefferson Letters, Lester
Cappon, New York, 1971, vol. II, pi'424.
La guerre des monnaies 129
plus retardataire, contre. Avec l’âge, le Massachu­
setts et ses voisins étaient désormais devenus des
bastions du conservatisme m onétaire5. En 1810, la
Chambre des représentants vota la reconduction des
statuts par une confortable majorité (73-35). Le
Congrès s’ajourna et les ennemis de la Banque
mirent cet intervalle à profit pour éclairer la
lanterne de maint législateur. Quand les Chambres
se réunirent de nouveau, le Sénat vota. Le résultat
fut une impasse : 17 pour, 17 contre.
De nos jours et par opposition à ceux de
secrétaire à la Défense ou de secrétaire d ’É tat, le
poste de secrétaire au Trésor, à moins que son
titulaire n’ait l’oreille du président, est devenu plus
honorifique et routinier qu’autre chose. Cherchant à
persuader à l’un de ses hommes d ’accepter ce poste,
Lyndon Johnson l’avertit qu’en cas de refus il ne
comptait pas confier cette responsabilité à une
personne douée d ’intelligence. Quant à la place de
vice-président, elle n’a jamais passé pour vitale
dans les affaires de la république, aussi longtemps
que son titulaire n’était pas un délinquant et que le
président lui-même ne vivait pas sous la menace
d’un impeachment ou d’une crise cardiaque. En
1810, tout cela était différent. Jefferson s’était
déclaré contre la Banque, comme la majorité des
membres de son cabinet. Madison, qui lui succéda
5. Bray Hammond met fort justement en garde contre la
tentation d’une division simpliste entre capitalistes et ruraux sur
la question bancaire. Les deux parties souhaitaient faire de
l’argent. Il y eut de très nombreuses exceptions à l’attitude
généralement prévalente dans chaque région et l’on ne saurait,
trop insister sur les objections spécifiques des banques régionales
et sur les questions d’ordre constitutionnel. Il n’en demeure pas
moins que la tendance des régions neuves à rechercher les banques
et le crédit faciles, tout comme la tendance à s’assagir avec le
temps, me semblent indiscutables.
130 L ’argent
en 1805, était plus souple mais avait autrefois
soutenu que la Banque était inconstitutionnelle.
Mais Albert Gallatin, alors secrétaire au Trésor était
un partisan de la Banque. Son pouvoir personnel
était tel que cela pouvait suffire à faire pencher la
balance. Il fit campagne en faveur de la reconduc­
tion des statuts mais quand le Sénat ne parvint pas
à se départager, le vice-président Clinton sentit
venir son moment. Il rallia l’opposition et la loi
reconduisant les statuts fut battue.

On dit que l’histoire ne se répète pas. Les


événements des vingt-cinq années qui suivirent
établissent à coup sûr la preuve du contraire.
Libérées de la discipline qu’imposait la Banque et
encouragées p arla guerre de 1812 et le boom d’après
guerre, les banques locales proliférèrent : de 88
en 1811 à 208 en 1815. Leurs émissions de billets
passa, selon les estimations, de 45 millions en 1812
à 100 millions en 1817 6. La plus forte expansion eut
lieu dans les terres nouvelles des Appalaches et de
l’Ouest.
Après la capture de W ashington, en 1814, et,
pour nombre d ’entre elles, avec un soupir de
soulagement, les banques suspendirent tout paie­
ment en espèces (à l’exception de celles de Nou-
velle-Angleterre). La disparition de toute obligation
de rachat facilita grandement l’émission de billets.
Elle conduisit aussi à l’instauration d’un système
très compliqué lorsque les billets passaient d’un
6. Le nombre des banques est extrait du rapport du contrôleur
de la monnaie cité par Studenski et Krooss, op. cit., p. 79.
J’emprunte à Ernest Ludlow Bogart, op. cit., p. 370-371, les
estimations, certainement très approximatives, de la valeur des
billets en circulation.
La guerre des monnaies 131
É tat à un autre pour assurer telle ou telle transac­
tion. Les billets des banques de Nouvelle-Angle­
terre, convertibles en or et en argent, étaient donc
acceptés à parité avec ces métaux. Les billets à
peine moins fiables de New York n’étaient acceptés
qu’avec un rabais de 10 %. Les billets franchement
plus douteux des Banques de Baltimore et de
W ashington supportaient un rabais de 20 %. Bien
des billets de l’ouest des Appalaches étaient accep­
tés à 50 %. Comme pour compliquer encore les
choses, tous ces billets circulaient en compagnie
d’une énorme masse de contrefaçons.
En 1817, la Pennsylvanie accorda leurs statuts à
trente-sept banques d’un seul coup. Dans les années
suivantes, là comme ailleurs, il se produisit une
nouvelle expansion. Toute bourgade assez impor­
tante pour compter « une église, une taverne ou un
atelier de maréchal-ferrant était jugée appropriée à
l’établissement d’une banque7 ». « D’autres corpo­
rations et métiers se mêlaient d’émettre de la
“ monnaie Coiffeurs et barmans rivalisaient à cet
égard avec les banques... il n’était pratiquement pas
un citoyen qui ne se jugeât autorisé par la
constitution à émettre sa propre monnaie 8. »
Une fois encore, le désordre vint éveiller le goût
de l’ordre, l’inflation, celui de la stabilité. (Dire que
les billets des banques de l’Ouest étaient acceptés à
50 % de leur valeur revient à dire qu’acquittés au
moyen de ces billets, les prix avaient doublé.) Sans
compter que la Banque des États-Unis avait
précisément cessé d’exister au moment où les
services qu’elle rendait au gouvernement — achat
7. Norman Angell, op. cit., p. 279.
8. A. Barton Hepburn, A History of Currency in the United
States, New York, 1915, p. 102. L’auteur exagère de propos
délibéré.
132 L ’argent
et vente sur le marché des bons d’État, transfert et
paiement des fonds gouvernementaux — étaient
rendus plus nécessaires que jamais par la conduite
de la guerre de 1812. La gestion générale de cette
entreprise, tant du point de vue militaire qu’autre­
ment, fut d’une telle maladresse — sans exemple,
probablement, jusqu’à la guerre du Vietnam — que
le désordre monétaire ne dut pas ajouter grand-
chose à la confusion générale. Mais enfin il y
contribua tout de même tant soit peu.
D’où la redistribution des cartes. En 1814, de
grands financiers — Stephen Girard, David Parish,
John Astor — formèrent des plans pour l’établisse­
ment d’une nouvelle Banque des États-Unis. Dans
les mois qui suivirent, avec l’aide d’autres financiers
et hommes politiques, ils plaidèrent sa cause à
Washington. En 1816, les statuts de la nouvelle
banque furent votés9. En dehors du fait qu’elle
était de dimensions beaucoup plus im portantes que
celle qui l’avait précédée — une énorme entreprise
pour l’époque — son pouvoir et ses fonctions
étaient les mêmes pour l’essentiel.
Pour commencer et comme l’avait fait la Banque
d’Angleterre un siècle auparavant, la Seconde
Banque des États-Unis s’ingénia à montrer la
nécessité d’un régulateur du régulateur. En 1816, le
boom d’après guerre était à son point culminant; la
9. La littérature fournit un tel luxe de détails sur l’histoire de la
Seconde Banque qu’on ne sait trop comment résumer. Sur les
efforts qui aboutirent à la création de la Banque, on se reportera à
Kenneth Brown, « Stephen Girard, Promoter of the Second Bank
of the United States », The Journal of Economie History, vol. II,
n° 2 (novembre 1942), p. 125 sq. et à Raymond Walters, * The
Origins of the Second Bank of the United States », The Journal of
Politieal Economy, vol. LU I, n° 2 (juin 1945), p. 115 sq. L’un des
classiques sur la question est l’ouvrage de Ralph Catterall, The
Second Bank of the United States, Chicago, 1903.
La guerre des monnaies 133
spéculation était particulièrement active autour des
terres de l’Ouest. La nouvelle Banque y participa
joyeusement. Elle se montra particulièrement active
dans le domaine des prêts immobiliers. Et, comme
pour accentuer encore sa politique laxiste, la spécu­
lation se déchaîna autour des actions de la Banque
elle-même. Elle ne s’ingénia guère non plus à prêcher
la retenue et la modération aux autres établisse­
ments bancaires. Se souvenant peut-être de la défa­
veur dans laquelle l’ancienne Banque était tombée
à cause de cette pratique, la nouvelle renonça à
présenter leurs écritures aux banques locales pour
les contraindre à les honorer en espèces. En 1818, la
succursale de Baltimore fut mise en faillite à la
suite des pertes excessives occasionnées par des
prêts imprudents. Le système de liens extrêmement
lâches qui prévalait alors évita cependant la décon­
fiture de la maison mère de Philadelphie.
En 1819, William Jones dont l’intelligence était
discutable mais dont les erreurs de jugement ne
l’étaient absolument pas, fut remplacé à la tête de
la Banque par Langdon Cheves, que la plupart des
historiens décrivent comme une brute sans cœ ur10,
et qui était fort probablement l’homme de la
situation. Il instaura une politique du crédit
extrêmement rigoureuse. Au même moment — mais
il semble bien que ce fût une simple coïncidence —
le boom toucha à sa fin, les prix s’effondrèrent, et
les faillites se multiplièrent. Ce fut la première des
10. Ce trait de personnalité reste on ne peut plus douteux.
David McCord Wright, par exemple, se fondant sur les écrits de
Cheves a essayé de corriger cette réputation en le décrivant
comme un homme de bon sens auquel les historiens n’ont pas fait
justice. Voir son « Langdon Cheves et Nicholas Biddle : New Data
for a New Interprétation », The Journal of Economie History
vol. X III, n° 3 (été 1953), p. 305 sq.
134 L ’argent
cinq grandes paniques qui, à intervalles réguliers
d’une vingtaine d ’années, marquèrent l’histoire du
siècle dernier.
De même que Jones s’était montré trop laxiste,
Cheves, pour finir, fut d ’une austérité excessive. En
1823, il fut remplacé par un personnage beaucoup
plus intéressant, ouvert et intelligent qui s’était vu
refuser son diplôme à la fin de ses études supé­
rieures parce qu’à l’âge de treize ans, l’université de
Pennsylvanie l’avait jugé trop jeune. C’était Nicho-
las Biddle. Contrairement à ses prédécesseurs,
Biddle voyait bien ce que devaient être les fonc­
tions de la Banque. Il souhaitait qu’elle s’affirmât
franchement comme une source de crédit utile et
devienne une institution positive pour la commu­
nauté nationale dans son ensemble. Il comprenait
parfaitement l’action modératrice qu’elle devait
avoir sur les autres banques. Hélas! par rapport à
ses prédécesseurs, comme à l’ensemble de ses
contemporains, il était épouvantablement arrogant.
Sous sa direction, les succursales nouvelles fleu­
rirent jusqu’à atteindre le total de vingt-neuf. Les
prêts et investissements en bons d ’É tat augmen­
tèrent. Les billets des banques n’étaient acceptés que
lorsqu’ils étaient convertibles en or et en argent. Pour
s’en assurer et tester la bonne volonté des banques
émettrices, les billets étaient promptement et systé­
matiquement présentés à l’encaissement. Comme on
pouvait s’y attendre, les banques réagirent en
traitant de la même façon les billets de la Banque
des États-Unis; cette mesure de bonne guerre fit
que les deux parties se poliçaient l’une l’autre.
La mise en circulation des billets de la Banque
des États-Unis — et par conséquent des prêts qu’ils
représentaient — fut à l’origine limitée, du moins
pour les billets de moindre valeur, par un méca­
La guerre des monnaies 135
nisme très contraignant, encore que relativement
fortuit. Les statuts de la Banque prévoyaient que
tous les billets, à l’exclusion de tout fac-similé,
devaient être signés de la main du président et du
caissier général en personne. Les plumes de l’époque
autorisaient la signature quotidienne d’un maxi­
mum de 1 500 billets11 — et encore à condition de
sacrifier toute autre activité. On demanda au
Congrès d’adoucir tant soit peu cette contrainte en
autorisant les succursales à émettre elles aussi des
billets. Il refusa, ce qui conduisit Biddle à prendre
l’une des mesures par lesquelles il dressa contre lui
une opposition furieuse. Il imagina qu’un dirigeant
d’une succursale établisse un chèque au bénéfice
d’un autre dirigeant. Ce dernier n’avait plus qu’à
l’endosser pour qu’il devienne une promesse de la
Banque de payer com ptant au porteur — le chèque
était devenu un billet. En tan t que tel, il était
accepté par les auteurs d’emprunts comme par leurs
créanciers ou fournisseurs.

L’ingéniosité avec laquelle il sut tourner la loi ne


rendit pas Biddle très cher au cœur de ceux qui
avaient d’abord refusé de la modifier sur sa
demande. Non plus que ses manières en général. Il
parlait avec beaucoup de suffisance de ses pouvoirs
de directeur de banque et les compara plus d’une
fois à son avantage avec ceux du président des
États-Unis. Il ne se faisait jamais faute de rappeler
qu’il avait en somme droit de vie et de mort sur les
banques régionales et aimait vanter la retenue et la
magnanimité qu’il manifestait à leur endroit. Une
commission sénatoriale lui ayant demandé si la
11. Chiffre cité par Studenski et Krooss, op. cit., p. 87.
136 L ’argent
Banque des États-Unis avait jamais persécuté les
banques des États, il répondit : « Jamais. Il est peu
de banques qui n’auraient pu être détruites par le
plein exercice des pouvoirs de la Banque. Il n’en est
aucune qui ait été ne serait-ce que blessée12. » Cette
remarque conduisit le président Jackson à dire à
son tour : « Le président de la Banque nous a donné
à entendre que la plupart des banques du pays
n’existent que grâce à lu i13. » On a déjà dit que la
fréquentation de l’argent semblait promouvoir
l’ineptie politique. Plus encore que Chase, Biddle en
fut une preuve vivante.
Comme l’a bien montré le professeur Schlesinger,
Biddle se heurta aussi à l’opposition de Y Establish­
ment et des partisans d’une monnaie forte. Bien des
banquiers de l’Est ruaient dans les brancards qu’il
voulait leur imposer. New York s’inquiétait aussi —
un fait dont l’importance nous apparaît difficile­
ment aujourd’hui — de la prééminence en matière
de finances que la présence de la Banque des États-
Unis dans ses murs risquait de conférer à Philadel­
phie. Il ne fait pas de doute que si la banque
centrale s’y était maintenue, Philadelphie serait
devenue une place financière importante, peut-être
même la plus im portante du pays. Wall Street
aurait parfaitement pu rester une rue comme les
autres. Au même moment, les prises de position de
Jefferson, puis de Jackson, contre la Banque et en
faveur des espèces soulevaient un écho favorable
chez les ouvriers qui étaient nombreux à craindre
que le papier-monnaie, qu’il fût d’É tat ou bancaire,
ne constituât jamais qu’un moyen de les dépouiller,
12. Arthur Schlesinger, The Age of Jackson, Boston, 1946, p. 75.
13. J. D. Bichardson, A Compilation of the Messages and Papers
of the Présidents, 1789-1908, Washington, 1908, p. 581.
La guerre des monnaies 137
par le jeu des rabais et des hausses de prix, d’une
part de leur juste salaire14.
En tout état de cause, l’opposition la plus
acharnée fut probablement le fait des moins impor­
tantes banques locales, établissements nouveaux et
le plus souvent éphémères, et des citoyens qui
voyaient dans ce genre d’institutions leur unique
chance de promotion sociale. Conséquence de son
développement, le Sud était m aintenant prêt à
accepter la Banque et son rôle de régulateur.
L’opposition se déplaça donc principalement vers
l’Ouest, dans les nouveaux territoires où le besoin
de crédit facile et de créanciers plus faciles encore se
faisait le plus vivement sentir.

Les statuts de la Banque n’expiraient pas avant


1836 mais la controverse sur leur renouvellement
débuta plusieurs années à l’avance. Elle atteignit
parfois un rare degré d’acrimonie. En 1831, à Saint
Louis, le frère de Biddle, directeur de la succursale
locale, fut mêlé à une âpre dispute sur les mérites de
la Banque, qu’il tenait pour insignes. L’affaire se
termina par un duel au pistolet qui vit la mort des
deux duellistes. Cette double tragédie ne refléta pas
tant l’excellence des tireurs que la nécessité de tenir
compte de l’extrême myopie du major Biddle : le
duel eut lieu à la distance remarquablement courte
d’un mètre cinquante!
En 1832, la faction pro-Banque du Congrès
conduite par Henry Clay réussit à faire passer une
14. Schlesinger, op. cit., p. 74 sq. Comme tous ceux qui ont écrit
sur cette période, j’ai une dette immense envers ce magnifique
ouvrage. On remarquera toutefois que mon interprétation de
diverses questions purement économiques diffère de celle avancée
à l’époque par l’auteur.
138 L ’argent
loi renouvelant les statuts de la Banque. Jackson
y opposa son veto assorti d’un message cinglant et
la Banque fut au centre des élections présidentielles.
Biddle n’était pas sans ressources. Convaincu comme
il l’était du fait que la banque était en dernier ressort
la source de tout pouvoir, il avait régulièrement et
généreusement accordé des avances à plus d ’un
membre du Congrès lorsqu’un retard dans le vote du
budget privait temporairement les élus de leur
salaire. Daniel Webster, par exemple, qui avait à
plusieurs reprises rempli les fonctions de directeur de
la Banque et continuait de percevoir des honoraires
pour demeurer son conseil, écrivit un jour à Biddle :
«Je crains que mes honoraires ne m’aient pas encore
été versés. Si l’on souhaite que mes relations avec la
Banque se poursuivent comme par le passé, il serait
judicieux de m’adresser mes honoraires habi­
tuels15. » Maint personnage distingué avait ainsi été
amadoué, parmi lesquels des représentants de la
presse. Parmi les grands journalistes ainsi achetés
figurait James Gordon Bennett, que Samuel Eliot
Morison tenait pour le père de la presse à scandale
américaine16. Jackson fut réélu avec une majorité
plus marquée que la fois précédente. Le sort de la
Banque était scellé. De même que celui de toute
banque centrale aux États-Unis pour les quatre-
vingts ans à venir.
Aux affaires pour quatre nouvelles années, Jack­
son s’empressa de retirer les fonds gouvernemen­
taux de la Banque. (Pour commencer, ils furent
placés entre les mains de banquiers choisis; plus
tard, le Trésor devint le dépositaire de ces fonds, le
gouvernement devenant en fait son propre ban­
15. Lettre de Webster à Biddle citée par Schlesinger, ibid., p. 84.
16. Morison, op. cit., p. 438.
La guerre des monnaies 139
quier.) Cette action rencontra des oppositions au sein
même du cabinet. Cent quarante ans avant le grand
massacre du samedi soir de Richard Nixon, Jackson
se vit contraint de renvoyer deux secrétaires au
Trésor avant d’en trouver un — Roger Taney, futur
Chief Justice — qui fût prêt à faire ce qu’on lui
disait. Toujours avantageusement persuadé de son
omnipotence de banquier, Biddle répliqua en dimi­
nuant le crédit dans l’espoir de précipiter une crise.
« Il n’en résulta qu’une petite récession17. » Biddle
réussit surtout à resserrer les rangs autour de
Jackson.

Vers la fin du siècle dernier et au début du nôtre,


le règne tout-puissant de l’éthique de l’étalon-or et
de la monnaie forte fit que la destruction de la
Banque par Jackson fut considérée par le monde
entier ou presque comme une mauvaise action.
Écrivant, comme on l’a déjà vu, en 1949, le
professeur W right, de l’université de Chicago, attri­
buait cette vilenie à la violente haine de Jackson
pour la Banque et regrettait que « l’on mît ainsi un
terme à l’expérience d ’une grande banque cen­
trale 18 ».
Plus récemment, toutefois, au fur et à mesure que
la sagesse traditionnellement accordée aux ban­
quiers a fait l’objet d’une timide remise en question
et qu’une éthique plus démocratique a permis de
reconnaître la perspicacité et la justesse des vues de
l’homme de la rue, le geste de Jackson a été
envisagé avec plus de sympathie. Ne se rangeait-il
17. Jacob Meerman, « The Climax of the Bank War : Biddle’s
Contraction 1833-1834 », The Journal of Political Economy,
vol. LXXI, n° 4 (août 1963), p. 388.
18. C. W. Wright, op. cit., p. 370.
140 L ’argent
pas, instinctivement mais indubitablement, aux
côtés de son propre électorat, parlant au nom des
petites gens énergiques des nouveaux États, des
nouvelles exploitations agricoles et de la Frontière ?
De fait, il fut leur allié accidentel par un aspect
im portant de son action. Il s’opposait au monopole
de la Banque — monstre doté, comme s’en vantait
Biddle, d’un pouvoir égal à celui de l’État. Ce
pouvoir était ennemi de la démocratie, mais c’était
aussi le pouvoir des ennemis politiques de Jack­
son19. Mais lui-même était partisan d’une mon­
naie forte, en espèces sonnantes et trébuchantes.
Il voulait brûler tout le papier-monnaie, émanation
du démon. En se débarrassant de la Banque, il
n’obtint pas la monnaie forte qu’il souhaitait, mais
la plus faible de toutes : une avalanche de billets de
banque à la suite d’une floraison de banques
nouvelles. C’était bien cela et les prêts qui en
résultaient que son électorat avait souhaités. Pour
peu qu’Andrew Jackson fût parvenu à établir la
monnaie forte qu’il croyait lui-même vouloir, il eût
été m audit par les petites gens énergiques et
ambitieuses que nous venons d’évoquer. S’il avait
accompli sa réforme pendant son premier mandat,
ils n’auraient pas voté pour lui au second; s’il
l’avait accomplie pendant le second, ils ne lui
auraient probablement jamais permis de revenir au
Tennessee. Au lieu de se demander si Jackson avait
tort ou raison sur les questions financières, les
historiens auraient eu intérêt à envisager une
troisième possibilité : il n’y comprenait rien20.
19. Sur les aspects politiques du conflit, voir en particulier
Robert Remini, Andrew Jackson and the Bank War, New York,
1967.
20. « Ce fut une bataille où l’arrogance, la stupidité et la
confusion ne furent, pas absentes » (Remini, ibid., p. 10).
La guerre des monnaies 141
En tout état de cause, cet homme n’établissait
guère de lien entre la parole et la pensée. S’il faut en
croire la légende, derrière les balles de coton
entassées pour protéger La Nouvelle-Orléans, il
aurait, à l’approche des Britanniques, lancé cet
ordre historique : « Élevez-moi-t-un peu ces canons
plus bas! »

La fin de l’histoire de Biddle est un conte moral.


Sa banque, reconvertie, fut agréée par l’É tat de
Pennsylvanie et, après avoir spéculé sur le coton et
accordé des avances trop généreuses à certains de
ses dirigeants^ elle suspendit ses paiements et fut
déclarée faillie en 1839. Arrêté, Biddle fut accusé
d’escroquerie. La Cour le relâcha faute de preuves.
Il mourut bientôt avant la fin des actions civiles
engagées contre lu i21. Son sort fut celui de l’im­
mense majorité de ceux qui ont innové dans le
domaine monétaire. On se souviendra que Law
échappa de peu à la populace parisienne et mourut
pauvre à Venise. Paterson survécut de justesse au
désastre de Darien qui le ruina financièrement. De
Financier de la révolution, Robert Morris passa au
rôle moins enviable de prisonnier pour dettes.
Hamilton, après avoir été livré à la détestation
publique pour sa liaison avec l’effrayante Mrs Rey­
nolds et son rapace de mari, fut fusillé. Jay Cooke,
qui vendit les bons qui, avec les greenbacks, finan­
cèrent la guerre de Sécession, connut par la suite
21. Son affaire divisa profondément l’opinion, était-il coupable?
Les partisans de Jackson affirmèrent qu’il n’échappa à la prison
que parce qu’il était banquier et s’appelait Biddle. Cf. Bray
Hammond, « Jackson, Biddle and the Bank of the United States »,
The Journal of Economie History, vol. VII, n° 1 (mai 1947),
p. 15 sq.
142 L ’argent
une faillite retentissante. Andrew Mellon, d’abord
tenu pour le plus grand successeur de Hamilton,
échappa de justesse à une condamnation pour
fraude fiscale. Harry W hite et Lauchlin Currie, les
deux hommes qui, avec Marriner Eccles, introdui­
sirent l’Economie keynésienne à Washington,
furent vidés avec perte et fracas en tant que
sympathisants communistes — l’un en mourut,
l’autre s’exila. William Jennings Bryan, puissant
avocat du bi-métallisme, dénonciateur infatigable
de « la croix d’or » qui pèse sur les épaules du
peuple, se retrouva, à la fin de sa vie, aux prises
avec l’immobilier de Floride. Mis au défi par
Clarence Darrow, à Dayton, de soutenir la vérité
littérale de la Bible, il commença par démontrer,
non sans aplomb, la réalité de l’aventure de Jonas.
Mais il fut bien obligé de céder et de recon­
naître que Noé n’avait certainement pas introduit
un couple de chaque espèce vivante à l’intérieur
de son arche : il y avait toutes les chances pour
qu’il n’ait pas embarqué de poisson. Bryan mourut
quelques jours plus tard. Finissons par un simple
comparse de l’histoire monétaire, John Connally.
Il entra dans le cabinet de Nixon comme secré­
taire au Trésor et signa les accords de 1971 déva­
luant le dollar. Au fil de ce qui était alors le
cours normal des choses, il se retrouva devant la
justice. Il s’en tira toutefois mieux que la plupart :
il fut acquitté.
L e g ra n d com prom is

La conception traditionnelle et, il faut le dire,


fort superficielle de l’histoire monétaire des États-
Unis veut que les années qui suivirent 1832 aient
été catastrophiques. La liberté bancaire et les
faillites qu’elle entraîna, puis les greenbacks et
l’agitation déclenchée pour en obtenir de nouvelles
émissions ainsi que les pressions souvent fruc­
tueuses de ceux qui réclamaient le monnayage d’un
argent-métal de mauvaise qualité, tout cela se
combina avec une série de paniques monétaires
pour faire du système financier américain, selon
Andrew Carnegie, « le pire du monde civilisé1 ».
Pourtant, il n’est pas possible que tout dans ce
système ait été mauvais. Car ceux-là mêmes qui se
lam entent le plus sur les aberrations monétaires des
États-Unis au siècle dernier célèbrent souvent avec
extase le développement économique de la nation :
on n’avait jamais rien vu de tel auparavant! De
deux choses l’une : ou bien le système monétaire a
eu quelque aspect positif, ou bien il n ’a exercé
aucune influence, ce qui sèrait bien exceptionnel.
Si l’on s’efforce de considérer le problème un peu
1. Norman Angell, The S toryof Money, New York, 1929, p. 307.
144 L'argent
plus en profondeur, on constate que la caractéris­
tique majeure des quelque cent années qui ont suivi
1832 est un compromis fondamental. En fait, il
existait un système monétaire double. Chacune de
ses deux parties répondait aux besoins ou aux
préférences du secteur du pays ou de l’économie
qui l’utilisait. Entre ces deux parties, la coexistence
était difficile et fréquemment interrompue par des
conflits. La paix reposait surtout sur l’incapacité de
chaque camp à détruire le système défendu par
l’autre. Cette incapacité fut de part et d’autre à
l’origine de plus d’un regret vertueux.
En vertu de ce pacte, la couche sociale en plein
essor qui vivait de la finance, du commerce et du
crédit et qui régnait surtout sur l’Est mais étendait
de plus en plus son influence vers l’Ouest et le Sud,
disposait d’une monnaie métallique, d’or et
d’argent. Elle disposait aussi de banques solides,
placées sous le contrôle d’abord des E tats puis du
gouvernement fédéral et qui acceptaient, à la
demande, de racheter en monnaie métallique leurs
billets et leurs titres de dépôts. Les uns et les autres
avaient donc exactement le même pouvoir d’achat
que l’or et l’argent.
Dans les nouvelles régions ouvertes au peuple­
ment, on pouvait librement fonder des banques et
donc créer de la monnaie papier. Aucune banque
centrale ne vérifiait la capacité de ces banques à
racheter leurs billets; là où il existait des règlements
d’E tat fixant le m ontant de l’encaisse nécessaire
pour garantir les billets et les dépôts, on les
appliquait avec indulgence et bienveillance. Par
conséquent, chaque fois que la civilisation, ou
quelque chose qui y ressemblât, s’installait au
croisement de deux routes de l’Indiana ou du
Michigan aux environs de 1830 ou 1840, une banque
Le grand compromis 145
faisait de même. Lorsqu’elle ém ettait des billets et
prêtait à un fermier de quoi acheter de la terre, du
bétail, des semences, du fourrage, de la nourriture
ou un équipement rudimentaire, elle lui perm ettait
de s’établir. Si ce fermier (et d’autres) faisait de
bonnes affaires et remboursait son emprunt, la
banque survivait. Sinon, la banque s’effondrait, et
quelqu’un — soit un créancier de la région, soit un
bailleur de fonds de l’Est — se retrouvait en
possession de billets sans valeur. Mais certains
débiteurs de cette banque étaient m aintenant éta­
blis. Quelque part, quelqu’un en possession de ces
billets avait apporté sa contribution à l’essor de
l’Ouest.
Les banquiers et les marchands de l’Est considé­
raient cet arrangement avec la plus extrême répu­
gnance. Il ne leur était pourtant pas insupportable.
Ils avaient une bonne monnaie avec laquelle ils
faisaient des affaires entre eux et avec les étrangers.
Et aussi de bonnes banques. Avec un peu d’atten­
tion, ils pouvaient faire la différence parmi les
billets venus de l’Ouest entre les bons et les
douteux, et refuser ces derniers ou les accepter à un
taux approprié. Ils subissaient des pertes mais
connaissaient aussi un accroissement de leurs
ventes. Les sages, exprimant comme aujourd’hui le
point de vue des milieux d’affaires respectables,
parlaient de l’anarchie et de la fragilité de ces
banques. Ils expliquaient aussi en quoi les pion­
niers, dans leur désir de disposer de billets de
banque, alors qu’ils n’avaient qu’une idée primitive
de la science économique, confondaient monnaie et
capital. Mais les sages passaient à côté du problème.
L’anarchie profita beaucoup plus à la frontière
que ne l’aurait fait un système mieux organisé
m aintenant un contrôle rigoureux du crédit. Il n’y
10
146 L ’argent
avait là aucune confusion naïve entre monnaie et
capital. Du point de vue du pionnier, les billets qu’il
recevait de la banque étaient effectivement du
capital, car ils lui procuraient du capital. Il est rare
que les gens se trom pent sur leur intérêt pécuniaire
pendant une longue période et sur une vaste échelle.
Le grand mouvement vers l’Ouest du siècle dernier
fut l’œuvre de ceux qui ne se trom paient pas. Ceux
qui défendaient un autre point de Vue montraient
qu’à cette époque comme à la nôtre, ce qu’on
appelle la science économique sérieuse ne fait très
souvent que refléter les intérêts des gens riches et
respectables2.
Le compromis consécutif à la liquidation de la
Seconde Banque des États-Unis se fit payer cher.
Périodiquement on créait des banques et l’on
accordait des prêts à tout va cédant à une euphorie
stimulée par d’autres facteurs. Puis, mû par une
raison quelconque, le public se précipitait aux
guichets pour retirer son argent. E t ce furent les
paniques bancaires. Par commodité, nous verrons
d’abord l’histoire de ce système bancaire, puis, dans
le chapitre suivant, les paniques qui en furent la
rançon.

La fin de la Seconde Banque, comme celle de la


Première, laissa entièrement le domaine bancaire
aux États, en ce qui concerne l’octroi des privilèges
et la réglementation. Et, comme la fin de la
2. Comme l’a fait remarquer Bray Hammond — et cette
question est importante — les Jacksoniens n’étaient pas moins
désireux de s’enrichir que ceux qu’ils attaquaient. C’était une
génération nouvelle et plus nombreuse d’entrepreneurs de taille
plus réduite (Bray Hammond, Banks and Politics in America,
Princeton, 1957, p. 326 sq.).
Le grand compromis 147
première Banque, elle fut marquée par une forte
augmentation du nombre des banques des États.
Mais cette fois ce fut une ruée. Entre 1830 et 1836,
le nombre de banques fit plus que doubler : il passa
de 330 à 713. La masse des billets en circulation
augmenta plus ou moins en proportion, passant de
61 à 140 millions de dollars. Les avoirs en numé­
raires — en or et en argent — connurent, ainsi
qu’on pouvait s’y attendre, une progression plus
modeste : ils n’augmentèrent que de 22 à 40 mil­
lions de dollars3.
L’expansion fut accélérée dans cette période par
deux dispositions d’ordre juridique. La première fut
la banque dont un É tat était propriétaire. Cette
institution entrait manifestement en conflit avec
l’interdiction constitutionnelle de l’émission de
monnaie par les États, puisque le but premier de ce
type de banques était de prêter de l’argent avec ses
propres billets qu’elle venait d ’imprimer. Comme
pour m ettre les points sur les i, la législation du
Kentucky, lorsqu’elle décida de fonder une telle
banque, ne la pourvut en capital que pour les
presses, le papier et quelques meubles. Tout le reste
devait être payé par l’argent ainsi imprimé. Il était
ainsi patent qu’en matière monétaire, il était pos­
sible d’infléchir la constitution, — mais elle était,
elle, soumise à des lois d’un niveau supérieur
reflétant les besoins des citoyens et les nécessités
politiques. Lors d’une séance préliminaire, le pré­
sident de la Cour suprême, John Marshall, décida
3. Chester Whitney Wright, Economie History of the United
States, New York, 1949, p. 370. Il va sans dire que les chiffres de
la circulation des billets et des avoirs en numéraire sont des
estimations approximatives. L’évolution État par État a été
admirablement étudiée par James Roger Sharp : The Jacksonians
versus the Banks, New York, 1970.
148 L ’argent
que l’émission d’ « effets de crédit » par des banques
des Etats était contraire à la constitution. Mais à sa
mort, en 1837, la Cour au grand complet défendit le
droit des banques des États à émettre des billets.
Le second phénomène nouveau, et d’une impor­
tance plus grande encore, fut la liberté bancaire.
Les législations des États firent de la banque non
pas une société, ce qui entraînait alors et pour
longtemps encore la nécessité d’obtenir une autori­
sation spéciale de l’É tat, mais une association
volontaire d’individus, ouverte par conséquent à
tous, comme les métiers de forgeron ou de cordier.
Il existait des réglementations, notamment en ce
qui concerne les réserves métalliques nécessaires
pour garantir les billets et les dépôts. Certains États
les appliquaient avec une grande rigueur, générale­
ment après une expérience pénible où elles
n’avaient pas été appliquées du tout. Mais le plus
souvent, la non-observation de la réglementation
n’était découverte qu’après que la faillite de la
banque eut donné au problème un caractère pure­
m ent académique. A cette époque, dans ce qui était
alors le Commonwealth conservateur du Massachu­
setts, on découvrit, après sa disparition, qu’une
banque qui avait pour 500 000 dollars de billets en
circulation, ne possédait comme réserve métallique
que 86,48 dollars. Une garantie bien modeste. Les
archives des banques du Michigan entre 1830 et
1840 sont particulièrement instructives, peut-être
parce que l’histoire y a été mieux préservée
qu’ailleurs. La loi exigeait une réserve de 30% d’or
et d’argent sur la circulation fiduciaire — ce qui
représente une fondation très solide. On fit circuler
de banque en banque un corps de commissaires
chargés de les inspecter et de faire appliquer la
réglementation. Mais l’or et l’argent servant de
Le grand compromis 149
réserves furent également mis en circulation, précé­
dant de peu les commissaires. On les déplaçait de
banque en banque dans des boîtes; lorsqu’il le
fallait, on en augm entait le m ontant en lestant la
boîte de plomb, de verre pilé et (fort à propos) de
clous à dix sous, placés sous une très fine couche de
pièces d’or. L’un des commissaires chargés de cette
réglementation déplora dans une des métaphores où
excellait son époque que « l’or et l’argent volaient
dans tout le pays avec une vélocité magique; on en
entendait le son dans les profondeurs de la forêt;
mais, comme le vent, personne ne savait d’où il
venait ni où il allait4 ».
Selon le cas, les profondeurs d’une forêt, le milieu
d’un marécage, ou plutôt un comptoir isolé dans
une campagne déserte faisait parfaitement office de
banque. Car de là, la banque pouvait émettre des
billets qui passeraient de main en main et espérer
qu’aucun de leurs détenteurs ne saurait où s’adres­
ser pour remboursement. Mais là encore il faut
souligner que l’histoire n’en a retenu que le mauvais
côté. Spiro Agnew peut être sûr de garder son rang
parmi les vice-présidents. Il en est de même pour les
banques. Pendant cette même période, de nom­
breuses banques, y compris plusieurs banques qui
étaient propriétés des États furent gérées avec
prudence et sens des responsabilités. E t même
parmi celles qui s’effondrèrent, il y en eut beaucoup
à qui cela n’arriva qu’après qu’elles eurent oeuvré
honnêtement et utilement, laissant derrière elles des
hommes de valeur établis sur une ferme ou dans les
affaires et y gagnant leur vie.

4. Angell, op. cit., p. 290.


150 L ’argent
En 1836, le gouvernement fédéral décida que les
terres publiques seraient désormais payées en
espèces ou avec les billets des banques qui réglaient
leurs billets en numéraire. Cette disposition malen­
contreuse et largement critiquée visait à assurer la
qualité des émissions de billets par les banques des
Etats, — à peu près de la même façon dont les deux
Banques des Etats-Unis tenaient à renvoyer les
billets pour remboursement. On crut longtemps
qu’elle avait quelque peu freiné les prêts ainsi que
l’émission bancaire. Mais, l’année suivante, vint la
panique monétaire, qui n’en fut pas nécessairement
une conséquence5. Elle fut suivie du remords, dont
on sait qu’il succède toujours à l’euphorie spécula­
tive, et qui pourrait être utile s’il venait plus tôt.
On renforça considérablement les lois des États sur
les banques et leur application. En fait, entre 1840
et 1847, le nombre des banques diminua, et plus
encore la circulation fiduciaire. Puis l’une et l’autre
augmentèrent à nouveau, mais dans des proportions
plus raisonnables.
Pourtant, à l’époque de la guerre de Sécession, le
système monétaire américain était sans conteste le
plus déconcertant de la longue histoire du négoce et
de la cupidité. Par comparaison, les pièces arrivant
à Amsterdam avant 1609 étaient la simplicité
même. On estime que 7 000 billets de banque
différents circulaient à des titres divers, émis en
tout par 1 600 banques des États existantes ou
disparues. Comme le papier et l’impression étaient
bon marché, et le droit à l’émission de billets
protégé au titre des droits de l’homme, des individus
5. Les historiens attribuaient autrefois une grande importance à
ce qu’on nomme la Specie Circular. On en doute aujourd’hui. Je
dois cette précision (et d’autres) à Peter Temin : The Jacksonian
Economy, New York, 1969, p. 120 sq.
Le grand compromis 151
s’étaient introduits dans la profession pour leur
propre compte. On estimait à 5 000 le nombre
d’émissions de fausse monnaie couramment en
circulation. Personne ne pouvait diriger une affaire
importante sans un guide bien à jour distinguant les
billets sains des moins sains, des douteux et des
mauvais. Toute entreprise digne de ce nom se
devait de posséder dans sa documentation Y A n­
nuaire des billets ou Comment détecter les contrefa­
çons.

La guerre de Sécession permit aux défenseurs


d’une monnaie saine de remporter une victoire
appréciable sur leurs adversaires : c’est en tout cas
ainsi que les choses se présentèrent au début. Les
représentants et sénateurs du Sud et de la vallée du
Mississippi avaient disparu. On pouvait faire valoir
les impératifs de la guerre contre le désordre et la
confusion des banques des États et de leurs billets.
On ne pouvait envisager une nouvelle banque
centrale, mais il était possible de créer un nouveau
système bancaire agréé et contrôlé par le gouverne­
ment fédéral. En 1863, sur la recommandation
expresse du secrétaire au Trésor Chase et du
Congrès, on vota la Loi sur la Banque nationale
créant un nouveau système de banques nationales.
Comme on pouvait s’y attendre, on prêta une
attention particulière à la réglementation de l’émis­
sion de billets. Ces banques ne pouvaient émettre de
billets qu’à concurrence de 90 % de la valeur des
bons fédéraux achetés par la banque d’émission et
déposés auprès du Trésor. Cet arrangement offrait
Une garantie évidente : si une banque faisait ban­
queroute, on pouvait vendre les bons et rembourser
les billets en conservant (sauf dans des cas excep­
152 L’argent
tionnels) une confortable marge de manœuvre.
C’était aussi un bon moyen d’avoir un marché
assuré pour les bons du gouvernement en temps de
guerre.
Ces dispositions comportaient une faille évidente,
— contre laquelle le Congrès tenta de se prémunir.
Le m ontant des billets émis devait dépendre du
volume de titres publics disponibles pour garantir
les billets. Or, si le gouvernement cédait à la
prodigalité, le volume des titres en ferait autant et
avec lui, sans doute, le volume des billets. Pour se
protéger contre cette prodigalité, le Congrès limita
l’émission de billets de la banque nationale à
300 millions de dollars. L’évolution économique est
rarement parvenue avec plus de succès à démentir
les prévisions économiques les plus prudentes.
Pendant de nombreuses années après la guerre, le
gouvernement fédéral connut un déficit considé­
rable. Il ne pouvait pas rembourser sa dette,
reprendrè ses titres, car en agissant ainsi il aurait .
supprimé les bons destinés à garantir les billets de
banque de la nation. Rembourser la dette équiva­
lait à détruire la masse monétaire.
Bien que, comme on pouvait s’y attendre, les
banques des États se soient opposées à la Loi sur la
Banque nationale, elles n’en ont pas souffert au
début. La suspension des paiements les dispensait
de l’obligation toujours désagréable de devoir rem­
bourser leurs billets en numéraire. Les greenbacks
(que nous allons bientôt étudier) reçurent un
pouvoir libératoire et remplacèrent le numéraire.
Mais le 3 mars 1865, un mois seulement avant
Appomattox *, les puissances financières revinrent
sur le devant de la scène. Elles persuadèrent le
* Lieu de capitulation des Sudistes en avril 1865 (N .D T.).
Le grand compromis 153
Congrès de voter une législation annexe éliminant
tous les billets des États. On préleva une taxe de
10 % par an sur toutes les émissions de billets à
dater du 1er juillet 1866. L’histoire des États-Unis
n’a sans doute jamais montré de façon aussi
frappante que le pouvoir du fisc équivaut en réalité
au pouvoir de détruire6.
Pourtant, là encore, la destruction fut moindre
qu’on pouvait le supposer. Ce fut le moment
historique où les emprunteurs américains commen­
cèrent à recevoir leur crédit non plus sous forme de
billets mais de comptes de dépôts sur lesquels ils
tiraient ensuite des chèques. Dans la décennie qui
suivit, l’usage des comptes de dépôts et des chèques
prit des proportions phénoménales. Pendant ce
temps, il était encore possible à une nouvelle
communauté de créer une banque. Pour satisfaire à
ses obligations vis-à-vis du prêteur, la banque
m ettait à sa disposition un compte de dépôt au lieu
de billets. Le but recherché était le même. Par
nature, la création de dépôts était plus prudente
que la création de billets, comme on l’a déjà
souligné. Les billets partaient, passaient de main en
main, et beaucoup pouvaient ne jamais revenir
pour être remboursés. Les chèques sur dépôt finis­
saient toujours par se faire rembourser, et si celui
qui recevait le chèque avait son compte dans une
autre banque, la première y perdait ses liquidités.
Cependant, les déposants de la banque recevaient
en même temps en dépôt les gains réalisés sur les
prêts faits à des emprunteurs d’autres banques et
réglés avec des chèques. Ce n’est que dans le cas où
la première banque développait plus vite ses prêts
que ses voisines, qu’il y avait une sortie nette
6. Cf. Hammond, op. cit.
154 L ’argent
d'espèces. Le prix à payer pour la témérité était
plus élevé pour la banque de dépôt, mais la
différence restait une différence de degré.
Cette différence était trop faible pour imposer
une prudence ostentatoire. Les faillites bancaires
continuèrent après l’interdiction des billets et
prirent certaines années l’allure d’une épidémie :
140 suspensions de paiement en 1878; 496 en 1893;
155 en 19087. (Nous reviendrons sur leurs consé­
quences au chapitre suivant.) La plupart des
victimes étaient de petites banques d’Etat. On
continua à en créer pendant soixante-cinq ans. Et
les prêts et dépôts ainsi créés continuèrent à
permettre l’installation ou le maintien en activité
d’agriculteurs économiquement marginaux mais
remplis de bonne volonté, et d’industriels plus ou
moins méritants.

Bien que la guerre de Sécession eût fait le jeu des


partisans du numéraire dans le compromis en les
aidant à se débarrasser des billets de banque des
États, elle affaiblit leur position en ce qui concerne
le numéraire lui-même. Dans les années précédant
la guerre, la monnaie établie consistait en pièces
d’or et d’argent, avec une proportion croissante de
pièces d’or. En 1834 et 1837, le législateur avait
réduit le poids de métal fin définissant le dollar-or
par rapport au dollar-argent. (Le dollar-argent resta
à 371,25 grains d’argent pur; le dollar-or passa de
24,75 grains de métal pur à 23,22,) Or, pour ceux
qui recherchaient un bénéfice en ce domaine, la
meilleure affaire était de vendre de l’argent sur le
7. U.S. Bureau of the Census, Historical Statistics of the United
States, Colonial Times to 1957, Washington, D.C., 1960, p. 636.
Le grand compromis 155
marché libre, d ’acheter de l’or et de le porter à la
Monnaie. Après les découvertes d’or en Californie,
la Monnaie vit arriver des monceaux d’or. Pendant
quelque temps, on obtenait même un profit en
faisant fondre les petites pièces (de 10, 25 et
50 cents), et en échangeant l’argent ainsi obtenu
contre de l’or pour le monnayer. Le Congrès
remédia à cette pratique en 1853 en diluant l’argent
dans les petites pièces de telle façon qu’après la
fonte, on ne pouvait retirer aucun profit en portant
le mélange obtenu à la Monnaie. Ainsi, après 1837,
la monnaie des États-Unis fut composée de métal
précieux, et ce métal était l’or. La seule monnaie de
papier était constituée par les billets des banques.
Ceux qui étaient assez bons pour s’échanger
s’échangeaient contre de l’or. L’argent, que l’on ne
voyait déjà plus, tomba dans l’oubli. En fait, sinon
en droit, le pays vivait désormais entièrement sous
le régime de l’étalon-or.

Les Anciens disaient que la vérité est la première


victime de la guerre. Mais on peut accorder ce
privilège à la monnaie. Dans l’exercice budgétaire
qui prit fin le 30 juin 1861, les dépenses du
gouvernement des États-Unis s’élevaient à 67 mil­
lions de dollars. Elles grimpèrent rapidement les
années suivantes, atteignant 1,3 milliard de dollars
en 1865 : ce record ne sera à nouveau égalé qu’en
1917 8. Confronté à des dépenses d’une telle généro­
sité, Salmon Portland Chase profita de l’occasion
pour manifester l’incohérence historique de ses
desseins. Dans une solennelle mise en garde contre
8. lbid., p. 711. Les dépenses ne comprennent pas le service de
la dette.
156 L ’argent
le recours à la monnaie de papier il déclara : « ... on
ne pourrait guère imaginer de procédé plus sûr et
plus dangereux pour appauvrir les masses et jeter le
discrédit sur le gouvernement de n’importe quel
pays9 ». Mais il manifesta aussi une mauvaise
volonté extraordinaire, bien que prévisible, à préco­
niser des impôts nouveaux, et le Congrès n’alla pas
plus loin que lui en cette matière. Pour l’exercice
achevé le 30 juin 1862, le gouvernement obtint des
recettes de 52 millions de dollars. Compte tenu des
475 millions de dollars de dépenses, le déficit
atteignait le chiffre remarquable de 423 millions de
dollars. Les recettes ne couvraient que 11 % des
dépenses. Les trois années suivantes, on augmenta
les impôts. Ceux-ci comportèrent l’innovation fort
remarquée, quoique éphémère, de l’impôt sur le
revenu. Mais les rigoureuses exigences de la guerre
firent augmenter les dépenses dans une proportion
bien plus élevée. En 1865, les recettes se montaient
bien à 334 millions de dollars, mais le déficit
approchait le m illiard10. C’est grâce à la monnaie
de papier et à l’em prunt que ce déficit fut couvert.
A partir de 1862, la vente des titres d’É tat devint
une entreprise d’importance majeure. Jay Cooke
recruta 2 500 vendeurs professionnels qu’il chargea
de persuader le public d’acheter les bons et de
soutenir l’Union. Cet effort fut couronné d’un tel
succès que les ventes initiales dépassèrent le mon­
tan t autorisé par le Congrès. Le Congrès fit alors
rapidement preuve d’esprit coopératif en augmen­
tan t le m ontant autorisé. Mais il fallait toujours
plus d’argent. En 1862, avec l’assentiment de
9. Albert S. Bolles, Financial History of the United States, New
York, 1969, vol. III, p. 14.
10. Historical Statistics..., p. 711..
Le grand compromis 157
Chase, le Congrès autorisa l’émission de 150 millions
de dollars en billets, avec un pouvoir libératoire
illimité sauf pour régler les droits de douane. (On
comptait sur les douanes pour faire rentrer l’or qui
paierait l’intérêt de la dette.) Les billets furent
imprimés à l’encre verte. D’où leur surnom histori­
que : les « dos verts » (greenbacks). Les mois sui­
vants, d’autres émissions encore furent autorisées.
M ettant désormais entièrement (quoique provisoire­
ment) une sourdine à ses inquiétudes, Chase
demanda bientôt que l’on autorisât l’émission de
billets en coupures de moins de cinq dollars, dont la
circulation serait plus aisée. Avant la fin de la
guerre, on autorisa 450 millions de dollars.
Les historiens ont été très sévères pour les
greenbacks. Ce nom est resté à ce jour le symbole du
laxisme fiscal et monétaire : « Cela équivaudrait à
émettre des greenbacks... » L’inévitable professeur
W right estime que « ... les principales erreurs dans le
financement de la guerre furent l’incapacité d’impo­
ser rapidement et fermement les contribuables,
l’usage du papier-monnaie avec tous les maux qui
en découlent11... ». Même des observateurs plus
tolérants ont accusé Chase d’ « avoir émis trop de
papier-monnaie ayant pouvoir libératoire, ce qui
alimentait l’inflation12 ».
Nous pouvons laisser m aintenant le lecteur par­
venir lui-même sans risque d’erreur à la seule
conclusion possible. Les bons du Trésor n’auraient
pas permis d’aller beaucoup plus loin. On poussait à
11. Wright, op. cit., p. 443.
12. Paul Studenski et Herman E. Krooss, Financial History of
the United States, New York, 1952, p. 146. Les auteurs ajoutent
avec raison : « Pourtant il a finalement réussi à se procurer tous les
fonds nécessaires à la conduite de la guerre, ce qui était après tout
le plus important. »
158 L'argent
la vente avec trop d’énergie, trop d’imagination. Et
l’argent provenant des dépôts et des bas de laine,
puis transformé en bons du Trésor et dépensé par le
gouvernement, a accru la demande et par là
l’inflation, comme toute autre dépense nouvelle.
L’impôt aurait pu intervenir plus tôt et sur une
plus large échelle. Mais une fois épuisés tous les
moyens valables, les greenbacks auraient été quand
même nécessaires13.
Les résultats n’ont d’ailleurs pas été si lamen­
tables. Comme nous l’avons vu, en 1861, le Trésor et
les banques suspendirent les paiements en numé­
raire, c’est-à-dire l’échange des billets contre de l’or.
Un marché spéculatif sauvage de l’or se développa à
New York. Ce spectacle plutôt déplaisant en temps
de guerre donna beaucoup de soucis aux autorités,
bien qu’il ne semble pas avoir fait grand mal. Sur
un plan beaucoup plus pratique, les prix en
monnaie papier montèrent jusqu’à atteindre en
1864 un maximum équivalant à plus du double du
niveau de 1860. (Sur la base de 1910-1914, l’indice
des prix de gros était de 93 en 1860, et de 193 en
186414.) Les ouvriers en souffraient beaucoup:
pendant la guerre, la hausse des salaires n’atteignit

13. Irwin Unger, The Greenback Era, Princeton, 1964. Il faut


signaler aussi le livre de Wesley C. Mitchell : A History of the
Greenbacks (Chicago, 1903), qui fut un classique en son temps, bien
que ses conclusions soient aujourd’hui discutables.
14. Historical Statistics, p. 115. Il s’agit de l’indice historique de
Warren et Pearson, ainsi appelé en l’honneur de George F. Warren
et Frank A. Pearson de l’université Cornell. Il a prouvé à ses
auteurs (et peut-être aussi à Franklin D. Roosevelt) que les prix
de gros montaient et descendaient selon le prix de l’or, et
augmenteraient par conséquent si l’on augmentait le prix de l’or,
c’est-à-dire si l’on réduisait la teneur en or du dollar. Cf. chapitre
xv.
Le grand compromis 159
pas la moitié de la hausse des prix15. Mais les
cultivateurs profitaient du blé à deux dollars (et
plus encore après la fin de la guerre), et la capacité
industrielle et la production augmentèrent même
dans des proportions gigantesques, stimulées par la
hausse des prix et les besoins militaires. Dans un
pays coupé en deux, entretenant une armée qui
compta jusqu’à un million d’hommes, et plongé
dans l’un des accès d’autodestruction les plus
sanglants dont les hommes aient été saisis jusque-
là, on ne saurait considérer que ce résultat soit
décevant. La mauvaise réputation financière de la
guerre de Sécession est née de la volonté d’histo­
riens postérieurs au conflit, et connus pour leurs
idées conservatrices, de démontrer que tout ce qui a
été réalisé avec aussi peu de respect pour la
moralité du numéraire que les greenbacks, doit être
globalement contraire au bon sens.
Tout ce qui précède ne concerne en réalité que les
problèmes internes à l’Union. Il serait plus justifié
de faire le procès de la gestion monétaire de la
Confédération. Le Sud fut dominé par la conviction
que les horreurs de la guerre étaient bien suffisantes
sans qu’on y ajoutât les horreurs du fisc. Les impôts
du gouvernement confédéré (un impôt foncier sur la
terre et les esclaves, un impôt sur les exportations
de coton, bientôt rendu caduc par le blocus nor­
diste) ne rapportaient presque rien. On réquisi­
tionna les recettes des Etats. Ces réquisitions leur
furent restituées en cette monnaie que la Confédéra­
15. L’indice de la moyenne des salaires journaliers pondérés, sur
la base 100 pour le 1er janvier 1860, était de 134 en 1864. Cf.
Historical Statistics..., p. 90. Ces calculs reposent sur des données
fragmentaires. Contrairement aux prix, les salaires ne baissèrent
pas beaucoup après la guerre.
160 L ’argent
tion ém ettait en abondance pour payer ses effets,
ou même, à meilleur compte encore, en monnaie
émise par les É tats eux-mêmes pour faire face à
telle ou telle nécessité. Combinées à des emprunts
domestiques, ces émissions de monnaie payaient les
frais de la guerre. Le total des émissions de billets
confédérés se m ontait vers la fin • à environ un
milliard de dollars; l’emprunt en constituait enviT
ron un tiers. Les prix augmentèrent pendant la
guerre — jusqu’en mars 1864 — au taux d’environ
10 % par mois. L’indice des prix des pays de l’est
de la Confédération, sur la base 100 pour les
premiers mois de 1861, s’élevait à 4 285 en
décembre 1864, et 9 211 en avril 1865, lorsque tout
fut consommé. Les salaires étaient restés loin
derrière. Alors que les prix avaient été multipliés
par 90 entre 1861 et 1865, on a estimé que les
salaires avaient seulement décuplé16. Les commis­
saires aux prix s’efforçaient d’arrêter les augmenta­
tions en fixant des maximums pour les produits de
base. De temps à autre, les journaux publiaient côte
à côte ces prix et les prix effectivement pratiqués.
Les billets et bons confédérés perdirent toute valeur
après Appomattox.
Parmi les spécialistes dignes de ce nom, aucun n’a
défendu ce mode de financement de la guerre. Mais
ils ne s’en sont pas non plus tenus là. « Les auteurs
nordistes portés sur l’Économie ont souvent attri­
bué l’effondrement de la Confédération à sa mon­
naie de papier17... »
16. Ces données sur les prix et les salaires sont empruntées à
Eugene M. Lerner : « Priees and Wages in the Confederacy, 1861-
1865 », The Journal of Political Economy, vol. LXIII, n° 1 (février
1955), p. 20 sq.
17. Edward Channing, History of the United States, New York,
1925, vol. VI, p. 411.
Le grand compromis 161

Il est hors de doute que l’on aurait pu prélever


des impôts plus nombreux et plus lourds, qui
auraient en somme réparti équitablement le fardeau
de la guerre. On aurait limité l’anarchie provoquée
par l’augmentation choquante des prix. On aurait
ainsi rehaussé la prétention de la Confédération à
incarner la stabilité et le bon sens, et certainement
aussi le moral des troupes, sans parler de celui des
travailleurs. Il n’empêche qu’un petit pays neuf,
soumis à un blocus, coupé de ses approvisionne­
ments en produits industriels ainsi que de ses
marchés, com battant surtout sur son propre terri­
toire, a entretenu une grande armée (les estimations
vont de 600 000 à un million, ce qui semble peu
probable) qui a fait campagne pendant quatre ans.
C’était une entreprise colossale. Qu’il l’ait réalisée
avec des ressources globales en numéraire d’environ
37 millions de dollars, fut — c’est le moins qu’on
puisse dire — un exploit remarquable en matière de
magie financière. Le miracle de la Confédération,
comme le miracle de Rome, n’est pas qu’elle se soit
effondrée, mais qu’elle ait survécu si longtemps.
C’est un peu l’histoire de cet archéologue qui, dans
dix mille ans d’ici, travaillant dans les fouilles de ce
qui fut New York, découvre un w.-c. payant et en
comprend l’usage. Il en conclut que la civilisation
s’est écroulée parce qu’elle avait des problèmes dans
la frappe de sa monnaie. Ceux qui attribuent
l’effondrement de la Confédération à son papier-
monnaie appartiennent à la même école.

Pendant les trente-cinq dernières années du


siècle, les partisans du numéraire acquirent une
H
162 L ’argent
influence beaucoup plus grande18. Leur recul sur la
question des greenbacks était arrêté, et ils avaient
repoussé une contre-attaque. Une nouvelle offensive
en faveur de l’argent fut également repoussée. Bien
entendu, ils maintenaient aussi l’avantage acquis
lors de l’élimination des billets de banque des États.
Le retrait des greenbacks commença en 1866 au
rythme régulier de 10 millions pendant les six
premiers mois, puis de 4 millions par mois. Ce
n’était pas une mesure populaire. Les dépenses
gouvernementales, y compris les frais d’aide aux
régimes de la Reconstruction dans le Sud, étaient
encore élevés. E t les prix baissaient. Le blé continua
à augmenter après la guerre et atteignit 2,94 dollars
en 1866. Il descendit à 2,54 dollars en 1868, et
baissa de près d’un dollar l’année suivante. L’indice
de tous les prix agricoles, qui était de 162 en 1864,
tomba à 138 en 1868 et à 128 l’année suivante. (Dix
ans plus tard, il était de 7219.) La dette hypothé­
caire sur les fermes avait augmenté pendant la
guerre. Les soldats démobilisés qui retournaient à
une vie rurale chez eux ou sur la frontière,
comptaient parmi les nombreux Américains hostiles
à la baisse des prix.
Ceux qui en souffraient en attribuaient la respon­
sabilité au retrait des greenbacks. En 1868, une forte
majorité des deux Chambres du Congrès mit un
terme à leur retrait. En 1871 et 1872, malgré
l’opposition des défenseurs du numéraire, le Trésor
autorisa un accroissement de quelques millions.
L’année suivante vit une de ces paniques classiques
où le public se presse aux guichets des banques en
18. Je me suis lancé dans un exercice particulièrement périlleux
pour résumer les controverses de l’époque. Pour une étude plus
riche et plus détaillée, cf. Unger, op. cit.
19. Historical Statistics..., p. 115.
Le grand compromis 163
demandant son argent. On procéda à une nouvelle
émission encore plus im portante pour satisfaire
cette exigence. En 1874, le Congrès vota une loi
prévoyant l’accroissement de la circulation des
greenbacks jusqu’à un m ontant permanent de
400 millions de dollars.
Grant y mit son veto : « Je ne crois pas à une
méthode quelconque pour rendre le papier-monnaie
égal aux pièces alors que parmi ceux qui possèdent
ou détiennent ces pièces, personne n’est prêt à les
échanger contre les promesses de paiem ent20. » La
question fut alors portée devant les électeurs. En
1876, le Parti du Greenback se présenta comme le
champion du papier-monnaie et de quelques autres
innovations financières, comme l’interdiction des
nouveaux billets de banque nationaux, dont on
estimait qu’ils violaient le droit exclusif et sacré de
l’É tat à émettre de la monnaie. Lors de l’élection
législative de 1878, il obtint plus d’un million de
voix et fit élire quatorze représentants. (C’est aussi
cette élection qui fit passer définitivement dans le
vocabulaire la distinction entre soft money et hard
money [monnaie papier et monnaie métallique].)
Pendant ce temps, bien qu’on eût refusé d’émettre
de nouveaux greenbacks, on arrêta également leur
retrait. On régla la question en laissant les choses en
l’état. La circulation totale des greenbacks fut fixée
au chiffre étonnamment précis de 346681016 dol­
lars. Dans la mesure où l’on peut en savoir
quelque chose, ce chiffre n’a pas bougé pendant des
décennies. C’est en 1878 que la bataille des green­
backs battit son plein puis l’attention se déplaça
vers l’argent.
20. Davis Rich Dewey, Financial History of the United States,
New York, 1903, p. 361.
164 L ’argent
Après avoir été depuis F Antiquité la plus solide
des monnaies solides, l’argent devint alors une
monnaie faible. Rappelons qu’en 1867, les princi­
paux pays d’Europe réunis à Paris avaient décidé
de faire de l’or leur instrument de réserve unique et
fondamental par rapport à leurs diverses monnaies,
et le moyen de paiement de leurs échanges. On
considéra que ce qui semblait bon pour l’Europe
était également bon pour les États-Unis. Par
conséquent, en 1873, on cessa de monnayer le dollar
d’argent traditionnel, ce qui fut interprété à
l’époque par tout le monde comme un geste de pure
routine21. (On continua pendant quelques années à
frapper un dollar d’argent plus lourd à l’usage des
négociants commerçant avec l’Orient où l’argent
était encore exigé en paiement.) Six ans plus tard,
conformément à la législation antérieure, les green-
hacks survivants furent décrétés convertibles en or
et en or seulement. Quant aux billets de banque
nationaux, puisqu’ils étaient échangeables contre
des greenbacks, on décida qu’ils seraient désormais
pleinement échangeables contre de l’or. Le retour à
l’étalon-or s’effectua sans difficulté. Les prix étaient
retombés au niveau d’avant guerre22. La circula­
21. Mais on discute encore sur les raisons de cette mesure. Une
explication souvent retenue est que les défenseurs de l’or savaient
très bien ce qu’ils faisaient, mais que les représentants des régions
de l’Ouest ne s’en sont pas rendu compte. Cf. les remarques
intéressantes de Paul M. O’Leary, « The Scene of the Crime of
1873 Revisited : A Note », The Journal of Political Economy,
vol. LXVIII, n° 4 (août 1960), p. 388 sq.
22. « Le niveau des prix généralement déprimé... fut le facteur
qui permit la reprise du numéraire en 1879 » (James K. Kindhal,
« Economie Factors in Specie Resumption, The United States,
1865-1879 », The Journal of Political Economy, vol. LXIX, n° 1,
février 1961, p. 30 sq.).
Le grand compromis 165
tion du papier-monnaie, qui était auparavant
importante par rapport au volume des transactions,
fut réduite à une faible part du fait de l’expansion
rapide de l’industrie et de l’agriculture. De telle
sorte que lorsque l’or devint disponible, personne ne
vint en demander; ce changement passa presque
inaperçu.
Cela ne devait pas durer. Les bas prix qui avaient
rendu possible cette m utation n’étaient pas du goût
des agriculteurs. Entre-temps, l’adoption de l’éta-
lon-or en Europe poussa les États (surtout l’État
prussien) et les banques à vendre leur argent contre
de l’or. Par conséquent, le prix de l’argent baissa
par rapport à l’or. Pendant les années 1870-1880, il
tomba encore davantage à la suite des grandes
découvertes d’or au Nevada. Pendant un demi-
siècle, l’argent-métal valant plus que l’argent mon­
nayé, la loi de Gresham l’avait tenu à l’écart du
monnayage, vers lequel elle avait, au contraire,
drainé l’or. Désormais l’argent était bon marché :
c’était au tour de ce métal de prendre le chemin de
l’Hôtel de la Monnaie. Hélas! il s’avérait alors que
la législation de 1873 le lui interdisait. On ne
monnayait plus le dollar d’argent. La législation de
1873, qui était presque passée inaperçue à l’époque,
devenait désormais le « crime » de 1873. Le Congrès
s’était laissé acheter par un financier britannique,
un certain Ernest Seyd. On perfectionna ensuite la
conspiration en la faisant apparaître comme
l’œuvre d’une cabale de banquiers juifs23. Ainsi,
alors que le mouvement favorable aux greenbacks
déclinait dans les années 1880, il fut relayé par la
contre-attaque de l’argent.
Elle était beaucoup plus forte politiquement. Les
23. Unger, p. 339-340.
166 L ’argent
partisans des greenbacks avaient lancé un parti. Les
défenseurs de la « liberté » de l’argent firent de
même, et devinrent le parti populiste. Mais le phéno­
mène de loin le plus im portant est qu’ils conquirent
un autre parti : le parti démocrate. La référence à la
« liberté » signifiait la revendication d’un mon­
nayage libre ou illimité de l’argent à l’ancien taux
de 371,25 grains pour un dollar. Il va sans dire que
ce taux impliquait un équivalent en dollars bien
supérieur à ce que l’on pouvait obtenir alors sur le
marché. Avec 371,25-grains d’argent dans un dollar
contre 23,22 grains d’or, la valeur relative des deux
métaux correspondait au rapport précédent (bien
que non historique) de 16 à 1.
Les défenseurs de la liberté de l’argent obtinrent
leur première victoire en 1878. Après la guerre, les
partisans de la monnaie fiduciaire et scripturale,
élus désormais par les nouveaux États de l’Ouest,
dominaient le Congrès. Les partisans du numéraire
dominaient invariablement le Président. En février
1878, passant outre à un veto du président Hayes,
le Congrès décréta l’achat d’une somme de 2 à
4 millions de dollars d’argent par mois au prix du
marché. On devait le monnayer en dollars selon
l’ancien poids. La Monnaie produirait plus de
dollars qu’il n’en fallait pour racheter l’argent
déprécié sur le marché. Ce profit reviendrait à
l’Etat.
Les défenseurs du numéraire espéraient que cette
mesure, quoique peu judicieuse à leur avis, satisfe­
rait au moins les partisans de l’argent. Malheureuse­
ment, ces derniers se révélaient insatiables. Leur
propagande se poursuivit pour exiger le monnayage
non pas d’une quantité limitée d’argent, mais de
tout l’argent qui pouvait se présenter. Les défen­
seurs de l’argent estimaient que cela augmenterait
Le grand compromis 167
non seulement le prix de l’argent mais aussi de
l’ensemble des produits agricoles : en hommes bons
et pieux, ils étaient profondément convaincus que
la cause de l’argent était la cause de Dieu. Dans les
années suivantes, Dieu fut étroitement mêlé à la
politique monétaire des États-Unis, quelles qu’aient
pu être Ses préférences.
En 1890, à la suite de négociations tortueuses
entre les défenseurs de la liberté de l’argent et les
défenseurs du protectionnisme, on libéralisa encore
les achats d’argent. Les billets émis par le Trésor
pour l’argent ainsi acheté étaient remboursables en
or ou en argent selon ce que préférait le détenteur.
Comme on pouvait s’y attendre, la loi de Gresham
commença alors à exercer ses effets contre l’or.
L’argent circulait au fil des transactions. Les
détenteurs de billets du Trésor se les faisaient payer
en or qu’ensuite ils conservaient ou plaçaient, ou
utilisaient à l’étranger. La réserve d’or du Trésor
diminua, et l’on assista en 1893 à une énorme ruée
sur les stocks d’or. Pour les reconstituer, le gou­
vernement vendit des bons contre de l’or, mais l’or
ainsi obtenu servit à rembourser les billets que l’on
avait émis en contre-valeur de l’argent acheté.
Un malheur se transforme souvent en bienfait
lorsque les hommes sont assez perspicaces pour en
identifier la cause. L’année 1893 en fournit une
excellente illustration. La ruée vers l’or prit les
proportions d’une panique. Cette panique venait
d’autres causes, entre autres, comme toujours, de la
spéculation qui l’avait précédée. Les défenseurs du
numéraire et leurs porte-parole, ainsi que le pré­
sident, Groves Cleveland, en attribuèrent pourtant
toute la responsabilité à l’argent. Pendant l’été de
1893, Cleveland convoqua une session extraordi­
naire du Congrès pour m ettre un frein aux opéra­
168 L ’argent
tions sur l’argent. Malgré l’opposition éloquente de
William Jennings Bryan, qui siégeait alors à la
Chambre, et après un long débat au Sénat, le
Congrès subjugué et apeuré y consentit.
Mais les partisans de l’argent n’étaient pas
complètement battus. En 1896, ils portèrent la lutte
devant les électeurs. Selon les défenseurs du numé­
raire, Bryan « insista sottement pour faire de la
question de l’argent le problème essentiel24»'. Il
lança son défi immortel devant la Convention
démocrate : «... nous répondrons à leur demande
d’un étalon-or en leur disant : Vous n’imposerez pas
cette couronne d’épines sur le front des travailleurs,
vous ne crucifierez pas l’humanité sur une croix
d’o r25! ». Après qu’on l’eut informé de la vertu de
l’argent, on faisait m aintenant savoir à Dieu que
l’or était impliqué — au moins symboliquement —
dans la mort de Son fils.
Les élections furent une défaite complète pour
Bryan. Comme à l’accoutumée, le temps avait fait
son œuvre. Le Middle West était m aintenant
partisan du numéraire. McKinley gagnait par
271 voix contre 176. Le World de New York
déclara : « Depuis la chute de Richmond, les
patriotes américains n’avaient pas eu un tel motif
de se réjouir... l’honneur est sauf26. »
En 1900, une législation complémentaire concer­
nant le monnayage et les billets réaffirma les droits
de l’or. Certains puristes situent donc à cette date

24. A. Barton Hepburn, A History of Currency in the United


States, New York, 1915, p. 378. Ancien contrôleur du Trésor, le
docteur Hepburn a été président du conseil d’administration de la
Chase National Bank.
25. Studenski et Krooss, op. cit., p. 233.
26. Ibid., p. 234.
Le grand compromis 169
l’adoption de l’étalon-or par les États-Unis. Mais il
avait déjà remporté la victoire.
La loi de 1900 manifestait cependant un certain
humour révélateur. Elle autorisait les banques
nationales, les bonnes banques de Y Establishment, à
émettre des billets jusqu’à un maximum de 100 %
de la valeur des bons d’É tat déposés auprès du
Trésor. Elle diminuait aussi de moitié un impôt
léger auparavant prélevé sur cette circulation. Il en
résulta une augmentation rapide de la circulation
fiduciaire des banques nationales qui fit plus que
doubler dans les huit années suivantes. Tous les
bons financiers firent l’éloge de cette mesure indis­
pensable, à leur avis, au commerce croissant du
pays : c’était un acte bénéfique et sage. Mais sous
forme de greenbacks, de certificats délivrés pour
l’argent ou de billets du Trésor versés contre de
l’argent, ce qui équivalait exactement au même,
cette expansion de la masse monétaire était mal­
saine, irresponsable et peu avisée, ou, comme le
disait le World de New York, profondément désho­
norante et antipatriotique. Aucun principe ne dis­
tingue les deux jugements mais l’alliance séduisante
de la vérité et des intérêts financiers respectables.
CHAPITRE IX

Le prix

Nulle époque n’a pu être plus douce aux riches


que la fin du siècle dernier et la première décennie
de celui-ci : pas d’impôt sur le revenu, la taxe de la
guerre de Sécession ayant été rapidement suppri­
mée après le conflit; un contraste satisfaisant avec
la grande pauvreté de l’immense majorité. Écrivant
en 1899, Thorstein Veblen faisait observer que la
propriété était alors « la preuve la plus facilement
reconnaissable d’une estimable réussite, distincte en
ceci de l’exploit héroïque ou insigne. C’est donc sur
elle que l’estime va se fonder ordinairem ent1... ».
Dans leur bon sens instinctif, les historiens quali­
fient ces années d’Age doré.
Il serait tout aussi exact de parler d’âge de l’or.
Car une partie, et sans doute une grande partie de
l’estime attribuée à la richesse par Veblen, prove­
nait de la nature de la monnaie. Si la monnaie est
faible et se dévalue, même les riches perdent une
partie de leur confiance en leur propre valeur. Leur
esprit, comme celui de tout un chacun, anticipe le
moment où leur argent se sera désintégré, comme
1. Thorstein Veblen, Théorie de la classe de loisir, Paris,
Gallimard, 1970, p. 21.
172 L'argent
par exemple le Reichsmark. Ils ont une stratégie
pour se protéger, mais ils ne sont pas sûrs qu’elle
réussisse — et que vaudra alors l’argent ? Ni ceux
qui en possèdent, ni leurs détracteurs ne se posent
de telles questions lorsque l’argent est solide et
éternel.
Dans l’ensemble, les prix ont baissé entre la fin
de la guerre de Sécession et 1900. Les prix du blé,
du coton et d’autres articles de base étaient
inférieurs de moitié aux prix pratiqués un siècle
avant. Les nantis pouvaient raisonnablement espé­
rer un accroissement de richesse ; non seulement par
l’accumulation d’argent, mais aussi par une aug­
mentation durable du pouvoir d’achat de ce qu’ils
avaient déjà.
Cette époque offrait encore d’autrés aspects
particulièrement favorables aux riches. De nom­
breux plaisirs leur étaient exclusivement réservés
(nous reviendrons sur ce point im portant dans notre
dernier chapitre). L’un de ces plaisirs était celui de
voyager. Seuls les riches allaient en Europe. Le
prolétariat se risquait à effectuer un voyage d’est en
ouest et traversait l’Atlantique vers l’Amérique, ce
qui était plus que suffisant, compte tenu des
charmes sinistres de ce déplacement. De même qu’il
ne fallait aucun passeport à moins de s’aventurer
dans les régions peu sûres relevant du Tsar ou du
Sultan, de même on n’avait pas besoin de se soucier
des taux de change. Le nombre de livres, de
shillings et de pence que l’on obtenait contre 100
dollars était aussi immuable que le taux auquel les
deux monnaies pouvaient être échangées contre de
l’or. Mis à part les questions de droits de douane,
la même uniformité régnait entre les produits de
base lorsqu’on les convertissait en livres, en francs
ou en dollars. Avant l’invention de la radio, les
Le prix 173
signaux optiques de Land’s End ou d’autres pro­
montoires donnaient instruction aux navires char­
gés de céréales venus du Saint-Laurent de se diriger
vers la Tamise, Rotterdam, Anvers ou Hambourg,
selon les bénéfices marginaux des cours de tel ou tel
port. Rien de ce qu’on peut envisager ou même
imaginer aujourd’hui pour le Marché commun ne
ressemble le moins du monde au système monétaire
universel et unique existant à l’époque.
La capacité des riches et de leurs acolytes à voir la
vertu sociale dans ce qui sert leur intérêt et leur
préférence et à présenter comme ridicule ou absurde
tout ce qui ne va pas dans ce sens, ne s’est jamais
manifestée avec autant de force que dans leur
défense de l’or et leur condamnation du papier-
monnaie. La tendance correspondante des écono­
mistes à trouver une vertu à ce qui agrée aux gens
aisés et respectables est tout aussi évidente. Mais le
fonctionnement de l’étalon-or possédait également
une précision, une harmonie et une cohérence
interne qui lui valaient aussi les louanges de ceux
qui n’étaient ni volontairement ni consciemment au
service des riches. Il est exact qu’il simplifiait et
garantissait les relations entre les monnaies des
différents pays et donnait une monnaie unique aux
pays industriels et à leurs empires. Il avait égale­
ment et malheureusement des défauts graves et
même rédhibitoires, pouvant infliger de lourds sacri­
fices à l’homme de la rue et, avec le temps, aux
riches eux-mêmes. Ces défauts étaient plus particu­
lièrement graves dans le cadre du compromis
réglant les questions monétaires américaines.

Lorsqu’il s’agit de malheurs économiques, on ne


peut éviter les problèmes de vocabulaire. Au cours
174 L ’argent
de son infortunée odyssée, Pal Joey, le personnage le
plus original de John O’Hara, se retrouve chanteur
dans un beuglant de Chicago où l’on ne vend que du
café et des petits gâteaux. Il explique ses malheurs
en disant que la « panique » dure encore. Ce terme
archaïque et donc légèrement prétentieux atteste
l’oreille infaillible d’O’Hara. Au xixe siècle, et
jusqu’en 1907, les États-Unis avaient connu des
« paniques », et c’est ainsi, dans aucune honte,
qu’on les appelait. Mais en 1907, le langage, comme
tant d ’autres choses, se m ettait au service des
intérêts économiques. Pour limiter la perte de
confiance, les hommes d’affaires et les banquiers
avaient entrepris d’expliquer que tout revers écono­
mique n’était pas vraiment une panique, mais
seulement une crise. Ils n’en étaient pas dissuadés
par l’emploi que faisait Marx de ce terme dans un
contexte bien plus menaçant — celui de crise finale
du capitalisme. Mais dans les années vingt, le mot
« crise » avait à son tour acquis la connotation
redoutable des événements qu’il décrivait. Par
conséquent, les hommes se redonnèrent confiance
en expliquant qu’il ne s’agissait pas d’une crise,
mais d’une dépression. Un terme bien anodin... Puis
vint la Grande Dépression qui associa ce mot avec
la calamité économique la plus effroyable, et les
sémanticiens économiques expliquèrent alors qu’au­
cune dépression ne s’annonçait, au plus une simple
récession. Dans les années cinquante, chaque fois
qu’il y avait des difficultés passagères, les écono­
mistes et les hauts fonctionnaires niaient d’une
seule voix qu’il y eût récession, — seulement un
mouvement marginal ou un réajustement rééquili-
brateur. M. Herbert Stein, homme affable qui eut
l’honneur ingrat de servir de porte-parole écono­
Le prix 175
mique à Richard Nixon, aurait qualifié la panique
de 1893 de correction de croissance.
On ne peut nier le caractère dégrisant des
événements décrits au siècle dernier comme des
paniques et dans les premières années du x x e siècle
comme des dépressions. Ils se sont déroulés en (et
après) 1819, 1837, 1857, 1873, sous une forme
bénigne en 1884, puis avec des effets désastreux en
1893 et à nouveau en 1907. Il y en eut un rapide
mais violent en 1921, suivi du plus sévère et du
plus long de tous en (et après) octobre 1929. Leur
succession avait été si régulière qu’au début de ce
siècle, on estimait que la vie et l’évolution écono­
miques se caractérisaient par un mouvement sinu­
soïdal systématique. On pouvait obtenir une licence
et un diplôme d’Économie en se spécialisant dans
les cycles économiques, que les initiés appelaient
simplement les « cycles ». C’était l’un des domaines
les plus subtils, les plus contestés et les moins
assurés, et donc les plus recherchés, de cette
discipline.
Il y avait également, nous l’avons indiqué,
l’analyse de Marx, qui considérait aussi la crise
comme un phénomène normal, au moins dans la
société capitaliste. Une puissance productive sans
cesse accrue ne reversait au travail qu’une fraction
toujours décroissante de la valeur des biens pro­
duits par lui. L’incapacité des ouvriers à acheter ce
qu’ils produisaient et la tendance de l’épargne
capitaliste à s’investir dans une expansion encore
plus forte des installations et des productions,
engendraient un stockage excessif, une baisse des
profits et des crises toujours plus graves. La crise
finale détruirait le capitalisme alors affaibli par la
concentration aux mains d’une petite minorité.
Marx n’était pas en odeur de sainteté aux États-
176 L ’argent
Unis, et même en Grande-Bretagne où il avait vécu
et travaillé. Mais en Europe, et même au second ou
au troisième degré dans les pays de langue anglaise,
ou dans les commentaires des spécialistes, on voyait
poindre l’idée que les « paniques » ou les « crises »
successives annonçaient la fin du capitalism e2.

L’image classique du cycle économique était celle


d’un mouvement sinusoïdal, et la métaphore conve­
nue le comparait aux vagues de la mer. Les prix et
la production augmentaient graduellement, puis
plus vite, atteignaient un maximum, puis retom­
baient. On mesurait la longueur du cycle de crête en
crête et de creux en creux : là encore la vague... La
réalité du xixe et du début du xx e siècle ressem­
blait en fait beaucoup plus aux dents d’une scie à
refendre, qui montent en pente douce d’un côté et
redescendent abruptem ent de l’autre. Ou bien, s’il
s’agit d’une vague, on aurait dit la longue ascension
de la houle suivie de son brutal déferlement.
On peut repérer des constantes dans toutes ces
paniques. Cela commençait par une expansion de
l’activité économique. Celle-ci se concentrait habi­
tuellement sur une forme dominante d’investisse­
ment, qui remodelait la géographie économique du
pays. Le premier objet de ces investissements fut
les canaux; puis, avec une ampleur bien plus
grande, les chemins de fer. La construction des
canaux et des chemins de fer perm ettait la pénétra­
tion de nouvelles terres. Souvent les prix augmen­
taient, mais pas toujours.
2. Par exemple dans l’ouvrage classique de Wesley C. Mitchell :
Business Cycles, New York, National Bureau of Economie
Research, 1928, p. 8-9.
Le prix 177
Puis, avec le temps, l’expansion cédait la place à
la spéculation, — terme qu’il faut définir avec une
certaine précision. Un Bostonien attentif observait
en 1840 que la « spéculation » est ce qu’on appelle
« entreprise » si elle réussit; elle ne devient une
vilaine action que si elle échoue3. La spéculation se
concentre sur un ou plusieurs de ces biens, réels ou
fiduciaires, qui sont au coeur de l’expansion en
cours. On ne sera pas étonné d’apprendre qu’en
1819, et à nouveau en 1837, c’était la terre. En
1829, le gouvernement vendit pour 1,2 million
d’acres* de terres publiques pour un prix de
1,5 million de dollars. En 1836, avant le krach, il en
vendit 20 millions pour 25 millions de dollars, dont
une bonne partie à des opérateurs qui se hâtèrent
de les revendre avec profit à d’autres qui les
revendirent pour une somme encore supérieure. Ce
fut aussi la grande époque de la construction des
canaux. Enfin, le boom porta également sur les
équipements publics (péages, Parlements d’États,
écoles — quelques prisons aussi) sur les titres
finançant ces entreprises rémunératrices.
En 1857, l’intérêt spéculatif s’était transféré sur
les chemins de fer. Il y resta jusqu’à la fin du siècle.
Dans les années précédant la panique de 1873, et à
nouveau avant celle de 1893, la construction de
voies ferrées connut un grand essor, qui s’accom­
pagna d’une spéculation sur les titres assurant le
financement des travaux. Au xixe siècle, rien n’est
plus remarquable que la façon dont on se dépêchait
d’oublier le dernier désastre des chemins de fer pour
se préparer à perdre de l’argent sur le suivant.
3. R. Hildreth, Banks, Banking and Paper Currencies, Boston,
1840. Cité dans Samuel Rezneck, Business, Dépréssions and
Financial Panics, New York, 1968, p. 85.
* Un acre = 0,4 hectare (N.D.T.).
12
178 L ’argent
D’autres entreprises moins im portantes attirèrent
également la spéculation. Avant la panique de 1873,
il existait encore un marché libre de l’or coté en
greenbacks. En 1869, Jay Cooke et Jim Fiske, son
fondé de pouvoir, essayèrent d’accaparer le marché
de l’or, en contrôlant les sources de métal précieux
auxquelles s’approvisionnaient les marchands pour
remplir leurs contrats. La réussite de ces canailles
notoires dépendait de ce que le gouvernement
n’achetât pas d’or, ce dont Gould croyait s’être
assuré en achetant le beau-frère de Grant — et donc
le Président lui-même — ainsi que deux ou trois
fonctionnaires subalternes. Mais ces individus ne
parvinrent pas à manœuvrer Grant. La tentative
échoua. Enfin, la période précédant la panique de
1907 vit un effort maladroit pour accaparer le
marché du cuivre.
En 1907, la spéculation, sans délaisser les chemins
de fer, se déplaça vers le tout-venant des actions.
Fait relativement rare pour l’époque, la dépression
de 1921 fut précédée d’une spéculation sur les
valeurs foncières et mobilières. La fièvre spéculative
des années vingt affecta de nouveau le marché des
actions ordinaires. Vers 1929, les horizons illimités
de la technologie avaient séduit les optimistes. De
même l’idée qu’il existait un type spécifique et
omniscient de génie financier auquel on pouvait
confier la tâche d’amasser une fortune spéculative.
Par la grâce du premier de ces mythes, R.C.A.,
pionnier de ce qu’on appellerait aujourd’hui l’élec­
tronique, se trouvait être l’un des grands favoris de
la spéculation, bien qu’il n’eût jamais versé de
dividende. Seabord Air Line, grâce auquel de nom­
breux naïfs croyaient s’assurer une position dans
l’aviation, faisait aussi partie des favoris, bien que
ce fût un chemin de fer. E t la société d’investisse­
Le prix. 179
ment, ancêtre de la société de portefeuille, permet­
tait au génie de la finance de débarrasser les
individus cupides mais peu imaginatifs des tâches
spéculatives. La fin des années vingt vit se multi­
plier les sociétés d ’investissement.
La spéculation se produit lorsque les gens
achètent des valeurs, en s’abritant toujours derrière
une rationalisation quelconque, parce qu’ils s’at­
tendent à voir monter leurs prix. Cette attente
suscite des actes qui servent à la justifier. Bientôt
l’élément réel qui est visé cesse d’être l’intérêt que
le bien en question (terre, marchandise, société par
actions ou société d’investissement) rapportera dans
l’avenir. Ce qui compte, c’est qu’il y ait assez de
gens qui s’attendent à une hausse de prix de ce bien
pour faire effectivement monter son prix, et ainsi
attirer encore plus de monde, qui nourrira à son
tour l’espérance de nouvelles hausses.
Le mécanisme est d’une simplicité primitive. Il
ne dure que tan t que l’on peut croire en une montée
des prix. Si la hausse des prix rencontre un obstacle
réel, les espérances de ceux qui entretiennent la
hausse sont déçues ou du moins menacées. Tous
ceux qui croient en une nouvelle hausse — tous sauf
les crédules et les optimistes invétérés, dont on
rencontre invariablement un grand nombre —
tentent alors de tirer leur épingle du jeu. Quel
qu’ait pu être alors le rythme de la croissance
antérieure, qu’elle ait été lente ou rapide, la chute
qui en résulte est toujours brutale. D’où la compa­
raison avec la lame de la scie à refendre ou du
ressac qui se brise après la houle. C’est ainsi que la
spéculation (et avec elle l’expansion économique)
prit fin dans toutes les années de panique de 1819 à
1929.
180 L’argent
Ce phénomène comportait bien d’autres cons­
tantes. Bien qu’en général les prix n’aient pas
beaucoup augmenté pendant les booms, ils ont
toujours baissé considérablement pendant et après
les paniques. Cette absence de symétrie provenait
en partie du fait que la tendance des prix était
généralement à la baisse au siècle dernier. Le boom
interrom pait ce déclin. Puis, dans l’effondrement
qui s’ensuivait, la tendance à la baisse reprenait de
plus belle. Ces baisses revêtaient une amplitude que
l’on a peine à imaginer, surtout pour les prix
agricoles, à notre époque où jouent si fortement les
groupes de pression, les considérations électorales et
le soutien des prix. En 1818, l’indice des prix
agricoles était de 117; en 1821, il était descendu à
64. Le blé coûtait alors 25 cents le boisseau * à
Cincinnati, le maïs 10 cents, et le whisky (absolu­
ment invendable) 15 cents le gallon. Entre 1836 et
1840, l’indice des prix agricoles tomba de 89 à 65 et
s’effondra à nouveau à 48 en 18434. Ces mouve­
ments n’étaient pas un phénomène lointain ou
archéologique. En une seule année, de 1920 à 1921,
les prix agricoles baissèrent de près de moitié. Entre
1929 et 1932, ils s’effondrèrent.
Dans le secteur urbain les effets des paniques sur
l’emploi et la production sont beaucoup moins
faciles à connaître que sur les prix. On peut
toujours trouver des listes de prix; mais les
chômeurs, il fallait les compter, ce que l’on n’a pas
fait avec précision avant la Grande Dépression. En
4. Historical Statistics of the United States..., p. 115 sq. Comme
nous l’avons déjà indiqué, cet indice est celui de Warren et
Pearson, et composé sur la base 1910-1914 = 100. La citation sur
Cincinnati est dans Rezneck, p. 58.
* Un boisseau = 36,35 litres (N .D .T .).
Le prix 181
particulier, les années précédant 1840 sont, selon la
formule du professeur Paul David, une époque
obscure du point de vue des statistiques5. Dans les
années où sévissaient la panique, puis la dépression, la
croissance économique s’est certainement ralentie et
peut-être, de temps à autre, arrêtée. On ne peut
guère en dire davantage avec certitude 6.
Des témoignages nombreux quoique subjectifs
attestent pourtant la misère économique. On estime
que 50000 ouvriers étaient au chômage durant l’été
de 1819 à New York, Philadelphie et Baltimore. A
Poughkeepsie, un ouvrier industrieux et entrepre­
nant du nom de John Daely s’accusa du vol d’un
cheval, expliquant qu’ « il ne pouvait trouver de
travail, et ne saurait imaginer de plan aussi rapide
et aussi sûr pour obtenir un toit et un emploi
régulier7 ». Son plan réussit ; il fut condamné à huit
ans de prison. Un journal, faisant le point de la
situation, conclut : « Nos aïeux n’ont jamais connu
un destin aussi lugubre que celui qui plane sur nos
têtes. La dernière guerre était radieuse comparée à
l’époque actuelle 8 ». Dix-huit ans plus tard, après la
panique de 1837, le Herald de New York concluait
que « les États-Unis n’ont jamais vécu de situation
plus dangereuse qu’aujourd’hui9 ». Et, dans un
épanchement de compassion chevaleresque, il décla­
5. P. A. David, « New Light on a Statistical Dark Age : U.S.
Real Product Growth before 1840 », New Economic History, publié
par Peter Temin, Baltimore, Penguin Books, 1973, p. 44 sq.
6. Moses Abramovitz, « Resource and Output Trends in the
U.S. since 1870», Occasional Paper 52, New York, National
Bureau of Economic Research, 1956, p. 6-7.
7. Rezneck, op. cit., p. 56, d’où proviennent aussi les estimations
sur le chômage.
8. Ibid.
9. Cette citation est extraite de Wilfred J. Funk, When
the Merry-Go-Round Breaks Down, New, York, 1938, p. 10-11.
182 L ’argent
rait : « Nous pleurons et nous nous lamentons tout
particulièrement sur le sort de ces pauvres femmes
rougissantes, en larmes et sans défense, belles et
innocentes victimes de la crise générale9. » Chaque
panique ultérieure fit resurgir de telles expressions
de désespoir et une prose presque aussi pathétique.
Les paniques firent aussi recourir à deux types de
remèdes qui ont toujours joui d’une grande faveur,
bien qu’il n’existe aucune preuve qu’ils aient jamais
été très efficaces. Le premier consiste à vouloir
exorciser les malheurs économiques en affirmant
qu’ils n’existent pas. En novembre 1820, qui fut un
mois très sombre, après l’effondrement de l’année
précédente, le président Monroe entretint le Congrès
de l’état « prospère et heureux » du pays, ajoutant
qu’ « on ne saurait contempler un spectacle aussi
réconfortant et aussi glorieux sans être pénétré de
la reconnaissance la plus profonde et la plus humble
pour l’Auteur suprême de Tout le Bien qui nous
prodigue des bienfaits aussi multiples et aussi
inestimables10 ». On savait que le gouvernement de
l’époque était gravement préoccupé par la crise
économique. En mars 1837, comme l’on commen­
çait à ressentir les épreuves de cette année terrible,
Andrew Jackson déclara dans son discours d’adieu :
« Je quitte ce grand peuple prospère et heu­
reux11. » En juin 1930, le président Hoover reçut la
visite d’une délégation d’hommes soucieux du bien
public venus lui suggérer une extension des travaux
9. Cette citation est aussi extraite de Wilfred J. Funk, When
the Merry-Go-Round Breaks Down, New York, 1938, p. 10-11.
10. J. D. Richardson, A Compilation of the Messages and Papers
1789-1908, vol. II, Washington, Bureau of National Literature
and Art, 1908, p. 74-75.
11. The Statesmanship of Andrew Jackson, publié par Francis N.
Thorpe, New York, 1909, p. 493.
Le prix 183
publics pour soulager les souffrances des chômeurs,
qui se comptaient alors par millions. « Messieurs,
répondit le président, vous venez deux mois trop
tard. La dépression est term inée12. » La sincérité du
ton sur lequel M. Nixon et ses économistes ne
cessaient de proclamer la fin de l’inflation, les situe
dans une tradition plus ancienne qu’ils ne le
croyaient.
L’autre remède que l’on propose volontiers est la
consolation religieuse, substitut à des mesures plus
onéreuses. En 1837, un prêtre ingénieux conseillait
à ceux qui souffraient de mettre ces temps difficiles
à profit pour « Accumuler un trésor au Ciel »,
ajoutant en guise d’encouragement que : « Tout cela
est réalisable avec un revenu modeste13. » En 1857,
autre mauvaise année, le Journal du Commerce
publiait un avis similaire sous une forme vaguement
poétique :
Quittez un moment Wall Street
et tous les soucis terrestres,
Et consacrez une heure au milieu du jour
à une prière humble et pleine d’espoir1*.
En 1878, l’archevêque de Boston, Williams, prit
une mesure plus pratique. Il adressa à ses églises
une circulaire demandant à ses fidèles de ne pas
céder à la peur en allant retirer leur argent des
banques. Sa lettre provoqua une véritable ruée. En
octobre 1907, pour couronner les efforts tendant à
arrêter la panique de cette année-là (qui se mani­
festait par des ruées aux guichets des sociétés de
12. Arthur M. Schlesinger Jr., L'Ère de Roosevelt, t. I, La Crise
de l’ordre ancien 1919-1933, Paris, 1971, p. 260.
13. Rezneck, p. 84.
14. Robert Sobel, Panic on Wall Street, New York, 1968, p. 108.
184 L ’argent
gestion et des banques new-yorkaises), J. P. Mor­
gan, qui occupait lui-même un rang élevé dans la
hiérarchie épiscopalienne, convoqua à son bureau
les principales personnalités religieuses de la ville et
leur demanda de prononcer des sermons rassurants
le dimanche suivant. « Les responsables religieux de
toutes confessions acceptèrent de décrire ce week-
end-là la situation en rose15. » Une longue tradition
précède donc le Révérend docteur Peale et le
Révérend docteur Graham, les plus récents propa­
gateurs d’un évangile au service de l’efficacité
économique et de la paix sociale.
Certains facteurs perm ettent toutefois de distin­
guer nettem ent les booms et les paniques d’autre­
fois des malheurs ultérieurs. Au siècle dernier, la
main-d’œuvre urbaine était relativement réduite, et
celle de l’agriculture était considérable. En 1820,
année consécutive à une panique, sur un total de
salariés estimé aux États-Unis à 2,9 millions, 2,1
millions travaillaient dans l’agriculture. Cinquante
ans plus tard, en 1870, la main-d’œuvre agricole
constituait encore la moitié du total des salariés; à
l’époque de la Grande Dépression, moins d’un
q u art16. Dans les périodes économiques difficiles,
les prix agricoles s’effondraient, bien des gens
devaient abandonner leur ferme aux mains de leurs
créanciers, mais personne (ou presque) ne se trou­
vait réduit au chômage. (Dans la dépression des
années trente, les effectifs de l’agriculture augmen­
tèrent quand une partie de la population déserta les
villes.) Et, au siècle dernier, les entreprises urbaines
15. Ibid., p."315.
16. Historical Statistics..., p. 74. Une fois encore il faut rappeler
au lecteur que les chiffres du début du siècle ne valent que comme
ordre de grandeur, et sont antérieurs à l’ère de la précision
statistique.
Le prix 185
ressemblaient plus à des fermes qu’aujourd’hui. La
grande entreprise bureaucratique ne s’était pas
encore approprié le pouvoir de maintenir ses prix. Il
n’existait pas de syndicats capables de défendre le
taux des salaires. C’est pourquoi les prix baissaient
aussi dans les villes, ainsi que les salaires; dans
certaines industries les salaires baissaient plus que
les prix. C’est cette diminution du revenu monétaire
de l’entreprise et du revenu réel du salarié qui, plus
que le chômage massif, engendrait la misère. Elle
donnait à la dépression du siècle dernier une allure
bien différente de ce que la dépression est ensuite
devenue. Mais revenons au rôle de la monnaie dans
ces mésaventures.

Il va sans dire que les banques étaient les


pourvoyeuses de la spéculation qui précédait
chaque fois l’effondrement. Les acheteurs de terres,
de marchandises, d’actions de chemins de fer ou de
bons venaient emprunter de l’argent aux banques.
Comme les billets qui en résultaient entraient en
circulation, ils payaient à leur tour les achats
spéculatifs d’autres personnes. Fort heureusement,
les banques étaient petites et d’importance locale;
elles pouvaient donc croire ce que croyaient les
spéculateurs, prisonnières de la même conviction
euphorique que les titres continueraient à monter.
Sous la forme où il fonctionnait au siècle dernier et
plus tard, le système bancaire était donc bien conçu
pour accroître l’offre de monnaie selon les besoins
de la spéculation.
Les banques et la monnaie contribuaient aussi au
krach ultérieur. Lors des premières paniques, les
entreprises qui étaient apparues tels des feux follets
à la croisée des chemins, disparaissaient de même,
186 L'argent
et. dans certains cas leurs fondateurs l’avaient prévu.
Au xixe siècle, par la suite, il y eut de nouvelles
victimes, plus nombreuses encore parmi les petites
banques des États. En 1873 (année de panique) et en
1874, 98 banques suspendirent leurs paiements,
contre 29 les deux années précédentes. En 1892, il y
eut 83 suspensions, puis 496 durant la panique de
1893. En 1907 et 1908, 246 banques firent faillite.
Le massacre commença vraiment après 1920, et,
après 1929, il confina à l’euthanasie. Entre 1930 et
1934, plus de 9000 banques et banquiers mordirent
la poussière17.
La faillite d’une banque n’est pas une mésaven­
ture économique banale. Comme l’a souligné Milton
Friedm an18, elle n’a pas un mais deux effets nocifs
sur l’économie. Les propriétaires perdent leur capi­
tal et les déposants leurs dépôts, et les uns et les
autres perdent par conséquent leur capacité à
acheter des biens. Mais la faillite, ou, en ce
domaine, la crainte de la faillite, entraîne également
une diminution de l’offre de monnaie. Il n’y a là
aucun mystère. Une banque saine fait des prêts et
crée donc des dépôts qui, à leur tour, représentent
de l’argent. Une banque qui craint la faillite
contracte ses prêts et donc ses dépôts. Et une
banque qui a fait faillite liquide ses prêts, et ses
dépôts immobilisés cessent d’être de la monnaie. La
liquidation affaiblit aussi les réserves, les prêts, les
17. Ibid., p. 636 sq.
18. Milton Friedman et Anna Jacobson Schwartz, A Monetary
History of the United States 1867-1960. Étude du National Bureau
of Economie Research, Princeton, 1963, p. 353. Bien que cette
étude ait conduit le professeur Friedman à des conclusions
relativement différentes de celles auxquelles je parviens ici, c’est
un modèle de précision dans l’analyse auquel je dois beaucoup,
ainsi que tous ceux qui étudient ces questions.
Le prix 187
dépôts et par conséquent l’offre de monnaie
d’autres banques.
Comme nous l’avons observé, lorsque survenait
une panique au siècle dernier, elle ruinait surtout
les petites banques des États. Cela était conforme
au grand compromis. Ceux qui voulaient du numé­
raire avaient du numéraire et de grandes banques
sûres. Les nouvelles régions et la frontière dispo­
saient d’établissements bien plus accommodants,
qui servaient leurs intérêts en acceptant des
emprunts et des garanties beaucoup plus hasar­
deux. Les entreprises financières saines ne s’occu­
paient pas des faillites bancaires inhérentes à ce
système. Évoquant une discussion qui avait eu lieu
en 1931 lors d’une réunion de banquiers sur la
vague de faillites bancaires, George L. Harrison,
alors gouverneur de la Banque de Réserve fédérale
de New York, observait ceci: «A un moment
beaucoup d’entre nous en ville [à Wall Street]
avaient le sentiment que l’on pouvait isoler les
effets des faillites... des petites banques du reste de
la communauté bancaire19. » Les choses devinrent
sérieuses, expliquait-il ensuite, quand il fut évident
que les grandes banques de New York pourraient
également être atteintes par la panique généralisée.
Toutefois, bien avant 1931, la séparation entre les
intérêts financiers nationaux et ceux des banques
locales, essence du grand compromis, avait com­
mencé à disparaître. Cela était dû à l’amélioration
des communications et à l’intensification des rela­
tions commerciales entre les différentes parties du
pays. Conséquence immédiate et capitale, les
banques locales eurent de plus en plus de dépôts
dans les banques de New York et des autres
19. Ibid., p. 359.
188 L ’argent
grandes villes. Quand les déposants venaient
demander leur argent aux petites banques, celles-ci
s’adressaient aux grandes, qui en ressentaient donc
le contrecoup.
En outre, avec la fin du xixe siècle et la venue du
xxe, la spéculation devint moins un phénomène
local que national. La spéculation foncière se
développait dans les régions agricoles et sur la
frontière, ainsi que celle qui anticipait ou précédait
l’arrivée du chemin de fer. L’échec de ces spécula­
tions affectait surtout les banques rurales. La
spéculation mobilière était au contraire l’affaire des
centres financiers. Ce sont les banques des grandes
villes qui avançaient l’argent nécessaire aux achats
de titres. Ces banques s’occupaient également de
souscriptions et d’achats de bons et d’actions.
Quand leur cours tombait, c’étaient les banques des
villes qui en étaient affectées : leurs déposants
s’inquiétaient et venaient réclamer leur argent.
De plus, vers la fin du siècle dernier, New York
vit se développer un nouveau genre de banque, qui
reproduisait certains traits de l’Ouest plus témérai­
re : les institutions de gestion des États. Ils pou­
vaient recevoir le privilège d’entreprendre une
gamme d’opérations plus variée que les banques des
États ou les banques nationales : gestion d’actifs,
enregistrement et transfert de titres de société,
fonction de fondé de pouvoir pour des émissions de
bons et pour l’administration de biens. Leur
réglementation était également beaucoup moins
sévère. Il n’est donc guère surprenant qu’ils aient
connu un développement extraordinaire. Le K ni­
ckerbocker Trust, à la tête d’une puissante institu­
tion de gestion, fut profondément impliqué dans la
spéculation sur le cuivre en 1907. Quand la bulle
creva, le bruit courut que Knickerbocker était en
Le prix 189
difficulté. Les déposants se précipitèrent en masse
pour exiger leur argent, ce qui donna comme
d’habitude une réalité à ces difficultés. D’autres
institutions de gestion, dont la Trust Company of
America, qui s’était également embourbée dans
l’affaire du cuivre, furent à court de liquidités. La
panique de 1907, contrairement aux précédentes, ne
venait pas de la campagne : c’était un pur produit
de New York.
C’est pour cette raison qu’elle fut beaucoup plus
grave. Ce n’est pas tant que ses effets sur le pays
aient été plus profonds que ceux des paniques
précédentes. C’est surtout qu’ils ont concerné des
gens bien plus importants. Le problème se trouva
posé alors avec une urgence qui précipita le passage
à l’étape suivante de l’histoire monétaire américai­
ne : le Système de Réserve fédérale.

Bien avant 1907, les difficultés des banques des


grandes villes fournissaient un prétexte à l’interven­
tion de l’É tat. Dans l’année de panique de 1873, on
arrêta le retrait des greenbacks jugés jusque-là
néfastes, et l’on émit à nouveau 26 millions de
dollars pour servir de réserve et soulager la tension
à New York. Lors des paniques ultérieures, le
Trésor disposa des fonds gouvernementaux pour
aider les grandes banques à affronter la ruée des
déposants. En 1907, J. P. Morgan, félicité par tous
les historiens pour avoir sauvé la Trust Company of
America en déclarant que la panique pourrait tout
aussi bien s’arrêter là, sollicita du secrétaire au
Trésor, George B. Cortelyou, qu’il effectue des
dépôts afin de sauver la Trust Company. Les fonds
souscrits pour ce sauvetage par les autres banquiers
new-yorkais, y compris Morgan, se révélèrent insuf­
190 L ’argent
fisants. Cortelyou ne fut pas autorisé à déposer des
fonds publics auprès d’une institution de gestion.
Qu’à cela ne tienne : on déposa prestement 35 mil­
lions de dollars auprès des banques nationales, que
l’on re-prêta tout aussi prestement à la Trust
Company of America. On lui fournissait ainsi les
fonds qui perm ettraient de convaincre les déposants
qu’ils pouvaient lui faire confiance. De tels arrange­
ments s’effectuaient cas par cas et n’étaient jamais
autom atiques20. E t ils ne laissaient nulle place à la
pitié. Lorsqu’en 1907 Charles Barney, dirigeant du
Knickerbocker Trust, alors en situation désespérée,
alla chercher de l’aide auprès de J. P. Morgan, il ne
put même pas parvenir jusqu’à lui. Barney alors se
tua. Une banque centrale aurait au moins laissé
entrer Barney. C’est en partie pour aider des
hommes aux abois comme Barney, mais surtout
pour servir les intérêts d’hommes plus im portants
encore, que les États-Unis ont redonné vie à l’idée
d’une banque centrale.

Le problème qui préoccupait le Bullion Committee


revient dans tous les historiques des crises du
siècle dernier. Il est évident que la monnaie y a
joué un rôle. Mais était-ce la cause première? La
monnaie et les opérations bancaires ne reflétaient-
elles pas plutôt l’instabilité particulière de la
croissance dans les nouvelles régions ?
20. Le Trésor ne considérait pourtant pas à l’époque qu’il
s’agissait d’une fonction entièrement ad hoc ou accidentelle. Leslie
M. Shaw, secrétaire de 1902 à 1907, envisageait explicitement que
le Trésor fasse office de banque centrale. Selon lui : « Aucune
banque centrale ou gouvernementale au monde n’est mieux à
même d’influer sur la situation financière dans le monde entier que
le secrétaire au Trésor compte tenu du pouvoir dont il est investi
désormais » (I b i d p. 150).
Le prix 191
La réponse n’est pas facile — mais cela n’a pas
empêché les historiens d’en proposer une. Les
dispositifs monétaires et bancaires du siècle dernier
étaient admirablement conçus, comme nous venons
de le voir, pour réagir à l’euphorie, pour la nourrir,
l’amplifier, puis rendre plus dure la chute. On
pouvait créer des banques et de la monnaie pra­
tiquem ent sans restriction, afin de financer la
croissance et la spéculation. Puis la faillite ou la
peur de la faillite, la contraction des prêts et des
dépôts assombrissaient encore le jour de contrition.
Mais l’impulsion à emprunter, à investir, à
prendre des risques, à spéculer, joua un rôle tout
aussi essentiel. Si cela n’avait existé, aucune banque
ne l’aurait créé. Cet instinct était fortement déve­
loppé aux États-Unis au xixe siècle et cela pour
une bonne raison. Un continent nouveau et riche en
terres et en matières premières devenait tout à coup
disponible et accessible. La possession et la mise en
valeur de ses ressources fournissaient un profit.
Mais elles accroissaient aussi la valeur de la
propriété, et de telles possibilités de s’enrichir
existaient sur une vaste échelle.
L’élément décisif était de détenir la propriété. Et
c’est à cela que pourvoyaient les banques. Ainsi,
tandis que le système bancaire était manifestement
conçu pour favoriser la croissance et la spéculation,
il existait aussi un puissant stimulus qui dirigeait
les gens vers les banques. Et nul ne peut dire lequel
de ces deux facteurs fut le plus fort. Au siècle
dernier, comme auparavant, la France et la Grande-
Bretagne connurent aussi les crises et les paniques.
Elles furent beaucoup plus bénignes qu’aux États-
Unis, ce que l’on attribue généralement à la plus
forte, m aturité et au conservatisme de leurs sys­
tèmes monétaires et bancaires. Cette explication e st1
192 L ’argent
probablement exacte. Mais il faut également tenir
compte de l’absence de motifs comparables incitant
à la croissance et à l’euphorie. E t cet argument se
renforce si l’on rappelle que tant en Grande-
Bretagne qu’en France, les principaux épisodes
d’euphorie spéculative suivie de krach eurent pour
moteur l’optimisme engendré par les perspectives
illimitées que l’on prêtait aux Amériques. La
Compagnie du Mississippi, l’Affaire des mers du
Sud, le désastre de Darien, l’afflux du capital
britannique dans la construction des canaux améri­
cains au cours des années 1830, la fascination
perpétuelle des investisseurs britanniques pour
l’Amérique du Sud, — autant d’exemples qui
illustrent ce phénomène.
Tout ce que l’on peut dire, c’est que la légèreté
avec laquelle les banques créaient de la monnaie et
le besoin pressant de s’en procurer à des fins
spéculatives ou productives étaient intimement liés.
Par la suite, lorsque eut disparu cette perspective
d’accumuler des profits grâce à l’exploitation de
ressources nouvelles ou à l’acquisition de titres de
propriété, les choses se sont déroulées parfois
autrement.
Il a pu se produire alors que des banques, brûlan
de prêter de l’argent, de créer des dépôts et
d’accroître ainsi la masse monétaire, ne trouvent
personne qui veuille s’adresser à elles pour cela.
CHAPITRE X

Le système infaillible

Presque tous les économistes traitent le Système


de Réserve fédérale avec déférence. Il n’y a pas
d’autre sujet sur lequel l’enseignement qu’ils des­
tinent à la jeunesse fasse preuve de plus d’admira­
tion pour la subtilité et les bienfaits des institutions
établies, — et, dans l’ensemble, avec plus de succès.
Les grosses firmes sont gâtées par une tendance au
monopole. Les syndicats interviennent sur le
marché, imposent des restrictions à la liberté du
commerce, s’opposent à la technologie nouvelle et
entravent ainsi le progrès; enfin, ils tom bent sous la
coupe de racketteurs et d’escrocs. Il est notoire que
les organismes régulateurs de l’É tat sont des instru­
ments imparfaits de pilotage de l’économie. Le
Système de Réserve fédérale n’échappe absolument
pas à la critique. Il commet de nombreuses erreurs,
mais ce sont toujours d’intéressantes erreurs de
jugement. On ne les examine pas avec un esprit
critique mais avec respect, pour découvrir comment
des hommes de valeur ont pu se tromper. Pour des
économistes, il est à peu près impensable que
quiconque puisse être démis ou simplement blâmé
13
194 L ’argent
pour de telles erreurs1. Une telle attitude est aussi
ancienne que l’institution elle-même et ignore
totalem ent les faits réels. L’historique le plus
répandu de la genèse du Système décrit en termes
chaleureux sa naissance dans les dernières semaines
de 1913, lorsque la loi sur la Réserve fédérale fut
votée par le Congrès et signée par le président
Wilson. « La panique de 1907, accompagnée d’une
épidémie exceptionnellement virulente de faillites
bancaires, avait été la goutte d’eau qui avait fait
déborder le vase : le pays en avait assez, une fois
pour toutes, de l’anarchie et de l’instabilité inhé­
rente à la gestion passablement individualiste de
son réseau bancaire2. » Le professeur Samuelson,
auteur du résumé précédent, ajoute que les écono­
mistes appellent le Système The Fed, et que cette
abréviation, quoique désagréable, ne traduit aucun
manque de respect. Il fait observer que par l’impact
de ses décisions, la principale instance dirigeante du
Système, le Comité fédéral du Marché public
constitue « sans doute le plus puissant des groupes
privés de citoyens américains3 ».
La moindre perspicacité suffit à suspecter ici une
contradiction avec les faits. Face aux grandes
paniques boursières, le Système a été d’une ineffica­
1. Edward J. Kane a soutenu récemment que cette immunité de
la Réserve fédérale s’atténuait : pour lui, les économistes contem­
porains réagissent beaucoup plus vigoureusement devant « l’inévi­
table ineptie de ses interventions sur des marches spécifiques et
son invraisemblable penchant à commettre des bêtises ». Cf. son
article « Ail for the Best : The Fédéral Reserve Board’s 60th
Annual Report », The American Economie Review, vol. LXIV, n° 6
(décembre 1974), p. 835 sq. Disposant peut-être d’un échantillon
plus limité de réflexions de ce type, je crains que le professeur
Kane n’aille trop loin.
2. Paul A. Samuelson, L ’Économique, Colin, 1972, t. I, p. 410.
3. Ibid.
Le système infaillible 195
cité notoire. En 1920-1921, sept ans après la
fondation du Système, il y eut une panique grave,
suivie huit ans plus tard de la pire dépression de
tous les temps. De nombreuses preuves,, non infir­
mées par les professionnels orthodoxes, attestent
que la politique de la Réserve fédérale a tout
empiré, — en contribuant au financement de la
spéculation, puis en aggravant la contraction ulté­
rieure tan t en 1920-1921 qu’en 1929. Elle n ’a pas
non plus servi d ’antidote à l’épidémie de faillites
bancaires. Pendant les vingt ans qui précédèrent la
fondation du Système, il y eut 1 748 suspensions de
paiement; après qu’il eut mis un terme à l’anarchie
et à l’instabilité inhérente à la gestion individualiste
du réseau bancaire, il y en eut 15502 4.
De même qu’en période de boom, la fonction
essentielle d’une banque centrale est de freiner les
prêts bancaires, de même sa principale tâche pen­
dant la dépression qui suit est de servir de prêteur
en dernier recours. Cependant, lors de la Grande
Dépression, ce n’est pas la Réserve fédérale, mais la
Reconstruction Finance Corporation (Société pour
le Financement de la Reconstruction), créée spé­
cialement à cet effet, qui assura cette fonction. Et
lorsqu’on mit enfin un terme à l’instabilité bancaire
en 1933 (lorsque toutes les banques furent placées
sous un contrôle effectif et les déposants assurés par
conséquent que s’ils réclamaient leur argent ils
pourraient l’obtenir), ce n’est pas le Système de
Réserve fédérale mais la Fédéral Deposit Insurance
Corporation (Société fédérale de Garantie des
Dépôts), institution très peu connue et totalement
dépourvue de prestige, qui se chargea de cette
tâche. Les années trente nous ont appris qu’une
4. Historical Statistics..., p. 636.
196 L ’argent
offre abondante de fonds bancaires aux emprun­
teurs ne garantissait pas leur emploi. Il fallait donc
que l’É tat fasse de la dépense une certitude et non
une virtualité. Ce qu’il fit en em pruntant et en
dépensant lui-même, — par une politique fiscale et
non monétaire. On s’aperçut que lorsqu’une dépres­
sion était grave, elle se situait hors des moyens
d’action de la Réserve fédérale.
Enfin se pose le problème de l’inflation. En 1963,
pour fêter le cinquantième anniversaire de la
fondation du Système, le Conseil des Gouverneurs
(comme on l’appelle aujourd’hui) a publié, ou plus
exactement republié, une brochure définissant ses
objectifs. « Aujourd’hui, y lisons-nous, il est géné­
ralement admis que l’objectif premier du Système
est de favoriser la croissance à un haut niveau
d’emploi, en préservant la stabilité du dollar5... »
La décennie suivante nous a fait assister à l’infla­
tion la plus grave jamais vue en temps de paix. Le
Comité du Marché public, qui reste probablement le
plus puissant des groupes privés de citoyens améri­
cains, s’est réuni à maintes reprises sur ce problème.
L’inflation a continué. Quand elle s’est ralentie ce
fut le chômage qui se'mit à croître dangereusement.
Le pouvoir se définit par ce qu’il fait.
Il existe une tradition im portante aux États-Unis
en matière économique, qui relève moins du conser­
vatisme que d’un conformisme commode. On l’a
parfois appelé à l’Université de Harvard le Syn­
drome de Belmont : c’est le désir d’un grand
nombre d’universitaires prestigieux de Harvard, de
pouvoir faire la navette entre d’une part la banlieue
agréable où ils ont maison, épouse et progéniture, et
5. Conseil des Gouverneurs du Système de Réserve fédérale,
The Fédéral Reserve System : Purposes and Functions, Washington.
D.C., 1963, p. 2.
Le système infaillible 197
d’autre part, leur bureau, leur ordinateur et leur
salle de cours, sans avoir à craindre les polémiques,
les critiques ou même les idées troublantes. Ce choix
du confort exclut la prise en considération des faits
quand elle entre en conflit avec les idées reçues. Le
Syndrome de Belmont est un phénomène naturel et
sans aucun doute inoffensif. La vie d’une université
n’aurait rien à gagner à ce que tous ses membres
soient saisis du besoin d’ébranler le monde. Il faut
bien que quelqu’un enseigne ce qui est générale­
ment admis. Mais il est également essentiel dans
l’étude du Système de Réserve fédérale que nous
allons entreprendre, de reconnaître que cette insti­
tution est depuis soixante ans le principal bénéfi­
ciaire du Syndrome de Belmont ou de ses équiva­
lents sur d’autres campus universitaires. Il faut
envisager presque tous les aspects de son histoire
avec une méfiance systématique pour tout ce qu’on
enseigne ou croit généralement.

Loin de nous l’idée d’affirmer que les réalisations


du Système seraient négligeables. Certaines n’ont
pas reçu l’éloge qu’elles méritent. Durant les pre­
mières années de la Réserve fédérale, dans les plus
beaux quartiers du centre des principales villes
américaines, on a acquis des terrains de premier
ordre et érigé des bâtiments d’un austère classi­
cisme fiduciaire. Ceux-ci ont ajouté une note de
solidité et de réalité à des places financières
auparavant secondaires comme Cleveland ou Saint
Louis. En Angleterre ou en France, seule la capitale
possède un tel centre de gravité financier; aux
États-Unis, une douzaine de grandes villes en
recueillent les bienfaits. Bien qu’ils ne soient pas
très importants, ces symboles ne sont pas dénués de
198 L ’argent
signification. On ne saurait non plus regretter la
sobriété de l’architecture. Pour la plupart des gens,
l’argent est une chose sérieuse. Ils s’attendent que
l’architecture financière reflète cette qualité, —
qu’elle soit sérieuse et austère, et non légère et
frivole. Un médecin peut faire rire alors même que
notre vie repose entre ses mains. Dans Décliné and
F ail, Evelyn Waugh en décrit même un qui est
plongé dans une ébriété profonde. Mais on ne
saurait concevoir un banquier amusant. Waugh
lui-même ne pourrait rendre vraisemblable un
banquier ivre.
Le Système de Réserve fédérale a également mis
en application une méthode très efficace de com­
pensation et d’encaisse des chèques. Autrefois,
lorsqu’on adressait à une banque le chèque d’une
autre banque, elle prélevait automatiquement une
taxe, ce qui équivalait à un léger impôt sur chaque
dépense. Aujourd’hui, le paiement par chèque est
en fait gratuit. C’est une mesure modeste mais
évidemment utile.
Enfin, dès ses origines, la Réserve fédérale a été
entourée d’une réputation de probité inégalée.
Aucun de ses responsables n’a jamais été arrêté
pour vol ou détournement de fonds, bien qu’il faille
tenir en partie compte du fait que très peu
manipulent ou même voient de la véritable monnaie
transportable. On a rarement (sinon jamais) soup­
çonné ces responsables d’utiliser leur connaissance
des projets du Système à leur enrichissement
personnel. Là encore, il faut tenir compte du fait
qu’un très petit nombre de personnes a accès à ces
informations, et que les connaissances utilisables
pour s’enrichir sont bien moins nombreuses qu’on
l’imagine ordinairement. Ces dernières années, des
employés subalternes des Banques de Réserve
Le système infaillible 199
fédérale de Boston et de Philadelphie ont été mis en
prison pour avoir emporté de vieux billets qu’ils
avaient ordre de détruire. Il leur était venu à
l’esprit, non sans une certaine logique, qu’ils pou­
vaient encore servir. Il n’en demeure pas moins que
les critères d’honnêteté qui ont cours dans le
Système sont d’une sévérité admirable 6.
Pour le reste, à ses débuts, le Système a été
victime de sa parthénogenèse législative. Les pro­
jets élaborés en vue de sa création ressuscitèrent les
deux camps de l’ancien compromis. Ceux qui
voulaient une banque centrale firent suffisamment
de concessions aux vieux adversaires de la centrali­
sation du pouvoir financier, pour que l’institution
nouvelle ne se trouvât dotée que d’un pouvoir
diffus et de méthodes et d’objectifs peu précis. Le
Système de Réserve fédérale vécut ainsi jusqu’aux
années 1930-1940 qui virent le déclin des possibili­
tés d’intervention économique qu’offraient la ges­
tion de la monnaie et donc le système bancaire
central.

En 1908, au lendemain de la panique, le Congres


vota la loi Aldrich-Vreeland. Les années précé­
dentes, lorsque les gens apeurés se présentaient aux
banques, celles-ci avaient parfois émis des papiers
— équivalant à des reconnaissances de dettes au
porteur — pour régler leurs comptes entre elles ou
avec leurs créanciers les plus confiants. Les banques
avaient pu ainsi conserver leurs liquidités les plus
acceptables pour leurs déposants les plus exigeants.
6. Je suis reconnaissant à mon collègue Andrew Brimmer, qu
appartenait jusqu’à une époque récente au Conseil des Gouver­
neurs du Système de Réserve fédérale, d’avoir confirmé mes
impressions sur la probité du Système.
200 L ’argent
La nouvelle législation régularisa ces pratiques. Les
banques eurent le droit de s’unir pour émettre de la
monnaie en cas d’urgence. Ces émissions se faisaient
contre la garantie de bons divers et de prêts
commerciaux, qui pouvaient en fait être convertis
en espèces sans être vendus. Un 'impôt assura le
retrait de cette monnaie auxiliaire une fois l’urgence
passée. Cette loi ne fut invoquée qu’une seule fois :
quand la guerre de 1914 éclata. Une disposition plus
importante de la loi créait un Comité monétaire
national, chargé de définir une procédure perma­
nente pour limiter ou contrer les effets des
paniques, et pour proposer par ailleurs un système
monétaire stable.
On vit alors apparaître, à point nommé, deux
organismes voués à l’étude de la gestion monétaire
aux États-Unis : chacun des deux camps du vieux
compromis avait le sien. Le premier, la National
Monetary Commission (Comité monétaire national)
que nous venons de citer, était présidé par Nelson
W. Aldrich, sénateur de Rhode Island. Homme
doux et courtois, d’allure profondément sénatoriale,
Aldrich n’éprouvait aucune honte à soutenir des
droits de douane élevés, une monnaie solide, la
liberté d’action des grands banquiers et toute autre
mesure destinée selon toute probabilité à accroître
la richesse ou la puissance des gens déjà riches, à la
communauté desquels il était bien clair qu’Aldrich
lui-même appartenait. Il venait de renforcer encore
ses liens avec cette caste en m ariant sa fille Abby
Aldrich avec John D. Rockefeller Jr., union que
rappelle aujourd’hui le nom de Nelson Aldrich
Rockefeller. Dans les premières années du siècle,
Aldrich était de l’avis général l’homme le plus
influent du Sénat. Lincoln Steffens, qui préférait
une formule frappante à une description précise, le
Le système infaillible 201
qualifiait de « patron des États-U nis7 ». Sous la
direction d’Aldrich, on fit procéder au moins à une
douzaine d’études sur les institutions monétaires
aux États-Unis et à l’étranger, dont se chargea la
jeune profession des économistes. On peut même se
demander si la vénération dans laquelle les écono­
mistes ont tenu depuis le Système de Réserve
fédérale n’est pas due pour une part au fait qu’un
très grand nombre de ceux qui jouèrent un rôle de
pionniers dans la profession ont également contri­
bué à sa naissance.
L’analyse concurrente, mise en chantier un peu
plus tard, fut dirigée par Arsene Pujo, représentant
de la Louisiane. Elle prit pour ligne directrice
l’œuvre de Samuel Untermyer. Son objectif était
d’étudier le fonctionnement du trust de l’argent, —
puissance new-yorkaise occulte que l’on soupçon­
nait à juste titre Nelson Aldrich de chercher à
renforcer. Pujo et Untermyer connurent leur jour
de gloire le 18 décembre 1912, quand J. P. Morgan,
déjà très âgé, fut appelé à témoigner à Washington.
Malgré son grand âge, Morgan savait qu’il est bon
de s’en tenir à une idée simple, aussi invraisemblable
soit-elle, et de s’y accrocher. L’argent, déclara-t-il
devant la commission, n’est pas la source du
pouvoir : celui-ci a pour origine le caractère. On ne
put l’en faire démordre, bien que, selon le camp
agrarien du vieux compromis, il n’eût guère
convaincu son auditoire.
Les auditions organisées par Pujo devaient
m ettre les troupes en alerte; c’est de l’étude
d’Aldrich que vinrent les propositions construc­
tives. En 1910, alors que le travail du Comité
7. Lincoln Steffens, The Autobiography of Lincoln Steffens, New
York, 1931, p. 507.
202 L ’argent
monétaire national était très avancé, Paul M. W ar­
burg, banquier d’investissement à Wall Street,
homme courageux, original et très indépendant
(vingt ans plus tard il provoqua la colère de Wall
Street lorsque, pratiquem ent seul, il mit en garde
ses confrères contre la folie de la flambée spécula­
tive et les dangers futurs qu’elle comportait),
présenta un projet de banque centrale unique. Il la
nommait Y United Reserve Bank (Union des Banques
de Réserve). Cette proposition et son activité
ultérieure au sein du premier Federal Reserve Board
(Conseil de Réserve fédérale) lui ont valu à juste
titre d’être surnommé le père du Système. Son pro­
jet fut cependant tristem ent dénaturé par Aldrich.
Quand vint le moment de proposer un texte de
loi, Aldrich manoeuvra pour prévenir l’opposition
traditionnelle des démocrates — proclamée et répé­
tée depuis des années aux meetings du parti — à
tout projet de banque centrale, d’où qu’il vienne.
Aldrich avait imaginé de circonvenir l’opposition en
ne prévoyant pas une seule banque centrale mais
plusieurs. E t le terme « banque » lui-même ne serait
pas mentionné. En 1912, il proposa un texte de loi
tendant à créer une National Reserve Association
(Association de Réserve nationale) ainsi que quinze
associations régionales. Elles seraient chargées de
détenir les réserves — les dépôts — des banques
participantes. Les banques s’adresseraient à elles
pour des emprunts, y compris pour leur propre
sauvetage en cas d’urgence. Elles seraient toutes
sous le contrôle étroit des banquiers qu’elles regrou­
peraient. L’opposition accepta l’idée régionale. Puis
elle parvint à exclure l’idée d’un organisme central
ou national détenant des réserves. Elle parvint aussi
à mitiger le contrôle par les banquiers des institu­
tions régionales qu’elle approuvait. Elle admit que
Le système infaillible 203
l’on appelât « banques » ces institutions. C’est ainsi
qu’est né, dans ses grandes lignes, le Système de
Réserve fédérale.
Cependant le texte de loi définitif ne fut pas
l’oeuvre d’Aldrich et de ses amis républicains, mais
des démocrates. Il est probable qu’il ne pouvait en
être autrement. Il n’y a pas de caractéristique plus
évidente de la politique américaine — et dans une
certaine mesure anglo-saxonne — que la tendance
des hommes politiques à devenir d’abord les prison­
niers puis les agents de leur opposition. Il en
découle que les grandes initiatives ne sont pas prises
par leurs partisans initiaux les plus ardents. Ceux
qui sont le plus séduits par une idée craignent trop
leurs adversaires. Il est possible d’agir quand
l’opposition en reconnaît la nécessité et souhaite
désarmer ceux qui ont lancé l’idée. Aux États-Unis,
dans les années soixante, les démocrates épris de
libéralisme voulaient la paix et l’amitié internatio­
nale, mais ils continuèrent la Guerre froide et
jetèrent la nation dans l’affaire vietnamienne. S’ils
ont agi ainsi, c’est, en partie, parce qu’ils crai­
gnaient d’être traités de conciliateurs et de crypto­
communistes par la droite. Richard Nixon, muni de
certificats indiscutables de champion de la Guerre
froide, s’achemina vers la paix et l’entente avec
Moscou et Pékin, et si progressivement que ce fût
se retira du Vietnam. Il circonvenait ainsi son
opposition libérale en politique extérieure. Quand
Milton Friedman proposa un revenu garanti pour
les pauvres, on y vit (à juste titre) un acte
d’imagination créatrice. Et quand une administra­
tion républicaine le proposa au Congrès, ce fut une
preuve des qualités d’hommes d’É tat des conserva­
teurs. Mais que George McGovern, candidat à la
présidence, propose une retouche au projet, tendant
204 L ’argent
à le rendre un peu plus généreux, les conservateurs
la condamnent aussitôt comme le délire d’un
maniaque de l’impôt. En qualité de défenseurs
réputés et attitrés du dollar, les républicains ont pu
le dévaluer non pas une fois, mais deux, au début
des années soixante-dix. Venant de n’importe quel
courant suspect de tolérance quant à l’intégrité du
dollar, une telle initiative aurait été excessivement
dangereuse.
Il en allait de même en 1912. Lorsqu’il accéda à
la présidence, Woodrow Wilson se hâta de faire sien
le point de vue de l’opposition qui réclamait une
banque centrale. Comme l’opposition avait fait la
concession d’accepter de nombreuses banques cen­
trales au lieu d ’une seule, cette formule devint le
cadre de référence. En 1913, le Président convoqua
une session extraordinaire du Congrès pour voter ce
texte de loi. La lutte fut encore longue. Les
partisans de Bryan présentèrent une fois encore un
certain nombre de propositions ingénieuses, y com­
pris l’émission de 200 millions de dollars de green-
backs, destinés à des prêts aux producteurs de
coton, de blé et de maïs, et des fonds similaires pour
le commerce en général et les travaux publics. Ils
exigeaient aussi qu’un authentique paysan siège
statutairem ent au Conseil de Réserve fédérale. Mais
William Jennings Bryan était alors secrétaire
d’É tat, — position astucieusement choisie pour
entrer dans YEstablishment. Certaines propositions
lancées par Bryan furent acceptées : principalement
celles qui limitaient le rôle des banquiers dans le
nouveau Système. Une défaite de plus pour les
projets plus conservateurs du principal parrain de
la loi, Carter Glass, représentant de Virginie. Le
secrétaire d’É tat lui-même désavoua certaines pro­
positions, notamment les fonds monétaires spéciaux
Le système infaillible 205
à l’usage des agriculteurs. Le projet d ’une forme
élémentaire d’assurance sur les dépôts financée par
les recettes du Système fut abandonné lors d’une
séance conjointe des deux Chambres sur l’insistance
du parlementaire Glass.
Deux jours avant la Noël 1913, Woodrow Wilson
promulgua la loi sur la Réserve fédérale. Elle ne
prévoyait pas une banque centrale unique mais
jusqu’à douze, — chiffre qui fut ultérieurement
retenu. W ashington devait exercer son autorité par
un Conseil de Réserve fédérale de sept membres,
dont le secrétaire au Trésor et le Comptroller of
the Currency (contrôleur de la Monnaie) étaient
membres de droit. Les pouvoirs du Conseil étaient
limités. En réalité, l’idée régionale l’avait emporté,
et la véritable autorité était confiée aux douze
banques. Chacune d’entre elles devait être gouver­
née par un conseil de neuf directeurs, dont six
seraient choisis par les banques participantes ou-
adhérentes, bien que seulement trois pussent être
des banquiers. Les trois autres seraient nommés par
Washington. Devant la mise à l’écart de ses
membres et le rôle apparemment considérable du
gouvernement dans le système, l’Association des
Banquiers américains déclara : « Pour ceux qui ne
croient pas au socialisme, c’est très difficile à
accepter8... »
Le 10 août suivant, le premier Conseil prêta
serment dans les bureaux de William Gibbs
McAdoo, secrétaire au Trésor. Le premier gouver­
neur fut Charles S. Hamlin. On comptait parmi les
membres W. P. G. Harding de Birmingham dans
l’Alabama, W arburg, Frederick A. Delano de
Chicago, qui devait devenir un jour célèbre sous le
8. Studenski et Krooss, p. 258.
206 L ’argent
nom de 1’ « Oncle Fred » de Franklin D. Roosevelt,
et A. C. Miller, professeur d’Économie à l’Univer-
sité de Californie. Miller était destiné à constituer
un premier élément de continuité et de solidité : il
resta en fonction pendant vingt-deux ans. Envisa­
geant l’avenir, Woodrow Wilson était plus positif
que les banquiers. « Un nouveau jour se lève sur le
pays bien-aimé dont nous' souhaitons de tout notre
cœur la prospérité durable et le bonheur 9 », écrivit-
il à McAdoo.
Le détail des dispositions dé la loi, sous la forme
où elle finit par être votée, associait des mécanismes
relativement simples à quelques prodigieuses intru­
sions d’illogisme, dues aux concessions faites à l’aile
agraire du vieux compromis.
Toutes les banques nationales étaient forcées
d’appartenir au Système; les banques d’É tat de
moindre renom étaient autorisées à y adhérer. Les
banques nationales étaient encouragées à céder les
bons garantissant leurs émissions de billets; mais
cette opération ne fut totalem ent achevée qu’en
1935. Le droit d’adhésion des banques membres du
Système, comme on les appelait désormais, était de
6 % de leur capital, dont la moitié sous forme de
liquidités immédiatement disponibles. Cet inves­
tissement devenait à son tour le capital de la
Banque de Réserve fédérale. Le rapport de ce
capital était limité. Il fut clairement et sagement
entendu dès le début que l’on ne devrait pas juger
le Système sur sa capacité à gagner de l’argent. Les
banques membres devaient conserver un minimum
donné de réserves garantissant leurs dépôts, et au
9. Cité dans Benjamin Haggott Beckhart, Fédéral Reserve
System, New York, American Institute of Banking, 1972, p. 134.
Le système infaillible 207
moins un tiers de ces réserves devaient être laissées
en dépôt à la Banque de Réserve. Ces réserves
pouvaient être constituées d’or, ou de certificats
d ’or à dos jaune émis par le Trésor contre l’or
apporté à la Monnaie ou à l’É tat pour d’autres
motifs; ou bien les réserves pouvaient se composer
du salmigondis monétaire qui existait alors : green-
backs, certificats d ’argent, billets du Trésor datant
de l’expérience de 1890, — qui portaient tous
m aintenant le titre honorable de « monnaie légale ».
On n’avait jamais défini la nature de la monnaie
illégale, excepté les billets dus aux faux-mon-
nayeurs. Toute la monnaie légale était bien sûr
échangeable contre de l’or dans toute banque, à
tout moment, sur simple demande. Les réserves
des banques membres devinrent les dépôts des
Banques de Réserve fédérale.
Le principal avantage d’appartenir au Système
était la possibilité d’emprunter auprès de la Banque
de Réserve, par nécessité ou pour réaliser un profit.
La garantie de tels prêts consistait en une dette
commerciale ou agricole à court terme, appelée
papier ou effets de commerce. Ces éléments
acquirent dans les premières années du Système une
importance mystique comme véritable fondement
des emprunts à la Banque centrale. De même qu’un
emprunt effectué par un client d’une banque
membre revêtait la forme d’un dépôt dépensable au
compte de ce client, de même un emprunt effectué
par une banque membre se présentait comme un
dépôt transférable ou retirable de la banque
membre auprès de la Banque de Réserve. On appela
et l’on appelle encore réescompte cet emprunt par
des membres; le taux d’intérêt prélevé était (et
demeure) le taux de réescompte. Au lieu d’un
dépôt, la banque membre pouvait prendre des
208 L ’argent
billets : des billets de la Réserve fédérale. En guise
de concession aux anciens partisans du papier-
monnaie gouvernemental, et peut-être aussi aux
soupçons encore plus anciens des banques, ces
billets engageaient pleinement la responsabilité des
États-Unis. Dans le même esprit, comme on peut
s’en assurer en les examinant, les billets de la
Réserve fédérale ne sont pas aujourd’hui signés par
un responsable de la Banque de Réserve fédérale ou
du Système, mais à la fois par le secrétaire au
Trésor et par l’obscur politicien qui jouit du titre de
Treasurer of the United States (trésorier des États-
Unis). Depuis longtemps, on a jugé bon, pour une
raison quelconque, de confier ce poste superflu à
une femme.
La Banque de Réserve fédérale doit conserver en
monnaie légale une réserve obligatoire de 35 % sur
ses dépôts. Elle est astreinte à avoir une réserve de
40 % sur les billets de la Réserve fédérale, en or ou
en certificats représentant l’or déposé auprès du
Trésor. Le Système reçut désormais en dépôt les
fonds d’É tat et il fut autorisé à négocier les bons
gouvernementaux. Contrairement à la Banque
d’Angleterre, les banques de la Réserve fédérale ne
peuvent traiter directement avec le public. Les
textes législatifs comportent bien d’autres détails,
presque tous secondaires.

Comme nous l’avons vu, le vieux compromis


avait donné à la communauté financière les bonnes
banques et la monnaie solide qu’elle voulait. Il
perm ettait aux régions pionnières et agricoles de
disposer du service bancaire occasionnel dont les
agrariens pensaient non sans raison qu’il répondait
à leurs intérêts. C’est là, dans les petites banques
Le système infaillible 209
campagnardes, que l’anarchie existait; c’est là que
des emprunteurs besogneux mais entreprenants
trouvaient ce qu’ils cherchaient et créaient des
dépôts sur la base de réserves limitées ou modestes.
C’est là enfin que le nouveau Système devait se
montrer le plus sévère s’il voulait m ettre fin à ce
que P. Samuelson appelle l’anarchie et l’instabilité
inhérentes à la gestion individualiste du réseau
bancaire. Au contraire, on pouvait faire confiance
aux banques des grandes villes pour qu’elles fassent
preuve dans une certaine mesure de responsabilité
et conservent des réserves suffisantes. Même lors de
la panique de 1907, bien qu’elle eût été centrée sur
New York, ce furent les institutions de gestion, ces
parvenues de la banque, qui se mirent elles-mêmes
en difficulté, et non les grandes banques commer­
ciales.
Ce sont les petites banques campagnardes qui
furent traitées par la loi de Réserve fédérale avec
l’illogisme le plus impressionnant. Elle faisait
dépendre de la taille des villes le m ontant des
réserves de monnaie légale que les banques étaient
obligées de détenir contre les dépôts : 18 %, 15 %
et 12 %. Mais elle imposait la garantie la plus faible
(12 %) aux banques qui s’étaient montrées les plus
téméraires depuis un siècle : les banques situées à la
campagne. La garantie était la plus stricte (18 %)
dans les grands centres financiers relativement
conservateurs : New York, Chicago, Philadelphie et
les régions avoisinantes. Pour le reste, dans les villes
d’importance moyenne, elle était de 15 %. Pra­
tiquement personne n’a indiqué l’idée directrice de
cette disposition qui, sous une forme modifiée, est
encore en vigueur aujourd’hui. Cette idée était que
les activités bancaires occasionnelles, voire risquées,
étaient très prisées par les banques qui s’y adon­
14
210 L ’argent
naient, -- et par ceux qui, comme au siècle
précédent, voulaient absolument en obtenir les
prêts. Si les banques de la campagne avaient été
soumises aux mêmes contraintes que les banques
des villes ou des métropoles, elles n’auraient pas
adhéré au Système. On reconnaissait ainsi que le
vieux compromis exigeait qu’elles continuent de
fonctionner selon leur manière propre. Les réserves
étaient plus élevées pour les banques conservatrices
des grandes villes; comme elles étaient conserva­
trices, elles auraient de toute façon gardé des
réserves plus fortes.
Or, aussi ingénieuse que fût cette stratégie, elle
ne fonctionna pas. Les banques campagnardes
avaient encore la possibilité de ne pas adhérer au
Système. E t c’est la politique qui fut choisie par la
plupart d’entre elles. Dans les faits, le Système de
Réserve fédérale est devenu le système bancaire des
grandes banques. En 1929, quinze ans après la
fondation du Système, près des deux tiers (65 %)
de l’ensemble des banques n’y appartenaient tou­
jours pas. Mais ces deux tiers disposaient de moins
d’un tiers de toutes les ressources bancaires. La
Réserve fédérale était le club des grands et des
forts.
Dans les discussions qui précédèrent le vote de la
loi sur la Réserve fédérale, une référence magique
revenait sans cesse : chacun parlait d’une monnaie
élastique. Carter Glass déclara pendant le débat sur
la loi que « La monnaie basée sur la dette de la
Nation [la loi sur la Banque nationale] ne répond
absolument pas aux besoins économiques de la
N ation10». Lorsque le texte eut force de loi, son
10. Cité dans l’étude (non publiée) de William J. Raduchel
« Economie Decision-Making Through the Political Process; The
Le système infaillible 211
intitulé proclamait son objectif : « fournir une mon­
naie élastique ». Cette formule fit beaucoup pour
apaiser les craintes des agrariens. « Élastique »
suggérait quelque chose de flexible, de mou.
Quelque chose qui fût ce qu’ils avaient cherché
depuis longtemps dans la monnaie. Si c’était élas­
tique, cela ne pouvait pas être mauvais.
Malheureusement, l’élasticité était un terme aux
interprétations des plus variées11. Ceux qui l’em­
ployaient prenaient rarement la peine d’en éclairer
le sens. Par exemple, l’élasticité pouvait signifier la
capacité d’accroître fortement les prêts sur la base
d’une faible augmentation des réserves. En ce sens
il y avait beaucoup d’élasticité. Si l’une des banques
de district acquérait auprès d ’une banque centrale
étrangère (comme elle en avait le droit) un nouveau
dépôt de 1 000 dollars en or, elle pouvait, tout en
respectant la réglementation sur les réserves, four­
nir 3 000 dollars de prêts de plus aux banques
membres. Dans les banques affiliées, les fonds ainsi
empruntés devenaient des dépôts, c’est-à-dire des
réserves. Pour les banques des grandes villes
astreintes à un taux de couverture de 18 %, ces
réserves supplémentaires perm ettaient de multiplier
par cinq les prêts et les dépôts qui en résultaient12.
Ce supplément de 1 000 dollars venant à la Banque
de Réserve d’une source extérieure quelconque
U.S. Fédéral Reserve Act : A Case Study. » Je suis reconnaissant à
mon ami et ancien assistant de m’avoir communiqué cet excellent
travail.
11. Cette question est soulignée par Friedman et Schwartz, op.
cit., p. 189 sq.
12. Compte tenu du délai et à la condition que l’ensemble des
banques participent à cette expansion. Si celle-ci ne touche
que l’une d’elles, ses dépôts serviront à payer d’autres banques
sans qu’il y ait un flux compensateur résultant de l’expansion des
autres.
212 L'argent
pouvait donc signifier 15 000 dollars de plus en
dépôts (en argent à dépenser) pour les banques
membres du Système. Voilà ce qu’était en vérité
l’élasticité. Elle était encore plus grande, bien sûr,
pour les petites banques.
Divers facteurs s’interposaient entre la théorie et
les 15 000 dollars. Puisque les Banques de Réserve
fédérale ne fonctionnaient pas pour le profit, elles
n’étaient nullement incitées à m ettre en circulation
pour en obtenir un intérêt la totalité des crédits
qu’autorisait le m ontant de leurs réserves. Dans la
pratique de l’époque, les rentrées d’or n’allaient pas
à une Banque de Réserve fédérale mais à une
grande banque membre du Système. Sa capacité
d’ouvrir des prêts et des dépôts nouveaux s’accrois­
sait simplement de ce qu’autorisait l’accroissement
de son encaisse, et non l’effet composé d’une
augmentation des réserves du Système de Réserve
fédérale. Or, même cette élasticité était supérieure à
celle que perm ettait la législation antérieure des
banques nationales. Qu’il se produise un im portant
afflux d’or étranger, comme cela arrivait lorsqu’il
fallait financer une guerre ou bien lorsque les riches
Européens cherchaient à mettre leur argent à l’abri,
cela pouvait provoquer, au bout du compte, un
gonflement considérable des prêts et des dépôts.
L’inflation n’était pas incompatible avec un étalon-
or solide.
Les Banques de Réserve fédérale pouvaient
endiguer une telle croissance. Comme on vient de le
voir, elles pouvaient maintenir leurs prêts aux
banques au-dessous du niveau autorisé par leurs
réserves. La vente de titres leur perm ettait de
transférer des espèces, c’est-à-dire l’or étranger dont
nous venons de parler, des banques membres et des
réserves des banques membres dans leurs propres
Le système infaillible 213
coffres. La libre intervention des autorités de la
Réserve fédérale diminuerait ainsi les potentialités
d’expansion de la masse monétaire. La contrepartie
d’une monnaie élastique était donc un pouvoir
discrétionnaire considérablement accru de la
banque centrale, — soit précisément ce que les
défenseurs de l’élasticité craignaient le plus. Dans
les trente années suivantes, l’énorme afflux d ’or
devait rendre ce pouvoir discrétionnaire purement
théorique.
L’ « élasticité » avait aussi un autre sens : la
capacité d’échanger rapidement les dépôts ban­
caires contre des espèces ou de l’argent liquide.
Cela entraînait deux conséquences. Avant le vote de
la loi sur la Réserve fédérale, le besoin existait d’un
surplus saisonnier de liquidités pour payer les
produits agricoles quand ils se présentaient sur le
marché. Comme tan t d’autres, de nombreux agri­
culteurs préféraient être payés avec ce qui leur
semblait être de l’argent réel, et non avec un
chèque. Cette exigence saisonnière obligeait à
convertir les dépôts en liquidités, ce qui vidait les
réserves liquides des banques. Pour satisfaire la
demande, les banques devaient parfois -effectuer
quelques emprunts, ou, plus fréquemment, prêter
moins qu’elles ne l’auraient souhaité. Il n’est pas
prouvé que cette pression saisonnière causait beau­
coup plus qu’un léger dérangement, mais c’était là
le type de problème que pouvaient saisir même les
esprits les plus fermés à la finance. Grâce au
nouveau Système, les banques membres pouvaient
obtenir des billets de la Réserve fédérale selon leurs
besoins, contre la garantie de leurs prêts commer­
ciaux. Ces billets convenaient admirablement aux
gens qui voulaient être payés en liquide. Quand ces
billets étaient redéposés auprès d’une banque
214 L ’argent
d’É tat, ils y remplissaient tout aussi bien la même
fonction. Quand les fermiers payaient leurs dettes
ou dépensaient leurs billets, ceux-ci revenaient aux
mains de gens qui préféraient les dépôts aux
espèces. Le problème de l’élasticité saisonnière
étant relativement secondaire, il fut réglé assez vite,
comme la plupart des problèmes secondaires.
Mais l’élasticité dans l’échange d’un type de
monnaie contre un autre avait un aspect plus
traditionnel et beaucoup plus im portant. Elle ser­
vait aussi à assurer l’échange qui se produisait dans
ces circonstances tendues et pénibles où les gens
venaient chercher à la banque des espèces qui ne s’y
trouvaient pas. La loi sur la Réserve fédérale était
conçue avant tout pour régler ce problème. Elle put
cependant rendre la tâche plus difficile à certaines
banques d’importance réduite. En tant qu’emprun­
teurs sollicitant une aide exceptionnelle, elles
n’étaient pas particulièrement les bienvenues
auprès de leurs collègues de la Banque de Réserve
fédérale. On considérait souvent (et parfois à juste
titre) leur papier avec suspicion. E t dans la mesure
où la loi, sur la base d’une réserve de liquidités
donnée, leur perm ettait une plus grande masse de
prêts que celle autorisée auparavant (c’était la
première forme d’élasticité), il n’est pas exclu
qu’elle ait accru le besoin d’une telle aide. Phéno­
mène plus im portant encore,, les petites banques des
États n’étaient pas membres du Système. C’était
aussi les banques qui, pour de bonnes raisons,
étaient les plus exposées à la panique et par
conséquent à la ruée de leurs déposants. Quand il se
produisait une ruée de ce type, c’est-à-dire quand
un trop grand nombre de déposants cherchaient à
échanger leurs dépôts contre des espèces, ces
banques n’avaient d’autre solution que celle qu’elles
Le système infaillible 215
avaient toujours pratiquée : m ettre la clé sous la
porte.

Au moment où le nouveau Système commençait


à fonctionner, les États-Unis entraient en guerre.
Une légende flatteuse veut .que cette crise ait été
pour la Réserve fédérale un baptême du feu et
qu’elle se soit bien comportée. C’çst absurde. Les
Banques de Réserve ont acheté des bons du
gouvernement et aidé à les revendre selon les
directives du Trésor aux taux d’intérêt définis par
le Trésor. On peut refuser des prêts à des particu­
liers en temps de paix. On ne peut pas refuser des
prêts au gouvernement en temps de guerre. Quand
ses taux sont fixés et ses achats de titres
gouvernementaux déterminés, une banque centrale
n’a aucun pouvoir indépendant. Le Système a fait
ses premiers pas comme un simple auxiliaire du
Trésor, rôle qui ne supposait aucune autonomie de
pensée.
Pendant ce temps, il devenait de plus en plus
clair que le Système comportait un défaut fonda­
mental de structure. Bien qu’elle perm ît admirable­
ment de satisfaire les vanités locales et les ambi­
tions des architectes et d’endormir les craintes des
agrariens, pour l’essentiel, l’organisation en district
n’était pas viable.
Au début, les banques régionales prirent leur
autonomie au pied de la lettre. Cela était particu­
lièrement vrai de la Banque de Réserve fédérale de
New York, qui, sous la direction d’un gouverneur
ambitieux et prestigieux, Benjamin Strong, se com­
porta comme si son emplacement juste à côté de
Wall Street faisait d ’elle la première des premières.
Dans le même temps, l’instance qui devait assurer
216 L ’argent
la coordination, la Banque de Réserve fédérale de
Washington, était handicapée par le pouvoir limité
que lui avait conféré la loi sur la Réserve fédérale.
Elle m anquait de prestige et parfois tout simple­
ment aussi de compétence.
Les membres du Conseil de Réserve fédérale
étaient des fonctionnaires gouvernementaux rému­
nérés à un niveau de fonctionnaire. Les chefs des
Banques de Réserve fédérale étaient au contraire
des banquiers et recevaient un salaire de banquier.
Au début, à deux reprises, les présidents du Conseil
de Réserve fédérale doublèrent leur salaire en
devenant présidents de Banques de Réserve. A une
époque où l’on jugeait les hommes à l’aune de ce
qu’ils gagnaient, le revenu et la fonction du
banquier lui assuraient une position dominante.
Il faut tenir compte aussi de la croyance endé­
mique dans tous les comportements politiques
américains, selon laquelle un expert devient tel du
moment où il est nommé à une fonction quel­
conque. A mesure que ses premiers membres attei­
gnaient la fin de leur m andat ou changeaient de
fonction, le Conseil de Réserve fédérale fut de plus
en plus victime de cette conception. Dans les années
vingt, le président Harding nomma un certain
Daniel R. Crissinger, originaire lui aussi de Marion
dans l’Ohio, à la présidence du Conseil de Réserve
fédérale. Crissinger s’était qualifié pour ce poste en
exerçant les fonctions de voisin et d’ami de Harding
et de conseiller juridique d ’une société de dragage.
Il resta en fonctions jusqu’en 1927. Quant aux
autres responsables de .la seconde génération qui
entouraient Crissinger, Herbert Hoover les décrit
dans ses mémoires comme des « médiocres ».
En outre, au début, le Conseil de Réserve fédérale
avait une connaissance limitée des instruments de
Le système infaillible 217
contrôle dont il disposait. Il réussit souvent à
obtenir l’accord des banques de district pour
augmenter ou diminuer le taux de réescompte selon
ce qu’il croyait utile ou ce qu’avait déjà décidé le
gouverneur Strong. Mais il lui fallut plusieurs
années pour comprendre la nature des opérations
d'open market qu’appellent de telles interventions.
Ce n’était pas sans importance. Les opérations
d'open market, on le sait, consistent à vendre ou à
acheter des fonds publics13. Une vente remet ces
bons aux mains des banques membres du Système
ou de leurs clients, et met les espèces qui les ont
payés dans les coffres de la Banque de Réserve
fédérale. Les espèces ainsi transférées diminuent les
réserves des banques membres, ce qui les oblige soit
à restreindre les prêts soit à emprunter auprès de la
Banque de Réserve fédérale au nouveau taux de
réescompte supérieur. Ce sont donc souvent les
opérations d'open market qui donnent son efficacité
au taux de réescompte. La propre incapacité du
Conseil de Réserve fédérale à évaluer l’importance
des opérations d'open market le privait de la
majeure partie du pouvoir dont dispose une banque
centrale.
En 1935, dans le cadre d’une réforme générale, on
renonça à l’expérience des districts. L’administra­
tion Roosevelt, qui affichait une plus grande
méfiance du pouvoir financier que celle de Wilson,
finit par doter le pays d ’une banque centrale
13. Effets, billets et bons d’État. Les opérations A'open market
comprennent aussi la vente et l’achat de devises étrangères. On en
trouvera une très bonne description actuelle dans Sherman
J. Maisel, Managing the Dollar, New York, 1973, p. 35 sq. Le
professeur Maisel à été pendant de longues années membre du
Conseil de Réserve fédérale. Son livre est la meilleure analyse de
son fonctionnement vu de l’intérieur.
218 L ’argent
unique. Les fonctions des Banques de Réserve
fédérale devinrent techniques et consultatives,
comme l’a montré Milton Friedm an14.
Il est frappant que l’on n’ait jamais reconnu une
telle déchéance. Les douze banques de district et
leurs bâtiments ont survécu au titre de succursales.
Leurs tâches techniques, en particulier la compen­
sation des chèques, les opérations de routine sur la
monnaie et la gestion des transactions financières
du gouvernement, sont vastes et utiles. Mais le
mythe de leur autonomie et de leur puissance survit
lui aussi. Une brochure publiée en 1971 par la
Banque de Réserve fédérale de Richmond, en
Virginie, ville qui s’enorgueillit d’avoir été autrefois
la capitale de la Confédération, montre les neuf
membres du Conseil de Direction, délibérant autour
d’une table aussi imposante qu’on l’imagine et dans
une salle lambrissée comme il se doit. L’un de ces
hommes porte une veste sport; excepté ce détail,
tout est à sa place. Toutefois, malgré lui et
indirectement, le texte laisse filtrer la vérité. Les
directeurs, y explique-t-on, ne déterminent pas les
dividendes, ni ne dirigent les politiques d ’investisse­
ments, ni ne supervisent la gestion des banques
comme le terme pourrait le laisser croire. Bien
qu’on ne nous l’explique pas, ils ne nomment pas
non plus de fonctionnaires ni ne fixent des salaires.
En fait, ils « déterminent sous réserve de l’approba­
tion des gouverneurs du Système, les taux d’es­
compte prélevés par les Banques de Réserve sur les
prêts aux banques membres. Voilà une façon
détournée de dire que le taux de réescompte relève
lui aussi exclusivement de l’autorité centrale. Dans
la liste des fonctions de cette austère assemblée
14. Friedman et Schwartz, p. 190.
Le système infaillible
législative de Virginie, il n’en reste qu’une qui soit
effective. Les directeurs de la Banque de Réserve
fédérale de Richmond « fournissent aux respon­
sables du Système un grand nombre d’informations
locales sur la situation économique15 ». Richmond
est à environ 150 kilomètres de W ashington; d’une
ville à l’autre, les routes sont excellentes ainsi que
les communications téléphoniques et les journaux
faciles à se procurer : la proportion d’informations
que W ashington ne pourrait pas obtenir autrement
ne doit pas être très élevée. Sans exception, les
manuels contribuent à accréditer le mythe des
districts. New York est peut-être le centre financier
et W ashington la capitale. Certes. Mais Kansas City
donne d’im portantes directives. Il est peut-être
valable de perpétuer les légendes et de flatter les
vanités locales, fût-ce au prix de la vérité. Mais la
vérité et la réalité ont aussi leurs exigences, et elles
montrent que les concessions d’Aldrich à la cam­
pagne n’étaient pas viables et que ces quarante
dernières années les ont abolies.

15. Robert P. Black, The Fédéral Reserve Today, Richmond,


Fédéral Reserve Bank of Richmond, 1971, p. 7.
La création du Système de Réserve fédérale
marqua la fin de la longue lutte qu’avaient connue
les États-Unis pour perfectionner un système moné­
taire raisonnable et conservateur. Dans tous les
pays industriels, on pouvait désormais échanger
n’importe quel type de monnaie contre de l’or, sans
aucune justification ni aucun délai. L’argent ne
servait plus qu’aux placages. Il était particulière­
ment im portant que les Américains, qui sont le
peuple le plus téméraire et le plus porté à des
expériences nouvelles quand il s’agit de monnaie, et
le plus soupçonneux dès qu’on parle d’or, se soient
désormais alignés sur les autres pays. Le Système
de Réserve fédérale leur fournissait l’instrument
capable de pourvoir à tous les besoins d’un É tat
moderne dans le domaine de la pratique monétaire :
monopole de l’émission de billets, régulation des
crédits bancaires et de la constitution correspon­
dante de dépôts, appui aux banques par des prêts
d’urgence. Il est vrai que le Système de Réserve
fédérale avait été mutilé par le compromis qui lui
avait permis de voir le jour. Mais on ne s’était pas
encore rendu compte de cette situation, et notam ­
ment de l’équivoque pesant sur le siège réel du
pouvoir : résidait-il auprès du Conseil de Réserve
fédérale à Washington, ou bien des douze Banques
222 L ’argent
de Réserve fédérale? On ne voyait aucune contra­
diction dans l’idée d’une banque centrale décentra­
lisée, de douze banques centrales, agissant chacune
avec une marge d’indépendance indéterminée par
rapport aux onze autres et par rapport à Washing­
ton. Cette idée apparaissait plutôt comme une
vision large et démocratique, convenant en quelque
sorte au régime non moins large et démocratique
que ces banques devaient servir. E t comme nous
l’avons déjà relevé, les échecs du Système de
Réserve fédérale n’étaient pas, contrairement au
courrier qui ne parvient pas à son destinataire, des
événements condamnables. Aux États-Unis, comme
dans les autres pays, on critique les bureaucrates
subalternes défaillants. Alors que, dans l’ensemble,
les diplomates et les dirigeants de banques cen­
trales, on les aime pour leurs erreurs. Lorsqu’elles
aboutissent à des désastres spectaculaires, comme
ce fut le cas de feu John Foster Dulles au
Département d’É tat ou de Benjamin Strong à la
Banque de Réserve fédérale de New York (on
estime que Strong a contribué dans les faits au
krach de 1929), la faveur du public s’en trouve
encore renforcée, ils auront imprimé leur marque à
un courant historique particulièrement distingué.
En 1914, après deux mille cinq cents ans de
tentatives et d’erreurs (nombreuses), et aux États-
Unis plus d’un siècle de polémiques âpres et
confuses, on aurait pu croire que la monnaie était
en quelque sorte une affaire classée.
Tous les historiens se réjouissent de la coïnci­
dence aléatoire entre de grands événements. On
pense qu’elle soulage l’ennui du lecteur, révèle la.
sensibilité de l’auteur au paradoxe et donne même à
penser au plus prosaïque qu’au bout du compte, le
monde est mené par une main bienfaisante, malveil­
La chute 223
lante ou ironique. Aucun historien ne saurait être
mieux comblé que par les événements de l’été 1914.
Le 10 août, alors que les membres du nouveau
Conseil de Réserve fédérale se réunissaient au
bureau du secrétaire au Trésor, McAdoo, pour
prêter serment et prendre leurs nouvelles fonctions,
le canon retentissait. Il sonnait le glas du système
monétaire dont on pouvait considérer les nouvelles
banques comme le point culminant.
Il n’est pas étonnant que les membres du
nouveau Conseil ne s’en soient pas aperçus. L’ac­
tualité imposait d’ailleurs des exigences plus pres­
santes. Les membres du Conseil étaient plongés
dans une lutte avec le secrétaire McAdoo sur la
place dévolue à leurs locaux : ils craignaient que
leurs bureaux d’alors situés dans les locaux du
Trésor ne les fassent apparaître comme une annexe
de ce ministère. Ils étaient également fort préoccu­
pés de leur rang dans l’étiquette washingtonienne.
Dans l’ordre de préséance, on les avait placés après
la Interstate Commerce Commission et la Civil
Service Commission. Beau motif d ’indignation pour
les responsables d’une banque centrale. Ils finirent
par faire appel de cette indignité devant le président
Wilson qui, loin de se ranger de leur côté, se borna à
déclarer : « On n’a qu’à les m ettre juste après le
service des pompiers1. » Mais les journaux vinrent à
la rescousse du Conseil en le qualifiant de « nouvelle
Cour suprême des finances ».

Quand la guerre éclata, ses principaux protago­


nistes industrialisés (l’Allemagne, la France, la
1. William Gibbs McAdoo, Crowded Years, Boston, 1931,
p. 287-288.
224 L ’argent
Grande-Bretagne, l’Autriche) suspendirent les paie­
ments en numéraire. C’est-à-dire que les billets et
les dépôts ne pouvaient plus être remboursés en or :
ces pays quittaient l’étalon-or. Aux États-Unis,
bien que le maintien de la non-intervention fût
considéré comme acquis, cette même mesure fut
proposée et discutée dans les termes les plus vifs.
L’argument pour abandonner l’or semblait évident.
Depuis un siècle, les Européens, et surtout les
Anglais, avaient investi aux États-Unis. Par consé­
quent, des étrangers détenaient un portefeuille
considérable de titres américains, qui se montait
peut-être à une valeur de 6 milliards de dollars2. Si
une partie im portante en était mise en vente contre
des espèces, les réserves d’or américaines ne tarde­
raient pas à être à sec. (Cet automne-là, la Réserve
fédérale commença ses opérations avec seulement
203 millions de dollars d’or dans ses coffres.) Mieux
valait garder l’or disponible.
En réponse aux craintes d’une telle liquidation et
aux estimations du rythme auquel le stock d’or
américain serait vidé par des vendeurs à la
recherche de liquidités, des titres furent jetés en
masse sur le marché de New York en plein
affolement des premiers jours de guerre. Les béné­
fices en furent convertis, ainsi que d’autres soldes,
en sterling et en or. En conséquence, le dollar
tomba de son cours normal de 4,87 dollars pour une
livre à la cote extraordinaire de 7 dollars pour une
livre. On pouvait échanger les dollars contre de l’or
comme auparavant, et envoyer cet or à Londres
pour y acheter des livres autour de l’ancien prix. On
pouvait ensuite utiliser à nouveau ces livres à New
2. Studenski et Krooss, p. 281. D’autres estimations sont
légèrement inférieures, par exemple celles d’Alexander D. Noyés,
The War Period of American Finance, New York, 1926, p. 60.
La chute 225
York pour acheter 7 dollars et non 4,87 dollars, que
l’on changeait à nouveau en or. C’était vraiment un
profit merveilleux. L’or commença effectivement à
quitter le pays pour acheter des livres de cette
façon, bien que la crainte des pertes dues aux sous-
marins et aux pirates allemands eût un effet
profondément démoralisant sur ces expéditions. En
immobilisant une bonne partie de l’or, cette peur
était ce qui maintenait la livre à un niveau si élevé.
Une autre politique s’imposait d’elle-même, consis­
tan t à fermer la Bourse de New York et à interdire
ainsi la liquidation des titres détenus à l’étranger.
Ce qui fut fait.
Comme d’habitude, les prévisions des experts
financiers furent de peu d ’utilité pour envisager
l’avenir. Quand la Bourse de New York ferma, le
commerce se déplaça à l’intérieur de Wall Street
dans ce que les banquiers respectables appelaient le
Marché hors la loi. La Bourse indignée interdit à ses
membres d’entrer en rapport avec les « hors-la-loi ».
Le marché continua. En octobre, les « hors-la-loi »
les plus entreprenants publiaient des feuilles dacty­
lographiées indiquant les cotations à la clôture, et
l’on ne tarda pas à découvrir qu’elles ne différaient
guère des prix affichés au moment où la Bourse
avait fermé. Les investisseurs européens avaient
reconsidéré manifestement leur position, et
voyaient m aintenant d ’un bon œil la vente de leurs
investissements dans un pays si éloigné et si
préservé des combats. On s’apercevait maintenant
que ce combat était meurtrier à un degré inouï, et
se prolongerait très vraisemblablement un certain
temps. La Bourse rouvrit en décembre. Il ne se
passa rien. Les calculs portant sur l’or furent tout
aussi caducs. Entre-temps, la Banque d’Angleterre
avait ouvert une succursale au Canada pour rece­
226 L ’argent
voir l’or en évitant les risques des convois par mer.
Mais l’or commençait alors à entrer aux États-Unis
plutôt qu’à en sortir. Bientôt ce flot devint un
déluge. Les États-Unis ne tardèrent pas à avoir plus
d ’or que n’importe quel pays n’en avait jamais
possédé auparavant, leur stock passant de 1,5 mil­
liard de dollars à la fin de 1914, à 2 milliards de
dollars à la fin de 1915, et à 2,9 milliards à la fin de
19173. Cette inondation eut un effet double. Elle
détruisit l’étalon-or tant dans les pays d’où elle
menait que dans le pays où elle déferlait.

Une partie de cet or venait pour être mis en


sûreté; une autre partie venait s’investir en titres
américains; mais la cause essentielle de cet afflux,
c’était le besoin où se trouvaient les puissances
belligérantes de se procurer des marchandises amé­
ricaines. A notre époque d’agriculture socialiste et
d’achats de blé par l’U.R.S.S., il faut faire un effort
de mémoire pour se rappeler que la Russie était
autrefois une source majeure de blé pour les
Européens. Ce marché était désormais interdit, et
les États-Unis devinrent un fournisseur im portant
de céréales. Il fallait aussi des navires, des plaques
de blindage et des munitions. Il devint évident vers
1915 que les belligérants, en particulier la Grande-
Bretagne, ne pourraient jamais produire par eux-
mêmes le nombre infini d’obus que la conception
prévalente de la guerre obligeait à envoyer par­
dessus le no man’s land avant une offensive ou
même à tout hasard, les jours calmes. En prenant
ses fonctions de ministre de l’Armement en mai
3. Évalué à 20,67 dollars l’once. Cf. Historical Statistics...,
p. 649.
La chute 227
1915, Lloyd George entreprit de passer des com­
mandes pour toute quantité que ses acheteurs
pensaient pouvoir fournir.
Une partie de ces fournitures fut payée en
mobilisant et en vendant aux États-Unis les titres
américains dont on avait précédemment cru que
leurs détenteurs apeurés les jetteraient sur le
marché. Ces ventes n’entraînèrent aucun mouve­
ment d ’or. Une autre partie du paiement fut
effectuée à partir de prêts obtenus auprès d’inves­
tisseurs privés aux Etats-Unis, ce qui n’entraîna
pas non plus de mouvement d’or. En principe, il
faut le noter, ces prêts étaient accessibles aux deux
camps. En pratique, les Britanniques avaient la
maîtrise des mers. Il était donc impossible à leurs
ennemis de transporter une quantité im portante des
produits que ces prêts achèteraient : les Allemands
et les Autrichiens n’avaient donc aucun besoin des
prêts que cette pratique impartiale autorisait. Ce
fut l’occasion pour William Jennings Bryan d’ac­
complir la dernière de ses nombreuses incartades
publiques. Il déclara que ces prêts à la Grande-
Bretagne étaient en contradiction avec une neutra­
lité dont Wilson avait demandé qu’elle fût aussi
stricte en actes qu’en paroles. Cette aberration lui
valut un blâme sévère de ceux qui estiment que la
vérité et l’évidence doivent être subordonnées aux
exigences du patriotisme et aux perspectives du
lucre. Bryan quitta le Cabinet en juin 1915, au
grand soulagement de ces citoyens, pour protester
contre la réaction de Wilson au torpillage du
Lusitania. Il reste l’un des très rares responsables
gouvernementaux de l’histoire des États-Unis à
avoir traduit par une démission son opposition à
une politique. Mais ces achats de fournitures se
faisaient aussrdirectem ent en or. Une partie de cet
228 L ’argent
or venait des réserves de la Banque d’Angleterre, de
la Banque de France et de la Banque impériale de
Russie. Une plus grande partie encore de cet or
avait été auparavant en circulation ou détenue par
des particuliers. Dans le cours normal des affaires,
les banques britanniques et françaises recevaient
des pièces d’or. A leur place, on émit des billets. Et
l’on demanda aux Anglais et aux Français de
remettre leur or contre du papier, — demande qui
poussa certains à envisager les gains plus rémunéra­
teurs de la thésaurisation. On estime ainsi qu’en
1914 les particuliers détenaient en France l’équi­
valent de 1,2 milliard de dollars en or. Cet appel
rapporta quelque 240 millions de dollars4.
Il n’y a pas d ’homme providentiel qui sache
traiter des problèmes comme ceux auxquels les
finances britanniques et françaises furent confron­
tées pendant la guerre. Ou bien il existe les revenus
courants des exportations, des actifs négociables,
des prêts ou des crédits d’un type quelconque, ou de
l’or, pour payer les fournisseurs étrangers, et dans
ce cas les responsables en viennent à bout. Ou bien
ces actifs n’existent pas, auquel cas les responsables
échouent. Mais la première chose qui vienne à
l’esprit de la presse et de l’opinion publique c’est
l’idée d ’un génie financier. Elles aiment croire l’une
et l’autre que lorsqu’il s’agit d’affaires aussi impor­
tantes, il existe des individus d ’une intelligence et
d’un pouvoir transcendants qui peuvent transfor­
mer rien en quelque chose. Pendant la guerre (et
après), en Grande-Bretagne, l’imagination populaire
ainsi stimulée se fixa sur le responsable du Trésor,
âgé de trente-et un ans en 1914: John May nard
4. Selon Noyés, p. 131. Il va sans dire qu’il entre une bonne
dose d’imagination dans ces estimations.
La chute 229
Keynes. Ses écrits de l’époque, que l’on vient de
publier5, donnent l’image d’un homme travailleur,
compétent et imaginatif, qui faisait coïncider
recettes et dépenses avec précision et habileté, et
dont la curiosité s’étendait aux problèmes similaires
en France et en Russie. Mais rien de plus.

Cet exode de l’or européen eut pour effet de


déplacer hors des réserves des banques françaises et
britanniques, notamment hors de la Banque d’An­
gleterre et de la Banque de France, le métal en
lequel on pouvait convertir le papier. E t en élimi­
nant l’or des espèces liquides pour le remplacer par
le papier, on augmentait aussi considérablement la
proportion de la masse monétaire qui serait conver­
tible en or, puisque la convertibilité existait. L’effet
premier de ce phénomène sur l’avenir de l’étalon-or
est absolument évident. Il y avait bien plus de
papier-monnaie à convertir, et bien moins d’or
contre lequel le convertir.
Il y eut peut-être une conséquence plus grave.
Inviter les citoyens à donner leur or risquait de leur
laisser entendre qu’il avait une signification supé­
rieure à celle du papier ou des dépôts bancaires.
Avant 1914, les gens manipulaient les pièces d’or
sans plus de problème que les petites pièces
d’argent ou le papier-monnaie. Par la suite, l’or
semblera toujours supérieur, — et apparaîtra
comme une chose qu’il vaut mieux conserver
prudemment. On aboutit donc à ce que les pièces
d’or, que l’on acceptait et manipulait avant 1914
sans y faire attention ni même y penser, devinrent
5. John Maynard Keynes, The Collected Writings of John
Maynard Keynes, vol. XVI, Activities 1914-1919 : The Treasury
and Versailles, London, 1971.
230 L ’argent
ensuite à jamais un objet que l’on examinait,
m ontrait, commentait et conservait. C’est en partie
pour cette raison — Gresham ici encore... — que
peu de gens nés après 1914 ont jamais reçu de pièce
d’or dans le cours normal des affaires.

Tel fut l’effet du départ de l’or. Mais aux États-


Unis, ce fut son déferlement qui mit en pièces
l’étalon-or. Comme on l’a vu, entre la fin de 1914 et
la fin de 1917, le stock d’or des États-Unis fut
presque multiplié par deux. L’or parvenait aux
agents bancaires des Britanniques et des Français
aux États-Unis, était viré sur les comptes des
fournisseurs, restait dans les coffres de leurs
banques, ou était envoyé sous forme de dépôts à la
Banque de Réserve fédérale de district. S’il avait
été utilisé en totalité comme réserve par les banques
et les Banques de Réserve fédérale, il aurait pu
engendrer une expansion vraiment extraordinaire
des emprunts, des prêts et de l’émission de billets.
Cette expansion étant nettem ent supérieure à toute
augmentation parallèle de l’offre des biens et
services, il y aurait eu une très forte augmentation
des prix, propre à terrifier les partisans de Bryan;
ceux-ci voulaient certes des prix qui ne s’effondrent
pas ou même qui compensent les baisses anté­
rieures, mais pas des prix qui montent en flèche. Et
à leur grand étonnement, sans aucun doute, cette
flambée des prix se serait produite avec une
monnaie pleinement convertible en or. Les États-
Unis étaient confrontés à une inflation provoquée
par l’or.
Aux États-Unis, bien que novices, les dirigeants
de la banque centrale ainsi que les responsables des
banques commerciales laissèrent cependant les
La chute 231
réserves s’accumuler au-delà de l’exigence légale. Ce
qui en réalité limitait le volume des crédits et donc
l’expansion de la monnaie scripturaire, ce n ’était
pas le m ontant des réserves, si minutieusement que
la loi les eût définies. C’étaient les besoins et les
exigences des emprunteurs et l’appréciation que
faisaient les dirigeants des banques commerciales et
des Banques de Réserve fédérale, chacun de son
côté, de ce qu’il était judicieux de prêter. La
pléthore d’or engendrait une offre de monnaie qui
n’était pas limitée par l’offre d’or, comme dans le
cas de l’étalon-or classique. Elle était limitée par les
décisions des responsables des banques commer­
ciales et de la banque centrale et par ce que les
emprunteurs cherchaient à emprunter. C’était une
forme primitive de gestion monétaire. Mais pas une
gestion précise. C’était plutôt la résultante d’actions
nombreuses et non coordonnées, le type de gestion
que l’on trouve au parti démocrate ou dans un asile
d’aliénés dirigé par ses malades. Il n’en reste pas
moins que, presque simultanément avec la nais­
sance de la Réserve fédérale, se fit sentir le besoin
d’une séparation entre l’offre de monnaie et l’offre
d’or.

Quand les Etats-Unis entrèrent en guerre en


1917, leurs prêts à la Grande-Bretagne et à la
France remplacèrent l’or (et les titres) mobilisés
comme moyens de paiement par ces alliés pour
pourvoir à leurs besoins. En conséquence, l’or cessa
d’affluer vers les États-Unis, et un léger mouve­
ment inverse se déclencha en direction de l’Europe
et des pays restés neutres. Mais une loi y mit fin. Les
États-Unis sortirent ainsi de l’étalon-or en ce qui
concerne les échanges internationaux. Il restait
232 L ’argent
possible, du moins pour les nombreux Américains
peu enclins au patriotisme, d’échanger des billets de
papier et des dépôts bancaires contre de l’or, tant
que l’or ne sortait pas du pays. Sur le plan interne,
la Première Guerre mondiale fut livrée sur l’étalon-
or. Phénomène exceptionnel, ce fut une guerre
fondée sur le numéraire. Plus exactement, l’afflux
d’or fournissait un filet ample et élastique à
l’intérieur duquel tout ou presque pouvait arriver.
Comme dans le cas des autres guerres, la question
décisive n’est pas de savoir ce qui est arrivé à
l’argent, qui est resté, comme toujours, au service
des besoins de la guerre. Ce qui compte, c’est la
façon dont les fonds destinés à payer la guerre ont
été réunis.
Comme toujours pour ceux qui ne se battent pas,
l’impôt jetait un voile désagréable sur le patrio­
tisme, situation aggravée aux États-Unis à cette
époque par l’amendement sur l’impôt sur le revenu
voté peu de temps auparavant. Les choses étaient
moins pénibles en France, où l’impôt sur le revenu,
adopté en principe, n’entra vraiment en application
qu’après l’Armistice. Les conservateurs s’oppo­
sèrent donc à toute tendance excessive à la
politique de dépenses sans restriction. Instinctive­
ment, le secrétaire McAdoo était favorable à une
lourde imposition : il suggéra comme ligne directrice
que 50 % des dépenses de guerre viennent des
impôts. J. P. Morgan estimait que 20 % était un
maximum. Par la suite, on admit généralement
qu’environ 30 % du coût de la guerre fut payé par
les recettes fiscales ordinaires. Le reste fut couvert
par des méthodes qui ne différaient pas substan­
tiellement de celles de la guerre de Sécession.
C’était la première fois depuis le retour de
Québec de Sir William Phips, qu’un conflit grave ne
La chute 233
contraignait pas l’É tat a imprimer immédiatement
une masse importante de papier-monnaie. Et cela
seulement parce qu’un arrangement plus subtil
était alors possible. Le Trésor pouvait maintenant
emprunter auprès du Système de Réserve fédérale :
quelle que fût l’importance théorique de ce dernier,
il ne pouvait songer s’opposer au gouvernement
dans la pratique. Cette opération perm ettait à la
Réserve fédérale d’avoir des bons tout neufs, et au
Trésor d’avoir des billets de la Réserve fédérale tout
neufs, ou des dépôts nouveaux et également mon­
nayables auprès des Banques de Réserve fédérale.
Dans sa nature ultime comme dans son effet
pratique, ce procédé ne différait que superficielle­
ment de l’impression des greenbacks. La situation
n’évolua guère quand le Trésor vendit effective­
ment des bons aux banques commerciales. Ces
ventes procuraient au gouvernement du liquide ou
un dépôt qu’il dépensait. La banque portait alors le
bon gouvernemental à la Banque de Réserve
fédérale et em pruntait sur ce titre gouvernemental
sûr de quoi remplacer les fonds utilisés par le
gouvernement. Comme dans le cas des ventes
directes à la Réserve fédérale, on accroissait ainsi la
masse monétaire afin de payer les dépenses de
guerre.
Ces transactions furent menées par des hommes
d’allure sévère et courtoise, aux costumes bien
coupés et au langage châtié. Les professions de foi
bruyantes qui avaient marqué l’émission des green­
backs appartenaient m aintenant au passé. La guerre
de Sécession et les greenbacks restent la manifesta­
tion classique de l’irresponsabilité en matière finan­
cière. La Première Guerre mondiale n’a pas une
telle réputation. Voilà à quoi servent les bonnes
234 L ’argent
manières en science économique et en gestion
monétaire.
En réalité, le tour de passe-passe de la Première
Guerre mondiale impliquait des dons de prestidigi­
tateur encore plus habile. Comme sous Jay Cooke
pendant la guerre de Sécession, on recruta une
armée de volontaires pour placer les titres gou­
vernementaux dans le public. L’un des aspects
dignes d’éloges de cet effort était le « discours de
trois minutes » : on reconnaissait que les exhorta­
tions au patriotisme et au devoir civique ont une
efficacité inversement proportionnelle à leur lon­
gueur. En principe, ces opérations de vente se
justifient sur le plan économique. On peut persua­
der certaines personnes d’acheter des bons au lieu
de dépenser leur argent. En économisant au lieu de
dépenser, l’individu diminue la pression sur les
marchés, et réduit ainsi la gravité de l’inflation. Le
travail, les fournitures et les biens d’équipement qui
ne sont donc pas achetés ou utilisés, sont à la
disposition du gouvernement pour les nécessités de
la guerre. Mais, pendant la Première Guerre mon­
diale, on encouragea les acquéreurs de bons d’É tat
à emprunter aux banques pour leurs achats, en
utilisant les bons comme garantie supplémentaire.
Beaucoup suivirent ce conseil. Les banques utilisant
les bons ainsi acquis reconstituèrent à leur tour
leurs réserves en em pruntant à la Banque de
Réserve fédérale. Là encore, on ne pouvait pas
distinguer l’effet immédiat de cette mesure des
emprunts directs du gouvernement auprès des
Banques de Réserve fédérale, si ce n ’est qu’elle
impliquait le recours à un moyen encore plus
détourné. Plus tard, il devint possible de faire la
différence. Après la guerre, les gens voulurent
garder leurs bons et rembourser les emprunts
La chute 235
bancaires. Ce qui eut pour effet de réduire les
dépenses de consommation courante et donc, très
normalement, d’aggraver quelque peu le marasme
des dépenses de consommation qui suivit la guerre.
Il n’est pas étonnant que dans l’euphorie de la
guerre personne n ’ait prêté attention à de telles
conséquences. En cette matière, bien peu se deman­
daient pourquoi l’on poussait les gens à emprunter
de l’argent à la banque pour acheter des bons que le
gouvernement aurait pu aussi facilement vendre è
ces mêmes banques à moindres frais.

Sur toute la durée de la guerre, les prix de gros


environ doublèrent aux États-Unis; le gros de la
hausse eut lieu entre la mi-1916 et la mi-1917,
c’est-à-dire pendant la période qui précéda immé­
diatement l’entrée en guerre. Bien qu’elles aient été
beaucoup plus profondément impliquées dans le
conflit et pendant beaucoup plus longtemps, la
Grande-Bretagne et l’Allemagne ne connurent
qu’une augmentation à peine supérieure. Sur la
base 100 en juillet 1914, les prix de gros étaient à
216 en Allemagne quatre ans plus tard. En Grande-
Bretagne, ils étaient à 239. La France, amputée de
ses régions industrielles du Nord, souffrant de la
guerre sur son propre sol et d ’une aversion particu­
lièrement forte pour l’impôt, connut une augmenta­
tion bien plus forte : en 1918, les prix de gros
étaient environ trois fois et demie plus élevés
qu’avant la guerre. Bien qu’elle eût été moins
affectée physiquement par 1« conflit, — mais son
aversion pour l’impôt était encore plus forte —,
l’Italie connut aussi une hausse considérable : envi­
236 L’argent
ron quatre fois et dem ie6. La Grande-Bretagne et
l’Allemagne firent de grands efforts pour arrêter les
hausses par le contrôle des prix, auquel s’ajouta
ensuite un rationnement des articles et des fourni­
tures les plus recherchés. Il y eut des contrôles en
France, mais ils ne furent pas sérieusement appli­
qués.
Les États-Unis connurent des restrictions offi­
cieuses à la consommation, tels les jours sans viande
et les jours sans blé. A partir de la mi-1917, le
gouvernement des États-Unis, par l’intermédiaire
du Grain Corporation (Office des Céréales) dirigé
par Herbert Hoover, soumissionna tout le blé produit
aux États-Unis au prix de 2,20 dollars le boisseau, et
l’année suivante à 2,26 dollars. C’était un prix
minimal : les fermiers conservaient la possibilité
d’obtenir plus s’ils le pouvaient, ce que beaucoup
firent. La Fuel Administration (Administration des
Carburants) fixa formellement des prix maximaux
pour le carburant. De nombreux autres produits,
notamment mais pas uniquement ceux des grosses
commandes militaires et autres fournitures de
guerre, furent soumis à des accords de prix entre les
producteurs et la Commission de fixation des prix
du Conseil des Industries de Guerre. On contrôlait
ainsi le fer et l’acier, le cuivre, le bois de construc­
tion, la laine, les cuirs et peaux, les dérivés du
coton, l’acide nitrique et sulfurique, le nickel,
l’aluminium, le mercure, le zinc, la brique, le
ciment, les tuiles creuses ainsi que la pierre concas­
sée, le sable et le gravier. Le respect de ces règles
était volontaire ou, au pire, soumis à la sanction de
la confiscation du produit par le gouvernement, à la
6. Les mouvements comparés des prix de gros sont résumés
dans le Bulletin de la Statistique générale de la France, Félix Alcan,
vol, XII, n<> IV (juillet 1923), p. 347-348.
La chute 237
menace de suppression des titres de transport
prioritaires, ou d’accusation de non-patriotisme, ce
qui équivalait alors à être pro-allemand. L’un des
membres éminents de la Commission de fixation des
prix était F. W. Taussig, de Harvard, probable­
ment l’économiste le plus réputé de son époque.
Dans une longue étude sur cette expérience, publiée
peu après, il définit ainsi la façon dont les prix
étaient fixés : « elle était surtout opportuniste,
cherchant sa voie à travers des cas particuliers7 ».
Un phénomène lui avait fait une impression rela­
tivement forte : l’expérience de contrôle des prix la
plus réussie concernait le nickel où il existait alors
un monopole total. L’une des grandes leçons de la
Seconde Guerre mondiale devait être que le mono­
pole ou une forte tendance au monopole simplifiait
considérablement la tâche des contrôleurs des prix.
Certes, comme le démontre rigoureusement le
professeur Taussig, le contrôle des prix de la
Première Guerre mondiale a indubitablement modi­
fié le prix des produits dont la demande était
exceptionnelle mais dans l’ensemble, la Première
Guerre mondiale, comme la guerre de Sécession, fut
livrée sous l’égide du marché, — phénomène que
Bernard Baruch, président du Conseil des Indus­
tries de Guerre, ne cessa jamais de déplorer. Il
pensait en effet qu’il aurait fallu geler tous les prix
et tous les salaires : bien qu’on jugeât une telle
position absolument extravagante, il la défendait
encore à la veille de la Seconde Guerre mondiale.
Tous les faux-semblants mis à part, le financement
de la Première Guerre mondiale fut à peu près le
7. F. W. Taussig, « Price-Fixing as Seen by a Price-Fixer », The
Quarterly Journal of Economies, vol. XXX11I (février 1919),
p. 205 sq. La citation est extraite de la page 238.
238 L ’argent
même que celui de la guerre de Sécession. De même
le mouvement des prix. Toutes choses bien considé­
rées, il pourrait être plus facile de justifier la gestion
de la guerre de Sécession.
La Première Guerre mondiale marqua le com­
mencement de la fin de l’étalon-or international, —
c’est-à-dire de la monnaie mondiale unique qu’était
devenu l’or, non sans mal. Ce fut la fin de cette
répartition relativement fonctionnelle des stocks
d’or entre les pays industriels. Désormais, et pour
longtemps, il y eut pléthore aux États-Unis et
pénurie partout ailleurs. On fit des efforts pour faire
revivre l’ancien système dans les années vingt en
Grande-Bretagne, en France et dans les autres pays
industriels. Sauf aux États-Unis et pour une courte
période en France, aucun grand pays ne se sentit
plus jamais sûr de lui en contemplant ses réserves
d’or. Aucun ne laissa plus (sauf à de courts
intervalles) ses citoyens échanger leur papier-mon­
naie ou leurs dépôts de banque contre de l’or. Sous
sa forme accomplie, l’étalon-or fut une expérience
brève, l’affaire de quelques décennies, cinquante
ans au plus. Seul le sentiment qu’il représentait
l’étape finale et la monnaie ultime le faisait
apparaître beaucoup plus ancien.
CHAPITRE XII

L ’inflation finale

L’étalon-or tendait — et c’était son but principal


— à unifier la performance et la politique écono­
mique des nations. Pendant la brève période où il a
régné, il a atteint ce but. Si les affaires marchaient
bien en Grande-Bretagne et donc que les prix y
étaient élevés, les marchandises y entraient en
masse pour se vendre et l’or en sortait en masse
pour les payer. .Cette sortie était enregistrée et ses
effets accentués par la Banque d’Angleterre. Elle
entraînait une baisse des réserves des banques
commerciales, une augmentation des taux d’inté­
rêt, d’où une contraction des prêts, un affaiblisse­
ment des prix, et une baisse de la production et de
l’emploi. Pendant ce temps, l’or arrivait à Paris,
Berlin, ou New York, et y entraînait, inversement,
- un accroissement des prêts et de l’activité écono­
mique. Cette expansion et l’augmentation parallèle
des prix finissaient par déclencher un flux en sens
contraire : l’or sortait de ces pays et retournait à
nouveau en Grande-Bretagne. A chaque phase, des
individus pleins de ressources anticipaient et accen­
tuaient le mouvement en déplaçant leurs fonds pour
tirer profit de taux ou de prix supérieurs. Ce
dispositif fonctionnait avec plus de précision dans
240 L ’argent
les manuels que dans la vie réelle, et sa symétrie
était plus parfaite dans l’esprit de ceux qui
élucubrèrent la théorie des banques centrales que
dans la pratique de ceux qui affrontaient concrète­
ment ces phénomènes. Malgré tout, on ne saurait
nier que l’étalon-or (renforcé par la morale finan­
cière de l’équilibre budgétaire) était un instrument
remarquable de coordination du comportement
économique des différents pays.
Il possédait un défaut tout aussi remarquable. A
une époque de montée du nationalisme marquée par
une tendance croissante à rendre les gouvernements
responsables des performances économiques, il pré­
tendait subordonner à la fois l’instinct nationaliste
et la gestion économique interne à un mécanisme
international et impersonnel, capable d’infliger des
souffrances considérables. C’était là un défaut que
les défenseurs de l’or n’acceptaient pas. Ils attri­
buaient toutes les réticences des gouvernements à
l’absence de fibre morale chez les politiciens, — d’oùla
tendance de ceux-ci à vouloir corriger les
contraintes imposées par l’or. On ne voulait pas
adm ettre que la moralité des politiciens est difficile
à corriger à court terme.
Comme nous l’avons déjà observé, à la fin de la
Première Guerre mondiale, tous les principaux
belligérants — sauf les États-Unis — avaient
abandonné l’étalon-or. Aucune grande puissance
n’autorisait l’exportation libre de l’or. Il s’ensuivait
que personne n’avait à redouter que des étrangers
ne convertissent leurs dépôts ou leurs billets en or
pour le faire sortir du pays. Il n’y avait pas non
plus de danger que des concitoyens, mus eux aussi
par la cupidité ou la prudence, n’agissent de même,
si ce n’est clandestinement. Par conséquent, la
politique intérieure n’était plus soumise à la crainte
L ’inflation finale 241
de perdre de l’or. Et puisque l’or ne pouvait pas
partir, sa perte ne pouvait pas amoindrir les
réserves bancaires, ni les dépôts en banque, ni la
circulation des billets, ce qui avait toujours un effet
nocif sur la production, les prix et l’emploi. En
d’autres termes, chaque nation industrielle était
désormais libre de poursuivre la politique écono­
mique intérieure qui reflétât ses choix ou ses
besoins, sans tenir immédiatement compte de ce
que faisaient les autres pays. La discipline et la
coordination imposées par l’or n’existaient plus.
Pendant quinze ans après la Première Guerre
mondiale, et surtout dans l’immédiat après-guerre,
les nations industrielles profitèrent de cette liberté
nouvelle avec une remarquable diversité. Les Fran­
çais adoptèrent une politique de moindre résistance
qui obtint, dans l’ensemble, les meilleurs résultats.
Les Britanniques suivirent une politique de résis­
tance acharnée, s’infligeant à eux-mêmes des bles­
sures qui leur causèrent les pires souffrances. La
façon dont les Allemands traitèrent le problème —
ou cédèrent aux circonstances — provoqua la plus
grande inflation des temps modernes. Par un
mélange de mauvaise gestion et d’absence de
gestion, les États-Unis engendrèrent, eux, la plus
grande dépression. Dans toute la longue histoire de
la monnaie, la décennie de 1920 à 1930 — qui, par
ses conséquences, déborda de plusieurs années —
est sans doute la plus instructive.

Parmi les principaux belligérants, la Russie


exceptée, la France fut la seule à souffrir d’impor­
tantes destructions matérielles. Une cicatrice
hideuse, s’étendant le plus souvent sur 8 kilomètres,
mais parfois plus, traversait tout le pays du pas de
242 L ’argent
Calais à la frontière suisse. On y découvrait un
paysage lunaire, couvert des détritus du combat et
rendu mortel en maint endroit, là où l’on y avait
semé au hasard des obus non explosés. Comme en
Allemagne et en Grande-Bretagne, toute une géné­
ration d’ouvriers avait été anéantie par le conflit.
En Russie, les pertes étaient plus élevées parmi les
paysans mobilisables que parmi les prolétaires
industriels, car la conscription et la mort des
paysans causaient moins de dommages à l’écono­
mie. Il restait à secourir un lourd fardeau d’in­
firmes, de mutilés, et d’hommes et de femmes
incapables de subvenir à leurs besoins. Les Français
avaient au moins une chose pour eux. Ils pouvaient
se m ettre à reconstruire sans s’inquiéter du coût.
Leur conviction intime était que l’on pouvait et
devait contraindre l’Allemagne à payer. Contraire­
ment à ce que pensent les Anglo-Saxons, cela ne
venait pas d’une incapacité congénitale des Fran­
çais à comprendre quoi que ce soit à l’économie.
Cinquante ans plus tôt, après la guerre de 1870, les
Allemands avaient imposé à la France de payer la
somme apparemment énorme de 5 milliards de
francs. Les Français s’étaient mobilisés et avaient
tout payé en deux ans.
Puisque les Allemands paieraient, il semblait
normal aux gouvernements français de l’après-
guerre d ’emprunter pour faire redémarrer les activi­
tés. Quand viendrait l’argent allemand, on acquitte­
rait alors les emprunts. C’est sur ce présupposé que
la reconstruction s’amorça en France avec confiance
et à une vitesse exemplaire.
Sous l’aiguillon des emprunts et des dépenses, les
prix montèrent et, malgré une forte baisse en 1920
et 1921 lors de la retombée du boom d’après guerre
aux États-Unis et en Grande-Bretagne, ils conti­
L ’inflation finale 243
nuèrent à monter. En juillet 1920, les prix de gros
français avaient quintuplé par rapport à 1914; en
juillet 1922, ils étaient revenus à 3,3 fois le niveau
d’avant guerre. En 1923, l’hostilité mondiale à
l’occupation de la Ruhr, les difficultés évidentes à
obtenir les réparations' par la force des armes,
combinées à la grande inflation allemande de cette
année-là, — tout cela mit un terme à l’espoir que
les Boches paieraient. Quand ce pilier de la
confiance eut été abattu, le taux d’inflation aug­
menta rapidement. En juillet 1924, le niveau de
1914 avait été multiplié par 4,9; en juillet 1926, il
était 8,5 fois plus élevé1. L’idée vint naturellement
aux Français qu’il était sage de détenir d’autres
devises que le franc; or, à cette époque remarquable
pour son inflation, des devises d’une stabilité
exemplaire étaient disponibles : des dollars, des
francs suisses, même des livres. C’est pourquoi,
tandis que les prix augmentaient en France, le taux
de change du franc déclinait, puisque les gens le
vendaient contre d’autres devises. Dans les mois qui
suivirent immédiatement la guerre, quand le franc
reflétait encore la disponibilité des prêts et des
fournitures américaines, il était autour de 5,45 pour
un dollar. Les mois suivants, il s’effondra à un
rythme régulier, passant à 13,84 pour un dollar à la
fin 1922, puis à 19,02 à la fin de 1923 2.
Par suite de cette chute du franc, proportionnel­
lement plus forte que la hausse des prix, la France
devint dans la première moitié des années vingt un
1. Ces données sur les prix sont extraites du Bulletin de la
Statistique générale de la France, Félix Aloan, vol. XV, n° I
(octobre 1925) p. 14, et vol. XVII, n° II (janvier-mars 1928),
p. 132.
2. Martin Wolfe, The French Franc Between the Wars, 1919-
1939, New York, 1951, p. 213.
244 L ’argent
pays merveilleusement bon marché où voyager et
faire des achats, et les Français attribuèrent une
partie de la hausse des prix à l’afflux des touristes
qui cherchaient la bonne affaire. Un jour de 1926,
m ettant leur conviction en pratique, des Parisiens
attaquèrent et repoussèrent avec succès un autocar
de touristes américains, croyant qu’ils faisaient
monter le coût de la vie.
En vérité, de 1919 à 1926, la France fut exces­
sivement prospère. Les destructions étaient répa­
rées, sauf là où le sol même était irrécupérable,
comme autour de Verdun. La superficie sur laquelle
se déroulèrent les grandes batailles est souvent
incroyablement faible. La superficie du champ de
bataille de Verdun excède à peine celle des parcs
londoniens. L’industrie se développa prodigieuse­
ment dans bien des secteurs. En 1929, la production
d’acier, accrue de celle de l’Alsace-Lorraine, alors
reprise à l’Allemagne, était le double de celle de
1913 et trois fois supérieure à celle qui suivit
immédiatement la guerre en 1921. Mais l’opinion
publique ne rem arquait que les prix. Nous consta­
tons une fois encore le grand cycle qui gouverne les
attitudes face à l’argent. Compte tenu de l’inflation,
les gens aspirent à des prix stables. S’ils sont
stables, il y a alors une fiscalité plus lourde, un
ralentissement économique et le chômage devient la
principale menace. L’expérience française des
années vingt illustre aussi un principe étroitement
lié au précédent. S’il y a prospérité, on considère
qu’elle est acquise. L’attention se concentre alors
sur l’évolution des prix. S’ils sont stables, on a alors
le temps de se demander si la production et l’emploi
sont bien ce qu’ils devraient être. Ce qu’on n’a pas
est toujours prioritaire.
Privés de stabilité des prix dans les années vingt,
L ’inflation finale 245
les Français y aspiraient ardemment. Ce souhait
était soutenu par la croyance, répandue même dans
les milieux les plus avertis de l’époque, que l’infla­
tion n’avait aucun effet favorable sur l’économie.
Elle était mauvaise, un point c’est tout. A la même
époque, deux des meilleurs observateurs de l’écono­
mie française faisaient cette observation étonnée :
« Aussi paradoxal que cela puisse sembler, les
phénomènes économiques français après la guerre se
prêtent à l’interprétation selon laquelle l’inflation a
un effet stim ulant sur l’évolution économique3. »
Pensée véritablement révolutionnaire.
Mais si les Français aspiraient à des prix stables
et à un franc sûr, ils aspiraient fort peu aux mesures
— impôts et limitation du crédit notamment — qui
auraient rendu cela possible. Au début de la
décennie, on aurait très bien pu prédire que le franc
suivrait le mark : les raisons pour lesquelles il en fut
autrem ent restent quelque peu mystérieuses. Pour­
tant, en 1926, un nouveau ministère de bloc
national dirigé par Raymond Poincaré vint au
pouvoir. Il s’était engagé à sauver le franc et, d’une
manière générale, à instaurer les impôts et les
restrictions de crédit que cela impliquait. Bien qu’il
n’ait pas tardé à se laisser attendrir sur les impôts,
le public croyait en son sérieux. Le succès vint de
cette croyance et du bon état général du pays autant
que des mesures prises. Le niveau des prix commença
à baisser : le franc fut bientôt stabilisé sur les
marchés étrangers. Chose assez étonnante, ce qu’on
avait appelé la bataille du franc fut une victoire.
Un historien français a pu à juste titre comparer la
3. W. F. Ogburn et W. Jaffe, The Economie Development of
Post-War France, New York, 1929. Cité dans T. Kemp, The
French Economy 1913-1939, London, 1972, p. 67. Le livre de
T. Kemp est un ouvrage concis et très utile.
246 L ’argent
politique française de l’époque à une île de raison au
milieu d ’un océan d’erreurs4. La raison consistait à
faire ce qui semblait évident sur le moment — et à
admettre, comme toujours, qu’il est difficile de
porter atteinte à l’économie française.
A l’époque de la stabilisation, comme aupara­
vant, la dépréciation du franc par rapport aux
autres devises dépassait l’augmentation simultanée
des prix français. La France continua donc d’être
un bon pays où acheter, un moins bon où vendre.
En 1928, jouissant de nouveau d’un im portant
stock d’or, la France retourna à l’étalon-or. On ne
pouvait cependant échanger les francs que contre
des lingots, et la somme minimale exigée pour une
transaction était de 215000 francs. Cela était bien
au-delà des ressources du Français moyen. L’or
d’une pièce de 20 francs de 1914 valait alors près de
100 francs. La famille française qui avait résisté
victorieusement à la tentation de livrer son or
pendant la guerre pour des motifs patriotiques, ne
pouvait guère considérer qu’elle s’était trompée. Le
flot d’or qui se déversait dans les coffres des
banques françaises et de la Banque de France
inspira confiance et en fit rentrer encore une plus
grande quantité en dépôt. La France se dressa alors
comme le défenseur le plus vigilant de l’or et de
l’étalon-or.
La France échappa à l’inflation finale. Ses exi­
gences de réparations qui lui permirent de faire un
bon bout de chemin ont quelque peu contribué (et

4. Alfred Sauvy, Histoire économique de la France entre les deux


guerres, t. I, 1918-1931, Paris, 1965. Cité dans Charles P. Kindle-
berger, The World in Dépréssion 1929-1939, Berkeley and Los
Angeles, 1973, p. 48. L’ouvrage de Kindleberger est la meilleure
étude en anglais sur la Grande Dépression, et je lui dois beaucoup.
L ’inflation finale 247
beaucoup selon l’opinion de l’époque) à l’effondre­
ment qui se produisit alors en Allemagne.

Comme toutes les révolutions, la révolution russe


fut portée par un océan de papier-monnaie. Après
1918, les régimes qui se succédèrent en Europe de
l’Est, caractérisés par des prétentions exorbitantes,
peu d’autorité et encore moins de ressources,
connurent l’inflation à des degrés divers, et, dans la
plupart des cas, sous une forme extrême. Toutefois,
pour l’ensemble du monde, le drame monétaire
ultime de l’après-guerre se joua en Autriche et en
Allemagne. En particulier, l’inflation allemande alla
jusqu’au bout de son cours catastrophique. Les prix
grimpèrent sans s’arrêter. L’argent finit par ne plus
rien acheter. On retrouva là toutes les conséquences
classiques de l’inflation : des dettes énormes réglées
pour quelques sous, des aventuriers ou des voyous
achetant des toiles de maître pour une poignée de
dollars, des rentiers réduits à la misère en un jour,
des spéculateurs indignes ayant fait fortune du jour
au lendemain. Si l’on excepte la Confédération
américaine, cette inflation fut un fait unique depuis
les révolutions française et américaine. Mis à part
la Chine, elle est restée unique depuis.
L’inflation autrichienne précéda pourtant l’infla­
tion allemande, et l’on pourrait soutenir qu’elle a
exercé plus d’influence sur la pensée économique.
Elle se produisit sous l’égide du jeune ministre des
Finances de la nouvelle république, Joseph A.
Schumpeter, qui devait poursuivre une carrière
universitaire spectaculaire en Allemagne et aux
États-Unis. L’inflation fit partie de l’expérience
vécue de ceux qui devaient constituer la coterie des
248 L ’argent
économistes conservateurs (libéraux au sens euro­
péen) les plus éminents de la génération suivante :
Friedrich von Hayek, Ludwig von Mises, Gottfried
Haberler, Fritz Malchup et Oskar Morgenstern, qui
tous émigrèrent aux Etats-Unis. Ils partageaient
tous avec Schumpeter une méfiance profonde
envers toute mesure qui semblait comporter un
risque inflationniste, ainsi qu’un dégoût encore plus
grand pour tout ce qui semblait mener au socia­
lisme. Et tous ont joué un grand rôle.
L’inflation autrichienne se développa en 1922.
Quand la Société des Nations vint à la rescousse de
la jeune république à la fin de l’année, et que l’on
mit en application des réformes financières, notam ­
ment fiscales, le cours de la couronne était tombé à
environ 70 000 pour un dollar. Il était de 4,9 pour
un dollar avant la guerre. Le déferlement de
l’inflation allemande occupa la plus grande partie
de l’année suivante. Il faut l’examiner de plus près.

En général, l’inflation est liée à des circonstances


contre lesquelles on ne peut rien — guerre ou
révolution — ou à une mauvaise gestion écono­
mique. La grande inflation allemande fait exception
en ce que les historiens ne l’attribuent pas seule­
ment à de telles causes mais aussi à une ruse. On a
longtemps cru y voir un plan concerté par lequel les
Allemands — malhonnêtes ou désespérés ou les
deux à la fois — voulaient montrer au monde
impressionnable qu’il lui en coûterait plus cher de
tenter d’obtenir le paiement des réparations pré­
vues au traité de Versailles que d’y renoncer. Après
examen, il ne reste pas grand-chose de la thèse
d’une telle fourberie. Les réparations expliquent en
L ’inflation finale 249
partie l’inflation allemande, mais d’une façon par­
faitement classique. Excepté les absurdités finales,
les forces qui ont ¿été à l’oeuvre dans l’inflation
allemande n’avaient rien de particulièrement origi­
nal et révèlent peu de traces d ’une volonté délibé­
rée.
Dans les mois qui suivirent la fin de la guerre et
l’instauration de la république, on renforça considé­
rablement le système fiscal allemand. Comme en
France, l’ancien gouvernement ne disposait pas du
pouvoir de prélever des impôts directs, en particu­
lier des impôts sur le revenu. On corrigea donc cette
heureuse lacune (en tout cas heureuse pour les
riches), et l’on augmenta les recettes. Dans les
premières années de l’après-guerre, le budget inté­
rieur allemand fut donc presque en équilibre. En
1921, mis à part le déficit des chemins de fer, les
recettes couvrirent environ 90 % des dépenses
intérieures. En 1922 encore, le budget interne fut
équilibré pour une courte période. La performance
de l’Allemagne était bien supérieure à celle de la
France.
Il restait cependant deux graves problèmes. Tous
les pays ont en permanence une grande quantité
d ’actifs libres dont la menace pèse sur le marché.
Les espèces, les dépôts bancaires, les dépôts aux
caisses d’épargne, les bons gouvernementaux et les
autres titres peuvent tous être convertis si néces­
saire et dépensés si le public en ressent le besoin. En
Allemagne, comme dans d’autres pays pendant la
guerre, le volume de ces actifs avait crû considé­
rablement : la dette publique monta d ’un peu plus
de 5 milliards de marks en 1914 à un peu plus de
105 milliards en mars 1919. Les avoirs en monnaie,
qui étaient un peu au-dessous de 6 milliards de
250 L ’argent
marks à la fin de 1914, étaient d ’environ 33 mil­
liards à la fin de 1918 5.
Les économistes modernes préoccupés par les
répercussions de la politique monétaire et financière
sur le volume de la demande, ont peu prêté
attention à la possibilité que les actifs liquides se
déversent sur le marché et ruinent les meilleures
prévisions macro-économiques. L’expérience alle­
mande du début des années vingt est utile dans la
mesure où elle nous rappelle ce danger. Elle nous
rappelle aussi que le danger vient de l’inflation elle-
même. C’est l’inflation qui pousse les gens inquiets
ou prudents à se demander si l’argent ou des actifs
correspondant à de l’argent valent la peine d’être
conservés, ou si l’on ne ferait pas mieux de les
échanger contre des biens ou des propriétés tan­
gibles avant que les prix ne m ontent encore plus
haut.
Le deuxième problème était posé par les répara­
tions que les Allemands devaient payer aux termes
du traité de Versailles. Elles s’ajoutaient au budget
domestique et étaient presque aussi élevées dans les
premières années de l’après-guerre. L’ouvrage de
Keynes, Les Conséquences économiques de la paix6,
qui reste sans doute le texte économique d ’actualité
le plus influent que l’histoire ait connu, a peut-être
laissé au monde une impression exagérée du carac­
tère déraisonnable de ces exigences. Mais la note
finale était élevée : 132 milliards de marks-or (envi­
ron 33 milliards de dollars). Il n’y a aucun mystère
5. Frank D. Graham, Exchange, Prices and Production in
Hyper-Inflation : Germany 1920-1923, Princeton, 1930, p. 7. Cette
étude rédigée par un ami que j’admire et qui fut mon collègue à
Princeton, est un ouvrage de référence sur l’inflation en Alle­
magne. La littérature est abondante sur ce sujet.
6. Keynes, Les Conséquences économiques de la paix, Paris, 1920.
L'inflation finale 251
sur ce que le paiement d ’une telle somme aurait
entraîné. Il aurait fallu réduire fortement les
dépenses publiques ainsi que l’investissement dans
des secteurs de biens de consommation comme le
logement. Il aurait fallu une fiscalité brutale, en
particulier sur les biens de consommation. A eux
deux, ces procédés auraient dégagé un surplus des
recettes sur les dépenses publiques perm ettant le
paiement des réparations. Ces deux types de
mesures, mais surtout une lourde fiscalité, auraient
diminué la consommation et les importations sans
avoir beaucoup d’effet sur les exportations. La
balance commerciale positive ainsi créée aurait
permis d ’accumuler les dollars, les livres et les
francs, ainsi que l’or. Le gouvernement les aurait
rachetés grâce à l’excédent budgétaire et reversés
aux Français, aux Belges, aux Britanniques, payant
ainsi les réparations. Le facteur dont dépendait
cette capacité à payer les réparations était la
volonté du peuple allemand de payer des impôts, et
de renoncer à la consommation publique et privée.
Une telle volonté est rare. Elle n’était pas très
forte en Allemagne au début des années vingt où
l’on considérait déjà plus les réparations comme un
acte de vengeance que de justice. En outre, le
m ontant de la note des réparations ne fut pas fixé
avant avril 1921, et ensuite le calendrier des
paiments demeura incertain. Cela signifiait que plus
on paierait, plus on pourrait craindre que de
nouvelles exigences soient présentées. Cette situa­
tion n’incitait guère à une politique fiscale résolue
ni au courage de payer les impôts.

En 1919 en Allemagne les prix, approximative­


ment, triplèrent. Il est sans doute étonnant qu’ils
252 L ’argent
n’aient pas augmenté davantage. Il y avait une
révolution politique, et l’on réprimait une révolu­
tion sociale. Le blocus allié ne prit fin que lorsque
l’année était déjà bien avancée; ses effets, combinés
à la désorganisation générale, provoquèrent une
pénurie dramatique de denrées alimentaires et de
matières premières. Les nouveaux impôts n’étaient
pas encore entrés en vigueur, et le gouvernement
continuait d’emprunter pour faire face aux
dépenses intérieures, ainsi qu’aux obligations impo­
sées par l’Armistice et ensuite par le traité. La
hausse des prix continua en 1920; soudain, et de
façon étonnante, elle cessa et il y eut une légère
baisse. La récession venue des États-Unis, où les
produits agricoles et d’autres se trouvèrent brus­
quement en excédent, exerçait ses effets même sur
l’Allemagne. Du printemps 1920 à l’été 1921, les
prix allemands se stabilisèrent pratiquem ent à
environ quatorze fois le niveau d’avant guerre.
J. M. Keynes se trouva renforcé dans son opinion,
désormais bien assise, que les exigences de Ver­
sailles dépassaient de beaucoup les capacités de
l’économie allemande, et il spécula lui-même de
façon très risquée contre le mark. Il échappa de peu
à la ruine, et ne fut sauvé qùe par des prêts de son
éditeur et d’un financier charitable. « Cela aurait
vraiment été une catastrophe si l’homme qui venait
de mettre le monde en émoi en prétendant en savoir
plus que les puissants de la terre, avait été lui-
même impliqué dans une faillite7. » En effet...
7. R. F. Harrod, The Life of John Maynard Keynes, Londres
1963, p. 296. Selon une légende qui circulait à Cambridge
(Angleterre) quand j’y étais, Keynes fut sauvé par son père, John
Neville Keynes, qui appartenait aussi à l’Université. Harrod
donne une autre version : selon lui, Keynes aurait fait connaître sa
situation difficile à ses parents, qui naturellement lui auraient,
recommandé d’être prudent.
L ’inflation finale 253
Keynes n’avait fait qu’une erreur de date. A l’été
de 1921, les prix recommencèrent à monter. La note
des réparations finit par être fixée à Londres, en
avril, à 132 milliards de marks-or (c’est-à-dire
d’avant guerre), comme nous l’avons vu. Cela peut
avoir conduit certains Allemands à en conclure que
la situation était désespérée, et à commencer à
transformer leurs actifs disponibles en biens. Les
cours mondiaux des marchandises avaient d’ailleurs
cessé de baisser. On commençait aussi à ressentir les
effets du déficit budgétaire croissant à la fois sur les
finances intérieures et extérieures. En tout cas, les
prix intérieurs passèrent de 14 fois le niveau de
1913 à la mi-1921, à 35 fois ce niveau à la fin de
l’année. La hausse continua en 1922; à la fin de
l’année, ils étaient 1 475 fois plus élevés qu’avant
guerre. Puis les choses se gâtèrent en 1923. Le
27 novembre 1923, les prix intérieurs atteignaient
1422900000000 fois leur niveau d’avant guerre.
Les prix des produits importés étaient un peu
plus élevés8.
L’augmentation des prix fut assortie, comme,
d’ailleurs, dans une France quelque peu dépassée
par les événements, de la chute du mark par rapport
à la livre et au dollar. A l’époque de la stabilisation
monétaire de 1921, le cours du mark était à environ
81 pour un dollar. A la mi-1922, il était tombé à 670
pour un dollar. Au printemps 1923, une commission
du Reichstag fut chargée d’étudier les raisons de la
chute du mark à 30 000 pour un dollar. Lorsque la
commission se réunit le 18 juin, le mark était tombé
à 152 000 pour un dollar, et il descendit à un
million pour un dollar en juillet. Puis la chute
s’accéléra. Le 22 juillet, le correspondant berlinois
8. Les niveaux des prix sont extraits de Graham, p. 156-159.
254 L ’argent
du Daily Mail de Londres, homme impression­
nable, écrivait dans une dépêche : « J ’ai été stupé­
fait de découvrir qu’il faut payer aujourd’hui
24 000 marks pour un sandwich au jambon alors
qu’hier dans le même café le même sandwich au
jambon ne coûtait que [stc] 14 000 marks. » Il
concluait en se félicitant qu’on ait relevé les salaires
et que « Le salaire d’un ministre a été augmenté de
23000000 marks il y a dix jours à 32000000
aujourd’h ui9 ».
Les semaines suivantes, toutes les banalités que
l’on a pu dire sur l’inflation — et elles sont
nombreuses — se réalisèrent. Hommes et femmes se
précipitaient pour dépenser leur salaire, si possible à
la minute même où ils le touchaient. On poussait les
billets jusqu’aux magasins dans une brouette ou
une voiture d’enfant. L’un des clichés les plus
rebattus en matière monétaire a toujours été la
référence à la presse ou planche à billets : cet
automne-là, en Allemagne, on mit à contribution
toutes les presses capables d’imprimer de l’argent.
On brassait littéralem ent les billets. Parfois, le
commerce s’arrêtait parce que les presses prenaient
du retard dans l’impression de nouvelles coupures
assez fortes pour que l’on puisse transporter la
quantité de papier nécessaire à l’achat de la
nourriture de la journée. A la fin juillet, le
correspondant du Daily Mail décrivait ainsi la
situation :
Il est difficile de faire encaisser un chèque. L e b illet de
10 000 m arks est la plus grosse coupure im prim ée et les
banques en son t dém unies. Ce m atin, des cam ions
chargés de papier-m onnaie arrivaient sans cesse à la
R eichsbank, m ais des m essagers avec des charrettes à
9. N. A n g e ll, op. cit., p. 334-335.
L ’inflation finale 255
bras étaien t égalem ent là pour em porter les b allots de
billets distribués par la B anque... L e caissier de ma
banque m ’a rem is 4 0 0 0 0 0 0 m arks en b illets de 1000
m arks, dont chacun v a u t m oins d ’un quart de penny...
Il m e les a obligeam m ent enveloppés dans un paquet
bien ficelé que j’ai ensuite posé sur la tab le du restau­
rant où je déjeunai, et je l’ai défait quand le garçon
a apporté l’addition. M ais b ien tôt nous n ’aurons plus ce
genre de difficulté car nous espérons recevoir des billets
de 4 0 0 0 0 0 0 marks à la fin de la sem aine proch ain e10.

On pouvait entendre d’autres anecdotes de ce


type les semaines suivantes. Fin octobre, le New
York Times raconta comment un étranger avait
brandi un billet d ’un dollar dans un des « restau­
rants les moins connus » de Berlin en demandant
qu’on lui apporte tout ce qu’il pouvait acheter
ainsi. On lui servit un dîner copieux, puis, au
moment de partir, le garçon se présenta avec une
autre assiette de soupe et une autre entrée et lui dit
en s’inclinant respectueusement : « Le dollar vient
encore de m onter11!» Une dépêche de Y Associated
Press décrivait avec sérieux la nouvelle épidémie
qui frappait le Reich. « h ’attaque du zéro ou la crise
des décimales, tel est le nom donné par les médecins
allemands à la maladie nerveuse dominante provo­
quée par les chiffres fantastiques de la monnaie
actuelle. On signale des dizaines de cas de cette
“ attaque ” chez des hommes et des femmes de
toutes origines, que leurs efforts pour compter en
milliers de milliards ont plongés dans un état de
prostration. La plupart de ces personnes seraient
normales, n’était leur violent désir d’aligner indéfi-
10. Ibid., p. 335-336.
11. New York Times, 30 octobre 1923.
256 L ’argent
niment des zéros12. » Le New York Times faisait
observer que les Polonais, dont la monnaie s’éva­
luait encore en milliers d’unités contre le dollar, s’en
sortaient beaucoup mieux. Même le gouvernement
bolchevique, qui avait annoncé au début de l’année
la stabilisation du rouble, et dont les entreprises
éveillaient un « soupçon bien légitime », reconnais­
sait la nécessité d’une monnaie qui inspirât
confiance. Connaissant 1’ « incrédulité des financiers
étrangers » dès qu’il s’agissait du communisme, les
autorités soviétiques avaient pris la décision admi­
rable d’inviter un groupe de magnats de la finance à
visiter les coffres de leur banque centrale et à voir
par eux-mêmes leur réserve d’or.

La légende qui attribue la grande inflation


allemande aux réparations affirme dur comme fer
qu’elle est devenue incontrôlable quand les Français
ont occupé la Ruhr en 1923 pour faire appliquer les
demandes de réparations prévues par le traité. La
dislocation de la production qui en résulta, combi­
née aux frais énormes de la politique de résistance
passive du gouvernement allemand, aurait fait
échapper l’inflation à tout contrôle et coulé le mark.
On a sévèrement reproché à la France cette
occupation. Une telle explication lui attribue aussi
la responsabilité de la débâcle économique. La faille
du raisonnement est évidente. En 1922, avant que
les Français entrent en Allemagne, les prix pas­
sèrent de 3 700 (sur la base 1913 = 100) à 147 000.
Lorsque les Français arrivèrent, le mark était
descendu à environ 10 000 pour un dollar et ne
cessait de dégringoler. Qu’était-ce sinon de l’infla­
12. Ibid., 7 décembre 1923.
U inflation finale 257
tion? Au plus, l’occupation française n’a fait que
jeter de l’huile sur ce qui était déjà une tempête de
flammes.
Dans les derniers mois de 1923, l’inflation redou­
bla et, du même coup, rendit caduques toutes les
méthodes connues pour la maîtriser. Il fallait
évidemment une incroyable dose d’imbécillité pour
conserver de l’argent. Tout le revenu courant, ainsi
que la totalité de l’épargne antérieure, furent donc
jetés sur le marché. L’impôt perdit toute valeur
dissuasive. Chaque jour il fallait verser les salaires
des fonctionnaires et des soldats et payer les
fournitures. A la manière du salaire du ministre
dont parlait le correspondant du Daily Mail, ces
prix augmentaient chaque jour. La compensation
représentée par le bénéfice retiré des augmentations
d’impôt ne rentrait pas avant des semaines ou des
mois. Mais, à ce moment-là, les paiements courants
avaient augmenté à nouveau et ainsi de suite.
L’inflation proprement dite engendrait donc un
énorme déficit budgétaire.
Le monde des affaires avait lui aussi besoin de
combler l’écart entre les exigences courantes de
trésorerie et les rentrées attendues. Or cet écart
s’élargissait lui aussi avec l’inflation. Le besoin de
crédit ainsi créé ne trouvait pas plus que les autres
à se satisfaire auprès des banques. Qu’il jouisse ou
non de son bon sens, aucun banquier n’accordera
jamais un prêt qui ne pourrait être remboursé
quelques semaines plus tard qu’avec de l’argent ne
représentant plus qu’une fraction de la valeur
(c’est-à-dire du pouvoir d’achat) du prêt originel.
La Reichsbank dut donc fournir directement des
prêts aux entreprises. En décembre 1521, le total
des effets de commerce escomptés par la Reichs­
bank se m ontait à 1,1 milliard de marks. En
17
258 L ’argent
novembre 1923, il atteignait un record de
347 301 037 776 milliards de marks. Les prêts
gouvernementaux atteignaient un total de 497 mil­
liards de milliards de marks en décembre13.
De même que personne ne désirait conserver des
espèces, personne ne voulait non plus de dépôts
bancaires. Il était en tout cas difficile de payer
désormais par chèque, car le bénéficiaire tenait
compte de ce que le paiement perdrait de sa valeur
avant qu’il puisse encaisser le chèque, et les
banques savaient parfaitement ce qui adviendrait
pendant que le chèque passerait en chambre de
compensation. C’est pourquoi les entreprises privées
et le gouvernement, dans leurs emprunts, rece­
vaient la plus grande partie des agios en liquide.
D’où la demande gigantesque de papier-monnaie.
Certaines autorités régionales à la recherche d ’em­
prunts offrirent à leurs créditeurs d’indexer leurs
remboursements sur le cours de certaines marchan­
dises : le seigle pour l’É tat d’Oldenburg; l’avoine
pour Berlin; la houille grasse combustible pour la
Compagnie d’Électricité de Bade.
La tendance de la dépréciation du change à
anticiper et à gagner de vitesse la hausse des prix
intérieurs, aussi astronomiques qu’ils aient pu être,
attira à nouveau — comme en France — une nuée
de chevaliers d’industrie de tous pays. A ceux-ci
s’ajoutèrent les affairistes allemands qui achetaient
les biens de ceux qui, après avoir perdu toutes leurs
économies, devaient vendre leur mobilier, leurs
tableaux ou leurs immeubles pour pouvoir manger.
Avec le développement de l’inflation, l’exportation
des trésors personnels fut interdite, et l’on faisait
ouvrir les bagages de ceux qui sortaient d’Alle­
13. Graham, p. 63.
L ’inflation finale 259
magne pour leur faire rendre leur butin. En France,
les amateurs de bonnes affaires étaient réputés être
américains. En Allemagne, présage sinistre, une
rumeur se répandit : c’étaient des Juifs.

Le rideau tom ba le 20 novembre 1923. Comme


pour l’Autriche un an auparavant, la fin survint
brutalement. Et comme l’inflation française de
moindre ampleur, elle se termina avec une facilité
déconcertante. Elle s’est peut-être terminée tout
simplement parce qu’elle ne pouvait plus continuer.
Le 20 novembre, on décréta que le vieux reichs-
mark n’était plus une monnaie. On en instaura une
nouvelle : le rentenmark, qui valait 1 000 milliards,
c’est-à-dire un trillion de l’ancien. On décréta que
ce nouveau rentenmark serait gagé sur une hypo­
thèque sur l’ensemble du sol et des autres actifs
matériels détenus par le Reich. L’origine de ces
idées remonte aux assignats : mais elle était nette­
ment plus frauduleuse. Dans la France de 1789, il
existait de vastes terres récemment confisquées à
l’Église contre lesquelles la monnaie pouvait être
échangée au début. Mais si un Allemand avait tenté
d’exercer un droit de saisie sur la propriété foncière
allemande avec ses rentenmarks, on aurait douté de
sa santé mentale.
E t pourtant le système fonctionna. Avec l’aide
des circonstances. Depuis quelques mois, les verse­
ments prévus par le traité avaient fondu au point
de devenir insignifiants, et on ne chercha jamais
vraiment à en donner une nouvelle définition. Au
bout du compte, dans les années vingt, l’Allemagne
a reçu en prêts plus qu’elle n’a payé en répara­
260 L ’argent
tions14, bien que le principe selon lequel le vain­
queur devait subventionner le vaincu ne devînt une
pratique internationale reconnue qu’après la
Seconde Guerre mondiale. Stresemann, qui était
alors chancelier, abandonna la résistance passive
dans la Ruhr, qui grevait lourdement le budget.
Tout cela permit d’équilibrer le budget. Entre­
temps, la Reiehsbank cessa d’escompter les effets
des entreprises privées. Après une transition brève
mais difficile, ces entreprises eurent à nouveau
recours aux services des banques commerciales, Le
chômage, qui avait été faible pendant l’inflation,
augmenta fortement au dernier trimestre 1923, et
vers Noël plus d’un quart de l’ensemble des
travailleurs syndiqués étaient sans travail. Mais la
reprise ne tarda guère. Dans toute l’année 1924, le
chômage ne toucha que 6,4 % de l’ensemble de la
population active. En 1925, il était descendu à
3,3 % i5.

Par une étrange coïncidence, le 20 novembre


1923, jour où disparut le vieux reichsmark, le chef
de la Reiehsbank, Rudolf Havenstein, décéda égale­
ment. Hjalmar Horace Greeley Schacht prit sa
14. Un auteur a estimé récemment que pendant la période des
réparations, l’Allemagne avait payé 36 milliards de marks et
emprunté à l’étranger 33 milliards de marks. La plupart de ces
prêts n’ont pas été remboursés. Cf. Richard M. W att, The Kings
Depart, New York, 1968, p. 504.
15. Graham indique les chiffres des syndicats pour 1923, p. 317.
Les autres chiffres sont extraits d’Angus Maddison, « Economic
Growth in Western Europe 1870-1957 », in Warren C. Scoville et
J. Clayburn La Force, The Economic Development of Western
Europe from 1914 to the Present, Lexington, Massachusetts, 1970,
p. 56. Ces chiffres ont été corrigés pour couvrir l’ensemble des
salariés.
L ’inflation finale 261
place et devint ainsi l’architecte du miracle du
rentenmark. Sa réputation de faiseur de miracles a
survécu. La mythologie populaire l’a considéré
comme le génie financier qui avait guidé la reprise
économique allemande sous Adolf Hitler, financé le
réarmement allemand et orienté la politique écono­
mique nazie vers les succès des premières années de
la Seconde Guerre mondiale. Les lauriers de la
renommée financière ont été rarement chargés
d’autant d’ambiguïté que ceux qui ont consacré
Schacht : ils en ont fait un agent indispensable des
crimes d’Hitler et l’ont conduit au banc des accusés
à Nuremberg. On retrouve le caractère fatal du lien
avec l’argent.
Comme c’est souvent le cas en Économie, le
destin de Schacht est dû, en fait, aux aléas de la
chronologie. Si, après 1923, le budget allemand
avait été soumis aux mêmes exigences que précé­
demment — les réparations et le coût de la
résistance passive — rien n’aurait sauvé le mark ni
sa réputation. Sans ces charges, et compte tenu du
désir de ceux qui ont subi l’inflation d’avoir une
monnaie sûre et de leur volonté de se contenter du
mythe s’il renforce leur confiance — , tout était
possible. Vingt et un ans et quelques mois plus tard,
pour évaluer les effets des bombardements aériens
de la Seconde Guerre mondiale sur l’économie
allemande, des économistes américains interro­
gèrent Schacht dans la prison où il se trouvait après
la guerre. On l’avait placé dans un lieu de détention
près de Francfort, réservé aux techniciens et aux
experts appartenant aux cercles dirigeants nazis, et
que l’armée britannique désignait sous le nom de
code de Poubelle. Schacht soutint avec force qu’il
n’avait eu aucune influence à l’époque nazie. E t cela,
dit-il, en raison de son incapacité à persuader Hitler
262 L ’argent
de la nécessité d’équilibrer le budget, de limiter les
crédits bancaires et d’adhérer en toute chose aux
lois immuables de l’orthodoxie financière, en
période de prospérité comme de dépression. Ces
économistes repartirent convaincus que Schacht
était effectivement un homme d ’esprit rigide et
borné qui, selon toute vraisemblance, avait eu peu
d’influence sur une politique économique nationale-
socialiste bien plus pragmatique. Les juges de
Nuremberg parvinrent ensuite à la même conclu­
sion, et il fut acquitté. ,
En 1948, le reichsmark, qui avait depuis remplacé
le rentenmark, perdit à nouveau une grande partie
de sa valeur. Les prix n’avaient pas dérapé cette
fois; plus exactement, le droit d’accès aux biens
découlait plus de la possession de coupons et de
cartes de rationnement que d’argent. Tout le monde
avait assez d’argent : c’était la carte de rationne­
ment que regardait d’abord le vendeur. Au taux de
dix pour un, le reichsmark fut alors remplacé par le
deutsche mark. L’argent redevint tout à coup rare
et im portant. Des biens détenus en anticipation de
la nouvelle monnaie furent disponibles du jour au
lendemain. Il n’était plus nécessaire de les ration­
ner. C’était le nouveau miracle allemand. La plani­
fication de la conversion monétaire fut l’œuvre de
deux Américains d ’origine allemande et juive,
Gerhard Colm et Raymond Goldsmith. Le ministre
de l’Économie, Ludwig Erhard, se contenta surtout
de regarder. Mais Erhajrd était le responsable en
titre, et ce fut lui qui devint le nouveau faiseur de
miracles. Le vocabulaire ne changea même pas.
Malheureusement, Erhard fut nommé Chancelier, et
ses réalisations montrèrent à l’évidence qu’il était
lui aussi, à un moindre degré, un héros par accident.
L ’inflation finale 263
Il est admis que la grande inflation allemande,
comme les autres partout ailleurs en Europe cen­
trale, entraîna un immense transfert de richesse de
ceux qui possédaient des comptes d’épargne, de
l’argent, des titres ou des hypothèques, à ceux qui
avaient des dettes ou des biens matériels. E t bien
que les statistiques ne soient pas concluantes, il
semble plausible qu’un tel transfert ait eu lieu. On a
estimé que les pertes subies ainsi que le déclasse­
ment social et la frustration et la colère qui les
accompagnaient, ont contribué pour beaucoup à la
montée du fascisme et du communisme. C’est un
domaine où il n’existe aucune preuve, et il est
déplacé — quoique d’une pratique courante — de
remplacer la solidité des faits par la certitude des
affirmations. Mais les faits eux-mêmes valent la
peine qu’on s’y attarde. Tous les pays d’Europe
centrale qui ont souffert de l’effondrement de leur
monnaie après la Première Guerre mondiale ont fini
par faire 1 expérience du fascisme ou du commu­
nisme, et, dans la plupart des cas (Pologne, Hon­
grie, Allemagne de l’Est) de l’un et de l’autre. Les
pays qui n’ont pas traversé un tel écroulement
monétaire ont presque tous connu un sort plus
heureux.
Il ne fait aucun doute que l’inflation a laissé aux
Allemands une peur indicible de son retour. Quels
qu’aient été ses effets dans la venue au pouvoir du
fascisme, les mesures dictées ultérieurement par la
peur de l’inflation n’ont certainement pas été sans
effet. Nous avons remarqué — et nous verrons à
nouveau — que les mesures les plus énergiques sont
prises contre l’inflation quand on en a le moins
besoin. Le 8 décembre 1931, alors qu’un sixième de
la population active allemande totale était sans
264 L ’argent
travail, le ministère Heinrich Brüning décréta une
réduction des salaires de 10 à 15 %, ce qui les
ramenait au niveau atteint quatre ans avant. Il
décréta aussi une baisse des prix industriels de
10 %, une baisse similaire des loyers, des tarifs
ferroviaires et des tarifs des services municipaux.
On avait auparavant réduit d ’un cinquième les
salaires des employés de l’État, tout en augmentant
fortement les impôts sur les salaires, traitem ents et
revenus. On diminua également les allocations de
chômage. L’année suivante, le chômage atteignait
un cinquième de la population active en Allemagne,
puis l’année d ’après vit la venue d’Hitler au
pouvoir16^17.

16. Les chiffres sur le chômage sont de Maddison, p. 56. Dans


The Economie Reeovery of Germany (London, 1939), p. 31, C.
W. Guillebaud exclut certaines catégories non employées dans
l’industrie : il évalue le chômage en 1931 à environ un quart de la
population active et en 1932 à un tiers.
17. Dans le courant des années trente, Brüning devint profes­
seur de Sciences politiques à l’université Harvard. Un soir, lors
d’un séminaire de bienvenue, je lui demandai si ses mesures dra­
coniennes dans une période de déflation générale n’avaient pas fait
le jeu d’Hitler. Il répondit que non. Comme j’avais le mauvais
goût d’insister, il me demanda si je mettais en doute la parole d’un
ancien chancelier du Reich.
Mutilations volontaires

Alors que la France choisissait la politique de


moindre résistance pendant la décennie de la grande
décomposition monétaire, la Grande-Bretagne choi­
sissait celle de la résistance à outrance. La France
s’en tira mieux, sans qu’on puisse en conclure à une
sagesse supérieure. Comme nous l’avons vu, la
France a tendance à surmonter toutes ses difficul­
tés. Lourdement dépendante du commerce exté­
rieur, la Grande-Bretagne est un pays difficile à
diriger. La politique économique britannique doit
donc être meilleure que celle de la plupart des
autres pays, et ce que l’on prend souvent pour des
résultats médiocres ne fait que refléter la tâche plus
ardue des Britanniques. Pourtant, entre 1920 et
1930, après de longues réflexions et de longues
discussions, les Britanniques firent ce qu’il fallait
pour empirer la situation.
En Grande-Bretagne, comme partout ailleurs, les
prix baissèrent en 1920 et 1921 avec la fin de la
pénurie engendrée par la guerre, le budget fut repris
en main et le boom retomba. Le chômage, qui bien
entendu avait été insignifiant les années précé­
dentes, monta jusqu’à 12,6 % de la population
active en 1921. Il fut en moyenne de 10 % l’année
266 L ’argent
suivante. Puis il diminua, les prix se stabilisèrent ou
augmentèrent, ainsi que les salaires. Tout semblait
revenir à la normale ou à ce que, selon le solécisme
célèbre du président Harding, les Américains appe­
laient alors le normalisme (normalcy). (Après le
départ du président Nixon en 1974, un lexicographe
devait parler de retour à la normalité.) En 1925, on
prit la décision de revenir à l’étalon-or.
Cette décision eut beaucoup moins d’importance
qu’on ne l’a prétendu par la suite. A la grande
époque de l’Angleterre, le sterling et l’or étaient
interchangeables, et l’on ne considérait pas que l’un
fût inférieur à l’autre. Pour une nation résolue à
conserver le rang qu’elle occupait auparavant, en
matière économique comme ailleurs, le rétablisse­
ment de cette équivalence était une démarche
naturelle. Personne n’était plus sensible à l’évoca­
tion de cette gloire passée que le chancelier de
l’Échiquier de l’époque, Winston Churchill, pour
qui le passé faisait partie de la vie même et
constituait aussi une source considérable de prestige
familial et de revenu personnel. Son discours au
Parlement, le 28 avril 1925, annonçant le retour à
l’or, fut l’un de ses grands moments. Il fit observer
que les dominions autonomes avaient pris leurs
dispositions pour rétablir l’étalon-or, de telle sorte
qu’il y aurait une « unité d’action complète » dans
tout l’Empire britannique. Le succès de cette me­
sure était garanti par l’aide américaine : 200 mil­
lions de dollars de la Banque de Réserve fédérale
de New York, et 100 millions de dollars de
J. P. Morgan. Il en résulterait un immense renou­
veau du commerce international et intérieur à
l’Empire. Désormais les nations, unies par l’étalon-
or, « fluctueraient de concert, de même que dans un
port des navires reliés par leur passerelle se sou­
Mutilations volontaires 267
lèvent et s’abaissent ensemble avec le îlot ». Il y
avait bien sûr un inconvénient mineur : on ne pour­
rait désormais obtenir de l’or que pour exporter.
Il n’y aurait plus de pièces d’or. Le lendemain, le
New York Times écrivait que, « selon une opinion
répandue dans les couloirs du Parlement », le
discours du chancelier était « le meilleur d’une
longue série », et « confirmait pleinement son excel­
lente réputation d ’orateur parlementaire ». Le titre
affirmait que les propositions de Churchill avaient
porté « L E P A R L E M E N T E T L A N A T I O N A U
c o m b l e d e l ’ e n t h o u s i a s m e 1 ». Seize ans plus
tard, Churchill se vit attribuer un rôle à sa mesure :
personne n’était mieux doué pour faire rugir le lion
britannique. Il ne fait aucun doute qu’en 1925,
Churchill et son éloquence furent une calamité.
L’erreur de base était de rendre à la livre sa
teneur en or d’avant guerre : 123,27 grains d’or fin,
et donc son ancien taux de change de 4,87 dollars
pour une livre. En 1920, la livre était tombée
jusqu’à 3,40 dollars-or. Bien qu’elle fût remontée
ensuite et rem ontât encore, la teneur en or et le
taux de change avec le dollar d’avant guerre étaient
beaucoup trop élevés. E t cela parce que les prix
britanniques étaient beaucoup trop élevés pour ces
taux. En raison des prix britanniques élevés, tout
possesseur d’or ou de dollars avait intérêt à les
échanger contre la monnaie de l’un des concurrents
de la Grande-Bretagne et de se fournir auprès de
lui. De même, les Anglais avaient intérêt à échanger
des livres contre des dollars, de l’or ou d’autres
devises au taux favorable fixé par Churchill afin
d’acheter à l’étranger. En 1925, le gain monétaire
d’une telle opération était d’environ 10 %. Comme
1. New York Times, 29 avril 1925.
268 L ’argent
toujours, les exportations étaient vitales pour la
Grande-Bretagne. C’est pourquoi, toutes choses
étant égales d’ailleurs, le charbon, le textile et
les autres biens manufacturés britanniques ne pou­
vaient devenir compétitifs au nouveau taux de
change que si leurs prix baissaient d ’environ 10 %.
Condition malaisée à remplir.
Le cas du charbon était d ’autant plus délicat que
les puits, qui étaient encore propriété privée,
étaient mal équipés, gérés souvent avec laxisme et
pourvus d’une main-d’œuvre mal utilisée, mécon­
tente et fort évoluée. Churchill adm ettait qu’il y
avait des problèmes dans les charbonnages, mais
attribuait ces difficultés aux mauvaises conditions
économiques. Remplaçant hardiment le raisonne­
ment par la métaphore, il déclara que le taux de
change n’avait pas plus de rapport avec les difficul­
tés du charbon qu’avec le Gulf Stream. Keynes
s’empressa de rattacher cette déclaration au genre
« tête de linotte2 ».
Bien que d’autres aient eu également des doutes
(dont Reginald McKenna, président de la Midland
Bank et ancien chancèlier de l’Échiquier, qui ne se
lança dans l’aventure de l’étalon-or qu’avec réti­
cence), c’est Keynes qui prit la tête des adversaires
de Churchill. La cause était simple 3. En revenant à
l’ancienne parité avec l’or, la Grande-Bretagne
2. Keynes, Essais de persuasion, Paris, 1923, p. 163.
3. Mais Keynes lui-même ne pouvait pas prévoir toute l’évolu­
tion. Avant le retour à l’or, Keynes pensa pendant quelque temps
qu’un tel retour ferait monter les prix américains et pourrait avoir
des effets inflationnistes. Mais il se bornait à lutter contre le retour
à l’or. Ni lui ni personne ne préconisait la solution simple d’une
baisse de la valeur-or et de la valeur en dollars de la livre. On n’y
pensait pas plus qu’au déménagement du monument de Stone-
henge. Sur les discussions antérieures, cf. Kindleberger, The World
in Dépréssion 1929-1939 University of California, 1973, p. 43 sq.
Mutilations volontaires 2 69

reconnaissait la nécessité d’une dépression pénible


des prix et des salaires entraînant la stagnation et le
chômage : tous ces facteurs se révéleraient une
source inépuisable de tension sociale. Mais Keynes
présenta son argumentation avec indulgence. Il
tenait absolument à comprendre comment un
homme dont la réputation était aussi solide que
celle de Churchill, avait été conduit à commettre
« pareille bêtise ». E t il le mit tant bien que mal
hors de cause. Selon Keynes, Churchill n’avait pas
« ce sens instinctif qui l’empêche de commettre des
fautes »; « m anquant de ce sens instinctif, il a prêté
l’oreille aux rumeurs bruyantes de la finance
traditionnelle; et surtout... il fut gravement induit
en erreur par ses experts 4 ». Il n’est pas rare que la
miséricorde soit quelque peu forcée. v

Mais l’indulgence de Keynes ne lui valut pas le


pardon, et les événements ultérieurs le désignèrent
encore moins à l’absolution de ses fautes, car les
réputations bien assises considèrent naturellement
celui qui a eu raison comme une menace pour leur
prééminence. Les quatre années suivantes, en
Grande-Bretagne, la pression sur les prix se main­
tint et le chômage resta élevé : entre 7 % et plus de
9 % de la population active. Un trait bien britan­
nique. C’est à cette époque que Samuel Dodsworth,
le magnat de la mécanique décrit par Sinclair
Lewis, alors à la retraite, vint en Angleterre. Il
voulait non seulement voir l’abbaye de W estmins­
ter, mais aussi les ouvriers textiles du Lancashire au
chômage.
Un demi-siècle plus tard, il n’est pas facile de se
4. Ces citations sont extraites de Keynes, p. 166.
270 L ’argent
représenter une époque où des ouvriers pourtant
organisés pouvaient être informés brutalement que
leur salaire était diminué. Ce n’était d’ailleurs pas
entièrement possible non plus en 1926. Quand on
annonça aux mineurs que leurs salaires baisseraient
conformément aux impératifs de la politique moné­
taire, il n’est pas étonnant qu’ils se soient préparés
à faire grève. Les houillères prévinrent leur action
par un lock-out. La grève générale ne dura pas très
longtemps et, comme beaucoup des malheurs de
l’Angleterre, elle fit la joie d’une grande partie de la
population. Winston Churchill fut de ceux qui
prirent confortablement position pour la loi, l’ordre
et le gouvernement constitutionnel. Toujours le
Gulf Stream... Mais la grève des mineurs se prolon­
gea pendant l’année 1926 avant d’être finalement
écrasée. Durant l’ensemble des années 1920-1930,
les exportations stagnèrent, la balance-or de la
Banque d’Angleterre demeura menacée, et il fallut
solliciter une aide supplémentaire des États-Unis.
Keynes continuait d ’être tenu en suspicion pour
avoir fait défection sur la question du traité de
Versailles, bien qu’on admît alors que sa position à
ce sujet ait eu son bien-fondé. Son don de prévision
lui valait désormais de devoir se contenter de
diriger une compagnie d’assurances, d’écrire, de
cultiver les beaux-arts, d ’enseigner de façon assez
décontractée, et de spéculer intensément pour son
propre compte et pour celui du King’s College de
Cambridge, dont il devint l’économe. Il fallut
attendre la Seconde Guerre mondiale pour que la
situation devienne assez grave pour perm ettre sa
réintégration dans Y Establishment. De son côté,
Churchill s’en tirait beaucoup mieux. La convention
qui veut que l’erreur de jugement en matière
monétaire ne soit que maladresse intéressante fonc­
Mutilations volontaires 271
tionna même dans son cas, pourtant exceptionnelle­
ment évident. Tout le monde admit qu’il s’était
trompé. Mais cette erreur n’eut sur sa carrière
aucun des effets contraires de sa prise de position
antérieure et probablement plus défendable lors de
l’expédition des Dardanelles.
En 1929, le chômage diminuait et la production
augmentait, quoique à un rythme encore lent. La
balance-or de la Grande-Bretagne était encore
faible. Le krach et l’effondrement américains sur­
vinrent alors. La Grande-Bretagne avait mainte­
nant un gouvernement travailliste, dû au moins en
partie aux difficultés consécutives à la décision de
1925. Il n’était guère mieux immunisé contre le
bruit et la fureur de l’orthodoxie financière que ses
prédécesseurs. Le 23 août 1931, Ramsay MacDo-
nald apprit que l’emprunt négocié auprès d ’un
consortium de banques américaines serait très
certainement accordé, à condition que le Cabinet et
l’opinion publique acceptent des réductions budgé­
taires, y compris une réduction de l’allocation-
chômage. Une minorité du Cabinet fit connaître son
opposition. MacDonald donna alors sa démission et
constitua un ministère de coalition avec les libéraux
et les conservateurs. En septembre, il suspendit
l’obligation de payer l’or aux termes de la loi sur
l’Étalpn-or5.
Churchill avait en partie triomphé. Renforcée par
le complexe d’infériorité des socialistes sur ces
questions, sa décision de 1925 avait anéanti toute
menace de gauche pour quinze ans. Le retour à
l’étalon-or en 1925 fut probablement la mesure la
plus radicalement désastreuse des temps modernes
en matière monétaire.
5. R. Bassett, Nineteen Thirty-one, Londres, 1958, p. 127 sq.
272 L’argent

Aux États-Unis le boom consécutif à la guerre se


poursuivit pendant 1919 et une bonne partie de
1920. Une dépression sévère survint alors. Le
Système de Réserve fédérale, malgré son rôle de
garde-fou contre le boom et la menace du krach, a,
pour le moins, facilité l’un et l’autre. Alors que les
prix augmentaient et que se développait une
spéculation sur les biens et les terrains, il maintint
des taux d’intérêt peu élevés. Les banques commer­
ciales em pruntaient librement aux Banques de
Réserve fédérale pour satisfaire les besoins (notam­
ment spéculatifs) de leurs clients. Le Trésor améri­
cain, qui avait encore à vendre des bons, soutenait
cette politique laxiste; il est vrai qu’il faut large­
ment tenir compte de la prudence d ’hommes qui
craignaient de dissiper les illusions, de peur d’être
ensuite rendus personnellement responsables du
désastre. Il valait mieux le laisser venir de lui-
même. Ce qu’il fit bientôt.
Au début de 1920, avec la fin des besoins
militaires, la pénurie du temps de guerre cessa, les
commandes extérieures ne furent plus soutenues
par les prêts américains et la tendance des prix se
renversa et commença à baisser. Une fois l’évolu­
tion amorcée, la Réserve fédérale retrouva son
courage. On porta le taux de réescompte au niveau
jamais atteint de 6 %. Les prêts des Banques de
Réserve aux banques, qui n’avaient cessé de s’ac­
croître, se stabilisèrent, puis diminuèrent fortement.
En 1921, leur niveau était inférieur de moitié à celui
de 1920. A partir du milieu de 1920, les États-Unis
subirent ce que beaucoup considèrent comme la
dépression la plus forte de leur histoire jusqu’à ce
moment. Confrontée à sa première grande épreuve,
Mutilations volontaires 273
on ne peut pas dire que la Réserve fédérale s’en soit
sortie à son honneur ou même s’en soit sortie du
tout. De l’avis unanime, elle avait contribué au
boom et aggravé le krach. Mais on y a toujours vu
une erreur intéressante 6.
La dépression de 1920-1921 fut bientôt surmon­
tée. Mais son bref passage avait révélé un type de
comportement des prix qui ne laissait augurer rien
de bon pour l’avenir. L’économie américaine ne
réagissait plus de manière homogène à la déflation
et à la dépression. Les prix des produits agricoles
montraient une tendance à tomber beaucoup plus
bas et beaucoup plus vite que les produits indus­
triels. En 1921, les prix de gros des produits non
agricoles s’étaieint en moyenne élevés de 158 % par
rapport à 1914. Les produits agricoles, de 124 %
seulem ent7. Il est clair que des facteurs différents
pesaient sur ces prix, et l’une de ces différences
évidentes était que les prix agricoles résultaient de
la confrontation incontrôlée de nombreux vendeurs
et acheteurs. Les prix industriels, déterminés par
des marchés où les vendeurs étaient peu nombreux,
étaient sous un contrôle privé bien plus efficace. Les
effets de cette différence et de ce contrôle devaient
s’avérer considérables.
L’une des répercussions immédiates de cette
6. Son incapacité à agir plus vigoureusement pour mettre fin au
boom de 1919 pourrait expliquer le fait que W.P.G. Harding n’ait
pas été reconduit en 1922 dans ses fonctions de président (ou de
gouverneur comme on disait alors) du Conseil de Réserve fédérale.
Pourtant, comme le souligne Milton Friedman, il n’a pas trop
souffert de son erreur. Il fut nommé à la tête de la Banque de
Réserve fédérale de Boston, doublant ainsi son salaire de
Washington : le niveau des salaires y correspondait, comme nous
l’avons vu, à des salaires de banquier et non de fonctionnaire. Cf.
Friedman et Schwartz, op. cit., p. 229.
7. Historical Statistics..., p. 117.
18
274 L ’argent
situation ~ fut une décennie de mécontentement
agricole. La naissance de la formule immortelle de
la « parité » en fut un autre. Il devint bientôt
évident aux dirigeants agricoles que l’im portant
n’était pas le niveau des prix agricoles, mais leur
niveau relatif par rapport aux autres prix. On en
déduisit l’idée que le rapport qui existait avant
1914 entre les prix payés et perçus par les agricul­
teurs, et qui leur avait été relativement favorable,
était l’objectif normal et juste de la politique
agricole. La parité était le prix d’avant guerre d ’un
produit agricole, augmenté de l’accroissement, sur­
venu depuis, des prix payés par le cultivateur.
Enfin, un autre effet, mineur celui-là, fut la crainte
que la Réserve fédérale n’eût contribué aux mal­
heurs des cultivateurs, — ce qui correspondait à
une timide résurgence de la crainte ancestrale du
tort qu’une banque centrale pouvait faire au
cultivateur.
La dépression de 1921 fut le premier test de la
lassitude nationale devant l’anarchie bancaire, et
les faillites qui en résultaient, et de la capacité de la
Réserve fédérale à y faire face. Et cette épreuve fut
un échec. En 1921, 505 banques suspendirent leurs
paiements, soit trois fois le Chiffre de 1920. Le
nombre de faillites continua à être élevé : entre
1921 et 1929, seules deux années connurent des
chiffres inférieurs à celui de 1921. La plupart des
faillites concernaient de petites banques d’É tat
n’appartenant pas au Système. Le vieux compro­
mis, autorisant les zones rurales à avoir les facilités
de crédit et de création de monnaie qu’elles
jugeaient nécessaires à leurs besoins, à condition
d’en supporter les conséquences, était encore en
vigueur. Mais un nombre élevé et croissant de
faillites frappaient des banques du Système de
Mutilations volontaires 275
Réserve fédérale. Celles-ci étaient plus im portan­
tes : dans les années vingt, elles comptaient pour un
tiers (et, certaines années, pour la moitié) de la
totalité des dépôts des banques en faillite 8.
Contrairement à leur attente, les États-Unis se
retrouvaient dépourvus d’un organisme qui fût en
mesure de surveiller les opérations bancaires et
d ’apporter son aide quand trop de gens deman­
daient du numéraire. Ën réalité, à cette époque, la
Réserve fédérale ne semblait pas imaginer que les
faillites bancaires relevaient de sa compétence.
« Chaque année le Conseil en produisait la statis­
tique désolante... et se bornait à observer que les
suspensions de paiement étaient proportionnelle­
ment plus nombreuses parmi les banques non
membres que parmi les banques membres du
Système, et parmi les banques des petites villes... et
des régions agricoles que parmi les banques des
régions industrielles9. » Cela aussi était de mauvais
augure quand on sait que dans la décennie suivante,
les banques s’effondraient partout comme les arbres
sous un cyclone, qu’elles fussent grandes ou petites,
membres ou non membres.

Le résultat de la première épreuve des nouvelles


dispositions monétaires américaines fut donc sans
ambiguïté : aucun progrès par rapport au
xixe siècle. Mais une épreuve bien plus sévère se
préparait. Le destin ne laisse guère de répit aux
experts financiers en renom.
Après la dépression de 1921, il y eut huit années
de vaches grasses. Mais elles ne furent pas grasses
8. Ibid.
9. Friedman et Schwartz, op. cit., p. 269-270.
276 L ’argent
pour tout le monde. Les cultivateurs étaient mécon­
tents et le faisaient savoir. Les ouvriers dont les
syndicats avaient été véritablement détruits pen­
dant et par la crise de 1921; les Noirs et les autres
minorités; les femmes, cela va sans dire, — tous
restaient sans voix, et personne ne pouvait dire
jusqu’où allait leur mécontentement.
Ce qui est sûr, c’est que cette belle façade
dissimulait des fissures. Les prix et les salaires
furent presque stables de 1922 à 192910. Puisque la
production et la productivité se développaient
toutes deux (on estime à 43 % l’augmentation de la
production par ouvrier dans les industries de
transformation au cours des années vingt11), cela
signifie que les profits augmentaient. Le revenu net
d’un échantillon de 84 grandes entreprises de trans­
formation tripla presque de 1922 à 1929; le mon­
tan t des dividendes distribués doubla12. Compte
tenu d ’une série de réductions de l’impôt sur le
revenu, cela signifie que la part du revenu allant
aux riches pour leur consommation ou l’investisse­
ment s’accrut considérablement. Ce revenu devait
être dépensé ou investi. Si un facteur quelconque
venait interrompre cette consommation ou cet
investissement, il y aurait une insuffisance de la
demande, — et donc des problèmes.
Les dépenses et les investissements étaient tous
deux vulnérables. Les dépenses des riches pouvaient
10. Comme l’indique Milton Friedman en observant qu’il ne
s’agit pas d’une période d’inflation générale, la tendance des prix
de gros était légèrement à la baisse. Cf. Friedman et Schwartz, op.
cit., p. 296 sq.
11. Galbraith, La Crise économique de 1929, Paris, 1970, p. 200.
Extrait du livre de W. Arndt, The Economie Lessons of the
Nineteen-Thirlies, Londres, 1944, p. 15.
12. Historical Statistics..., p. 591. Cette évaluation est basée sur
des calculs du National Bureau of Economie Research.
Mutilations volontaires 277
baisser à la suite d’un mouvement de panique, —
comme par exemple d’une forte baisse en Bourse.
Une grande part de leurs investissements étaient en
fait extérieurs, et concernaient des villes allemandes
ou des républiques d’Amérique du Sud. Il pouvait
arriver bien des choses à ce type d’investissement :
la révolution, la répudiation des dettes, la difficulté
de se procurer de l’or ou des dollars pour payer
l’intérêt ou le principal, et tout cela pouvait
effrayer des investisseurs. Une bonne part des prêts
intérieurs concernait les entreprises de la génération
des génies financiers de l’époque : les chemins de fer
des Van Sweringen, les services publics de Samuel
Insull et Howard C. Hopson, les opérations plus
diversifiées et plus ténébreuses d’Ivar Kreuger, etc.
Toutes ces entreprises impliquaient une structure
complexe, et parfois incompréhensible, de holdings
où les sociétés en amont ém ettaient des actions
pour acheter les actions de celles qui étaient situées
en aval, au niveau des sociétés d’exploitation. Cela
perm ettait de les contrôler avec un investissement
minimal. Cela signifiait aussi que si un incident
quelconque venait interrompre le flux m ontant des
dividendes (avec lesquels il fallait payer les intérêts
sur les titres du niveau supérieur), on ne pourrait
faire face aux engagements et tout l’édifice sombre­
rait dans la banqueroute. Aucun argent extérieur ne
serait plus alors investi. Et ceux qui souffriraient de
ces pertes n’investiraient pas beaucoup dans
d’autres secteurs.
La fondation des sociétés de holding, liée aux
sociétés d’investissement, fut la merveille des
années vingt, et ceux qui les lançaient étaient les
rois de l’époque. Ces créations et leurs créateurs
étaient à tous égards les ancêtres des conglomérats,
des fonds de rendement, des fonds de croissance,
278 L ’argent
des fonds de placement et des sociétés d ’investisse­
ment immobilier, et de ceux qui, en les édifiant puis
en les détruisant, devaient honorer puis déshonorer
la scène financière des années soixante et soixante-
dix.
Signalons enfin le boom boursier, dû en partie •
aux profits de l’époque et en fait au génie apparent
des grands fondateurs de holdings. Les actions
commencèrent à grimper dans la seconde moitié de
1924 et continuèrent ainsi jusqu’en 1925. Elles
connurent un bref recul en 1926. Cette année-là,
deux cyclones et l’épuisement des réserves de
nouveaux acheteurs nécessaires à la survie de toute
spéculation, entraînèrent l’effondrement du grand
boom foncier de Floride. Mais le mouvement
ascendant reprit en 1927, et continua à s’accélérer
tout au long de 1927, puis en 1928, et jusqu’en
septembre 1929. L’indice du New York Times
portant sur vingt-cinq actions industrielles, qui
avait été de 134 à la fin 1924, de 245 à la fin 1927,
était de 331 au début de 1929. Il passa de 339 à 449
pendant les trois mois de l’été 1929, ce qui
équivalait à un gain de 32 %. Comme auparavant,
les particuliers et les institutions (surtout les nou­
velles sociétés d’investissement, ancêtres des fonds
mutuels) achetaient parce qu’elles anticipaient une
hausse des prix. Ces achats faisaient monter les
prix, perm ettaient à leurs espoirs de se réaliser et
suscitaient de nouveaux espoirs encore plus ambi­
tieux provoquant une fièvre d’achat. Cette fièvre,
répétons-le, devait durer jusqu’à ce que l’offre de
nouveaux acheteurs alimentant ces espoirs s’épuisât
ou qu’un événement vînt ruiner ceux-ci. Lorsque
cela se produisait, comme après l’effondrement des
prêts à l’étranger ou la faillite des lourdes structures
des sociétés de holding, il y avait toutes chances
Mutilations volontaires 279
que les investisseurs cèdent à la panique. La baisse
affectait également l’investissement et les dépenses
de consommation.
A cette époque, le nouveau système monétaire
joua un rôle décisif en finançant la vente de
mauvais titres et en alimentant la spéculation
boursière.

Dans les années vingt, la garantie des titres était


dans une très large mesure financée par les banques
commerciales, ou leurs succursales. Elles finan­
çaient aussi les achats de titres spéculatifs par des
particuliers. Les banques fournissaient les fonds
pour acheter l’action et gardaient celle-ci comme
garantie additionnelle.
Les banques commerciales prêtant de l’argent
pour ces opérations em pruntaient à leur tour
largement à la Réserve fédérale. Le Système de
Réserve fédérale contribuait ainsi à financer le
grand boom boursier. Il serait faux de prétendre
qu’il en fût la cause : les hommes et les femmes ne
spéculent pas parce qu’ils ont de l’argent pour ce
faire. Mais le Système de Réserve fédérale entrete­
nait effectivement la spéculation; il ne l’arrêtait
pas13.
Selon la légende généralement admise, le ren­
forcement du boom par la Réserve fédérale fut le
13. Dans des études antérieures sur cette période, j’ai soutenu
— comme je le fais ici — que la spéculation ne se produit pas
simplement parce qu’il existe l’argent disponible pour ce faire.
Mslton Friedman m ’a objecté que l’on peut ne pas tenir le Système
pour responsable d’avoir provoqué le boom, sans nier sa responsa­
bilité dans l’arrêt du boom. Cf. Friedman et Schwartz, p. 291.
J’accepte cette critique.
280 L ’argent
produit d’une autre erreur intéressante. Le 1er juil­
let 1927, le Mauretania débarqua à New York deux
éminents passagers : Montagu Norman, gouverneur
de la Banque d’Angleterre, et Hjalmar Schacht, qui
dirigeait la Reichsbank. (Ce n’était pas une période
faste pour la futorologie : le jour même, Alexandre
Kérenski, au terme d’un séjour aux États-Unis,
déclarait à la presse que le gouvernement soviétique
était sur les genoux et disparaîtrait avant quelques
mois.) Cette visite fut entourée d ’une discrétion
extrême allant jusqu’à l’ostentation. Les noms des
deux grands banquiers ne figuraient ni l’un ni
l’autre sur la liste des passagers. Ils n’eurent aucun
contact avec la presse à leur arrivée, bien que, selon
le New York Times, en sortant de la salle à manger
pour entrer dans la zone de quarantaine, le doc­
teur Schacht « se soit arrêté assez longtemps pour
déclarer qu’il n’avait rien à dire14 ». Sir Montagu se
dépêcha de monter l’escalier, fit un geste de la
main, et se montra dans l’ensemble moins coopéra­
tif.
Les deux hommes furent rejoints à New York par
Charles Rist, gouverneur-adjoint de la Banque de
France, et entam èrent leurs discussions avec Benja­
min Strong, gouverneur de la Banque de Réserve
fédérale de New York. A cette époque, le problème
de savoir qui dirigeait le Système de Réserve
fédérale : le Conseil de Washington, les Banques de
District, généreusement et démocratiquement répar­
ties sur tout le pays, ou la Banque de Réserve
fédérale de New York, — s’était réduit à une riva­
lité courtoise entre New York et Washington. Les
banquiers du Vieux Monde, comme les appelait le
Times, ne rem ettaient pas en cause le pouvoir dont
14. New York Times, 2 juillet 1927.
Mutilations volontaires 281
disposait le gouverneur Strong. Les jours suivants,
le mystère des thèmes en discussion fit l’objet
d’ardentes spéculations — pratiquement toutes
fausses. Il était admis que ces thèmes fussent
d’intérêt public. Ceux qui en débattaient étaient en
réalité, sinon dans la lettre même des textes
juridiques, des fonctionnaires. Or on adm ettait que
le public n’eût accès à aucune information sur leurs
délibérations. Ce postulat reste valable à un degré
étonnant en ce qui concerne la politique monétaire
actuelle.
Le thème principal de ces discussions, ou en tout
cas le plus im portant en dernier ressort, était la
faiblesse persistante des réserves de la Banque
d’Angleterre. Les banquiers croyaient qu’on pour­
rait l’améliorer si le Système de Réserve fédérale
réduisait les taux d’intérêt et encourageait les prêts.
Les détenteurs d ’or rechercheraient alors les gains
plus élevés offerts par le dépôt de leur métal à
Londres. Puis, avec le temps, les prix supérieurs
aux États-Unis renforceraient la situation concur­
rentielle de l’industrie et du travail britanniques.
Nous retrouvons encore l’ombre de Winston Chur­
chill... Si une partie de l’or allait à Berlin, qui
émergeait à peine de la grande inflation, ou en
France où Poincaré cherchait à consolider sa stabi­
lisation, cela n’en serait aussi que mieux.
La Réserve fédérale y consentit. Peu après la
conférence, le taux de réescompte fut porté de 4 à
3,5 %. Les mois suivants, on reconstitua les réser­
ves des banques commerciales par des opérations
d'open market, c’est-à-dire par l’achat par les
Banques de Réserve fédérale de^ 340 millions de
dollars de titres gouvernementaux. Selon l’opinion
courante — et encore largement admise aujourd’hui
— cette mesure fut l’erreur qui entraîna la grande
282 L ’argent
spéculation boursière. A un moment où il fallait se
restreindre, les étrangers avaient persuadé les auto­
rités américaines d’être libérales à leur profit mais
au détrim ent de l’Amérique. Adolph C. Miller,
membre du Conseil de Réserve fédérale, opposé à
cette mesure, décrivit plus tard cette intervention
comme « l’opération la plus vaste et la plus témé­
raire jamais entreprise par le Système de Réserve
fédérale, et... [qui] entraîna l’une des erreurs les
plus coûteuses commises par lui ou par toute autre
institution bancaire depuis soixante-quinze ans15! ».
Lionel Robbins, de la London School of Economies,
observateur éminent et prestigieux de ces événe­
ments, devait déclarer par la suite : « A partir de
cette date, de toute évidence, la situation devint
totalem ent incontrôlable16. »
Le panthéon financier américain réserve une
place fort honorable à Benjamin Strong, aux côtés
de Hamilton, Biddle, Jay Cooke et Salmon
P. Chase. Plus que tout autre Américain de son
temps, on l’a cru capable de se mesurer à la
subtilité des financiers du Vieux Monde sur leur
propre terrain17. Rien n’est plus révélateur que la
transaction à laquelle on associe d’abord son nom
soit celle où il a cédé à Montagu Norman et
Hjalmar Schacht. Voilà comment se forge la renom­
mée. E t pas seulement en Économie. Sans le
scandale du W atergate, H. R. Haldeman et John
Dean III ne seraient jamais entrés dans les livres
15. Lionel Robbins, The Great Dépréssion, New York, 1934,
p. 53. Miller a fait cette déclaration lors d’une déposition devant la
Commission sénatoriale sur la Banque et la Monnaie.
16. Ibid., p. 53.
17. C’est l’un des thèmes de Lester V. Chandler dans son
excellente biographie : Benjamin Strong, Central Banker, Washing­
ton, 1958.
Mutilations volontaires 283
d’histoire. Ni Gordon Liddy. John Mitchell n’aurait
eu droit qu’à une brève mention. Si John Foster
Dulles et Dean Rusk se sont l’un et l’autre
distingués, c’est par l’immensité de leurs erreurs en
politique étrangère. Sans sa participation - à la
guerre la plus mal conduite depuis 1812, personne
n’aurait jamais entendu parler de William C. W est­
moreland. Quand tout le reste échoue, on peut
toujours gagner l’immortalité en commettant une
erreur de taille.

Le gouverneur Strong pouvait cependant s’ap­


puyer sur une certaine logique, — et ceux qui
célèbrent son erreur historique ont simplifié le
problème à l’excès. Encore une fois, les circons­
tances sont révélatrices.
Compte tenu des désordres monétaires ou des
difficultés de l’Allemagne, de la France, et de la
Grande-Bretagne à l’époque, il n ’est pas étonnant
qu’au début des années vingt de nombreux déten­
teurs d’or aient cherché refuge aux États-Unis pour
leurs lingots. Les stocks, qui atteignaient le niveau
incroyable de 2,9 milliards de dollars à la fin de
1918, étaient de 4,2 milliards de dollars à la fin de
192618, juste avant la venue des pèlerins du
Mauretania. A son arrivée, l’or était déposé dans
des banques commerciales où, si on n’y avait mi&
bon ordre, il aurait entretenu une énorme croissance
des prêts, des billets et des dépôts (à supposer
toujours qu’il y eût des entreprises et des particu­
liers à la recherche de ces prêts), aux effets
inflationnistes considérables. La Réserve fédérale
prévint ces conséquences dans les années vingt pai
18. Historical Statistics..., p. 649.
284 L’argent
des opérations A’open market, en vendant des titres
gouvernementaux acquis pendant la guerre contre
de l’or, et en transférant ainsi ce dernier des coffres
des banques (où il servait de réserves pour les prêts
et les dépôts) dans ses propres coffres. En mars
1923, elle créa le Federal Open-Market Investment
Committee (Commission fédérale des Investisse­
ments d’Open Market) afin de coordonner ces
opérations. Une fois l’or mis en sûreté auprès de la
Réserve fédérale, il ne se trouva plus lié nécessaire­
ment aux prêts et aux dépôts des banques commer­
ciales, et par là à l’offre de monnaie. La Réserve
fédérale m aintint ses prêts nettem ent au-dessous de
ce que lui perm ettaient ses réserves d’or. Le
m ontant des prêts dépendait du taux d ’intérêt
qu’elle imposait aux banques et, dans une certaine
mesure, de l’incitation plus ou moins forte que ce
taux offrait aux emprunts bancaires. Le volume de
ces emprunts influait à son tour sur les réserves des
banques commerciales et sur leur capacité de prêt.
Ainsi, bien que les États-Unis fussent régis par
l’étalon-or, le stock d’or n’avait pas une grande
importance. En temps de paix, comme auparavant
en temps de guerre, le pays avait une gestion
monétaire. Puisque l’afflux d’or n’avait plus aucun
effet nécessaire sur les prêts, les dépôts, les prix et
les taux d’intérêt américains — puisque doréna­
vant c’était l’intervention de la Réserve fédérale
qui les déterminait — , les forces qui, classiquement,
président à la répartition de l’or en régime d’étalon-
or, ne fonctionnaient plus. Quand l’or entrait, il n’y
avait pas nécessairement baisse des taux d’intérêt,
ni expansion du crédit et des affaires, ni hausse des
prix — rien, en somme, qui lim itât l’afflux de l’or et
¡’encourageât à sortir comme le veut le fonctionne­
ment de l’étalon-or classique. On pourrait donc
Mutilations volontaires 285
soutenir qu’en cédant devant Schacht, Norman et
Rist, le gouverneur Strong, dont personne ne niera
l’attachem ent à l’or, ne faisait que ce que l’étalon-
or était censé faire automatiquement. Il est possible
qu’il ait envisagé le problème sous cet angle, bien
qu’une telle compréhension vienne généralement
plutôt après la décision qu’avant.
Il n’est pas non plus absolument certain qu’une
politique plus sévère en 1927 et après aurait arrêté
la spéculation boursière. Elle risquait de freiner
d’autres activités avant la spéculation. Les prêts
des banques servent aux activités normales du
commerce, de l’industrie et de l’agriculture autant
qu’à la spéculation. Dans les années vingt, l’ac­
croissement du total des prêts des banques commer­
ciales, excepté les prêts immobiliers, fut relative­
ment modeste : il passa de 23 milliards de dollars à
la mi-1921 à 30 milliards de dollars à la mi-192919.
Les prêts immobiliers, où la spéculation faisait rage,
connurent un accroissement beaucoup plus impor­
tant. Mais à l’intérieur de ce total, les prêts à des
courtiers pour l’achat de titres au coût marginal,
c’est-à-dire pour la spéculation, augmentèrent énor­
mément : ils passèrent de 810 millions de dollars à
la fin de 1921 à 2,5 milliards au début de 1929. En
outre, les entreprises et les prêteurs autres que les
banques contribuèrent à ces opérations pour une
somme égale à ce total. Il y eut une nouvelle
augmentation considérable en 1929, qui atteignit
pendant l’été environ 400 millions de dollars par
mois20. Les prêts aux courtiers, auxquels ne s’appli­
quait alors aucune réduction compensatoire pour
hausse des prix, se faisaient à des taux extraordi­
19. Ibid., p. 631.
20. Ibid., p. 660.
286 L ’argent
naires : de 6 à 12 % et parfois davantage. 12 %
avec une sécurité absolue et le capital remboursable
à la demande. 12 % signifie bien douze pour cent.
Par conséquent, si la Réserve fédérale avait resserré
ses taux et ses prêts, et à moins que les banques ne
fussent curieusement insensibles aux 12 %, elles
auraient réduit leurs prêts Tes moins fructueux et les
moins sûrs, ceux qui allaient aux activités cou­
rantes et terre à terre du commerce, du logement,
de l’industrie ou de l’agriculture. Ce sont ces prêts
qui auraient été rognés. La crainte de voir cette
éventualité se réaliser pesait lourdement sur l’esprit
influençable des membres du Conseil de Réserve
fédérale de Washington. D’autre part, une fraction
de plus en plus faible du crédit boursier venait des
banques. Les entreprises étaient de plus en plus
attirées par les taux élevés sur les prêts à court
terme 21.
L’autre solution consistait à m ettre en garde, et
même peut-être à éliminer, les banques qui emprun­
taient à la Réserve fédérale pour prêter en Bourse.
Malheureusement pour cette solution, les plus cou­
pables étaient les principales banques new-yor-
kaises. Et celles-ci étaient au mieux avec la Banque
de Réserve fédérale de New York. La National City
Bank, qui avec la Chase National, était l’une des
deux plus grandes, avait alors à sa tête un certain
Charles E. Mitchell, homme exubérant et, comme
les événements devaient le révéler, remarquable-
21. Les prêts bancaires aux entreprises pouvaient aussi être
recyclés dans le marché boursier. « Quand les taux à court terme
étaient de 10,15 et même 20 %, un homme d’affaires pouvait par
exemple réaliser un profit en engageant ses stocks et ses autres
actifs matériels contre un prêt bancaire à 6,7 ou 8 % et en prêtant
le bénéfice réalisé à un courtier » (Harold Barger, The Management
of Money, Chicago, 1964, p. 91). Mon impression personnelle est
que le volume de ce recyclage n’a pas dû être très grand.
Mutilations volontaires 287
ment borné, qui avait lui-même de gros intérêts dans
la spéculation. Si le boom s’effondrait, Mitchell en
ferait autant ; il était capable de le comprendre.
Au début de 1929, ce fut justement Mitchell qui
devint l’un des directeurs de la Banque de Réserve
fédérale de New York. En février 1929, malgré les
objections de cet organisme, le Conseil de Réserve
fédérale de W ashington mit en garde contre l’em­
ploi de fonds de la Réserve fédérale pour financer la
spéculation. Ce n’était certainement pas un conseil
de prudence en l’air : « Un membre [une banque
commerciale] sort des limites raisonnables de son
droit d’obtenir un réescompte de sa banque fédérale
quand il emprunte, soit afin de réaliser des prêts
spéculatifs, soit afin de soutenir de tels prêts22. »
On se hâtait d’ajouter que ce que faisaient les
banques avec leur propre argent (c’est-à-dire avec
celui de leurs déposants) ne regardait qu’elles-
mêmes. C’était une abdication indigne de la respon­
sabilité fondamentale d’une banque centrale, qui est
d’exercer une surveillance et si nécessaire un
contrôle sur tous les prêts bancaires. La bourse
trembla en réaction à cette recommandation, puis
reprit de plus belle.
Le Conseil se mit à envisager d’autres formes
d ’action ou d’inaction. En mars, le bruit courut que
des réunions se déroulaient au quartier général de la
Réserve fédérale à Washington. On entendit même
parler d’une séance le samedi, — fait sans précé-
dent. Les banques prirent alors peur et commen
cèrent à réduire leurs prêts au marché boursier; h
26 mars, le taux à vue, c’est-à-dire le taux pou>
l’achat des titres au prix marginal, atteignit 20 %
Le marché vacillait sous l’ampleur des transactions
22. Cité dans Galbraith, p. 57-58.
288 L ’argent
Mitchell prit alors les choses en main. Il déclara
qu’il se sentait une obligation « plus forte que tous
les avertissements de la Banque fédérale (ou quoi
que ce fût d’autre) ... d’éviter toute crise grave sur
le marché financier 23 ». M ettant ses actes en accord
avec ses paroles et ses intérêts personnels, la
National City engageait le lendemain 25 millions de
ollars en prêts aux courtiers pour alimenter le
marché, par tranches de 5 millions de dollars à
chaque fois que le taux à vue m onterait d’un point
au-dessus de 16 %. Le marché ne tarda pas à
repartir. Bien qu’on ne lui ait pas ménagé les
critiques, Mitchell conserva son poste de directeur
sans qu’apparemment aucun blâme lui eût été
adressé 24. Le Conseil de Réserve fédérale ne fit plus
aucun effort pour freiner le marché.
Il faut faire la part non seulement de la volonté
23. lbid., p. 61.
24. Mitchell n’y a pas survécu. Après avoir été douloureusement
atteint par la crise cet automne-là, il fut arrêté pour fraude sur
l’impôt sur le revenu et mis à la porte par la banque. Il fut
acquitté du chef de l’évasion fiscale, mais dut subir un long et
coûteux procès où l’État s’était porté partie civile pour récupérer
1100000 dollars d’impôts impayés. Il n’était pas le seul. L’effet
fatal de la fréquentation de l’argent, ainsi que la règle de la société
américaine selon laquelle ceux qui parviennent aux plus hauts
sommets sans qualification tangible sont également destinés à
connaître les chutes les plus vertigineuses, pesèrent de tout leur
poids sur les deux collègues les plus éminents de Mitchell à
l’époque : Albert H. Wiggin, dirigeant de la Chase, et Richard
Whitney, alors vice-président, puis président et principal défen­
seur de la Bourse de New York. Wiggin dut payer une amende
pour avoir eu un découvert sur les actions de la Chase avec de
l’argent emprunté à la Chase, ce qu’il justifia en disant que cela lui
donnait un intérêt dans son travail. Whitney, dont l’inaptitude,
plus juvénile que criminelle, était passée inaperçue en raison de sa
position sociale, de ses études à Harvard et de ses relations
familiales, fut reconnu coupable de vol de titres et envoyé à Sing
Sing.
Mutilations volontaires 289
délibérée mais aussi de l’incompétence dans cette
mauvaise gestion. Nous avons suffisamment montré
la croyance américaine que n’importe qui peut
diriger une banque centrale dès l’instant où il est
nommé à ce poste, Cette croyance était particulière­
ment vivace dans les années vingt. Herbert Hoover,
qui avait qualifié les membres du Conseil de
l’époque de « médiocres », n’était guère plus tendre
à propos de Strong. Il le traitait d’appendice mental
de l’Europe. La situation s’était pourtant légère­
ment améliorée en 1927. Roy A. Young, plus
compétent et plus modeste, avait remplacé Daniel
Crissinger, l’homme de loi de la société de dragage.
Young insistait pour qu’on diminuât les prêts
bancaires destinés à la spéculation boursière. Mais,
en 1929, il céda sur l’essentiel. Comme il l’a dit plus
tard, il finit par conclure que 1’ « hystérie » devait
aller jusqu’à son terme, bien qu’on eût pu la freiner
dans une.certaine mesure25.
Il existait en outre une autre raison pour s’abste­
nir d’intervenir, que ni Young ni qui que ce soit n’a
mentionnée. Une fois encore, il s’agissait de la peur
d’être critiqué. Si la Réserve fédérale agissait avec
fermeté pour limiter les prêts à la spéculation, elle
serait non seulement responsable de la fin du boom,
mais aussi de ses conséquences. Cela signifiait la
perte de centaines de millions de dollars par des
centaines de milliers de spéculateurs, dont beau­
coup se prenaient pour des investisseurs sages,
prudents et méritants. Cela signifierait probable­
ment aussi une dépression. Qui souhaitait s’exposer
25. Seymour E. Harris, Twenty Years of Fédéral Reserve Policy,
Harvard Economie Studies, vol. XLI, Cambridge, Mass., 1933,
IIe partie, p. 547. Cet ouvrage est un guide utile pour connaître le
point de vue de l’époque sur ces sujets importants.
19
290 L ’argent
à la colère que tout cela soulèverait ? qui souhaitait
en porter la faute et la honte pour le restant de sa
vie? Au début de l’été de 1929, Paul M. W arburg
qui, non content d ’être le père du Système et l’un
de ses premiers gouverneurs, était aussi l’une des
personnalités les plus prestigieuses de la commu­
nauté financière, mit en garde contre la « spécula­
tion effrénée » qui se déchaînait à cette époque. Il
faisait lucidement remarquer que si la spéculation
se poursuivait, elle « provoquerait une dépression
générale touchant tout le pays ». Il invitait la
Réserve fédérale à une action plus énergique. La
réaction fut brutale; les observateurs les plus
indulgents dirent qu’il n’était pas au diapason de
l’esprit du temps. Les plus candides l’accusèrent de
sabotage, — et d’ « étouffer la prospérité améri­
caine ». On laissa entendre qu’il devait ’ être en
découvert. W arburg déclara plus tard à ses amis
que cela avait été l’expérience la plus pénible de sa
vie26. Il valait vraiment mieux, comme on l’a vu
dans le cas de la Réserve fédérale, abandonner la
nature à son cours normal et lui laisser ainsi
encourir tous les reproches.

La fin survint dans les derniers jours d’octobre.


Le jeudi 24, après une série de mauvaises journées
on pensa que les cours allaient s’effondrer. Ce qu’ils
firent le mardi.
Les jours suivants, la panique s’apaisa, mais le
marché continua à descendre. Il y eut une reprise
éphémère au printemps de 1930, suivie d’une
nouvelle baisse. Le 8 juillet 1932, l’indice industriel
26. Galbraith, p. 97.
Mutilations volontaires 291
du Times était à 58, — soit à peine plus du
huitième du niveau atteint trois ans auparavant. A
ce moment-là, presque tout touchait le fond de la
même manière. Le Produit national brut avait
baissé de plus d’un quart depuis 1929, en prix de
1929, et de près de moitié en valeur. En 1929, il
y eut en moyenne 1,6 million de chômeurs sur
l’ensemble de l’année, soit 3,2 % de la population
active (les estimations sont postérieures et loin
d’être parfaites). En 1932, ils étaient 12,1 millions,
soit exactement le quart de la population active. Ils
étaient encore plus nombreux l’année suivante. Il
n’y avait pas de garantie de chômage; on laissait
aux organismes locaux la responsabilité d’aider les
indigents, selon un principe constitutionnel austère
souvent rappelé par les riches. Tous les prix avaient
baissé d’environ un tiers par rapport à 1929, mais
pour les prix agricoles la dégringolade était
effroyable. En 1929, les prix de gros des produits
non agricoles se situaient en moyenne à 92 % de
ceux de 1926 (1926 = 100). En 1932, ils étaient
tombés à 70, soit une chute d’environ un quart. Les
prix de gros des produits agricoles étaient à l’indice
105 en 1929; en 1932, ils étaient à l’indice 48
(1926 = 100), soit une chute de plus de moitié en
trois an s27. Là encore, et nous devrons nous en
souvenir, on remarque que des forces différentes
influent sur les différents secteurs de l’économie.
Jusqu’au bout de la décennie, la production resta
faible ainsi que les prix tandis que le chômage, lui,
restait très élevé. Il fallut attendre 1937 pour que le
Produit national brut retrouvât son niveau de 1929,
et 1941 pour que le chômage, tel qu’on le calculait
alors, tom bât à moins de 10 % de la population
27. Historical Statistics..., p. 73, 116, 139.
292 L ’argent
active28. La dépression de 1920-1921 avait été forte
mais courte. Celle des années trente fut forte mais
très, très longue.

28. A cette époque, les travailleurs employés par le W.P.A.


et les autres programmes d’aide au chômage étaient comptés
parmi les chômeurs. Compte tenu de la façon dont ce travail était
considéré et rétribué, cette méthode d’estimation n’était pas sans
fondement.
CHAPITRE XIV

Le jour où l’argent s ’arrêta

On peut soutenir que, par son effet sur les


angoisses de la population et donc sur son com­
portement, la Grande Dépression est l’événement le
plus im portant du siècle jusqu’à présent, — en tout
cas pour les Américains. Aucune des deux guerres
n’a eu un effet similaire sur un si grand nombre de
gens; la libération de l’énergie atomique, bien
qu’elle ait pu inciter à une certaine prudence les
partisans pathologiques du bellicisme, a eu jusqu’ici
encore moins d’importance. Par comparaison, les
voyages dans la Lune sont une anecdote. Bien peu
de ceux qui ont vécu l’ensemble de la Grande
Dépression n’ont pas été marqués par cette expé­
rience.
On s’est beaucoup intéressé aux guerres; mais on
a accordé très peu d’attention aux facteurs qui ont
transformé les crises simplement désagréables et
pénibles du siècle dernier en cette tragédie profonde
et douloureuse. Pour les marxistes, celle-ci ne fut
qu’une manifestation supplémentaire de la ten­
dance fatale du capitalisme. Elle fut pire que les
précédentes parce que la crise capitaliste était
censée s’aggraver jusqu’à l’effondrement apocalyp­
tique final. Pour les universitaires orthodoxes de
294 L ’argent
l’époque, ce ne fut qu’un nouveau renversement du
cycle économique, prolongé vraisemblablement par
les tentatives maladroites des gouvernements pour
y m ettre fin.
Ni le krach boursier ni la spéculation précédente
n’ont été généralement retenus comme des causes
décisives. Le marché réagissait à des forces plus
profondes et plus fondamentales : ce n’était pas en
lui-même un facteur im portant d’évolution. « La
prospérité a commencé à décliner au début de 1929,
bien que le public ne l’eût compris qu’après le
krach boursier sensationnel du mois d’octobre1. »
On aurait eu l’air vraiment superficiel d’attribuer
une catastrophe aussi épouvantable que la Grande
Dépression à un phénomène aussi inconsistant
qu’une spéculation boursière. Un certain instinct
de conservation était peut-être aussi à l’œuvre. Les
justes ont généralement considéré le marché boursier
comme une dépravation morale. Pourquoi donner
aux ennemis de Wall Street plus de munitions qu’ils
n’en ont déjà? Pourquoi donner aussi à la spécula­
tion une signification sociale?
Après mûre réflexion, la spéculation de la fin des
années vingt et l’effondrement boursier appa­
raissent comme des phénomènes importants.
Comme nous l’avons déjà observé, la prospérité des
années vingt jouait fortement au bénéfice des
profits des milieux d’affaires et des revenus des
riches. Par conséquent, la poursuite de la prospérité
dépendait du maintien d ’un haut niveau d ’inves­
tissement dans les entreprises et de dépenses de
consommation chez les riches. Le krach boursier
porta un coup mortel à l’un comme à l’autre. Avec
l’effondrement de la valeur des actions, la méfiance
1. Studenski et Krooss, op. cit., p. 353.
Le jour où l’argent s’arrêta 295
augmenta dans la même proportion pour toutes les
décisions d’investissement. Les entreprises saines se
mirent à reconsidérer leur programme d’investisse­
ment. Il fallut démonter les structures en trompe-
l’œil des Hopson, des Kreuger, des Van Sweringen,
des Insull et des Foshay, car leurs créateurs ne
tardèrent pas à se trouver démunis d’argent liquide
pour payer les intérêts des énormes émissions de
bons avec lesquelles ils avaient édifié leurs châteaux
de cartes. Les banques apprirent tout à coup la
prudence. Des emprunteurs s’étaient retrouvés pri­
sonniers du marché. Des déposants pourraient
bientôt prendre peur. Mieux valait avoir beaucoup
d’argent liquide. Quant aux investisseurs particu­
liers, après s’être gravement brûlé les doigts, ce
n’étaient guère des clients rêvés pour de nouvelles
émissions de titres.
Le coup porté aux dépenses de consommation fut
tout aussi sévère. Ceux qui avaient vécu, jusqu’en
octobre, des profits de leur capital, s’en trouvèrent
privés. Bon nombre de ceux qui n’étaient pas
directement touchés jugèrent plus prudent de se
conduire comme s’ils l’avaient été. Les affaires
avaient été peu touchées dans les semaines précé­
dant la tempête d ’octobre; dans les semaines
suivantes, la retraite fut dévastatrice. Un économiste
et historien heureusement immunisé contre les idées
reçues, Charles P. Kindleberger, a récemment réé­
tudié les faits. Voici sa conclusion nuancée : « A la
lumière de l’effondrement soudain des affaires, des
prix et des exportations à la fin de 1929, il est
difficile de soutenir que le marché boursier ait été
un phénomène superficiel2. » Le krach boursier n’a
pas été une mince affaire. L’économie était vulné-
2. Kindleberger, op. cit., p. 127.
296 L ’argent
rable au coup qu’il lui à porté, et compte tenu dé
cette vulnérabilité, ce coup fut décisif.

Lorsque le désastre consécutif au krach battit son


plein, l’histoire monétaire de la décennie précédente
se reproduisit avec la précision remarquable d’une
image que l’on regarde dans la glace. Il se peut que
la Réserve fédérale n’ait pas eu alors les moyens
d’arrêter la déflation et la dépression, de même
qu’avant le krach, elle ne les avait pas d’arrêter
sans danger la spéculation. Mais comme pendant la
phase ascendante, ce qu’elle fit empira la situation.
Comme entre 1919 et 1921, la gestion monétaire
accéléra le boom et précipita sa chute.
Dans les mois consécutifs au krach, les Banques
de Réserve fédérale diminuèrent effectivement les
taux d’intérêt. Le taux de réescompte de la Banque
de Réserve fédérale de New York (comme nous
l’avons vu, c’est le taux qu’elle exige des banques
membres pour leur accorder des prêts), qui avait
été de 6 % avant le krach, fut ramené à 1,5 % en
1931 par des baisses graduelles de 0,5 %. Personne
ne niera que ce chiffre ne soit rien moins qu’usu-
raire. Mais ces réductions progressives furent large*
ment espacées, et constituèrent une réaction bien
lente aux baisses effroyables de la production, de
l’emploi et des prix que l’on subissait alors. Et les
autres Banques de Réserve fédérale, m ettant à
profit leur autonomie tant vantée, restèrent loin
derrière. Fait plus im portant, au lieu d’encourager
les achats de titres par des opérations à’open
market, on les évita. A cette époque, les déposants
se présentaient de plus en plus souvent auprès des
banques, individuellement ou en foule, pour exiger
du liquide. La politique évidente consistait pour la
Le jour où l’argent s’arrêta 297
Réserve fédérale à acheter des titres gouvernemen­
taux et à inonder les banques avec les fonds ainsi
obtenus. Les banques pourraient les prêter si on le
leur dem andait; en tout cas, ils seraient là pour le
moment qui arrivait tôt ou tard, où les queues tant
redoutées se formeraient et où se déclenchait la
ruée. Les Banques de Réserve fédérale attendirent
pourtant 1932 avant d’entreprendre des opérations
d'open market sur une échelle relativement consé­
quente.
La raison de cette attitude bornée — car toutes
les autorités s’accordent à y voir une erreur
particulièrement intéressante — le lecteur est main­
tenant préparé à la comprendre. Nous avons vu que
ceux qui jouent un rôle dans la conception de la
politique monétaire réagissent avec une sensibilité
extrême non pas à l’évolution en cours, mais au
trait qui les a le plus frappés dans l’évolution
récente.
Dans les années trente, la dernière expérience
cuisante dont se souvenaient les économistes, les
experts financiers, les banquiers et les hommes
politiques était celle de l’inflation. Une quinzaine
d’années seulement auparavant, pendant la Pre­
mière Guerre mondiale, les prix avaient doublé;
tout le monde avait réagi de façon défavorable. Et
une dizaine d’années seulement plus tôt en Alle­
magne et en Europe de l’Est, lés prix avaient perdu
toute mesure et la monnaie toute valeur. Il y eut
aussi dans les années vingt et trente la grande
migration des économistes autrichiens, allemands et
d’Europe centrale vers l’Angleterre et les États-
Unis. Tous avaient une expérience directe de
l’hyper-inflation. Il est donc tout à fait normal que
les avertissements les plus écoutés à cette époque
d’extrême déflation aient mis en garde contre les
298 L ’argent
graves dangers de l’inflation. La perception de ce
danger inexistant était particulièrement aiguë dans
les Banques de Réserve fédérale; car c’est là que se
trouvaient les piliers de la sagesse financière tradi­
tionnelle3. E t elle interdisait au Système de
Réserve fédérale d’apporter une aide plus efficace
aux banques commerciales de plus en plus assaillies
de difficultés4.

Bien que la peur de l’inflation eût été la cause


principale de l’immobilisme mental des financiers,
deux autres facteurs étaient fortement à l’œuvre à
cette époque. Le premier était la conception de la
politique économique comme purgation. Selon elle,
le boom introduisait dans le système économique
des distorsions fâcheuses, quoique souvent indéfi­
nissables. La reprise ne pouvait survenir qu’après
leur élimination. Déflation et banqueroute étaient
des correctifs naturels. Joseph Schumpeter, qui
avait été ministre des Finances de son pays pendant
une grande partie de l’inflation autrichienne, était
désormais l’une des étoiles montantes sur la scène
économique américaine. Il soutenait que l’économie
devait expulser ses propres poisons par la dépres­
sion. Étudiant l’histoire des cycles économiques,
il en concluait qu’aucune reprise n’était durable
avant que cette tâche eût été remplie, et que toute
3. Voir à ce sujet Lester V. Chandler, America's Greatest
Dépréssion, 1929-1941, New York, 1970, p. 113 sq.
4. Il y avait des exceptions. Eugene Meyer (père de Katherine
Meyer Graham) était l’un de ceux dont l’avis était notoirement
différent. Il devint responsable du Conseil de Réserve fédérale en
1930, et mit à profit ses fonctions pour préconiser une politique
moins restrictive. Mais il échoua devant le poids des opinions
orthodoxes.
Le jour où l’argent s’arrêta 299
intervention publique pour hâter la reprise ne
faisait que retarder la thérapeutique et donc la
reprise. Lionel Robbins, qui comme nous l’avons vu
était le porte-parole le plus illustre de l’orthodoxie
britannique, prodiguait pour l’essentiel le même
conseil dans son livre, le plus célèbre de ceux qui
furent écrits sur la Dépression : « Personne ne
souhaite la banqueroute... Personne n’aime la liqui­
dation pour elle-même... Mais quand l’investisse­
ment inapproprié et le surendettement dépassent
certaines limites, les mesures destinées à retarder la
liquidation ne tendent qu’à empirer la situa­
tio n 5... » Le secrétaire au Trésor, Andrew Mellon,
lança une formulation relativement plus brutale.
Pour promouvoir la reprise, déclara-t-il, le pays
devait « liquider la main-d’œuvre, liquider les titres,
liquider les agriculteurs, liquider la propriété immo­
bilière6 ».
Il y avait enfin le syndrome de la confiance. Ce
syndrome, qui était alors très puissant, et dont il
reste des traces, voulait qu’on respectât l’opinion
des banquiers et des hommes d’affaires même
quand ils se trom paient ou quand ils étaient
positivement hostiles à la reprise. Car si l’on agissait
à l’encontre de cette opinion, la confiance des
milieux d’affaires en serait ébranlée. Une confiance
ébranlée équivaudrait à une réduction de l’inves­
tissement, de la production, de l’emploi, et à une
aggravation de la dépression. Il s’ensuivait que de
bonnes mesures devenaient mauvaises si elles
5. Lionel Robbins, op. cit., p. 62 sq., en particulier page 75.
6. Herbert Hoover, The Memoirs of Herbert Hoover : The Great
Dépréssion 1929-1941, New York, 1952, p. 30. Les mémoires de
Hoover ne sont pas un modèle de précision. Mais cette citation,
malgré son caractère probablement impressionniste, reflète sans
doute l’attitude de Mellon.
300 L ’argent
étaient prises contre l’avis des hommes d ’affaires et
de la communauté financière. Puisque les banquiers
et les hommes d ’affaires les plus écoutés redoutaient
toute intervention de l’É tat qui fournirait une aide
aux indigents, et du travail aux chômeurs et
accroîtrait la demande par divers autres moyens, le
syndrome de la confiance jouait puissamment en
faveur de l’inaction en ce domaine.
Herbert Hoover croyait profondément au syn­
drome de la confiance et finit par chercher à
convaincre son successeur. Au début de 1933, dans
une lettre à Roosevelt, il exprima ainsi sa convic­
tion : « Une déclaration très rapide de votre part
définissant sur deux ou trois points l’orientation de
votre Administration contribuerait grandement à
rétablir la confiance et relancerait le mouvement de
redressement. » Au nombre des promesses dont il
pensait qu’elles pouvaient renforcer le plus la
confiance, il citait celle d’un budget équilibré avec
tout ce que cela impliquait pour les dépenses d’aide
sociale et l’emploi : et surtout « ni manipulation
monétaire ni inflation 7 ».

Une fois la déflation des prix et la contraction de


la production bien amorcées, d’autres forces vinrent
entretenir la tendance et engendrèrent un effet
cumulatif. Comme nous l’avons déjà observé, les
particuliers dégrisés et apeurés réduisaient leurs
achats. Cela affectait les prix, la production et
l’emploi de leurs fournisseurs, ce qui se répercutait
à son tour sur la demande. Les investisseurs
dégrisés et apeurés cessaient d ’investir et s’accro­
chaient à l’argent liquide. L’épargne n’était plus ni
7. Schlesinger, op. cit., p. 514.
Le jour où l’argent s’arrêta 301
investie ni dépensée, et cela aussi avait des réper­
cussions. Des ouvriers perdaient leur travail et res­
treignaient leurs dépenses. De ce fait les prix et la
production baissaient, ce qui, à nouveau, se réper­
cutait sur les prix, la production et l’emploi. Ni à
cette époque, ni depuis, personne n’a évalué de
façon précise, ni même approximative, le rôle
spécifique de ces divers facteurs déflationnistes. Il
en est pourtant deux dont l’importance, tant pour
l’histoire de la monnaie que pour son avenir, exige
une attention particulière.
Le premier est la tendance, aggravée par la
Dépression en 1930, 1931 et 1932, qu’ont eue les
firmes qui disposaient d’un certain contrôle sur
leurs prix — le type de contrôle que n’ont pas les
cultivateurs, par exemple — à rechercher un
avantage concurrentiel par des baisses de prix, puis
à diminuer les salaires pour compenser la baisse de
leurs bénéfices. Quand cela se produisait, les autres
firmes du même secteur économique agissaient de
même; on constatait bientôt une spirale descen­
dante à l’inverse de la spirale inflationniste
moderne. Selon le schéma de celle-ci, les prix tirent
les salaires vers le haut et les salaires poussent les
prix également vers le haut; à l’époque les prix
forçaient les salaires à baisser de telle sorte que
chaque diminution de prix conduisait à une nou­
velle phase de réduction des salaires.
Le président Hoover s’était prononcé contre les
réductions de salaire, sans que ses paroles aient été
suivies d’effets vraiment tangibles. Il pensait
qu’elles limitaient le pouvoir d ’achat et accentuait
la déflation. Avec l’avènement du New Deal, la
N.R.A. (National Recovery Administration — orga­
nisme chargé de la restauration économique) eut
pour fonction première de m ettre un terme à cette
302 L ’urgent
spirale descendante. Ses méthodes étaient celles de
l’intervention directe, — comme, plus tard, le
contrôle des salaires et des prix, destiné à faire
cesser la spirale ascendante.
Les économistes de l’époque jugeaient défavo­
rablement tan t Hoover que la N.R.A. Une telle
intervention était contraire au libre fonctionnement
de la concurrence et du marché. Empêcher la
réduction des salaires équivalait à interdire la
réduction normale et souhaitable des coûts de
travail. Or, celle-ci améliorait la rentabilité des
entreprises et, donc, augmentait l’emploi. On n’at­
tribuait aucune importance au fait que les réduc­
tions de salaires aient une influence négative sur le
pouvoir d’achat global et la demande. La thèse
orthodoxe sur la N.R.A. finit par l’emporter. Sa fin
fut bien accueillie.
Avec le recul de l’histoire, le président Hoover et
la N.R.A. apparaissent beaucoup plus défendables
qu’ils semblaient l’être à l’époque. On ne saurait
nier aujourd’hui que dans l’économie industrielle
moderne, les prix et les salaires puissent exercer une
action réciproque et engendrer des mouvements
puissants et autonomes des revenus monétaires et
des prix. La question de l’intervention directe pour
faire cesser ces mouvements est régulièrement
débattue en Économie politique. Hoover et ceux
qui conçurent la N.R.A. réagissaient de façon
immédiate à la situation, ce qui est souvent un
meilleur guide pour l’action que la théorie domi­
nante.
Le second facteur déflationniste qu’il faut étudier
à cette époque c’est la faillite bancaire. Elle
comportait aussi un aspect cumulatif. Lorsque le
bruit courait qu’une banque était en difficulté, le
public s’y précipitait, comme il l’a toujours fait,
Le jour où l’argent s’arrêta 303
pour demander son argent. Or, à cette époque,
même la meilleure des banques était én difficulté.
E t tandis que les queues se formaient aux portes
d’une banque, l’inquiétude gagnait ses voisines.
Dans le meilleur récit vécu que l’on ait donné de ces
événements, Marriner Eccles, qui devait devenir
président du Conseil des Gouverneurs du Système
de Réserve fédérale, mais dirigeait alors dans l’Utah
un groupe bancaire d ’excellente réputation, a
raconté ce qui arriva à l’une de ses banques quand
le bruit courut qu’une institution voisine, la Ogden
State Bank, refusait d’ouvrir au public ce jour-là :
J’ai dit [au personnel] ce qui nous attendait d’ici
quelques heures. « Si vous voulez que cette banque reste
ouverte, leur dis-je, il faut y mettre du vôtre. Faites
votre travail comme si de rien n’était. Souriez, soyez
aimables, parlez du temps qu’il fait, ne montrez aucun
signe d’affolement. Le plus difficile sera pour vous, là,
dans le service de l’épargne. Au lieu des trois guichets
dont nous nous servons d’habitude, nous allons les
utiliser tous les quatre aujourd’hui. Il faut qu’il y ait
quelqu’un derrière chaque guichet en permanence, car si
le guichet d’un employé ou d’un caissier ferme même
pour peu de temps, cela créera un affolement encore plus
grand. On va faire venir des sandwichs; personne ne
devra sortir pour déjeuner. On ne peut pas arrêter leur
ruée aujourd’hui. Le mieux à faire, c’est de la freiner.
Les gens vont venir ici pour fermer leurs comptes
d’épargne. Vous allez les payer. Mais vous allez les payer
très lentement. C’est notre seule chance de nous sortir de
cette panique. Vous connaissez de vue beaucoup de
déposants, et d’habitude vous n’avez pas besoin de
vérifier leur signature, mais aujourd’hui quand ils
viendront avec leurs carnets pour liquider leurs comptes,
vous allez vérifier toutes les fiches de signature. Et
prenez bien votre temps. Autre chose : quand vous
paierez les sommes, n’utilisez aucune grosse coupure.
304 L ’argent
Payez en billets de cinq et de dix, et comptez lente­
ment. Notre but, c’est de faire sortir le moins possible
d’argent aujourd’hui. »
Caissiers et employés s’acquittèrent correctement de
leur rôle malgré la foule qui se pressait dans la banque
depuis l’instant où l’on avait ouvert les portes...
Dans la banque, la foule était aussi tendue que dense,
Certains clients avaient attendu des heures avant de
retirer leur argent. Si nous essayions de fermer à trois
heures, personne ne pouvait prévoir ce qui arriverait.
Mais comme en toute chose, l’étroitesse des choix
possibles nous fit adopter le plus risqué. On décida de
faire une exception pour cette fois et de rester ouverts
tant qu’il, y aurait des gens exigeant leur argent.
Pendant ce temps, nous avions fait demander à la
Banque de Réserve fédérale de Sait Lake City d’envoyer
de l’argent à nos banques d’Ogden ainsi qu’à toutes
celles de la First Security Corporation. Le fourgon blindé
qui nous apportait les fonds à Ogden fit une entrée très
cinématographique, comme lorsque la cavalerie de
l’Union chargeait pour délivrer tout le monde des
Indiens. Les convoyeurs traversèrent à grandes enjam­
bées la foule qui s’écrasait dans la banque, et tout le
monde s’écarta sur leur passage...
Juché sur le comptoir, je levai la main pour réclamer
le silence :
« Un instant! »
Tout le monde se tut aussitôt.
«U n instant! répétais-je. Je voudrais faire une décla­
ration. Il semble que nous ayons quelques problèmes à
nous occuper de nos déposants au même rythme que
d’habitude. Beaucoup d’entre vous font la queue depuis
très longtemps. Je vois bien qu’on se bouscule, qu’on se
pousse et qu’il y a beaucoup de mécontentement. Je
voulais simplement vous dire qu’au lieu de fermer à
l’heure habituelle, à trois heures, nous avons décidé de
rester ouverts aussi longtemps que quelqu’un voudra
fermer un compte ou en ouvrir un. Par conséquent, ceux
d’entre vous qui viennent d’entrer peuvent revenir plus
tard dans l’après-midi ou ce soir si vous voulez.
Le jour où l’argent s'arrêta 305
L ’excitation de certains déposants, ou ce qui sem ble être
de la panique est to u t à fait dénuée de fondem ent.
C om m e vous l’avez tou s vu, on v ien t ju ste de nous
apporter de S ait Lake C ity une grande quan tité d ’argent
qui suffira à satisfaire tou tes v os dem andes. E t il en
reste encore beaucoup plus là-bas. » (C’était vrai bien
sûr, — m ais je ne leur ai pas d it que nous pouvions
l’o b ten ir8.)
La banque d’Eccles survécut, comme l’a fait
Eccles lui-même, avec beaucoup de classe.
En 1929, 659 banques firent faillite, — chiffre
raisonnable après le krach. En 1930, 1352 s’effon­
drèrent, et en 1931 2 294. Les faillites étaient
encore les plus nombreuses parmi les petites
banques non membres du Système et issues du
vieux compromis. Mais à partir de cette date,
quand les rumeurs circulaient et que les queues se
formaient, aucune banque ne fut plus en sécurité.
Les membres de la Réserve fédérale s’écroulaient
comme les autres. Il devint bientôt évident que
même les grandes banques de New York n’étaient
plus en sécurité. Rappelons qu’en 1931 Harrison,
gouverneur de la Banque de Réserve fédérale de
New York, se trouva conduit à réviser son juge­
ment peu compatissant selon lequel « on pouvait
isoler les faillites... des petites banques9 ». Il avait
certainement été encouragé en ce sens en décembre
1930 par la faillite de la Banque des États-Unis.
Avec des dépôts de 200 millions de dollars, c’était la
plus grande banque commerciale à faire faillite de
l’histoire américaine. Cette banque jouait un rôle
considérable dans le financement de l’industrie du
vêtement à New York. Et son nom trop bien choisi
8. Marriner S. Eccles, Beckoning Frôntiers, New York, 1951,
p. 58-60. Cité avec l’autorisation des éditeurs.
9. Voir chapitre ix, p. 187.
20
306 L ’argent
incitait de nombreux étrangers à croire — on l’a
toujours prétendu — qu’elle engageait d’une
manière ou d’une autre le crédit du gouvernement
des États-Unis. La Banque de Réserve fédérale de
New York avait tenté d’intéresser les grandes
banques new-yorkaises à une opération commune
pour la sauver. Mais elles avaient jugé préférable de
laisser la Banque des États-Unis disparaître. On se
demandait si cela valait la peine de la sauver.
Circonstance aggravante, on la qualifiait, dans les
cercles bancaires respectables de New York, d’ins­
trum ent des Juifs. Selon un état d’esprit fort
répandu à l’époque, ce ne pouvait donc pas être une
grande perte. ^
Quand une banque faisait faillite, les déposants
n’avaient plus leur argent à dépenser. Leurs
dépenses s’en trouvaient donc réduites. Quant aux
emprunteurs, ils ne trouvaient plus auprès d’elle ni
prêt, ni dépôt. Leurs investissements et autres
dépenses s’effondraient donc. Lorsque la liquidation
était entamée, on soldait les comptes de la banque
en faillite auprès des autres banques, ce qui
entraînait une restriction des crédits de ces
banques, ainsi que de leurs investissements et de
leurs dépenses. Cependant d’autres banques s’étouf­
fèrent à force de prudence, voulant solder et
dénoncer des prêts, ce qui avait les mêmes consé­
quences. « Les seules banques qui échappèrent à la
faillite furent celles qui eurent la présence d’esprit
et l’habileté de se convertir en institutions de
dépôts de sûreté10. » Ainsi la faillite bancaire et la
peur de la faillite bancaire avaient des résultats
10. C’est une remarque de Jacob Viner, l’un des économistes les
plus éminents de l’époque. Cité dans Studenski et Krooss, op. cit.,
p. 379.
Le jour où l’argent s’arrêta 307
identiques. C’étaient l’une et l’autre de puissants
facteurs de déflation par la contraction qu’elles
provoquaient des dépenses de consommation et
d’investissement et, par là, des ventes, de la
production, de l’emploi et des prix. A cette époque,
le système monétaire joua un rôle moteur dans ce
processus. Cela ne veut pas dire que le rapport de
causalité fonctionne exclusivement du système
monétaire vers l’économie. Tandis que les faillites
bancaires ruinaient l’économie, la chute des prix, de
la production, des revenus et de l’emploi compro­
m ettait les meilleurs emprunts, semait l’inquiétude
et ruinait les banques. Comme toujours, la vie
économique est une matrice où l’effet se transforme
en cause et la cause en effet.

En 1932, la Réserve fédérale finit par surmonter


sa crainte de l’inflation et se lança dans des
opérations d’open market. On acheta des titres
gouvernementaux : l’argent liquide afflua par
conséquent aux banques. C’était trop tard. Les
banquiers apeurés s’accrochaient à cet argent
comme à une assurance complémentaire pour le
jour où leurs déposants surviendraient. Cette peur
devait bientôt les conduire à détenir bien plus de
réserves qu’il n’en fallait, et cette situation se
prolongea pendant des années.
Mais cette nouvelle disposition ne signifiait pas
que le Système de Réserve fédérale acceptât désor­
mais le rôle de prêteur en dernier recours. Si Une
banque était solide et abondamment pourvue de
liquidités, elle pouvait réescompter ses prêts à sa
Banque de Réserve fédérale. Si elle avait un besoin
désespéré d ’argent, cela révélait des difficultés, et
l’on examinait ses actifs d’un air détaché. Dans sa
308 L'argent
célèbre étude sur les fonctions d ’une banque cen­
trale, W alter Bagehot disait qu’en période de crise
grave, elle devait prêter avec libéralité mais à un
taux élevé. Pendant ces années-là, la Réserve
fédérale appliquait cette recommandation classique
à l’envers. Elle prêtait sans libéralité mais à de
faibles taux d’intérêt.
Vers la fin de 1933, près de la moitié de la totalité
des banques avaient disparu. Et déjà, dès le début
de 1932, il y en avait peu dont les responsables
n’appréhendaient pas de figurer parmi les victimes.
En de telles circonstances, la notion de prêteur en
dernier recours n’était pas un état académique que
l’on pût abandonner aux préférences sourcilleuses
de la Réserve fédérale. C’était une chose dont
chaque banquier avait le plus pressant besoin. La
Réserve fédérale persistant dans son refus de
remplir son devoir, il fallait donc créer spécialement
un prêteur en dernier recours. Ce qui fut fait en
1932 : la Reconstruction Finance Corporation (Société
pour le Financement de la Reconstruction) vit le
jour.
Malgré l’urgence, la R.F.C. connut également des
débuts assez lents. Beaucoup de banques avaient
m aintenant peu d ’actifs valables susceptibles de
servir de garantie auxiliaire. Elles avaient besoin de
capitaux autant que de prêts. Et l’on craignait
sinon l’inflation, du moins une action trop vigou­
reuse. « Le système privé du crédit est indissoluble­
ment lié au crédit du gouvernement des États-
Unis », déclarait en mars 1932 à la radio
Ogden L. Mills (alors secrétaire au Trésor et l’un
des porte-parole favoris de la sagesse financière). Il
ajoutait : « Notre monnaie dépend avant tout du
crédit des États-Unis. Mettez ce crédit en doute par
une action inutilement précipitée par exemple, et
Le jour où l’argent s’arrêta 309
chacun des dollars que vous possédez sera tenu en
suspicion11. » Il est révélateur qu’un fait très simple
ait échappé au secrétaire au Trésor, à savoir que les
Américains étaient de moins en moins nombreux à
avoir si peu de dollars que ce fût en leur possession.
Le premier directeur de la R.F.G., l’ancien vice-
président Charles C. Dawes, n ’était pas tout à fait
le candidat idéal. C’était le personnage typiquement
américain du politicien indépendant parfaitement
stéréotypé. Ce sont des hommes étonnamment sûrs
d’eux et dont on peut généralement prévoir les
pensées — John W. Davis et John J. McCloy en
sont une preuve éclatante — , que les présidents
appellent à eux quand il est nécessaire de donner
l’illusion de la sagesse ou de l’action. Bien que ce
soit presque son seul titre de gloire, Dawes réussit
merveilleusement à m ettre en scène son rôle de
prêteur en dernier recours. Il démissionna brusque­
ment en juin 1932, annonçant qu’il retournait
s’occuper des affaires de la Central Republic Bank
de Chicago, où il avait pris un congé. Ces affaires
avaient en effet besoin qu’on s’en occupe. Quelques
jours plus tard, la Central Republic recevait un prêt
de 90 millions de dollars de la R.F.C. Cette banque
était dans une situation on ne peut plus délicate.
Ses dépôts se montaient alors à 95 millions de
dollars. Les actifs auparavant disponibles pour
garantir les dépôts devaient avoir été véritablement
insignifiants12.
Malgré la R.F.C., la ruée sur les banques conti­
nuait. Vers la fin de 1932 et le début de 1933, elle
ne frappait plus des banques isolées et de petites
banques, et s’étendait m aintenant à des aggloméra­
it. Cité dans Chandler, op. cit., p. 123.
12. Schlesinger, op. cit., p. 267.
310 L ’argent
tions entières et même des États. Elle gagnait aussi
les principaux centres financiers et les grandes
banques. Le remède imaginé par les autorités quand
la ruée se transforma en raz de marée, fut de fermer
toutes les banques d’une agglomération ou d’une
région avant que leurs déposants les ferment de
toute façon. A la fin d’octobre 1932, toutes les
banques du Nevada se trouvaient ainsi en vacances.
Au début de février 1933, le bruit courut que la
Hibernia Bank and Trust Company de La Nou-
velle-Orléans était en mauvaise posture. Cherchant
une excuse plausible à la fermeture de la banque
pendant qu’elle solliciterait la R.F.C., le gouverneur
Huey P. Long envisagea de décréter un congé en
l’honneur de Jean Laffite, l’illustre pirate. On l’en
dissuada; et il prit l’initiative profondément pensée
de commémorer la rupture des relations diploma­
tiques avec l’Allemagne seize ans auparavant. Deux
semaines plus tard, la tempête frappait le Michigan.
L’une des deux sociétés qui réalisaient une bonne
partie de l’activité bancaire de l’État, le Union
Guardian Trust, connut de graves difficultés et solli­
cita l’aide de la R.F.C. James Couzens, ce républi­
cain libéral qui, plus que Ford lui-même, avait fait
Henry Ford, ne vit aucune raison d’employer
l’argent des contribuables à tirer d’affaire une
banque mal gérée que ce fût dans son propre É tat
ou n’importe où ailleurs. Henry Ford non plus.
On lui demanda, en qualité de principal déposant,
de subordonner ses exigences à un prêt destiné à
sauver la banque. C’était un devoir public. Ford
ne se reconnaissait aucun devoir de cette sorte. Il
fallut donc fermer toutes les banques du Michigan.
La population d’autres États apprit la nouvelle
et vint en masse réclamer son argent. On décréta
de nouvelles vacances. Trois semaines plus tard,
Le jour où l’argent s’arrêta 311
quand Roosevelt entra en fonctions, seules les
banques du Nord-Est étaient encore en activité. Le
6 mars 1933, un décret de l’exécutif pris en applica­
tion de la loi sur le Commerce avec l’Ennemi datant
de la Première Guerre mondiale étendit les vacances
à l’ensemble du territoire national. Les semaines
précédentes, par précaution, les citoyens s’étaient
munis d’argent liquide; la monnaie en circulation
passa de 5,7 à 6,7 milliards de dollars en février13.
Mais ce n’était rien comparé à la somme de plus de
30 milliards de dollars de dépôts14 alors bloquée
dans les banques commerciales en vacances.
En 1923, l’Allemagne avait eu tant d’argent qu’il
avait perdu sa valeur. Dix ans plus tard, aux États-
Unis, l’argent avait presque disparu. Il était clair
qu’il restait quelque chose à apprendre en fait de
gestion monétaire.
En Allemagne, au début de 1933, Hitler arriva au
pouvoir. On peut attribuer une grande partie de son
succès au chômage massif et à la contraction
extrêmement pénible des salaires, des traitements,
des prix et des titres de propriété par suite de la
défense délirante du mark par Brüning. En mars,
aux États-Unis, Roosevelt fut élu. Son prédécesseur
avait été délogé de la présidence (phénomène
inhabituel après seulement un mandat) parce que
lui-même, ses conseillers et sa banque centrale
avaient été paralysés pendant si longtemps par la
peur de l’inflation. Quelle que fût l’importance de la
13. Federal Reserve Bulletin, vol. X IX , n° 4, avril 1933, p. 215.
14. Historical Statistics..., p. 632. Le chiffre du 30 juin 1933
était de 32 milliards de dollars. Soit une baisse par rapport aux
49,4 milliards de dollars du 30 juin 1929, ce qui indique, entre
autres, la quantité d’argent disparu à la suite des faillites
bancaires.
312 L’argent
monnaie, personne ne pouvait douter de la peur
qu’elle suscitait.
Les banques ne restèrent pas fermées assez
longtemps pour révéler comment une économie
moderne pourrait fonctionner — ou ne pas fonc­
tionner — sans argent. Ceux dont on savait qu’ils
avaient un emploi ou des biens recevaient des
marchandises en échange d’une promesse de payer
plus tard. Ceux qui n’avaient ni travail ni argent ne
recevaient pas cette aide. Mais ils n’avaient eu ni
aide ni argent avant la fermeture des banques.
L’économie fonctionna pendant cette période à un
niveau très bas. Mais elle fonctionnait déjà à un
niveau très bas avant que les banques partent en
vacances. Il y eut certainement plus de privations et
de misère aux États-Unis le jour où l’argent s’arrêta
qu’en Allemagne quand son déluge lui fit perdre
toute valeur. Mais ces deux expériences ont laissé
des traces profondes dans la mémoire collective des
deux peuples15.

A l’arrivée de Roosevelt, on suspendit l’étalon-


or : les billets et dépôts cessèrent d’être échan­
geables contre de l’or aux guichets des banques. Cet
acte répondait à un choix, non à une nécessité. Bien
que dans les mois précédant l’entrée en fonctions de
Roosevelt, il y eut d’im portants retraits d’or par
des étrangers et des résidents, les réserves des
États-Unis étaient encore considérables. Pendant la
Première Guerre mondiale, on avait demandé aux
Français et aux Anglais de remettre leur or à l’État.
Un gouvernement américain plus strict recomman-
15. Les banques qui semblaient être raisonnablement solvable
rouvrirent le 15 mars. Beaucoup restèrent fermées pour se
réorganiser ou se préparer à une liquidation.
Le jour où l’argent s’arrêta 313
dait m aintenant à ses citoyens et à ses entreprises
d’en faire autant. La plupart obéirent. Un célèbre
professeur de finances d’Harvard qui contestait le
droit du gouvernement à mettre son bien sous
séquestre, fut mis à la porte malgré son contrat.
Mais on m urm urait qu’il était aussi impliqué dans
certaines affaires douteuses de services publics.
Nous aurons l’occasion de reparler de l’or dans le
prochain chapitre.
En 1933, 1934 et 1935, une série de textes de loi
réformèrent profondément le Système de Réserve
fédérale. On leva toute équivoque quant au siège du
pouvoir réel. Le secrétaire au Trésor et le contrôleur
de la Monnaie ne faisaient plus partie du Conseil de
Réserve fédérale; les sept membres du Conseil des
Gouverneurs du Système de Réserve fédérale,
comme on l’appela désormais, étaient nommés pour
quatorze ans, ne pouvaient remplir plus d’un
mandat, et jouissaient d’une autorité totale sur les
Banques de District, y compris sur leur personnel.
Depuis cette date, on n’a jamais fêté l’anniversaire
d’un responsable de Banque de District, et leurs
noms restent presque toujours inconnus, sauf de
leurs épouses et de leurs voisins. «... Depuis 1933,
l’une des tendances les plus fortes a été celle à
l’effritement du pouvoir des Banques de Réserve
fédérale régionales16. » Parmi les pouvoirs nou­
veaux conférés au Conseil, citons celui de modifier
les réserves que doivent garder les banques com­
merciales dans leur Banque de Réserve, et celui de

16. Maisel, op. cit., p. 158. Le professeur Maisel, ancien membre


du Conseil des Gouverneurs, situe le pouvoir de la banque
régionale au quatrième rang après le président du Conseil des
Gouverneurs, le personnel et les membres du Conseil des Gouver­
neurs.
314 L ’argent
fixer la couverture obligatoire de celles qui spé­
culent sur les titres.
Enfin les États-Unis disposaient d’une banque
centrale dotée de tous ses attributs les plus impor­
tants. Comme on pouvait le prévoir, elle était
l’œuvre des démocrates, car ce parti, qui s’était
toujours montré très méfiant devant un tel pouvoir
et une telle centralisation, pouvait se le permettre
sans qu’on lui prêtât de mauvaises intentions. On a
émis l’hypothèse que tout organisme dont la forme
a atteint la perfection est déjà sur le déclin. On
pourrait penser qu’après 1933 la Réserve fédérale
offre une illustration de cette thèse. Car pendant le
quart de siècle suivant, elle est restée largement à
l’écart des grands courants de la politique écono­
mique.

La législation bancaire votée en 1933 comportait


une disposition critiquée à la fois par les conserva­
teurs et par la nouvelle administration. Elle avait
été rédigée par Henry B. Steagall, représentant de
l’Alabama, réputé pour son excentricité, sinon pour
sa maniaquerie, dès qu’il s’agissait d’argent, et par
Arthur Vandenberg, sénateur du Michigan, et
concernait l’assurance des dépôts bancaires. Il était
prévu une société spéciale, la Société fédérale
d’Assurance des Dépôts, agréée et dotée en capital
par le Trésor et les Banques de Réserve fédérale.
Cette assurance serait accessible aux déposants de
toutes les banques (d’É tat ou nationales, membres
ou non de la Réserve fédérale) qui voudraient bien
y souscrire. Tout le monde était conscient du
danger d’une telle proposition. Les meilleures
banques porteraient désormais la responsabilité des
extravagances des mauvaises. Les mauvaises,
Le jour où l’argent s’arrêta 315
sachant que quelqu’un d’autre devrait payer, se
sentiraient autorisées à faire preuve d’irresponsabi­
lité sans que la surveillance prévue par le texte de
loi puisse espérer y m ettre un terme. L’Association
des Banquiers américains mena la bataille « jus­
qu’au bout » contre une proposition qu’elle quali­
fiait de « malsaine, antiscientifique, injuste et
dangereuse17 », ainsi qu’inefficace. Et qui entraî­
nerait peut-être même un retour à la folle période
des banques sauvages.
Aucune mesure législative n’a entraîné un tel
changement dans toute l’histoire monétaire des
États-Unis. Au moment où j’écris, on n’a encore
jamais revu de queue se former aux portes d’une
banque, puis s’étendre inéluctablement aux autres
banques de la ville. On n’a pour ainsi dire jamais vu
de queue du tout. E t il n’y a aucune raison pour
qu’il s’en forme. Un fonds d’assurance gouvernemen­
tale garantissait désormais les dépôts : quoi qu’il
pût arriver à la banque, les déposants obtiendraient
leur dû. Puisque l’organisme assureur, la Société
fédérale d’Assurance des Dépôts, devait payer pour
les irresponsables, il avait donc une bonne raison de
veiller et d’intervenir pour prévenir toute irrespon­
sabilité. Qui plus est cet organisme serait ce que la
Réserve fédérale n’avait pas réussi à devenir : un
prêteur totalement sûr en dernier recours, qui se
présenterait immédiatement et sans ergoter avec
l’argent nécessaire pour garantir les dépôts assurés.
En 1933, 4 004 banques firent faillite ou furent
jugées inaptes à rouvrir après la vacance bancaire.
En 1934, le nombre des faillites tomba à 62, dont
seulement 9 étaient assurées. Onze ans plus tard, en
17. Schlesinger, L ’Ère de Roosevelt, t. II, L ’Avènement du New
Deal, Paris, 1971, p. 497.
316 L ’argent
1945, les faillites sur tous les États-Unis étaient
tombées à une18. On avait mis fin à l’anarchie de
l’activité bancaire incontrôlée, non pas grâce au
Système de Réserve fédérale, mais grâce à la Société
fédérale d’Assurance des Dépôts, organisme obscur,
sans prestige, et dont personne ne voulait.

18. H istoriid Statislies p. 636-637.


La menace de Vimpossible

Dans la phrase la plus souvent citée de soi*


premier discours inaugural, Franklin Roosevelt fit
allusion au rôle extrêmement efficace de la peur
en matière économique. Il se référait à la façon
dont la peur de perdre un emploi, une ferme, un
logement, un dépôt bancaire ou une entreprise
poussait les gens à agir avec une prudence irraison­
née qui aggravait tout. Le 4 mars 1933, il aurait
même pu faire allusion aux effets persistants de
la peur de l’inflation qui, à sa manière, avait un
effet encore plus paralysant sur l’action gouver­
nementale, et qui devait devenir quelques mois
plus tard le principal danger menaçant Roosevelt.
En excluant toute intervention susceptible d’ac­
croître l’offre de monnaie, ainsi que les dépenses
et donc le déficit budgétaire, ou d’apparaître comme
une simple menace en ce sens, et donc d ’ébranler
la confiance des milieux d ’affaires et de remettre ]
en branle le fameux syndrome, — pour toutes ces
raisons, tan t que la peur de l’inflation dominerait
la scène, elle pourrait interdire toute action publique
pour promouvoir la reprise. Par exemple, il y avait
fort peu de choses qu’on pût réaliser (sauf en
318 L ’argent
paroles) sans accroître d ’une façon ou d’une autre
les dépenses publiques.
En réalité, l’élection de Roosevelt avait aggravé
la peur de l’inflation. Au Congrès, l’approfondisse­
ment et la prolongation de la Dépression avaient
ranimé les anciennes passions. Key Pittm an, séna­
teur du Nevada, président de la Commission sénato­
riale des Affaires étrangères, était l’un des ardents
défenseurs de l’argent. Elmer Thomas, sénateur de
l’Oklahoma, qui avait lutté autrefois aux côtés de
Bryan, était favorable à n’importe quelle sorte
d’expansion monétaire. « Il nous faut plus d’argent
en circulation : sous quelque forme que ce soit —-
argent, cuivre, étain, or ou papier1...» Leur
audience s’accrut dans les deux Chambres mais,
comme on s’en aperçut ensuite, c’était pour la
dernière fois. Avec l’aggravation de la situation, les
inflationnistes recrutèrent des alliés même dans les
milieux respectables. Le Comité pour la Nation,
animé par Frank A. Vanderlip, qui avait dirigé
quelque temps la National City Bank, et par James
Rand, de Remington Rand, les introduisit dans les
milieux de la banque et de l’industrie, dont on se
méfiait considérablement, les soupçonnant d’avoir
des visées sur la démocratie autant que sur le
dollar. Le prêtre Charles E. Coughlin, du Michigan,
célèbre pour ses causeries à la radio, fournissait une
tête de pont particulièrement précieuse dans
F Église. Quelques économistes commençaient alors
à défendre d’idée d’un dollar-marchandise, c’est-à-
dire d’une monnaie qui devrait son prestige à son
pouvoir d’achat constant et non à sa teneur en or.
Un pouvoir d’achat constant, expliquaient-ils, voilà

1. Schlesinger, L ’Avènement du New Deal, p. 49.


La menace de Vimpossible 319
la véritable stabilisation monétaire. Or, puisqu’une
telle stabilisation exigeait m aintenant la hausse des
prix (tous les calculs adm ettaient que le pouvoir
d ’achat de l’argent était alors excessif), on pouvait
à la fois soutenir la stabilisation du dollar et
l’augmentation des prix.
Pourtant, l’immense majorité des économistes,
ainsi que les banquiers et les hommes d’affaires les
plus éminents, restaient fidèles aux craintes dans
lesquelles ils avaient été élevés. Dans le courant de
l’année 1933, quarante économistes parmi les plus
prestigieux se réunirent sous la direction d’Edwin
W. Kemmerer (de Princeton) au sein d’un Comité
national des Économistes sur la Politique moné­
taire, afin de lutter contre toute tentative de
manipulation monétaire. Le professeur Kemmerer
avait auparavant dirigé des missions monétaires au
Mexique, au Guatemala, en Colombie, au Chili, en
Équateur et dans d’autres régions éloignées, où il
conseillait invariablement aux gouvernements qui
le recevaient de se rapprocher le plus possible de
l’étalon-or : ses succès furent toujours éphémères
car, sans exception, tous ces pays abandonnèrent
ensuite l’étalon-or. Cette familiarité avec l’or lui
avait valu beaucoup de gloire et un peu d’argent. Il
n’est pas exclu que, sans s’en douter le moins du
monde, il ait été pris dans un conflit d’intérêts.
L’arrivée de Roosevelt redoubla les craintes et le
sentiment qu’une vigilance accrue s’imposait. Tout
ce que Roosevelt avait dit pendant sa campagne
était rassurant. Mais comment pouvait-on être sûr
qu’il le pensait réellement? Il était évident que bien
des membres du Congrès espéraient qu’il ne le
pensait pas.
320 L ’argent
Dès le début, la question de l’inflation détermina
des clivages, non seulement à l’extérieur, mais aussi
au sein même de la nouvelle administration. Aucun
haut responsable de l’administration n ’acceptait de
se définir comme inflationniste. Un homme poli­
tique américain peut souhaiter se libérer de la
monotonie des liens conjugaux. Mais il refuse de
passer ouvertement pour adultère. Il en va de
même pour l’inflation. Au mieux, on trouvait des
partisans de la stabilisation entendue, nous l’avons
vu, au sens où le dollar ne devrait ni augmenter ni
baisser en valeur; le plus éminent était Henry
A. Wallace, secrétaire à l’Agriculture. Il existait
aussi des adversaires acharnés et sans réserve de
l’inflation. Leurs chefs étaient Lewis W. Douglas,
directeur du budget de Roosevelt; James War-
burg2, fils de Paul M. W arburg, qui venait d’arri­
ver à W ashington en qualité de conseiller au
Trésor; Dean Acheson, également conseiller au
Trésor, qui devait devenir célèbre par la suite, çt, à
cette époque, Bernard Baruch. « Les gens qui par­
lent d’inflation progressive pourraient +ertt aussi
bien parler d’un canon à tir progressif..., disait
Baruch. L’argent ne peut à nouveau remplir son
office quand sa valeur est menacée3. »
Dans la période immédiatement consécutive au
4 mars, les partisans de la monnaie saine, comme ils
n’hésitaient pas à se qualifier, occupaient le devant
de la scène. La semaine précédant Y Inauguration,
à la demande de Roosevelt et à l’instigation de
Douglas, la Chambre des Représentants vota une
loi sévère réduisant les traitem ents des hauts fonc­
tionnaires, des employés de l’É tat, et des membres
2. Il devait fortement évoluer par la suite.
3. Schlesinger, op. cit., p. 222.
La menace de l’impossible 321
du Congrès ainsi que les retraites. Une poignée de
démocrates libéraux protesta mais leur opposition
fut balayée. Le sénateur Thomas posa plus de
difficultés avec son amendement à la loi sur
l’adaptation de l’agriculture, demandant — entre
autres — le libre monnayage de l’argent; l’accep­
tation d’une somme équivalant à 200 millions de
dollars en argent en paiement des obligations des
gouvernements étrangers; l’émission, moyennant
quelques restrictions, de greenbacks pour un mon­
tant allant jusqu’à 3 milliards de dollars; et l’habili­
tation de l’exécutif à réduire la teneur en or et en
argent du dollar jusqu’à concurrence de 50 %.
Toutes les passions d’antan resurgissaient derrière
ces idées. Comme elle n’était pas certaine de
pouvoir repousser l’amendement Thomas, l’admi­
nistration transforma l’habilitation «n une autorisa­
tion — non un devoir — et le fit voter sous cette
forme. La menace était ainsi écartée, mais au prix
d’une autorité presque illimitée conférée à Roose-
velt sur la politique monétaire. Les idées de
Roosevelt n’en suscitaient que plus d’inquiétude.
S’il cédait aux inflationnistes après avoir été investi
de ce pouvoir discrétionnaire, tout serait irrémé­
diablement perdu.
A l’été et à l’automne de 1933, il y eut un
changement décisif : les partisans d’une monnaie
saine perdirent le pouvoir. Le tournant de la lutte
dont l’enjeu était l’esprit de Roosevelt, plus visible
et plus dramatique que la plupart des tournants de
la vie économique, fut la Conférence économique de
Londres.

Comme la Conférence de Potsdam en 1945, la


Conférence Économique et monétaire qui se réunit
21
322 L ’argent
à Londres en juin 1933, fut l’un de ces étranges
rassemblements internationaux que notre siècle a
connus. Héritage de l’administration Hoover, elle
reflétait l’espoir qu’une discussion internationale
allégerait quelque peu les problèmes économiques
qui accablaient le monde, en particulier l’instabilité
monétaire, le protectionnisme outrancier, le dum­
ping des marchandises excédentaires et, par-dessus
tout, les souffrances terribles infligées par la dépres­
sion proprement dite. Soixante-dix nations y parti­
cipaient, ce qui garantissait qu’on ne négligerait
aucune suggestion (même contestable) pour amélio­
rer la situation. En pratique, l’objectif beaucoup
plus étroit de la conférence était de perm ettre aux
pays encore sous le régime de l’étalon-or (la France,
l’Italie, la Suisse — cela va sans dire — , la
Belgique, la Hollande, assez curieusement la
Pologne et, à l’époque où le principe de la confé­
rence fut décidé, les États-Unis) de persuader ceux
qui s’étaient écartés de l’or de stabiliser leur
monnaie. Une telle stabilisation ne comportait
aucun mystère : il suffirait que les renégats moné­
taires rendent l’or disponible sur demande chaque
fois que leur monnaie descendrait en dessous d’un
certain taux de change avec les monnaies-or. Alors
leur monnaie ne baisserait plus. Si cela n’était pas
réalisé, les pays qui avaient quitté l’or et dont on
pouvait obtenir la monnaie à un taux de change
favorable seraient injustement avantagés pour la
vente de leurs marchandises par rapport aux pays
encore liés à l’or. Ces derniers perdraient de l’or en
l’échangeant contre des monnaies sans valeur, et tôt
ou tard devraient eux-mêmes renoncer à l’étalon-or.
Pour des pays qui sortaient à peine de la lutte pour
la stabilisation de leur monnaie, et qui, bien plus
que les États-Unis, vivaient sous le contrecoup de
La menace de Vimpossible 323
l’inflation, ce n’était guère une perspective réjouis­
sante. Il n’est pas surprenant que la France, qui
venait tout juste de réussir sa stabilisation au prix
d’efforts particulièrement âpres, ait pris la tête du
bloc de l’or.
Lors de la préparation de la conférence, personne
n’avait de doute quant au pays qui serait l’allié et
même le conseiller de la France. Les États-Unis
étaient fermement attachés à l’or, en détenaient
abondamment en réserve et étaient dirigés par des
hommes pour qui le métal jaune était sacré. Mais
lorsque les délégués se réunirent dans le Musée
géologique de Kensington, les États-Unis avaient
abandonné l’étalon-or. Leur position était donc
ambiguë. Restaient-ils attachés à leur ancienne foi ?
Ou ne pouvaient-ils pas m aintenant souhaiter une
baisse du dollar, avec les avantages qui en résulte­
raient pour la vente des produits américains (sur­
tout agricoles) sur les marchés extérieurs, et avec
cette conséquence supplémentaire d’améliorer les
prix américains? Dans les semaines précédant la
conférence, conformément à son orthodoxie initiale,
Roosevelt avait donné à de nombreux hommes
d’Ét at ^impression qu’il était partisan de stabiliser
le dollarV ^de rendre disponible l’or qui, passé un
certain poinÎTi’empêcherait de baisser par rapport
aux autres monnaies. Mais la délégation américaine
s’embarqua pour l’Angleterre sans que cette ques­
tion essentielle eût été tranchée, ni même, de ce
point de vue, étudiée. C’était une omission révéla­
trice, mais pas inhabituelle, si l’on considère la
façon dont on gérait alors les affaires.
La délégation était dirigée par Cordell Hull;
James M. Cox, tête de la liste Cox-Roosevelt dans
l’élection présidentielle de 1920, en était le vice-
président. Parmi les délégués, certains épousaient à
324 L ’argent
la fois les deux points de vue sur la stabilisation, et
d’autres n’avaient pas de point de vue du tout.
L’un d’entre eux, Ralph W. Morrison, du Texas, fut
inclus dans la délégation en récompense de son
appui financier aux démocrates. Un autre, le
sénateur Key Pittm an, n’était intéressé que par la
remonétarisation de l’argent et le désir de rompre
pour quelque temps la monotonie de la Prohibition
nationale. Il surprit ses collègues par la précision
avec laquelle, même lorsqu’il était ivre, il lançait
dans un crachoir éloigné un épais jet de jus de
tabac, et par sa capacité à redevenir tout à coup —
quoique pour peu de temps — sobre dès qu’on
parlait de l’argent. Lors de la réception officielle, il
accueillit George V et la reine Mary avec une
désinvolture peu commune. « Roi, je suis heureux
de vous rencontrer. E t vous aussi, Reine. » Un soir,
au Claridge, un garçon d’étage demanda à James
W arburg de l’accompagner à l’office. Pittm an,
entièrement nu, était assis dans l’évier et se prenait
pour une statue dans une fontaine. Le garçon
d’étage n’avait pu l’en dissuader4.
Parmi toutes les délégations, celle des Américains
pouvait légitimement se vanter d’être non seule­
ment la plus pittoresque, mais aussi la moins
cohérente, et, au fur et à mesure du déroulement de
la conférence, ses membres se mirent à se détester
cordialement, et d’ailleurs très logiquement, les uns
les autres. Cependant, la délégation britannique,
dirigée par Ramsay McDonald, n'arrivait pas à
savoir si elle défendait l’or, comme cela semblait
4. Cette anecdote m’a été rapportée par James Warburg. Un
version légèrement différente (ainsi que la rencontre entre Pittman
et le roi) se trouve dans l’autobiographie de Warburg : The Long
Road Home, Garden City, 1964, p. 128-129.
La menace de l’impossible 325
approprié, ou bien une livre inconvertible et un
taux de change avec les autres monnaies qui cette
fois ne pénaliserait pas les exportations britan­
niques. Mais, comme on l’a dit, le simple fait d’être
britannique perm ettait à cette incohérence d’être
mieux organisée. Les mois précédant la conférence,
l’opinion politique américaine avait fermement
insisté pour que les Britanniques, les Français et les
autres puissances alliées mineures payent leurs
dettes aux États-Unis. Les Alliés, qui avaient alors
perdu tout espoir de récupérer celles des Allemands,
m ettaient autant de fermeté à refuser. On redoutait
que ce sujet, s’il était mentionné, ne portât préju­
dice à la conférence. On convint donc de ne pas en
parler à Londres. Mais, comme Schlesinger le
rapporte avec un plaisir évident, Ramsay McDo­
nald « ouvrit le feu en réclamant avec mauvaise foi
dans son discours préliminaire la réduction des
dettes de guerre5 ». Ses collègues expliquèrent alors
son aberration par sa décrépitude physique et
mentale déjà avancée.
Dès le début de la réunion, les Français se
hâtèrent de faire pression pour que l’on se mette
d’abord\ d’accord sur la stabilisation des changes
par desVjiiesures provisoires qui, espéraient-ils,
ouvriraient la voie à un accord plus définitif. Cela
faisait de la stabilisation par l’or le point essentiel
de l’ordre du jour. On ne pouvait guère avancer
avant d’avoir résolu cette question. La position des
États-Unis était bien entendu critique. A Washing­
ton, les partisans d’une monnaie saine dans l’entou­
rage du président — Acheson, Lewis Douglas,
Baruch, ainsi que le secrétaire au Trésor, Woodin
— étaient tous favorables à la stabilisation, ainsi
5. Schlesinger, op. cit., p. 241.
326 L ’argent
que James Warburg, qui faisait partie de la
délégation. On pensait alors que Roosevelt avait
des doutes sur la stabilisation, mais personne ne
pouvait vraiment en être sûr, car il ne cessait de
faire du bateau au large des côtes de Nouvelle-
Angleterre. Pour remettre de l’ordre dans, les idées,
et aussi (dit-on) parce qu’il avait envie de faire le
voyage et ne voulait pas manquer son rendez-vous
avec le destin, Raymond Moley, chef du brain-trust
de Roosevelt et alors secrétaire d’É tat adjoint,
rendit visite à Roosevelt sur son bateau. Il semble­
rait que Moley ait réussi à ne pas apprendre quelle
était l’opinion de Roosevelt. Il partit ensuite pour
Londres afin d’offrir cette incertitude supplémen­
taire en guise de ligne directrice à la délégation.
L’arrivée de Moley était attendue dans un sus­
pense bien orchestré, — mais Cordell Hull s’en
réjouissait moins, et réagissait mal à l’impression
qu’un autre prenait sa place. A son arrivée, Moley
fit rapidement le tour des discussions et en conclut
que les Français avaient raison : un arrangement
monétaire provisoire pouvait se défendre. Le cours
de la livre était alors à 4,40 dollars, car elle venait
de se redresser légèrement. Moley était convaincu
que le Président trouverait cela acceptable. Il
préconisa une stabilisation du dollar à ce taux par
rapport à la livre.
L’erreur des conseillers du Président partisans
d’une monnaie saine a peut-être été de le laisser
livré à lui-même et à ses pensées, — avec peut-être
entre les mains, comme on l’a dit, un livre sur la
néo-stabilisation et la thèse du dollar-marchandise.
Quoi qu’il en soit, le 1er juillet, au moment même
où les délégués étaient reçus à Cliveden, demeure du
vicomte Astor sur la Tamise, principale station
balnéaire, dans les années trente, de ce qu’on appela
La menace de Vimpossible 327
alors pour la première fois l’Establishment, le bruit
courut que Roosevelt s’opposait à la stabilisation.
En d’autres termes, il refusait de m ettre de l’or
en circulation chaque fois que le dollar descendrait
nettement au-dessous de sa valeur de change cou­
rante contre le sterling et le franc, de façon à
enrayer la baisse. Environ vingt-quatre heures plus
tard, par un message adressé à la conférence, il
fit connaître sa position en des termes parfaite­
ment (et pour certains : effroyablement) limpides :
Je considérerais comme une catastrophe équivalant à
une tragédie mondiale que la plus grande conférence des
nations, convoquée pour instaurer une stabilité moné­
taire plus réelle et plus durable, et une plus grande
prospérité pour les masses de toutes les nations, se
laissât distraire par la proposition d’une expérience
purement artificielle et temporaire n’affectant que les
échanges monétaires de quelques nations, avant même
d’entreprendre aucun effort véritable pour considérer
l’ensemble de la question...
... les vieux mythes de ce qu’on appelait les banquiers
internationaux sont en voie d’être remplacés par des
tentatives pour Organiser les monnaies nationales afin de
donner à ces monnaies un pouvoir d’achat constant, qui
ne varie pas considérablement par rapport aux mar­
chandises et aux besoins de la civilisation moderne.
Permettez-moi de vous dire franchement que les États-
Unis aspirent à disposer d’un dollar qui aura d’ici une
génération le même pouvoir d’achat et le même pouvoir
libératoire que celui dont nous espérons avoir déterminé
la valeur dans un proche avenir. Cet objectif signifie
bien plus pour le bien des autres nations qu’un taux fixé
pour un mois ou deux en termes de francs ou de livres 6.

6. New York Times, 4 juillet 1933.


328 L'argent
Tel était le sens dans lequel la position de
Roosevelt avait changé. Et tels étaient les termes
par lesquels il la fit connaître. Son effet immédiat,
qui a le plus retenu l’attention bien qu’il soit
secondaire, s’exerça sur la conférence. L’objectif
principal de celle-ci — un accord sur la stabilisation
— avait cessé d’exister. Elle se poursuivit surtout
pour sauver la face. La répudiation de Roosevelt
coïncida également dans les faits avec la fin de la
carrière politique de Raymond Moley, ce qui prouve
une fois de plus la brutalité avec laquelle les
problèmes monétaires détruisent les hommes poli­
tiques. La réaction d’un grand nombre de partisans
d’une monnaie saine devant la décision de Roose­
velt s’exprima dans un langage que même feu Joe
McCarthy aurait jugé un peu sévère. Dans un
commentaire révélateur, le Manchester Guardian
qualifia le message de Roosevelt de « Manifeste de
l’anarchie7 ». Le New York Times eut plus de
retenue : tournant ses phrases avec un soin excep­
tionnel, il écrivit que ce message « était de nature à
accroître la perplexité 8 ». Ramsay MacDonald déli­
rait d’incohérence, mais il fut quelque peu récon­
forté par le fait que le roi George lui exprima son
indignation devant la peine que lui causait Roose­
velt. L’effet de la déclaration sur l’administration
Roosevelt fut plus im portant que ces réactions. Les
mois suivants, les principaux partisans de la mon­
naie saine — Douglas, Acheson, W arburg — quit­
tèrent l’administration.
Mais des approbations éminentes se firent
entendre. Fidèle à son éthique de vie, Baruch vola
7. La réaction du Guardian est reproduite dans Schlesinger, op,
cit., p. 253.
8. New York Times, 9 juillet 1933.
La menace de Vimpossible 329
courageusement au secours de la victoire. Avant
qu’on puisse parler de stabilisation, dit-il à Roose­
velt, chaque nation doit m ettre de l’ordre chez elle
« au prix d’efforts herculéens semblables à ceux que
vous déployez9 ». Un autre homme à l’esprit souple,
ou en tout cas peu désireux de commettre deux fois
la même erreur, était Winston Churchill. Il était
alors écarté du pouvoir. Il avait oublié les navires
amarrés côte à côte et flottant sur un flot d’or. Il
déclara qu’il était faux de subordonner des poli­
tiques à la « rareté ou à l’abondance de tel ou tel
produit de consommation [tel l’or] », et qu’il était
« totalem ent incompréhensible » que l’on agisse
ainsi par amour pour la France10. En Allemagne,
Konstantin von Neurath évoqua 1’ « audace » de
Roosevelt, et Hjalmar Schacht alla même encore
plus loin à sa façon. Il déclara au Völkischer
Beobachter, organe du national-socialisme, que
F.D.R. avait adopté la philosophie d’Hitler et de
Mussolini11. W alter Lippmann, observateur plus
sérieux, apporta également son approbation. Irving
Fischer, professeur d’Économie politique à Yale,
écrivit un article spécial pour le New York Times où
il faisait l’éloge de l’intervention du Président. « Si
les critiques du président Roosevelt avaient la
moindre compréhension de ce qui constitue la
stabilité monétaire, sa déclaration de lundi dernier
n’aurait jamais fait l’effet d’une bombe comme cela
9. Schlesinger, op. cit., p. 253.
10. La réaction de Churchill est reproduite par Schlesinger, op.
cit., p. 252-253.
11. John A. Garraty, « The New Deal, National Socialism, and
the Great Depression », The American Historical Review,
vol. LXXVIII, n° 4 (octobre 1973), p. 922. Cet article se livre à
une comparaison intéressante entre les politiques de reprise
économique en Allemagne et aux États-Unis.
330 L ’argent
a été le cas12. » Il avançait ensuite que le Président
n’était certainement pas opposé à la stabilisation.
Mais, comme c’était un homme intelligent, il
cherchait à stabiliser le pouvoir d’achat du dollar et
non son taux de change. En d’autres termes,
Roosevelt n’avait fait qu’adopter la formule des
partisans de la néo-stabilisation, pour qui la stabili­
sation signifiait dans l’immédiat une hausse des
prix.
Une approbation encore plus énergique vint d’un
homme encore plus considérable, — qui en matière
économique était le plus considérable de cette
décennie et même — diront certains — de toute la
période. Dans un article du Daily Mail, John
Maynard Keynes félicita avec enthousiasme Roose­
velt pour sa prise de position. Le titre, qui devait
être souvent cité par la suite, était ainsi rédigé : le
PRÉSIDENT ROOSEVELT A MAGNIFIQUEMENT
r a i s o n 13. Pas simplement raison, mais magni­
fiquement raison.
Aujourd’hui, la plupart des économistes sont
d’accord pour décerner le premier prix à Keynes et
le second à Irving Fisher pour leurs contributions à
la pensée et à la politique économiques du
xxe siècle. Quelle que soit leur préférence, tous
accorderaient la première et la deuxième place à
l’un ou à l’autre. Rien n’illustre mieux le change­
ment de mentalité que la réaction de l’époque
devant leurs approbations. Le New York Times
estima qu’il « était à peine nécessaire de préciser »
que les thèses de Fisher et de Keynes « sont connues
du public depuis longtemps, et qu’elles ont été

12. New York Times, 9 juillet 1933.


13. Sohlesinger, op. cit., p. 252.
La menace de l’impossible 331
également rejetées par l’opinion unanime des spé­
cialistes de l’Économie et des finances14 ».
Fisher, et dans une moindre mesure Keynes,
partageaient avec l’opinion unanime des spécialistes
économiques et financiers, l’idée que l’on pourrait
assez facilement parvenir à des prix plus élevés et à
une expansion concomitante de la production.
Comme Roosevelt, ils ignoraient à quel point il
serait difficile d’y parvenir, — et à quel point il
était difficile d’avoir raison ou magnifiquement
raison. On allait bientôt s’en apercevoir.

Comme nous l’avons exposé au chapitre ni, en


1848, John Stuart Mill proposa une explication de
ce qui régit les prix et donc la valeur de la monnaie.
Les années suivantes, cette explication se révéla
bonne, pour cette période comme pour l’histoire
ultérieure. Les prix dépendent du rapport entre
l’offre de monnaie et la quantité de biens et de
services vendus. Plus il y a de monnaie (l’offre des
biens et le volume correspondant du commerce
restant égaux), et plus les prix sont élevés. Si l’offre
de monnaie est infiniment grande, comme en
Allemagne en 1923, les prix seront infiniment
élevés.
On en venait à adm ettre en 1933 que la monnaie
ne comprend pas seulement l’argent liquide, mais
aussi les dépôts bancaires. Quand les affaires étaient
bonnes, les emprunts bancaires étaient audacieux,
et les dépôts s’accroissaient. D’un point de vue
quantitatif, l’offre de monnaie dépend donc de
l’état de l’économie. En outre, on a reconnu depuis
longtemps que la hausse deS prix stimule l’écono­
14. New York Times, 9 juillet 1933.
332 L ’argent
mie. L’accroissement de l’offre de monnaie qui
augmentait les prix pouvait aussi augmenter l’offre
des biens disponibles à la vente. Ce qui aurait un
effet de choc en retour sur les hausses de prix. Il
fallait enfin tenir compte non seulement de l’offre
de monnaie mais du rythme auquel on la dépensait.
L’argent dépensé à l’instant même où on le touchait
avait bien sûr sur les prix un effet différent de
l’argent mis en sûreté dans un matelas.
Toutefois, malgré toutes ces subtilités, l’idée que
l’élément actif de ce mécanisme était l’offre de
monnaie, resta la conviction savante ou instinctive
des économistes et du public. Telle était la cause :
les prix en étaient l’effet. C’était également le levier
que, semblait-il, on pouvait saisir. On pouvait
accroître l’offre de monnaie et provoquer ainsi une
hausse des prix et une expansion économique.
Les subtilités que nous venons de citer avaient
été ajoutées^ au début du siècle à la formulation de
Mill, surtout par Irving Fisher. Mince, séduisant, les
yeux vifs et pétillants, la barbe élégamment taillée,
Irving Fisher était le plus universel et, de loin, le
plus intéressant des économistes américains, à
l’exception peut-être de Thorstein Veblen, qui avait
aussi soutenu son doctorat à Yale. En plus de sa
chaire d’Économie à Yale, Fisher était m athém ati­
cien, et l’un des fondateurs de l’économétrie,
l’inventeur du calcul des indices, et se passionnait
pour l’eugénique, l’hygiène alimentaire, la spécula­
tion boursière et la prohibition. Il coÉiidérait la
prohibition comme im portante pour raclîoissem ent
de la productivité du travail. Très tôt itf inventa un
classeur à fiches, qu’il commença par fabriquer lui-
même, puis vendit à Remington Rand. Grâce à
cette affaire et à une pratique ultérieure du marché
boursier, il réalisa de coquets profits, — dont il ne
La menace de Fimpossible 333
ressentait aucune honte. Au lendemain du krach de
1929, il perdit, au dire de son fils, entre 8 et 10
millions de dollars, somme rondelette même pour
un économiste 15. En 1944, Keynes, qui ne faisait
pas passer les éloges avant la vérité, répondit ainsi à
une letfre de Fisher approuvant les accords de
Bretton Woods que l’on venait de signer : « Votre
lettre m’a causé un immense plaisir. Vous avez été
l’un de mes premiers maîtres en ces matières 16. »
Fisher faisait dépendre les prix du volume des
liquidités ou de la monnaie en circulation et de sa
vitesse de rotation, ainsi que du volume des dépôts
bancaires et de leur vitesse de rotation, compte
tenu du volume du commerce. Toutes les subtilités
s’harmonisaient ainsi à l’intérieur d’une règle
unique. Sous forme algébrique, l’équation de
l’échange de Fisher 17, comme on l’a longtemps
appelée, règne encore dans les manuels, et c’est
encore la formulation reconnue de ce qu’on appelle
la théorie quantitative de la monnaie.
Une éventualité effroyable, mais peu envisagée,
était inscrite dans la logique de la formule de
Fisher : celle où l’on ne pourrait accroître l’offre de
15. Irving Norton Fisher, M y Father — Irving Fisher, New
York, 1956, p. 264.
16. Ibid., p. 326. Les accords de Bretton Woods sont étudiés au
chapitre xvn.
17.
_ MV + M'V'
~ T
F représente le niveau des prix, M l’argent liquide ou la
monnaie en circulation, V la vitesse de circulation de cette
monnaie ou son rythme de rotation, M’ la quantité de dépôts
bancaires donnant lieu à émission de chèques, V’ la vitesse de
rotation de ces dépôts, et T le volume des transactions ou,
approximativement, le niveau des affaires.
334 L ’argent
monnaie. La majeure partie de l’offre de monnaie,
on l’aura compris m aintenant, se compose de dépôts
bancaires. Ces derniers voient le jour lorsque des
particuliers ou des entreprises empruntent de
l’argent. Si l’économie va suffisamment mal, si les
perspectives de profit sont suffisamment sombres,
et si le pessimisme est suffisamment profond, les
hommes d’affaires peuvent ne pas emprunter
d’argent. Aucun dépôt n ’est alors créé, et aucune
monnaie ne voit le jour. Les banques peuvent se
procurer les liquidités nécessaires à leurs réserves en
vendant des titres gouvernementaux auprès des
Banques de Réserve fédérale. Ces liquidités restent
alors généralement inemployées dans les banques.
Sans emprunt ni dépôt, il n’y a aucun effet sur les
prix ou à travers les prix sur la production. C’est ce
que l’on vit alors se développer : ce n ’était plus une
possibilité théorique, mais une réalité bien vivante
et désolante.

Irving Fisher n’avait eu autrefois aucun doute.


Après avoir formulé l’équation de l’échange, il en
développa les applications pratiques. L’offre de
monnaie, selon lui, devait évoluer de telle façon
qu’elle m aintînt la stabilité des prix. L’indice des
prix (l’autre grand apport de Fisher) orienterait et
contrôlerait la diminution de la contre-valeur or, —
ou sa dernière augmentation, selon ce qui était
nécessaire. Remarquablement insensible aux séduc­
tions d’une vie tranquille et sans polémique, et
singulièrement libéré du syndrome de Belmont,
Fisher prêchait depuis longtemps en faveur de ce
dollar « compensé », comme on l’appelait, et avait
organisé ses fidèles pour le faire adopter. En 1933,
puisque la stabilisation des changes ne barrait plus
La menace de l’impossible 335
l’horizon, la voie était ouverte aux thèses d’Irving
Fisher.
Le projet exact de Fisher prévoyait une diminu­
tion de la teneur en or du dollar quand les prix
baissaient. Les banques, y compris les Banques de
Réserve fédérale, auraient alors plus de dollars et
plus de réserves pour faire des prêts. Les réserves
augmenteraient automatiquem ent et*non à la dis­
crétion de la Réserve fédérale. Auparavant, les
détenteurs d’or auraient également pu le porter à la
Monnaie pour l’échanger contre une quantité accrue
de papier, — ou, comme on pouvait l’imaginer,
pour le remonnayer en un dollar plus léger. Or,
depuis que Roosevelt avait mis sous séquestre les
magots d’or privés, cette possibilité n’existait plus.
En fait, on n’appliqua pas les propositions de Fisher
mais une légère variante.
Au lieu de pratiquer une baisse de la teneur en or
du dollar, on imagina d’augmenter le prix auquel
l’or était acheté à la Monnaie. Puisqu’un prix
supérieur pour l’or signifiait que le dollar contenait
moins de métal, le résultat était absolument iden­
tique. L’origine immédiate de cette variante était
George F. W arren, de l’institut agronomique de
l’É tat de New York, à l’Université Cornell. En
collaboration avec Frank A. Pearson, son collègue
de longue date, W arren avait montré avec beau­
coup de compétence statistique que, depuis presque
un siècle, il y avait un lien étroit entre les prix, la
production, et les hausses du stock d’or mondial. Si
la production augmentait plus vite que le stock d’or
mondial, les prix baissaient. Si le stock d’or
s’accroissait plus vite que la production, les prix
augmentaient. W arren et Pearson en avaient déduit
la conclusion évidente : si l’on veut augmenter les
prix et développer la production, il faut obtenir une
336 L ’argent
augmentation effective de l’offre d’or en diminuant
la quantité d’or contenue dans le dollar. On y
parvient en augm entant le prix de l’or en dollars.
Comme Fisher, W arren aurait aimé que ce réajuste­
ment respectât un plan à long terme. «... Ce serait
apparemment une proposition conservatrice que de
définir une méthode perm ettant d’opérer à l’avenir
les changements nécessaires du prix de l’or sans
l’obligation de traverser de longues années de
difficultés économiques et d’agitation politique 18. »
Mais il était prêt, comme Fisher, à accepter une
décision ad hoc d’augmenter le prix de l’or. Tout
était subordonné à cette augmentation.
L’allusion de Warren au conservatisme dans la
citation ci-dessus n’est pas due au hasard. Il croyait
qu’une manipulation du prix de l’or pourrait éviter
une bonne part des autres mesures étatiques et
réformistes, y compris l’essentiel du programme
agricole du New Deal. C’était pour lui une nécessité
impérieuse. Il fut le premier d ’une longue lignée de
réformateurs monétaires, qui s’est prolongée
jusqu’à nos jours avec Milton Friedman, et qui
espère que ce type de manipulation rendra super­
flues d’autres interventions étatiques plus globales.
Ils sont radicaux en matière monétaire parce qu’ils
sont conservateurs en matière politique.
Du point de vue des économistes, le revirement
de Roosevelt en faveur de W arren n’aurait pas pu
18. George F. Warren, « Some Statistics on the Gold Situa
tion », The American Economie Review, vol. XXIV, n° 1 (Supplé­
ment, mars 1934), p. 129. Cet exposé fut fait devant la réunion
annuelle de l’Association économique américaine à Philadelphie en
décembre 1933. C’était la première réunion de ce genre à laquelle
j’assistais. La foule était dense et très hostile à Warren. Selon la
bonne éducation que j’avais reçue, je partageais ses doutes.
Pendant la réunion, Irving Fisher fut annoncé par le personnel de
l’hôtel avec ostentation.
La menace de l’impossible 337
faire preuve de moins de tact. Les professionnels de
la science économique respectent un ordre de
préséance bien établi. Les théoriciens occupent le
haut du pavé, et partagent leur prééminence
professionnelle avec ceux qui pratiquent l’enseigne­
ment et la recherche dans le domaine de la banque
et de la monnaie. Les économistes agricoles et les
économistes ménagers sont au plus bas de la
hiérarchie; et parmi les économistes agricoles, les
professeurs de gestion des exploitations agricoles
occupent une position particulièrement mineure. Or
W arren était professeur de gestion agricole. Le
brillant succès de son projet d’achat d’or ne
l’empêchait pas d’être traité avec mépris par les
universitaires de haut rang.
A partir de l’automne 1933, le gouvernement
commença à acheter de l’or à des prix qui augmen­
taient régulièrement. De même que la Réserve
fédérale avait trop bonne réputation pour voler au
secours des banques en mauvaise posture, de même
elle était trop distinguée pour se lancer dans une
entreprise aussi douteuse que les visions monétaires
de George F. Warren. C’est pourquoi l’on fit appel à
la R.F.C., qui faisait déjà office de prêteur en
dernier recours pour les banques en difficulté.
Roosevelt lui-même fixa les prix auxquels on
achèterait l’or. On devait lui reprocher plus tard la
légèreté avec laquelle il décidait de ce prix dans des
conversations décontractées avec le secrétaire au
Trésor, Morgenthau, et Jesse Jones, chef de la
R.F.C., tout en prenant son petit déjeuner. Il arriva
qu’on l’augmente de 21 cents parce que ce chiffre
porte chance (vingt et un c’est trois fois sept).
Aucun homme vivant n’aurait pu indiquer la
différence entre une décision réfléchie et une déci­
sion irréfléchie,. — ou si la première était préférable
22
338 L ’argent
à la seconde. Mais dès qu’il s’agit d’argent, il faut
réfléchir solennellement, même si les motifs du
choix sont enrobés d’ignorance. Par cette méthode,
le prix de l’or augmenta progressivement, passant
de son ancien prix de 20,67 dollars l’once à approxi­
mativement 35 dollars l’once au début de 1934.
Pour commencer, on n’acheta que de l’or récem­
ment extrait, mais cette restriction disparut
ensuite.
Les résultats furent décevants, en partie en
raison d’une autre mesure gouvernementale prise
dans cette année fort chargée. Rappelons qu’au
printemps, le gouvernement avait fait appel à l’or
des citoyens américains, ce qui comprenait aussi
celui des banques. Par conséquent, le prix plus
élevé de l’or ou la teneur en or réduite du dollar
n’avait pas accru les réserves liquides des banques.
La valeur supplémentaire de l’or en dollars profita
au Trésor. Comme les banques n’avaient pas plus de
dollars qu’avant, elles n’avaient pas plus de réser­
ves contre lesquelles prêter, et n’étaient donc pas
plus encouragées qu’avant à faire des prêts, à
développer les dépôts et à accroître ainsi l’offre de
monnaie 19. Il n’y avait donc aucun processus
évident par lequel la politique d’achat d’or dût
avoir un effet sur les prix intérieurs. Dans la phase
pendant laquelle on pratiqua cette politique, elle
n’en eut aucun. A la fin de 1933, les prix de gros
baissèrent. Il se peut que les prix à l’exportation
aient été une exception. Dans ce cas, les dollars
moins chers rendaient les produits américains moins
chers à l’étranger. Il est donc possible que cette

19. Quand plus tard l’or afflua de l’étranger, un même poids d’o
acheta effectivement plus de dollars et fournit plus de réserves.
La menace de l’impossible 339
politique ait effectivement contribué à soutenir les
exportations et leurs prix en dollars.
Pendant ce temps, les orthodoxes adressaient
maintes critiques à l’expérience d’achat d’or. C’était
une chose d’être critiqué pour une politique qui
réussissait, une autre d’être critiqué pour une
politique qui semblait ne mener nulle part. Roose-
velt leur donna donc raison. La gloire éphémère de
George W arren prit fin à la satisfaction non
dissimulée de ses collègues. C’était donc bien un
professeur de gestion agricole. En janvier 1934,
dans le cadre juridique demandé par le Président, le
gouvernement affecta le m ontant des profits du
prix plus élevé de l’or à un fonds destiné à acheter
et vendre des devises selon les besoins de la
stabilisation des changes. Il revint ensuite à l’éta-
lon-or. Im itant en cela d’autres pays, cela ne valait
toutefois que pour les échanges internationaux. Les
Américains ne pouvaient plus obtenir de l’or sur
simple demande, et, par-dessus le marché, on leur
interdisait d’en posséder.
Nous avons déjà relaté le départ des défenseurs
d’une monnaie saine. Ils ne voulaient pas être
impliqués dans l’inflation que la politique d’achat
d’or ne manquerait pas d ’entraîner. Il est certain
que ces craintes étaient déplacées : les prix n’aug­
mentèrent pas. Mais les espoirs de Fisher, de
W arren, et dans une moindre mesure de Keynes,
apparaissaient également vains. Impartiale, la mon­
naie s’était montrée aussi sévère envers ceux qui
redoutaient l’inflation qu’envers ceux qui en vou­
laient un peu, ou, plus exactement, qui souhaitaient
rattraper les baisses de prix antérieures. Tout cela
s’était révélé faux. Dans sa recherche de l’inflation,
le pays faisait penser à une femme exceptionnelle­
ment vertueuse qui, après avoir été longuement
340 L ’argent
mise en garde par sa conscience et ses amis,
déciderait de prendre un amant, pour constater
finalement que celui-ci était à la fois peu empressé
et impuissant.

Il restait une possibilité plus orthodoxe. Nous


avons signalé que, vers 1932, la Réserve fédérale
avait assez réprimé sa peur de l’inflation pour
pouvoir se présenter sur le màrché, acheter des
obligations gouvernementales et ainsi remplacer les
titres par des liquidités dans les coffres des banques.
Elle poursuivit cette politique les années suivantes.
Là aussi, les résultats furent profondément déce-'
vants. On avait auparavant admis et enseigné que,
quand des banques avaient des réserves supérieures
à leurs besoins, sauf en certaines périodes brèves ou
quand la prudence s’imposait, elles augmenteraient
leurs prêts et ainsi les dépôts et l’offre de monnaie.
L’histoire des petites banques de la frontière laissait
supposer que cette augmentation ne serait pas
entourée d’un luxe de précautions, mais bien
d’irresponsabilité.
A présent, les banques se contentaient de rester
assises sur leurs liquidités. Par manque d’emprun­
teurs, par réticence à prêter ou par une volonté
absolue d’avoir des liquidités (et la raison en était
sans doute un mélange des trois), les banques
accumulaient des réserves au-delà de leurs obliga­
tions. En 1932, les banques membres de la Réserve
fédérale avaient déjà en moyenne 256 millions de
dollars de plus de réserves que leurs dépôts ne les y
obligeaient. En 1933, ces réserves excessives attei­
gnaient 528 millions de dollars; en 1934, 1,6 mil­
liard de dollars. En 1936, elles étaient encore d’un
milliard en excès. En 1940, accrues par de fortes
La menace de Vimpossible 341
importations d’or expédié aux États-Unis pour y
être mis en sûreté, ces réserves excessives avoisi-
naient 6,3 milliards de dollars 20.
En une période d’environ cinq ans, la politique
monétaire avait bouclé le cercle des échecs pos­
sibles. En 1928 et 1929, la Réserve fédérale s’était
montrée incapable de maîtriser le boom, car inca­
pable de prendre sur soi la responsabilité de
l’effondrement qui devait en résulter. Elle était
m aintenant désarmée devant la Dépression, car les
banques ne voulaient pas prêter et les emprunteurs
ne voulaient pas emprunter. Pour employer une
métaphore qui circulait beaucoup à l’époque, la
politique monétaire était comme une ficelle. On
pouvait tirer dessus, bien que le résultat fût
imprévisible. Mais il était absolument impossible de
la pousser.
Il n’est pas étonnant qu’après 1933, la politique
monétaire en général et le Système de Réserve
fédérale en particulier aient sombré dans l’obscu­
rité. Bien que les manuels aient continué à en faire
l’éloge comme auparavant, à Washington le Sys­
tème de Réserve fédérale était sur une voie de
garage. Deux de ses dirigeants, Marriner Eccles et
Lauchlin Currie, devinrent célèbres, non pas grâce à
la politique monétaire du Système de Réserve
fédérale, mais grâce à la politique fiscale keyné-
sienne qui la remplaça. Le Système connut cepen­
dant un bref moment de gloire. Comme les réserves
excédentaires augmentaient après 1934, certains
responsables restés craintifs s’inquiétèrent de l’énor-
mité du volume de prêts et de dépôts que ces
excédents pourraient couvrir au cas où on se
m ettrait à les utiliser. Il y eut donc un renouveau
20. Chandler, op. cit., p. 174.
342 L ’argent
d’inquiétude pour l’inflation. En 1936 et 1937, alors
que l’économie connaissait une reprise très gra­
duelle, on invoqua la nouvelle possibilité légale
d’augmenter les réserves obligatoires des banques
membres du Système. C’était une manière radicale
de réduire un excédent jugé dangereux. En consé­
quence, les banques resserrèrent leurs taux d’inté­
rêt et restreignirent leurs crédits. A la même
époque, on prit des mesures pour rétablir l’équilibre
du budget fédéral : le déficit fut diminué de près de
moitié pour l’exercice achevé le 30 juin 1937, et à
nouveau de moitié l’année suivante. La combinai­
son d’une politique monétaire et d’une politique
budgétaire toutes deux restrictives creusa une
nouvelle et violente récession à l’intérieur de la
Grande Dépression. Ce fut là une nouvelle erreur
intéressante. «Une vue rétrospective nous montre
clairement aujourd’hui que l’augmentation des
réserves obligatoires des banques membres du
Système au printemps 1937 était une erreur 21. »
La mesure prise en 1937 fut la dernière erreur de
la Réserve fédérale avant longtemps. Et cela parce
que ce fut pour quinze années la dernière mesure
qu’elle prit. Le problème de la politique monétaire
était clair désormais. Elle pouvait rendre les réser­
ves disponibles. Elle ne pouvait pas faire en sorte
qu’on les em pruntât, ni rendre effective la création
de dépôts qu’elles permettaient. Quant au vieux
débat sur le sens du rapport de causalité, il était
clair qu’au moins en période de dépression, c’était le
volume des affaires qui était déterminant. L’offre
de monnaie était loin d’affecter autant les prix et le
marché que l’état du marché n’affectait l’offre de
21. Ibid., p. 180. Le professeur Chandler a lui-même été
longtemps directeur de la Banque de Réserve fédérale de
Philadelphie.
La menace de Vimpossible 343
monnaie et le niveau des prix. La solution —
relativement évidente aujourd’hui mais moins évi­
dente à l’époque — consistait à faire de la création
et de l’emploi de la monnaie une obligation et non
un droit. L’argent ne doit pas seulement être
fabriqué mais dépensé, afin qu’il agisse directement
sur l’état des affaires. Telle fut la politique suivie
dès lors, avec une grande prudence cependant.
C’était une politique fiscale par opposition à la
politique monétaire. Elle est indissolublement liée
au nom de Keynes.
C H A P I T R E XVI

L ’avènement de J. M. Keynes

En 1935, on aurait fort bien pu considérer que


John Maynard Keynes, alors âgé de cinquante-deux
ans, se trouvait à l’apogée d’une carrière déjà assez
remarquable. Son analyse du traité de Versailles
s’était trouvée confirmée, bien qu’elle eût aussi
encouragé les Allemands dans leur résistance aux
réparations qui avait facilité cette confirmation. Il
avait assurément eu raison à propos de Churchill et
du retour à l’or. En 1930, il avait publié ce qu’il
considérait comme son chef-d’œuvre, le Traité de la
monnaie, en deux volumes 1. Grand, anguleux,
arrogant, très anglais, c’était vraiment une person­
nalité du milieu intellectuel londonien.
En réalité, la majeure partie de sa réputation
restait, à faire, ce dont il avait parfaitement
conscience. Dans une lettre à George Bernard Shaw
du 1er janvier 1935, il écrivait : « Pour comprendre
mon état d’esprit, vous devez savoir que je crois
être en train d’écrire un livre de théorie économique
qui, dans une large mesure, révolutionnera — non
pas tout de suite, je le suppose, mais au cours des
1. Keynes, A Treatiseon Money, New York, 193ü.
346 L ’argent
dix prochaines années, — la façon dont le monde
conçoit les faits économiques 2. » Ce qu’il fit.
Ce qui a fait la réputation du livre, et la célébrité
ultérieure de Keynes, ce fut sa compréhension
instinctive qu’il existait dans l’économie moderne
des forces allant à l’encontre du postulat fondamen­
tal des orthodoxes : le postulat que le système
économique, livré à lui-même, et si on lui en laissait
le temps, trouvait son équilibre tout en donnant du
travail à la totalité, ou presque, des ouvriers qui en
voulaient. Mais les thèses orthodoxes n’étaient pas
les seules en jeu. Si l’instinct de Keynes était le bon,
les espoirs des monétaristes radicaux seraient égale­
ment anéantis. Une modification de la teneur en or
du dollar ou une augmentation des réserves ban­
caires ne signifiait pas un accroissement du nombre
des emprunteurs, des dépôts, de la masse monétaire
et un retour massif de l’économie au plein emploi.
Le niveau des affaires pouvait rester indifférent à
l’offre de monnaie. Les prêts pouvaient bien être
disponibles dans les banques : les bénéfices de ces
emprunts, compte tenu de la tendance naturelle de
l’économie à évoluer vers de bas rendements et un
faible niveau d’emploi, pouvaient être tels que
personne n’eût envie d’emprunter. Il s’ensuivait
que la politique monétaire ne fonctionnait pas,
comme les échecs de la politique d’achat d’or et des
opérations à’open market le laissaient entrevoir au
début des années trente. La politique monétaire
était par nature passive ou facultative. Ce qu’il
fallait, c’était une politique qui augm entât l’offre de
monnaie disponible, puis assurât qu’elle serait
2. Cité dans H. Denis, Histoire de la pensée économique, Paris,
1966, p. 679. Keynes répondait à Shaw qui lui suggérait de
s’intéresser à Marx ou à ses commentateurs.
L ’avènement de J. M. Keynes 347
effectivement utilisée. L’état des affaires devrait
alors s’améliorer.
Keynes en déduisit la bonne politique à suivre
bien avant de parvenir à la justifier théoriquement.
A la fin des années vingt, il contribua à persuader
Lloyd George, dont c’était la dernière tentative de
se remettre en selle, de proposer un grand pro­
gramme d’emprunt pour des travaux publics, afin
de réduire le chômage. L’emprunt créait l’argent : son
emploi dans des travaux publics garantissait qu’il
serait dépensé et agirait sur la production. Puis, à
partir de 1933, comme le programme américain
d’achat d’or ne réalisait ni les espoirs de ses défen­
seurs ni les craintes de ses adversaires, il conseilla
à Roosevelt d’agir de même. « J ’accorde une énor­
me importance à l’accroissement du pouvoir d’achat
national provenant de dépenses gouvernementales
financées par l’em prunt3. » Les hommes du New Deal
ne devaient pas se contenter de rendre des fonds
disponibles pour l’emprunt, il leur fallait absolument
emprunter et dépenser. Rien ne devait être laissé à
l’espoir ni au hasard.
La justification théorique vint sous la forme dont
Keynes parlait à Shaw : la Théorie générale de
l’emploi de l’intérêt et de la monnaie 4, publié en
Grande-Bretagne en février 1936, et aux Etats-Unis
quelques mois plus tard. Les collègues de Keynes le
tenaient depuis longtemps en suspicion pour la
clarté de son style et de sa pensée, qui vont souvent
de pair. La Théorie générale racheta sa réputation
universitaire. C’est un livre profondément obscur,
3. Lettre au New York Times, 31 décembre 1933.
4. Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie,
Paris, 1955. Selon une préférence non précisée, le titre de Keynes
n’avait pas de virgule. Ceux qui l'ont publié ou en ont relu les
épreuves depuis ont toujours ajouté des virgules.
348 L ’argent
mal écrit et trop vite publié. Tous les économistes
prétendent l’avoir lu, mais bien peu l’ont fait. Les
autres se sentent secrètement coupables à l’idée
qu’ils ne le liront jamais. Il a tiré une grande partie
de son influence de son caractère largement incom­
préhensible. Il a fallu d’autres universitaires pour
en interpréter le sens et reformuler ses propositions
en langage clair. Les premiers à remplir cette tâche
(Joan Robinson en Angleterre, Alvin Hansen et
Seymour Harris à Harvard) sont ensuite devenus
des propagateurs très efficaces de ses idées.

L’idée que l’économie réalisait son équilibre au


plein emploi venait en partie de ce qu’on a
longtemps appelé la loi de Say (c’est-à-dire de
J.-B. Say, l’équivalent et l’interprète français
d’A. Smith), et en partie du mouvement régulateur
des salaires, des prix et des taux d’intérêt quand il
y avait du chômage. La loi de Say, qui n’est pas un
monument de complexité, affirmait que grâce au
produit de chaque vente de marchandise, on payait
quelque part à quelqu’un sous forme de salaire, de
traitem ent, d’intérêt, de rente ou de profit (à moins
qu’on l’eût pris à celui qui subissait une perte) le
moyen d’acheter cet article. Ce qui était vrai pour
un article était vrai pour tous. Dans ces conditions,
il ne pouvait pas y avoir de pénurie de pouvoir
d ’achat dans l’économie. Les mouvements des prix,
des salaires et des taux d’intérêt validaient ensuite
J.-B. Say et garantissaient aussi que la tendance
fondamentale de l’économie fût de fonctionner à un
niveau de plein emploi. Les particuliers et les
entreprises économisaient sur leur revenu, et cette
épargne devait évidemment être dépensée. C’est ce
qui se passait quand on l’investissait dans un
L ’avènement de J. M. Keynes 349
logement, une usine ou des biens de production. Si
les gens économisaient plus qu’ils n’investissaient,
l’épargne excédentaire' faisait baisser les taux d’in­
térêt. L’investissement était ainsi stimulé et
l’épargne (au moins en théorie) découragée. L’élimi­
nation de l’épargne excédentaire donnait donc
raison à Say. Les prix des marchandises baissaient
aussi en réponse à tout défaut de pouvoir d’achat
résultant d’un excès d’épargne. Cela encourageait
l’achat, et lim itait aussi l’épargne en lim itant le
revenu d’où elle provenait. Là encore la loi de Say
était confirmée.
La loi de Say domina la science économique
pendant plus d’un demi-siècle, jusqu’à Keynes.
Cette domination n’était pas un vain mot : il était
remarquable de voir à quel point l’acceptation de la
thèse de Say servait de critère perm ettant de
reconnaître un économiste sérieux d’un hurluberlu.
Jusqu’à la fin des années trente, dans les grandes
universités américaines, un candidat au doctorat
était sûr d’être recalé s’il parlait sérieusement d’une
insuffisance de pouvoir d’achat comme cause de
crise. Il faisait partie de ceux qui ne voient que la
surface des choses, et sont indignes de la compagnie
des universitaires. La loi de Say demeure le cas le
plus célèbre de stabilité des idées économiques
même fausses.

Complétant la loi de Say, il existait, avons-nous


dit, certaines forces qui maintenaient l’économie à
un niveau de plein emploi. Ces forces étaient
également relativement simples. S’il y avait du
chômage, la concurrence sur le marché du travail
entraînait une baisse des salaires. Les prix, eux,
étaient moins immédiatement sensibles au
350 L ’argent
chômage. Le rapport entre les prix et les coûts
devenait dès lors plus intéressant, car les salaires
réels baissaient, et l’on embauchait alors des
ouvriers dont l’emploi n’aurait auparavant pas été
rentable. La baisse des salaires n’affectait pas le
pouvoir d’achat : en effet, selon Say, il était
toujours suffisant. L’emploi continuait à croître
jusqu’à ce qu’en approchant du plein emploi, il
augmentât les coûts salariaux et arrêtât l’em­
bauche. Ainsi l’économie finissait toujours par
trouver son équilibre à un niveau de plein emploi ou
presque. On en déduisait aussi l’unique recomman­
dation décisive des économistes orthodoxes pour
mettre fin au chômage. Ne rien faire pour entraver
la baisse des salaires pendant une crise. Résister à
toutes les sirènes, y compris Herbert Hoover, qui,
on le sait, voulait empêcher les réductions de
salaire. La compassion n’était jamais autant une
faiblesse qu’en ce domaine, car le maintien des
salaires ne faisait que perpétuer les affres du
chômage et les affres du chômeur.
Telle était la doctrine ou plus précisément l’idéo­
logie que Keynes enterra. On peut aborder son
argumentation sous bien des angles. Le plus simple
est peut-être celui du taux d’intérêt. Pour lui,
l’intérêt n’était pas le prix que les gens étaient
payés pour économiser. C’était plutôt ce qu’ils
obtenaient pour maintenir leurs actifs sous formes
d’usines, de machines ou d’autres types d’inves­
tissement non liquides; ou, pour employer son
vocabulaire, ce qu’on payait pour surmonter leur
préférence pour les liquidités. Par conséquent, une
baisse du taux d’intérêt pouvait ne pas découra­
ger l’épargne, sans encourager l’investissement ni
garantir que toute l’épargne serait employée. Elle
risquait d’inciter les investisseurs à se replier sur
L ’avènement de J. M. Keynes 351

l’argent liquide ou ses équivalents. Les taux d’inté­


rêt ne venaient donc plus à l’appui'Be la loi de Say
pour garantir que l’épargne serait utilisée. Or, si la
loi de Say n’était plus un postulat de base sûr, on
ne pouvait plus exclure de l’analyse la notion
d’insuffisance du pouvoir d’achat. Elle pouvait,
entre autres, provenir d’une réduction des salaires5.
Pour Keynes, le problème était de faire en sorte
que rinvestissement égale l’épargne. Or, le méca­
nisme qui selon lui perm ettait cet ajustement, ne
pouvait être le taux d’intérêt, mais la production
globale de l’économie. Si les efforts pour économiser
dépassaient le désir d’investir, l’insuffisance du
pouvoir d’achat ou de la demande qui en résultait
provoquait une baisse de la production. Celle-ci
continuait à baisser jusqu’à ce que l’emploi et le
revenu eussent assez diminué pour que l’épargne fût
également réduite ou rendue négative. C’est ainsi
que l’épargne s’alignait sur l’investissement, qui, lui
aussi, pendant ce temps, avait baissé, mais moins.
Il est évident que l’équilibre économique ainsi
établi ne repose pas sur le plein emploi mais sur le
chômage. Le chômage était donc jpour Keynes une
condition naturelle de l’économie.
~Urf trouvait dans Keynes bien d’autres choses.
Ses thèses ne lui ont pas survécu en totalité. Par
exemple, la théorie de l’intérêt par la préférence
pour les liquidités, bien qu’elle ait servi l’argumen­
tation de Keynes, n’a pas été acceptée durablement
comme une description des faits réels. Mais Keynes
a eu une influence immédiate sur deux points. La
loi de Say a disparu sans laisser de traces. Comme
5. C’est une question délicate chez Keynes. Pour une étude
détaillée de ce point (et de bien d’autres chez Keynes), cf. le livre
admirable de Robert Lekachman : The Age of Keynes, New York,
1966.
352 L ’argent
on l’admit désormais, la sur-épargne était possible.
En contrepartie, l’insuffisance de la demande effec­
tive de ce qu’on produisait était également possible.
Et la thèse que l’économie pouvait trouver son
équilibre malgré le chômage — idée renforcée
admirablement par l’expérience quotidienne des
années trente — , cette thèse eut aussi une influence
immédiate.

Si à certains de ses contemporains Keynes appa­


raissait comme un révolutionnaire, il restait entière­
ment orthodoxe dans un domaine im portant. La
structure économique qu’il prenait pour hypothèse
était celle à laquelle les économistes avaient depuis
longtemps donné leur caution : celle de la concur­
rence, de la liberté d’évolution des prix, et de la
domination ultime et sans partage du marché sur
les comportements économiques. Il existait bien des
syndicats, mais cela ne tirait pas beaucoup à
conséquence pour Keynes. Les grandes sociétés et
leur pouvoir lui im portaient encore moins. En
réalité, au moment où Keynes rédigeait son livre,
les syndicats et les grandes sociétés agissaient les
uns et les autres à l’appui de ses thèses. Ses idées
avaient des alliés dont il ne se servait pas.
En effet, pendant le demi-siècle qui précéda
Keynes, dans tous les grands pays industriels, les
sociétés avaient conquis une grande influence et un
grand pouvoir sur le marché. Ce fut la phase de ce
qu’on allait appeler dans les manuels la concentra­
tion des sociétés. Bien que les États-Unis fassent
dans une certaine mesure exception à la règle, ce fut
aussi celle de la croissance des syndicats modernes.
A la fin des années trente, sous l’égide du New Deal
et en réaction à la poussée organisationnelle du
L ’avènement de J. M. Keynes 353
C.I.O., les États-Unis avaient rattrapé les autres
pays en matière d’organisation syndicale. La
concentration des sociétés et le renforcement des
syndicats eurent tous deux pour effet de gripper
encore plus les mécanismes de réajustement censés
démontrer la loi de Say et assurer l’équilibre à un
niveau de plein emploi.
Comme nous l’avons noté, en 1920, les prix
agricoles baissaient plus vite et dans une proportion
beaucoup plus forte que les prix industriels. La
raison — que personne ne m ettait sérieusement en
doute — en était que les sociétés industrielles
disposaient sur leurs marchés du pouvoir (lié
normalement au monopole ou à l’oligopole) de
freiner ou d’arrêter la baisse. Les agriculteurs et les
autres petits entrepreneurs ne disposaient pas d’un
tel pouvoir. De 1929 à 1939, les prix de gros agricoles
baissèrent à nouveau de plus de moitié. Les prix
non agricoles baissèrent de moins d’un q uart6.
Cette différence d’évolution fit l’objet d’une étude
restée célèbre de Gardiner C. Means, qui travaillait
alors au ministère de l’Agriculture7. Il y qualifiait
les prix industriels mieux contrôlés d’un terme qui
leur est resté : les prix administrés.
Le réajustem ent keynésien à un excédent
d’épargne s’opère par une diminution de la
demande globale. Quand la demande baisse, il faut
que quelque chose cède, et ce sera soit les prix, soit
la production. Si la société domine suffisamment le
marché pour tenir les prix, ce sera la production qui
baissera. Quand la production baisse, l’emploi fait
6. Historical Statistics..., p. 116.
7. Louis H. Bean, J. P. Cavin et G ardiner C. Means; «The
Causes : Priée Relations and Economie Stability », in U.S.
Department of Agriculture, Yearbook of Agriculture 1938, Wash­
ington, D.C., 1938.
354 L ’argent
de même. Le pouvoir des sociétés sur le marché fait
ainsi du chômage une caractéristique distinctive du
réajustement keynésien. Et l’on peut s’attendre que
la diminution des dépenses de ceux qui perdent leur
travail ou qui craignent de le perdre, n’ait un effet
dépressif supplémentaire sur la production et l’em­
ploi. Cet effet sur la production et l’emploi est
vraisemblablement beaucoup plus grave que celui
que pourrait provoquer, dans une économie concur­
rentielle, la réduction des prix et des salaires qui
faisait l’essentiel des préoccupations de Keynes8.
Au cours des années de dépression, ces différences
de production et d’emploi entre le secteur concur­
rentiel et le secteur du capital concentré étaient
considérables, bien que, là encore, on ne puisse tout
attribuer à une seule cause. Entre 1929 et 1933, la
production non agricole de l’économie passa de
88,6 milliards de dollars à 57,8 milliards de dollars
aux prix de 1929. La production agricole augmenta
légèrement, passant de 10,7 à 11 milliards de
dollars. L’emploi non agricole s’effondra, passant de
37 millions en 1929 à 29 millions en 1933. L’emploi
agricole ne subit qu’une modification infime, pas­
sant de 10,5 à 10,1 millions9.
L’essor des syndicats réglait également son
compte à l’espoir orthodoxe que les baisses de
salaires servent de facteur stabilisateur et per­
m ettent de remédier au chômage10. Quelle que soit
l’efficacité des baisses de salaires pour accroître
8. Plus précisément : qu’il aurait dû envisager, compte tenu de
son analyse économique. La démonstration est moins nette dans
ses écrits.
9. Historical Statistics..., p., 70,140.
10. Au bon moment et dans une économie concurrentielle ou de
petits entrepreneurs, cet espoir n’était pas aussi vain que les
théoriciens postérieurs en sont venus à le juger. Par exemple, ce
V avènement de J. M. Keynes 355
l’emploi, il faut au moins que ces baisses aient bien
lieu. Or l’un des objectifs essentiels des syndicats
est de résister à ces baisses. Le réajustement des
salaires nominaux dont Keynes doutait qu’il jouât
un rôle de correctif, était un phénomène de moins
en moins vraisemblable. Le chômage était désor­
mais l’alternative aux réductions de salaire, et il
pouvait même avoir un effet plus grand sur la
réduction de la demande globale que le réajuste­
ment analysé par Keynes11.
L’essor des grandes sociétés et des syndicats eut
une autre conséquence importante sur le système
keynésien. Ce devait être le principal facteur de son
échec quand le problème ne fut plus seulement la
dépression, mais aussi l’inflation.
L’une des questions controversées que pose la
révolution keynésienne est, depuis longtemps, de
déterminer quelle part en revient à celui dont elle
porte le nom. De nombreux chercheurs ont soutenu
qu’il faudrait accorder plus d’attention à ses inom-
brables précurseurs12, et qu’en réalité, en préparant
fut la volonté (si l’on peut s’exprimer ainsi) des agriculteurs
américains d’accepter une rétribution moindre de leur travail et
leur capacité d’imposer une réduction similaire à leurs employés,
qui maintint la production et l’emploi agricoles à un niveau élevé
pendant la Grande Dépression. Si les agriculteurs et leurs salariés
avaient refusé toute baisse de leur revenu, en refusant leurs
services, par un miracle quelconque, quand leur revenu descendait
en dessous du niveau d’avant 1929, la production et l’emploi
agricoles auraient été beaucoup plus faibles.
11. Voilà un autre aspect ambigu de la pensée de Keynes. Il a
effectivement prévu les efforts des syndicats pour préserver les
salaires.
12. Cf. l’article de George Garvy, « Keynes and the Eco­
nomie Activists of Pre-Hitler Germany », The Journal of Poli-
tical Economy. Je remercie mon vieil ami de m’avoir commu­
niqué ce texte intéressant avant sa parution.
356 L ’argent
le terrain, ils ont beaucoup fait pour que Keynes fût
accepté. Ils n’ont pas tort.
Un siècle plus tôt, Malthus avait soutenu la thèse
d’une insuffisance générale de la demande.. Et une
génération avant Keynes, J. A. Hobson avait
exposé la thèse selon laquelle les crises économiques
proviendraient d’une sur-éparjjne. Son hérésie était
si grave qu’en 18S9 on lui interdit d’enseigner même
à des adultes consentants : « ...en paraissant mettre
en doute la vertu de l’épargne, quand elle dépasse
certaines limites, j ’avais commis la faute irrémissi­
b le« ».
Pendant les quelques années qui précèdent la
publication de la Théorie générale, des économistes
suédois imaginatifs et responsables avaient exposé
et, dans une certaine mesure, appliqué les mêmes
idées. On leur doit plus particulièrement l’idée que
le budget du gouvernement central doit être fondé
sur des ressources tirées du plein emploi, et qu’on
ne doit pas le réduire quand les dépenses diminuent
en période de dépression. Sous une forme élémen­
taire, c’était l’idée de ce qu’on a appelé plus
récemment le budget de plein emploi.
A l’époque de Keynes, le commandant
C. H. Douglas regroupait depuis quelques années
d’obscurs adeptes autour du concept de Crédit
social. Le mécanisme du Crédit social reposait sur
un dividende social, correspondant à de l’argent
liquide payable à l’ensemble des citoyens, et
renouait avec une idée lancée par le Maryland à
l’époque coloniale. Le dividende social ne manque­
rait pas d’être dépensé. C’était tout le contraire
13. Hobson en a parlé dans ses « Confessions of an Economie
Heretic », conférence faite à Londres en 1935. Elle est citée par
Keynes, Théorie générale, p. 380.
L ’avènement de J. M Keynes 357
d’une politique monétaire passive. Ainsi Douglas
annonçait Keynes, — comme Keynes lui-même l’a
reconnu.
Waddill Catchings, l’un des hommes providen­
tiels des années vingt, annonçait également Keynes.
Avec John Foster Dulles et quelques autres, Cat­
chings fut à l’origine du développement de trois
grandes sociétés d’investissement de l’époque (Blue
Ridge, Shenandoah et Goldman Sachs Trading Cor­
poration), dont les réalisations ne différaient guère,
si ce n’est par la respectabilité profonde de leurs
promoteurs, de celles qu’a conçues plus récemment
Bernard Cornfeld. A l’époque où il se trouva lancé
dans ces activités, Catchings sut réfléchir par
avance sur les causes des crises économiques, dont
la première qui survint devait lui causer des pertes
spectaculaires. En collaboration avec William
T. Foster, jadis président du collège de Reed, il
publia deux ouvrages singulièrement convaincants,
dont l’un surtout, Le chemin de l’abondance atteignit
le grand public quand la Dépression vint pour de
bon. Il soutenait contre J.-B. Say que la sur­
épargne — ou insuffisance du pouvoir d’achat —
était possible, sinon normale. La solution, c’était
que l’État emprunte et dépense : c’était la solution
de Keynes. Au début des années trente, à Harvard,
le professeur le plus lucide sur les questions moné­
taires et bancaires était John H. Williams, conser­
vateur mais non réactionnaire. A la surprise quasi
générale, il déclara à ses étudiants que la thèse de
Foster et Catchings sur la sur-épargne et son
remède ne devait pas être automatiquement rejetée.
Les autres économistes furent moins tolérants, et
les non-économistes ne furent pas nécessairement
plus favorables. Roosevelt lut le livre avant de
partir pour Washington en qualité de Président, et
358 L ’argent
écrivit en marge de son exemplaire : « Trop beau
pour être vrai. On n’a rien sans rien14. »
A la même époque, mais à un niveau supérieur de
respectabilité universitaire, Lauchlin Currie, chargé
de cours à Harvard, publia en 1934 L ’Offre et le
contrôle de la monnaie aux États-Unis15. Sur cer­
tains points significatifs, Currie annonçait Keynes.
Mais c’était une mauvaise stratégie universitaire,
car le livre jeta un doute sur la compétence de
Currie en matière économique.
En outre, bien avant que Roosevelt vînt au
pouvoir, les journaux de Hearst avaient préconisé
avec force, sinon avec violence, un prêt gou­
vernemental de 5 milliards de dollars — somme
gigantesque à l’époque — destiné à être dépensé
en travaux publics. L’avènement du New Deal
entraîna des programmes de travaux publics et
d’emplois publics (P .W .A ., C.W .A., W .P.A.), sur
une échelle toutefois plus réduite que celle deman­
dée par Hearst. On ne les concevait pas comme un
progrès sur la politique monétaire — un moyen de
relancer la demande en créant de l’argent et_en
s’assurant ensuite qu’il serait"- utilisé — , mais
comme un expédient contre l’ampleur du chômage.
Cette politique était cependant à la recherche d’une
rationalisation, et cette rationalisation fut fournie
par Keynes.
Enfin, dès 1933, Irving Fisher avait suggéré
d’alimenter directement les feuilles de paie des
particuliers avec des fonds empruntés; il soumit à
Roosevelt l’idée que le gouvernement emprunte de
l’argent pour le prêter sans intérêt aux employeurs
14. Sehlesinger, La Crise de l’ordre ancien, p. 157.
15. Lauchlin Currie, The Supply and Control of Money in the
United States, Cambridge, Mass., 1934.
L ’avènement de J. M. Keynes 359
privés, à raison de 2 dollars par jour et pour
100 jours, pour chaque travailleur supplémentaire
embauché. C’était aussi un moyen d’assurer des
dépenses. D’autres projets circulaient visant à
donner de l’argent à des gens pour des services, des
retraites ou simplement parce qu’ils existaient. Ils
prévoyaient en outre que si l’argent n’était pas
dépensé au bout d’un certain laps de temps, il
deviendrait sans valeur. Voilà encore qui garantis­
sait que l’argent serait dépensé.
Au milieu des années trente, il existait également
une application très poussée du système keynésien.
C’était la politique économique d’Adolf Hitler et du
Troisième Reich. Elle comportait des emprunts
massifs pour les dépenses publiques, concernant
surtout au départ les travaux civils : les chemins de
fer, les canaux et les Autobahnen. Il en résulta une
lutte beaucoup plus efficace contre le chômage que
dans tous les autres pays industrialisés16. En 1935,
le chômage était négligeable en Allemagne. « Hitler
avait déjà trouvé le moyen de guérir le chômage
avant que Keynes n’eût fini d’en expliquer la
cause17. » En 1936, quand les prix et les salaires
16. « ...les nazis ont... guéri aven plus de succès les maux
économiques des années trente [que les Américains]. Ils réduisirent
le chômage et stimulèrent la production industrielle plus vite que
les Américains, et, compte tenu de leurs ressources, traitèrent leurs
problèmes monétaires et commerciaux avec de meilleurs résultats
et certainement avec plus d’imagination. La raison en est, entre
autres, que les nazis recoururent sur une large échelle au
financement par le déficit. En 1936, la dépression était pour ainsi
dire terminée en Allemagne et elle était loin de son terme aux
Etats-Unis » (John A. Garraty, « The New Deal, National Socia-
lism, and the Great Dépréssion », The American H istorkal Review,
vol. LX X VIII, n° 4, octobre 1973, p. 944).
17. Joan Robinson, citée parGarvy.
360 L ’argent
eurent tendance à monter, Hitler décida en outré
de combiner sa vaste politique d’emploi avec un
contrôle global des prix.
Il faut noter que la politique économique nazie
était une réponse ad hoc à ce qui semblait être une
situation exceptionnelle. La situation des chômeurs
était désespérée. On emprunta donc de l’argent
pour m ettre les gens au travail. Quand l’augmenta­
tion des salaires et des prix menaça la stabilité, on
imposa un plafond des prix. Bien qu’on ait beau­
coup discuté de ce genre de mesure en Allemagne
avant 1933, il ne semble pas que ces débats aient
exercé une grande influence. Hitler et ses hordes
n’étaient guère portés sur les livres. Mais l’élimina­
tion du chômage en Allemagne pendant la Dépres­
sion, sans inflation, et en s’appuyant au début sur
des activités essentiellement civiles, fut une réalisa­
tion éclatante. On ne l’a pas souvent remarquée, ni
appréciée à sa valeur. L’idée qu’Hitler ne pouvait
que faire le mal s’étend à son œuvre économique
comme — plus vraisemblablement — à tout le
reste.

La Théorie générale a donc eu pour résultat de


légitimer des idées qui circulaient déjà. Ce qui
n’était que l’aberration de fous et d’originaux
devenait dès lors un débat scientifique respectable.
L’hypothèse qu’il puisse y avoir sur-épargne ne
vous coûtait plus votre licence ou votre promotion.
La question de savoir si le remède adéquat à la sur­
épargne était la dépense publique financée par
l’emprunt, fut admise comme sujet de discussion,
bien que cette idée continuât à susciter une hostilité
forcenée. La voie était m aintenant ouverte à
l’intervention publique.
L ’avènement de J. M. Keynes 361
Les idées keynésiennes sont passées dans la
sphère de la politique étatique par le biais des
universités. S’il y a eu une révolution, elle ne s’est
pas déroulée dans les rues ou les ateliers, mais dans
les salles de cours. Keynes fut adopté surtout par
les jeunes universitaires. Entre autres choses, les
économistes économisent les idées : la plupart se
servent toute leur vie de celles qu’ils ont acquises
dans leur jeunesse. L’évolution ne se fait donc pas
quand des hommes et des femmes changent d’avis,
mais quand une génération succède à une autre. Les
contemporains illustres de Keynes, presque sans
exception, parcoururent son livre et en conclurent
qu’il avait tort. Puis ils gardèrent cette conviction
jusqu’à la retraite et peut-être au-delà, à quelques
exceptions près18.
En Grande-Bretagne, comme on pouvait s’y
attendre, le principal centre du débat keynésien fut
l’Université de Cambridge. C’est là que ses idées
furent brillamment étudiées et expliquées par deux
jeunes collègues de Keynes, R. F. Kahn et Joan
Robinson. Ce fut par Harvard que les idées keyné­
siennes gagnèrent les États-Unis. Dans les mois qui
suivirent la publication de la Théorie générale, la
discussion fut presque ininterrompue. Un étudiant
passionné par le sujet pouvait assister presque tous
les soirs à un séminaire sur la Théorie générale,
séminaire régulier ou le plus souvent parfaitement
informel. Les étudiants qui avaient été à Cambridge
en Angleterre et y avaient connu Keynes devinrent
18. Les deux exceptions les plus remarquables furent Alvin
H. Hansen, dont nous allons parler, et A. C. Pigou de Cambridge
et King’s College, désigné par Keynes comme l’homme dont les
écrits représentaient ce qu’il y avait de meilleur dans l’erreur. Les
derniers textes de Pigou attestent très nettement l’influence de
Keynes.
362 L ’argent
de petits oracles à Cambridge dans le Massachusetts :
ils étaient fort appréciés pour trancher en appel de
ce que Keynes avait vraiment d it19.
A la longue, les diplômés de Harvard prirent
conscience de la fécondité keynésienne et en furent
très peinés. Quelques années plus tard, une organi­
sation peu nombreuse, la Fondation Veritas, se
constitua pour combattre cette menace. Les ensei­
gnants plus âgés, malgré leur tolérance, ne pou­
vaient que désapprouver. A l’automne de 1936,
l’Université célébra son tricentenaire. On savait que
des diplômes honorifiques seraient remis aux repré­
sentants les plus illustres des divers domaines de la
science, des sciences sociales, des arts et de la vie
publique, et que Franklin D. Roosevelt, au grand
dam de nombreux diplômés distingués, prononce­
rait l’un des principaux discours. Les jeunes
membres des Départements de Politique et ¿ ’Éco­
nomie présentèrent des suggestions à leurs aînés
quant aux récipiendaires les plus appropriés de ces
diplômes; l’idée était de proposer des noms qui, par
leur mérite, les m ettraient dans le plus grand
embarras possible. Le nom choisi par les spécialistes
de science politique fut Léon Trotski; les jeunes
économistes avaient choisi Keynes. Ni l’un ni
l’autre ne reçut cet honneur. Ceux qui en bénéfi­
cièrent sont généralement tombés dans l’oubli.
En 1938, cependant, arriva du Minnesota un
professeur nommé titulaire à Harvard, qui devait
jouer un rôle décisif pour faire adm ettre Keynes. Il
s’appelait Alvin H. Hansen. La réaction initiale de
Hansen à sa première lecture de la Théorie générale
19. En ce domaine, l’autorité la plus éminente était Robert
Bryce, auparavant à l’université de Cambridge, et qui quitta
Harvard pour une carrière de plus de trente ans de haut
fonctionnaire canadien spécialisé dans la politique économique.
L ’avènement de J. M. Keynes 363
fut mitigée; mais il avait une capacité remarquable
de changer d’avis. Son séminaire sur la politique
fiscale devint un im portant foyer de discussion
théorique et pratique. Un flux régulier de hauts
fonctionnaires de W ashington y assistait à la fin des
années trente. Il devint ainsi dans une large mesure
la voie royale par où les idées keynésiennes se
frayèrent un chemin jusqu’à Washington. Lucide et
infatigable, Hansen écrivait également beaucoup
sur la politique keynésienne. Seymour Harris, autre
professeur de Harvard, légèrement plus jeune que
Hansen, était moins lucide mais encore plus infati­
gable. Hansen, Harris et Paul A. Samuelson, dont
le manuel fit date, voilà les hommes qui introdui­
sirent les idées keynésiennes en Amérique 20.

W ashington était pourtant aussi un terrain favo­


rable à la fin des années trente. L’échec de la
politique monétaire, ainsi que l’étouffement de la
N.R.A., avait laissé l’Administration sans projet
précis pour mettre fin au chômage et promouvoir la
reprise. L’une des possibilités était d’attaquer les
monopoles. Les monopoles étaient mauvais : on
arriverait certainement à quelque chose de bon en
s’en prenant à eux. Plus logiquement, comme nous
l’avons vu, le pouvoir des monopoles sur le marché
impliquait que les prix restent élevés malgré la
baisse de la demande. C’était la production et
l’emploi qui en pâtissaient. Le rétablissement de la
20. A cette époque un groupe de jeunes économistes de Harvard
et de Tufts publièrent également un texte sur la politique
keynésienne, assez court mais qui eut de l’influence : Richard
V. Gilbert, George H. Hildebrand Jr., Arthur W. Stuart, Maxine
Yaple Sweezy, Paul M. Sweezy, Lorie Tarshis et John D. Wilson,
An Economie Program for American Democracy, New York, 1938.
364 L’argent
concurrence réduirait probablement, l’influence des
prix administrés et diminuerait l’importance de ce
facteur de chômage. Il y eut à la fin des années
trente un vif renouveau d’intérêt pour l’application
de la législation antitrust à Washington. Il décou­
lait de cette conception des choses.
La difficulté était que le pouvoir sur le marché et
les prix administrés ne concernaient pas un petit
nombre de firmes : c’était un phénomène qui
envahissait toute l’économie américaine. La solu­
tion passait donc par une restructuration totale de
cette économie. Il fallait du temps pour dépenser de
l’argent, comme le m ontrait alors l’expérience du
début des années trente dans les travaux publics.
Mais c’était une merveille d’immédiateté comparée
au temps qu’il faudrait pour perm ettre aux lois
antitrusts de s’appliquer à toutes les sociétés
américaines disposant d’un pouvoir sur leurs prix.
Et peu d’hommes du New Deal acceptaient la
mesure qui en était le corollaire logique : le morcel­
lement des syndicats. Il ne restait donc que Keynes.
A partir de la publication de la Théorie générale,
le centre de la prédication keynésienne à Washing­
ton fut le Conseil des Gouverneurs du Système de
Réserve fédérale. L’histoire semblait suivre un
cours exceptionnellement logique. La..-politique
monétaire n’aboutissait qu’à un accroissement des
réserves excédentaires. Les responsables se tour­
naient donc vers la politique fiscale moins passive
et plus sûre, qui garantissait que l’argent serait
dépensé. En réalité, le rôle de la Réserve fédérale
était surtout dû au hasard. Après avoir anticipé sur
Keynes, Lauchlin Currie était devenu assez favo­
rable à ses idées. Il était à présent directeur des
Études auprès du Conseil. Son président était
Marriner Eccles, dont nous avons lu la relation
L'avènement de J. M. Keynes 365
d’une ruée sur une banque. En réfléchissant sur sa
propre expérience délicate de banquier et sur les
privations et les souffrances des cultivateurs et des
hommes d’affaires de l’Utah pendant la Dépression,
Eccles était parvenu de manière totalement indé­
pendante à la conclusion que le gouvernement
devait intervenir dans l’économie selon les principes
keynésiens. Ainsi s’explique que la Réserve fédé­
rale, après la publication de la Théorie générale, ait
servi de fourrier de Keynes à Washington.
Currie évolua d’une façon plus pragmatique. En
1939, il passa de la Réserve fédérale à la Maison-
Blanche, où il devint conseiller économique de
Roosevelt, en fait sinon en titre, et le premier d’une
longue lignée. A la Maison-Blanche, il s’institua en
agence de recrutement et de dispatching des écono­
mistes de l’État. Dès qu’un poste fédéral im portant
était vacant quelque part, il s’efforçait de faire en
sorte qu’il soit pourvu par un keynésien confirmé.
Vers la fin des années trente, il avait créé un réseau
informel d’adeptes qui s’étendait dans tous les
organismes financiers importants. Ils demeuraient
tous en liaison étroite quant aux idées et aux
politiques à suivre. Ni Currie ni aucun de ceux qui y
participaient n’y voyaient une conspiration. Cela
leur apparaissait seulement comme une méthode
nécessaire et judicieuse 21.
21. Pendant l’été de 1940, quelques jours après la défaite
française, Currie me convoqua à Washington. Léon Henderson
venait d’être nommé à la direction des prix dans la Commission
consultative de la Défense nationale que l’on venait de ressusciter.
C’était potentiellement (et pratiquement, comme les faits devaient
le montrer) un poste clé. Mais Henderson n’était pas un keynésien
pleinement consacré. Currie voulait avoir à sa disposition un
disciple sur. C’était mon cas. C’est ainsi que je devins responsable
du contrôle des prix pendant la durée de la guerre. Quelques
366 L’argent

Les thèses keynésiennes furent ainsi amenées


à peser sur l’évolution de la seconde moitié des
années trente. Elles eurent d’abord plus d ’impact à
W ashington qu’à Londres. Mais dans l’ensemble,
c’était plutôt au niveau des espoirs et des projets
que de la politique réelle. La lourde phalange des
praticiens se retranchait contre les idées keyné­
siennes. Quand ils sont incapables de saisir une
idée, les praticiens se réfugient derrière la supé­
riorité innée du bon sens. Le bon sens est une
autre façon de désigner ce qu’on a toujours cru.
Ce qu’on avait toujours cru représentait une force
années plus tôt, également sur l’ordre de Currie, j’avais supervisé
une grande étude sur l'expérience de travaux publics menée dans
les années trente, pour le compte du Conseil de Planification des
Ressources nationales. Cf. « The Economie Effects of the Fédéral
Public Works Expenditures, 1933-1938 » (en collaboration avec
G. G. Johnson Jr.). Il n’est pas étonnant que le rapport ait
fermement soutenu la politique keynésienne et le recours aux
travaux publics et aux emprunts, non seulement pour donner du
travail et construire des bâtiments, mais comme composante d’une
vaste politique destinée à induire la reprise et à accroître la
production. « ... les hommes et les matériels inemployés », disait-il
dans un jargon keynésien inimitable, « [sont] les conditions
normales ou d’équilibre de l’économie moderne... La construction
d’ouvrages publics, financée de telle sorte qu’elle compense
l’épargne oisive, constitue l’un des procédés permettant d’échap­
per à un niveau durablement bas de l’investissement privé et à un
niveau durablement élevé de chômage » (p. 4). Plus tard, dans les
années cinquante, quand Currie se vit sévèrement (et absolument
sans raison) attaqué parce qu’on le soupçonnait d’être un agent
communiste, je retrouvais des lettres qu’il m’avait envoyées et que
j’avais oubliées depuis longtemps, où il insistait sur l’importance
de placer « nos hommes » dans tel ou tel organisme administratif.
« Nos hommes » voulait dire les keynésiens. Il me vint à l’esprit
qu’il ne m’aurait pas été facile de persuader l’une des commissions
du Congrès qui recherchaient alors les communistes, du sens
véritable de cette formule. Mais on ne m’en donna pas l’occasion.
L ’avènement de J. M. Keynes 367
excessivement puissante contre Keynes et les key-
nésiens. Pendant deux cents ans, les Américains les
plus authentiques avaient manifesté un penchant
pour la monnaie de papier. Pendant soixante-dix
ans, ils s’étaient agités en faveur de l’argent.
L’expérience monétariste aux États-Unis s’inscri­
vait ainsi dans une tradition ancienne et parfaite­
ment acceptable politiquement. Elle s’adressait
aussi à un large électorat. Un représentant ou un
sénateur, de retour en Oklahoma ou en Iowa après
avoir préconisé une émission de greenbacks pour
relancer les prix et faire progresser la justice sociale,
pouvait passer pour un héros. Il n’y avait aucune
tradition ni aucun électorat de ce type pour
appuyer l’idée d’un financement par le déficit et
d’un budget délibérément et aventureusement désé­
quilibré. On aurait traité de fou dangereux celui
qui serait revenu en Iowa après avoir soutenu une
telle idée à Washington.
Les gouvernements raisonnables ont toujours
cherché à équilibrer leur budget. Leur échec en ce
domaine a toujours été une preuve de leur incapa­
cité politique : les choses ne devaient pas être plus
compliquées que cela. Les politiciens avaient tou­
jours cherché à masquer leur échec à joindre les
deux bouts, déployant parfois pour y parvenir des
trésors d’ingéniosité. Mais malgré l’ingéniosité des
explications, ce n’était au bout du compte que des
« trucs » pour camoufler leurs dépenses trop fortes,
leur fiscalité trop lourde et leur gestion trop
mauvaise. La théorisation keynésienne du déficit et
du financement par le déficit n’en était sûrement
qu’une nouvelle variante. Voulant conseiller Roose-
velt en février 1933, le président Hoover avait dit :
« le pays serait considérablement rassuré si on
pouvait lui garantir à bref délai... que le budget
368 L ’argent
sera équilibré même si cela requiert d’accroître la
fiscalité, et que le crédit de l’É tat sera maintenu en
refusant de l’épuiser dans l’émission de titres22 ».
Roosevelt n’était pas en désaccord. Dans son
premier discours à la radio après la convention, il
dit que le pays devait « mettre un terme au déficit...
Un E tat peut, comme une famille, dépenser chaque
année un peu plus qu’il ne gagne. Mais nous savons,
vous et moi, que si l’on persiste dans cette habitude
on finit à l’hospice23 ».
La doctrine ainsi affirmée par les deux Présidents
gardait toute sa vigueur cinq ans plus tard. C’était
un obstacle formidable aux idées d’un lointain
professeur anglais. La position de Roosevelt conte­
nait aussi explicitement ce que l’on en est venu à
appeler une assimilation illusoire. C’était là encore
une solide barrière aux idées keynésiennes, — qui a
conservé son influence jusqu’à notre époque.
L’assimilation illusoire est un mode de pensée
séduisant et plausible. Elle étend l’économie fami­
liale à la sphère de l’État« Une famille ne peut
indéfiniment dépenser plus que son revenu. Il en va
de même pour un État. Un père qui emprunte pour
vivre laisse à ses descendants des dettes et non des
moyens d’existence. De même un É tat qui
emprunte. L’un et l’autre sont critiquables sur le
plan moral.
Quand on y regarde de plus près, la comparaison
entre la famille et l’É tat ne tient pas. Qu’un
phénomène aussi massif, différencié, complexe et
insondable que le gouvernement des États-Unis (ou
tout gouvernement central) s«it s»umis aux mêmes
22. William Starr Myers et Walter H. Newton, The Hoover
Administration : A Documented Narrative, New York, 1936, p. 339-
340. Cité dans Schlesinger, t. 1, p. 514.
23. Schlesinger, op. cit., p. 456.
L ’avènement de J. M. Keynes 369
règles et contraintes que le foyer d ’un salarié, voilà
une affirmation qui suppose une démonstration,
c’est le moins qu’on puisse dire. Or, on ne démontre
rien en affirmant, comme on le dit souvent, qu’il
devrait en être ainsi. Il faudrait observer en outre
que la richesse et la solvabilité d’une nation
dépendent de ce que produit son économie natio­
nale. Si l’emprunt et la dépense élèvent la produc­
tion, comme le soutient la thèse keynésienne, alors
cette dépense et cet emprunt élèvent la solvabilité.
Il est bien rare que l’emprunt et la dépense
accroissent la richesse d’une famille. Les keynésiens
n’ont pas cessé de se plaindre de ce que leurs
adversaires ne comprenaient pas ce qu’ils essayaient
de faire. Il est également vrai que les keynésiens ne
comprenaient pas la profondeur de la tradition dont
leurs adversaires étaient prisonniers ni quelle puis­
sance les dirigeait24.

La politique keynésienne était également limitée


par le faible rôle dévolu à la fiscalité. Cela était dû
en partie aux circonstances. Avant la Seconde
Guerre mondiale, le gouvernement central des
États-Unis était peu de chose : en 1930, ses dé­
penses totales étaient de 1,4 milliard de dollars; en
1940, elles étaient encore inférieures à 10 milliards
de dollars. Les achats de biens et de services par le
gouvernement fédéral se montaient à 2 % du
Produit national brut en 1930 et à 6 % en
194025. p ar comparaison, à la fin des années cin­
quante et soixante, ils étaient de 10 à 12 % 26.
24. Il va sans dire que je partageais alors ce défaut de
raisonnement.
25. Historical Statistics..., p. 142.
26. Economic Report of the President, 1974, p. 249,329.
24
370 L'argent
Puisque les dépensés fédérales étaient faibles, les
impôts destinés à les couvrir l’étaient aussi. Par la
suite, la politique keynésienne en viendra à
dépendre énormément de deux aspects du méca­
nisme fiscal. Le premier est le mécanisme régulateur
inhérent à l’impôt sur le revenu des sociétés ou des
particuliers. Quand la production et l’emploi
déclinent, les profits et les revenus en font autant, y
compris les revenus les plus lourdement imposés. Et
comme les revenus baissent, les impôts payés
baissent aussi et dans une proportion encore plus
forte. Le contraire se produit quand la production,
l’emploi, les profits et les revenus augmentent.
Dans les années trente, comme les impôts étaient
peu im portants cet effet était négligeable.
En outre, par la suite, on a admis l’idée d’une
baisse des impôts pour augmenter le déficit et donc
accroître le volume de l’emprunt et des dépenses
que cet emprunt permet. Dans les années trente, où
le budget était déséquilibré, une réduction d’impôt
pour accroître le déficit apparaissait même aux
keynésiens les plus convaincus comme une mesure
beaucoup trop radicale. Currie et quelques autres
peut-être étaient conscients de cette incapacité à
promouvoir les impôts comme d’une faille dans
cette politique27. Mais dans l’ensemble on assimilait
la politique keynésienne à un accroissement des
dépenses publiques.
Cela avait aussi un effet politique néfaste. Les
dépenses ne concernaient pas à ce moment-là des
objectifs aussi respectables que la défense nationale.
Elles avaient plutôt le caractère de gaspillage qui
est invariablement associé à l’aide aux simples
citoyens ou aux indigents. Et la politique keyné-
27. Currie me le dit lui-même, un jour.
L ’avènement de J. M. Keynes 371
sienne partageait cette réputation. Par la suite,
quand la politique keynésienne destinée à accroître
la production en vint à accorder une plus grande
importance à l’impôt, les attitudes devaient changer
profondément. Les personnes aisées et les riches
étaient parmi les bénéficiaires des réductions
d’impôt. Stimuler l’économie en accroissant les
dépenses des riches paraît inévitablement plus sage
et plus sain que de viser ce même objectif en
dépensant de l’argent pour des pauvres qui ne le
méritent guère. Le passage de la méthode des
dépenses à la méthode des réductions d’impôt,
devait largement contribuer à conférer la respecta­
bilité à la stimulation keynésienne de l’économie.

Par conséquent, si on se limite aux années trente,


l’effet pratique de Keynes ne fut pas très grand. En
1932, 1933 et 1934, les recettes du gouvernement
fédéral avaient été égales à moins de la moitié des
dépenses, déséquilibre proportionnellement supé­
rieur à tous ceux que l ’on a connus depuis en temps
de paix. Dans l’exercice achevé le 30 juin 1932,
les recettes étaient de 1,9 milliard de dollars, les
dépenses de 4,7 milliards de dollars. Mais par
rapport à l’économie, ces chiffres sont loin d’être
impressionnants, comme nous l’avons vu. Puis,
après 1934, les recettes progressèrent par rapport
aux dépenses. Dans l’exercice achevé en juin 1938,
le déficit n ’était que de 1,2 milliard de dollars pour
des dépenses de 6,8 milliards de dollars. Il s’aggrava
en raison de la récession de 1937-1938. Cette
aggravation était en partie délibérée. Et ce fut la
première fois que des responsables justifièrent, au
moins à leur propre usage, un déficit en termes de
politique keynésienne. Mais ce m ontant était encore
372 L ’argent
limité. Par exemple, dans l’exercice de 1939, le
déficit était seulement de 3,9 milliards de dollars,
soit le même montant que l’année précédente. Ce
n’était pas une augmentation bien forte par rapport
au déficit de 3,6 milliards de dollars en 1934 28. Il
est évident que le triomphe de la politique keyné-
sienne n’était pas écrasant. « La politique fiscale...
[fut] un procédé décevant de relance économique
dans les années trente, non pas parce qu’elle a
échoué, mais parce qu’on ne l’a pas essayée29. »
En réalité, la Grande Dépression n’a pas pris fin.
Elle a été balayée par la Seconde Guerre mondiale.
Celle-ci fut — sinistrement —, le triomphe de la
politique de Keynes. Mais le problème qu’elle posait
n’était ni l’emploi, ni la production : c’était l’infla­
tion. Or. sur ce point, comme on devait le réap­
prendre un quart de siècle plus tard, la politique
keynésienne n’apportait pas de réponse.

28. Historical Statistics.... p. 711.


29. E. Cary Brown, « Fiscal Policy in the Thirties — A
Reappraisal », The American Economic Review, vol. XLVI, n° 5
(décembre 1956), p. 863.
Nouvelle guerre, nouvelle leçon

En cette première moitié du xxe siècle, la catas­


trophe a joué un rôle didactique considérable. La
Première Guerre mondiale a montré la fragilité de
l’édifice monétaire fondé sur l’or — alors qu’en
1914, à peu près tous les experts en la matière
croyaient que cette construction avait enfin résolu
le problème immémorial de la monnaie. Les canons
d’août 14 volatilisèrent l’étalon-or; et jamais plus
on ne put le rétablir dans des conditions satisfai­
santes. L’emballement des années vingt révéla la
futilité du recours à la politique monétaire pour
refréner la machine, du moins aux mains d’hommes
qui ne voulaient pas porter la responsabilité de
l’effondrement économique qu’entraînerait très
vraisemblablement sa mise en œuvre efficace. Mais
ensuite la Grande Dépression montra l’incapacité
flagrante de cette même politique monétaire à
arracher le pays à la crise, à rompre, dès lors qu’il
s’était instauré solidement et partout, l’équilibre
fondé sur le sous-emploi. Face à ce problème, seule
la politique fiscale se révéla utile; car elle seule fit
en sorte, non seulement qu’il y eût de l’argent mis à
la disposition des emprunteurs, mais que cet argent
374 L ’argent
fût effectivement employé et dépensé. Ce fut là
l’enseignement de John Maynard Keynes.
Mais voici qu’une nouvelle guerre administre une
nouvelle leçon : quelle que soit l’efficacité de la
politique fiscale pour développer la production et
l’emploi et pour combattre la dépression ou la
récession, elle ne peut fonctionner en sens inverse.
Dans une économie industrielle moderne, très forte­
ment intégrée, elle ne saurait empêcher l’inflation,
sauf à accroître le chômage et la capacité de
production inemployée dans des proportions inac­
ceptables en temps de paix et inimaginables même
en temps de guerre.
Mais tous ces enseignements ne furent qu’impar­
faitement assimilés. L’espoir en l’efficacité de la
politique monétaire et la foi en la magie des
hommes qui géraient l’économie moderne depuis
leur bureau ont survécu dans l’Économie universi­
taire et ont exercé une influence désastreuse sur la
pratique économique pendant un bon quart de
siècle. Il fallut un autre quart de siècle pour qu’on
admît la leçon de la Seconde Guerre mondiale, à
savoir que les mesures générales de restriction de la
demande n’empêchent nullement l’inflation lorsque
l’économie fonctionne à pleine capacité ou quasi­
ment. Le temps de guerre, alléguait-on, était tout à
fait spécifique. En temps de paix, l’économie se
prêtait à des interventions très différentes. Il est de
règle que la nostalgie s’allie à l’apparence de
respectabilité pour accorder la préséance à l’erreur
ancienne sur la vérité nouvelle.

Tant pour la Grande-Bretagne que pour les


États-Unis, l’entrée dans la Seconde Guerre mon­
diale se fit graduellement. Des derniers jours de
Nouvelle guerre, nouvelle leçon 375
1939 jusqu’au mois de mai suivant, l’Angleterre put
croire — si invraisemblable que cela paraisse
rétrospectivement — qu’un conflit généralisé restait
évitable. Aux États-Unis, jusqu’à l’effondrement de
la France, l’espoir dominait que le pays resterait à
l’écart. Dans les mois qui suivirent, peu à peu, cet
espoir céda la place à la crainte que les États-Unis
ne s’impliquent pas dans le conflit et qu’Hitler
triomphe. Èn conséquence, dans les deux pays, un
temps fut laissé à la planification, durant lequel
leurs gouvernants n’eurent de cesse qu’ils n’eussent
prouvé par des assurances publiques qu’une planifi­
cation était bien en cours. Rien de tout cela n’avait
à voir avec l’Économie.
Dans l’un et l’autre pays, les plans économiques
portaient très fortement la marque du schéma
keynésien. La politique qu’appelait la lutte contre
le sous-emploi du temps de paix perm ettrait de
combattre ¡’inflation du temps de guerre; au lieu de
dépenses publiques génératrices d’emplois, on
aurait un accroissement des impôts afin de res­
treindre la demande et la consommation civiles.
Cette restriction libérerait de la main-d’œuvre, des
usines et des matières premières pour la production
de guerre. Tel était l’axe du projet; tout le reste
était secondaire.
Il n’est guère étonnant que la planification
britannique ait suivi les conceptions de Keynes, car
Keynes lui-même en était le principal inspirateur. Il
mit à profit les quelques mois d’expectative pour
publier le détail de ses vues, d’abord dans le Times
de Londres, puis dans une brochure à grande
diffusion intitulée Comment financer la guerre l. On
1. John Maynard Keynes, How to Pay for the War, New York,
1940.
376 L ’argent
pourvoirait aux besoins fondamentaux — alimenta­
tion, logement, vêtement (le minimum indispen­
sable) — par des fournitures en quantités suffi­
santes et à des prix stables. En cas de hausse des
coûts, des subventions maintiendraient la stabilité
des prix. Ce qui, en retour, ôterait toute justifica­
tion aux augmentations de salaires. Car il importait
que les salaires restent stables. Pour le reste, un
équilibre approximatif serait maintenu entre la
demande globale ou le pouvoir d’achat et la masse
des biens disponibles sur le marché aux prix
courants. Cet objectif serait atteint pour une part
grâce à l’impôt et, pour une autre part, grâce à une
innovation dans le système keynésien : l’épargne
forcée. Tout salaire, rémunération ou autre forme
de revenu serait assujetti à un prélèvement rem­
boursable, avec intérêts, après la guerre. La sombre
expérience des années trente perm ettait d’attendre
d’une telle réinjection de pouvoir d’achat dans la
période d’après guerre un effet stimulant particu­
lièrement bienvenu.
L’am putation ou le déplacement du pouvoir
d’achat constituait la clef de voûte du projet. « ... la
seule façon d’échapper à cette inflation, c’est de
retirer du marché, soit par l’impôt soit par
l’épargne forcée, le volume voulu de pouvoir
d’achat de biens de consommation pour que les prix
cessent d’être tirés vers le haut de façon irrésis­
tible2 ». Le contrôle direct des prix et le ration­
nement ne devaient jouer qu’un rôle mineur.
« ... Notre plan d’ensemble devrait comporter un
rationnement et un contrôle des prix, mais modé­
rés; ce serait là un ajout valable à ce qui fait le cœur
de notre plan 3 ».
2. Keynes, op. cit., p. 51.
3. Keynes, op. cit., p. 51 (souligné par nous).
Nouvelle guerre, nouvelle leçon 377
Comme les années précédentes, la réponse de
Washington à Keynes fut plus empressée et plus
respectueuse que celle de Whitehall. Un plan fut
envisagé qui ressemblait dans ses grandes lignes à
celui que l’on vient d ’exposer. Mais à Washington,
une autre solution était proposée. Se targuant de
son expérience de la Première Guerre mondiale,
Bernard Baruch affirmait que, dans le cas d’une
nouvelle guerre, seul serait efficace un contrôle
d’ensemble des salaires et des prix. « A mon avis,
vous devez établir un plafond pour l’ensemble de la
structure des prix, y compris les salaires, les loyers
et les prix agricoles 4... » Au Sénat, Baruch jouissait
d’un très grand prestige, qu’il devait moins à ses
qualités intellectuelles ou à sa personnalité qu’à
l’aide financière qu’il apportait indéfectiblement
aux sénateurs sudistes dont la réélection était si
bien assurée qu’un tel investissement était pra­
tiquement à l’abri de tout risque 5. La question ne
donna donc pas lieu à un débat très franc. On
proposa d’utiliser la fiscalité pour maintenir la
demande à peu près au niveau de ce que l’économie
était en mesure de produire dans des conditions de
plein emploi de pleine utilisation de la capacité
productive. Tel serait le principal remède préventif
4. Déposition devant la Commission de la Banque et de la
Monnaie de la Chambre des Représentants, 19 septembre 1941.
Cité par Bernard Baruch, The Public Years, New York, 1960,
p. 287 (souligné par nous).
5. Selon l’estimation la plus courante, une vingtaine d’entre eux
recevaient de Baruch pour chacune de leurs campagnes électorales
une contribution de 1000 dollars. James Byrnes, de Caroline du
Sud, en recevait 5000 pour rappeler les autres à l’ordre. On leur
demandait seulement de proclamer périodiquement dans leurs
discours la sagacité de Baruch. Au prix de 4000 ou 5000 dollars
par an, c’était là un investissement extrêmement fructueux et
économique dans les relations publiques.
378 L ’argent
de l’inflation. Mais à mesure que la demande du
temps de guerre développait la production au-delà
des niveaux où elle stagnait durant la Dépression,
on pouvait s’attendre à voir apparaître des goulets
d’étranglement dans certains secteurs. Le cas serait
particulièrement grave pour les biens — métaux,
machines-outils, produits chimiques — sur lesquels
s’exerçait le plus fortement la pression des besoins
militaires. Dans ces cas-là, des prix plafonds
seraient établis et l’utilisation ou la consommation
serait soumise à des contrôles. On adopta le terme
plafond dans l’espoir que Baruch, qui l’avait
employé, serait satisfait et donnerait sa bénédiction
au projet. On crut utile, également, de donner au
système une apparence (totalement illusoire) de
souplesse. A partir du plafond, les prix pourraient
toujours fluctuer vers le bas, — mais il était certain
que, dans les circonstances où précisément un
plafond se révélerait nécessaire, ils ne le feraient
pas. En 1941, un article qui fit quelque bruit à
Washington rappelait que « la principale leçon qui
ait été retenue de la [Première] Guerre mondiale
porte sur l’inflation », et estimait que « quel que soit
l’état d’esprit dominant concernant la guerre
actuelle, tout sondage d’opinion ferait apparaître
une sombre [stc] détermination de vaincre l’infla­
tion ». Cet article faisait valoir, comme Keynes, que
l’ultime recours contre l’inflation résidait dans les
mesures qui « tendent à freiner l’accroissement des
dépenses dans l’ensemble de l’économie ou à en
réduire le volume 6 ».
6. John Kenneth Galbraith, « The Selection and Timing of
Inflation Controls », in The Review of Economie Statistics,
vol. X X III, n° 2 (mai 1941), p. 82 et sq. L’importance qu'un
historien doit accorder à un article dont il est l’auteur est une
question troublante et toute attitude autre que la plus extrême
Nouvelle guerre, nouvelle leçon 379
Ces préliminaires laissaient totalement de côté la
politique monétaire : après les échecs de la décennie
précédente on la considérait, dans le meilleur des
cas, comme futile. Et de fait, pendant la guerre, elle
ne joua qu’un rôle secondaire. Le taux de rées­
compte fut fixé pour la durée du conflit au niveau
fort modeste de 1 %, avec un taux préférentiel plus
faible pour les prêts à court terme à l’État. L’accès
des banques aux opérations de ce type se trouva
limité par les réglementations du temps de guerre et
par les mesures restreignant la demande de prêts
bancaires, notamment le contrôle direct du crédit à
la consommation. A partir de 1940, la Réserve
fédérale se transforma, ainsi que nous l’avons déjà
noté, en bras mort de Washington. Sa contribution
la plus remarquable à l’effort de guerre en 1940 et
au début de 1941 est d’avoir abrité derrière la
façade-miroir de son nouveau quartier général
washingtonien la National Defense Advisory Com­
mission (Commission nationale consultative pour les
Problèmes de Défense) qui planifiait et organisait,
si l’on peut dire, le démarrage de la mobilisation
économique.

A la fin de mai 1940, en effet, juste avant


l’effondrement de la France, le président Roosevelt
créa cette commission, la N.D.A.C., ou plutôt la
ressuscita, puisqu’elle avait déjà fonctionné au
cours de la Première Guerre mondiale; sa mission
modestie invite au scepticisme. En l’occurrence, cependant, il
existe un indice qui permet de rétablir une certaine objectivité.
Les idées exprimées dans cet article m’ont valu d’être chargé
d’organiser et de faire fonctionner les organes de contrôle des prix
pendant la guerre, poste que j’ai occupé durant deux ans à partir
d’avril. 1941, face à un flot montant de critiques.
380 L ’argent
était de planifier et d’organiser la production
militaire — à moins que, selon une opinion assez
répandue, ce n’ait été que de faire semblant
d’accomplir cette tâche afin de rassurer la popula­
tion. L’un de ses sept membres, Léon Henderson,
fonctionnaire remarquablement intelligent et éner­
gique, était chargé de faire porter tous ses efforts
sur la « stabilisation des prix dans le secteur des
matières premières 7 ». Henderson donna du terme
« matières premières » une interprétation si exten-
sive qu’il y engloba tout à la seule exception des
produits agricoles, secteur où pendant vingt ans la
politique de l’É tat avait visé, en paroles sinon
toujours en actes, non pas la stabilisation des prix
mais leur relèvement. Or l’approche de la guerre
n’avait en rien modifié cette orientation. Avec une
équipe réduite, Henderson se contenta essentielle­
ment d’exercer une surveillance sur les prix, jusqu’à
ce qu’en avril 1941 une décision de l’exécutif
instituât YOffice of Price Administration and Civi-
lian Supply (Office de Contrôle des Prix et des
Approvisionnements civils), également dirigé par
Henderson. Cet office était autorisé à fixer des prix
plafonds; mais, n’étant investi d’aucune autorité
législative, il ne pouvait sanctionner les violations
que par des condamnations verbales. C’est à cette
époque que pour désigner ce genre de sanction, le
mot « jawboning » (engueulade) est entré dans le
vocabulaire.
Au début de 1942, à la suite de l’attaque contre
Pearl Harbor et après un débat parlementaire
exceptionnellement long et étayé sur d’innom­
brables auditions, le contrôle des prix reçut un
fondement législatif, avec des tribunaux chargés de
7. New y orü T imes, 29 mai 1940.
Nouvelle guerre, nouvelle leçon 381
je faire respecter ainsi que des pénalités définies
pour les cas de violation. Le contrôle des salaires ne
s’effectua pas de façon autoritaire; tout au long de
la guerre, il resta relativement informel, ce qui ne
l’empêcha pas d’être ferme. Quant aux prix agri­
coles, ce n'est qu’au milieu de 1943 qu’on leur
appliqua un contrôle efficace.
La promulgation en 1942 de YEmergency Price
Control Act (loi sur le Contrôle extraordinaire des
prix) ci-dessus mentionnée, ouvrit la voie à l’appli­
cation intégrale du plan keynésien sur lequel, entre­
temps, l’accord s’était fait. On soum ettrait à un
contrôle sévère les prix sur lesquels s’exerçait la
plus forte tension; la stabilité d’ensemble des prix
serait assurée grâce à une restriction de la demande
par voie fiscale. Mais à mesure que la nouvelle
législation sur le contrôle des prix entrait en
application, on dut se rendre à la triste évidence
que l’ensemble du plan était gravement défectueux.
C’est une observation courante que les idées écono­
miques les plus admirables dans leur appareil
théorique peuvent se révéler très insatisfaisantes
dans la pratique. Cette loi n’épargne même pas celui
qui, comme nous à présent, fait œuvre d’historien.
Toutefois, dans le cas du plan mis sur pied pendant
la Seconde Guerre mondiale, la théorie péchait
autant que la pratique.
Pour ce qui est de la pratique, l’échec porta sur
l’immémorial problème du budget en temps de
guerre, qui tient à la tendance qu’ont les dépenses,
du fait des impératifs militaires, à rendre vains les
efforts les mieux intentionnés pour accroître les
recettes. La Seconde Guerre mondiale connut un
accroissement sans précédent des impôts; en 1944,
les rentrées du gouvernement fédéral étaient six fois
plus importantes qu’en 1939. Mais les dépenses
382 L ’argent
s’accrurent de façon plus impressionnante encore.
En 1942, première année de guerre, elles représen­
taient plus du double des recettes. Chaque année,
ensuite, jusqu’à la fin du conflit, leur volume se
situà entre le double et le triple de celui des
recettes 8. Il ne fut pas davantage possible qu’au
cours des guerres précédentes de maintenir les
impôts au niveau des dépenses. On aurait pu le
prévoir, à condition de regarder l’histoire d’un peu
plus près ou d’être moins enclin à prendre ses désirs
pour des réalités.
Le contrôle sélectif des prix se heurta lui aussi à
d’énormes difficultés pratiques. Les prix sont trop
nombreux dans une économie industrielle moderne.
La tâche de les surveiller doit être fractionnée par
secteur entre différents responsables. Les gens
réagissent plus ou moins vite aux hausses de prix,
de même qu’ils courent plus ou moins vite ou
m ettent plus ou moins de temps à tomber amou­
reux. De plus, l’établissement d’un prix plafond
posait plus ou moins de problèmes. Pour certains
produits la gamme de qualité, de type et de
dimension est réduite et ils sont vendus à des prix
franco de bord, sans réductions spéciales. Mais
d’autres varient à l’infini et leurs prix aussi. Ces
différences influaient sur le temps de réaction des
responsables de la taxation. Et ces temps de réac­
tion inégaux signifiaient que telle industrie avait en
fait la possibilité d’augmenter ses prix alors que
8. Ces chiffres sont ceux que donne le Economie Report of the
Président (Rapport économique du Président) de 1974, p. 324. Les
chiffres donnés plus loin pour les dépenses et les recettes de l’État
fédéral proviennent, sauf indication contraire, de la comptabilité
du revenu et du produit national. Pour les dépenses et les recettes,
ces chiffres sont ceux qui montrent avec le plus de précision les
résultats de la conduite de l’économie par l’État.'
Nouvelle guerre, nouvelle leçon 383
c’était interdit à telle autre. De telles différences
de traitem ent ne passaient pas inaperçues; d’autant
moins lorsque les prix de telle industrie mal con­
trôlée, par exemple le charbon ou la ferraille,
constituaient les coûts d’une industrie bien contrôlée,
par exemple l’acier. Cela aussi on aurait pu le
prévoir.
Tels furent les problèmes que rencontra dans la
pratique le plan keynésien. Mais le problème théo­
rique était plus profond et plus grave encore et il
devait empoisonner la politique économique pen­
dant les trente années qui suivirent. Il découlait du
rapport de forces sur le marché et consistait en ceci
que bien avant qu’on eût atteint le plein emploi, les
grandes entreprises se trouvaient en position d’aug­
menter leurs prix et ne pouvaient qu’y gagner. Le
nombre des chômeurs (y compris les travailleurs des
chantiers créés pour lutter contre le chômage) qui
approchait les 20 % de la population active civile en
1938, diminua fortement sous l’effet des dépenses
militaires : 14,6 % en 1940 et 9,9 % en 19419.
Une telle chute démontra clairement non seulement
l’efficacité de la médication keynésienne contre le
chômage mais aussi combien on réagissait différem­
ment selon qu’il s’agissait de dépenses civiles ou
militaires. Peu de mois auparavant, consacrer à des
fins civiles ne fût-ce qu’une fraction des sommes
alors consenties libéralement à des fins militaires
aurait suscité l’expression des plus vives inquié­
tudes chez les conservateurs et de graves symp­
tômes cardiaques chez les bénéficiaires.
Mais les hausses de prix n’attendirent pas le plein
emploi. Dès la fin de 1941, alors que le chômage
9. U.S. Bureau of the Census, Historical Statistics of the United
States, Colonial Times to 1957, Washington, D.C., 1960, p. 73.
384 L ’argent
était encore substantiel, les prix commencèrent à
monter et le mouvement s’accéléra au cours des
premiers mois de 1942. La hausse des prix agricoles
était inévitable, étant donné la faiblesse de leur
niveau antérieur. Mais les prix industriels se mirent
eux aussi à s’élever et cela malgré une production
croissante et des profits de plus en plus confor­
tables. Une progression importante et généralisée
des prix ne tarderait pas, c’était évident. Puis les
hausses de salaires susciteraient et justifieraient de
\nouvelles hausses de prix. Les années précédentes,
les économistes avaient abondamment débattu de
la courbe de Phillips 10, fonction statistique qui
définissait, en se fondant sur l’expérience passée, la
hausse de prix à laquelle il fallait se résoudre pour
ramener le chômage à tel niveau inférieur donné.
1941 fit apparaître ce qu’on devait constater par la
suite, à savoir la relation extrêmement déplaisante
qui existe entre l’inflation et le chômage : au-
dessous d’un niveau assez élevé de chômage, tout
abaissement de ce niveau se paye d’un taux de
hausse des prix très important, beaucoup plus
im portant que celui qu’avait prévu Phillips.
Heureusement, une solution existait à ces pro­
blèmes tant théoriques que pratiques; c’était d’en
revenir à Baruch et de taxer d’un seul coup tous les
prix déterminants. Pour cela il suffisait de faire
10. Ainsi dénommé en hommage à A. W. Phillips de l’Univer-
sité nationale australienne et de la London School of Economies.
Bien que cette courbe constitue un sujet de discussion fort à la
mode, les calculs qui la fondent sont considérés comme suspects
par certains économistes à l’esprit plus critique, car ils utilisent
des données qui, pour une part, datent d’avant l’essor de la
puissance du capital concentré et des syndicats. Cf. A. W. Phillips,
« The Relation Between Unemployment and the Rate of Change
of Money Wage Rates in the U.K., 1861-1957 », Economica,
vol. XXV, n° 100 (novembre 1958).
Nouvelle guerre, nouvelle leçon 385
litière discrètement mais sans réserve, de positions
que l’on avait auparavant défendues avec tant
d’éloquence. Ce qui fut fait, sitôt que le besoin s’en
fit sentir, avec une rapidité exemplaire, sans soule­
ver de critique ni même de commentaire dans
l’opinion.
Le 28 avril 1942, la General Maximum Price
Régulation (Réglementation générale des prix maxi­
maux) taxa tous les prix (à l’exception de la plupart
des prix agricoles jusqu’en 1943) au niveau le plus
élevé atteint le mois précédent. Le G.M.P.R.,
souvent aussi dénommé Général Max, s’enrichit de
nombreux raffinements et amendements mais
demeura l’instrum ent essentiel de contrôle jusqu’à
l’été de 1946 où les réglementations furent levées.
Ce contrôle s’appliquait également aux loyers.
N’en déplaise aux dévots du Marché, qui s’obs­
tinent à entretenir le mythe opposé, ces contrôles
furent extrêmement efficaces. De 1942 à 1945, les
prix de gros des produits industriels restèrent
pratiquement stables; pour une base 100 en 1967,
ils ne progressèrent que de l’indice 50,7 à 53 — alors
qu’au cours de la seule année 1974, ils sont passés
de 135,3 à 166,1. Dès lors qu’en 1943 les prix
plafonds s’appliquèrent aussi aux produits alimen­
taires, l’ensemble de l’indice dé gros se trouva
stabilisé. A ceci près que des subventions permirent
de ne pas répercuter sur les prix alimentaires
certaines hausses de produits agricoles. Quant aux
prix à la consommation, de 1943 à 1945, leur indice
passa de 51,8 à 53,9. En 1974, il est passé de 139,7 à
155,4 n . É tant donné l’ampleur de l’effort militaire
et du déficit budgétaire qui en résulta, il ne fait
11. Toutes les données concernant les prix proviennent du
Economie Report of the Président, 1975, p. 300, 305.
25
386 L ’argent
aucun doute qu’en l’absence de contrôle on aurait
assisté à des hausses de prix de plus en plus
importantes et finalement vertigineuses. Vers la fin
de la guerre on en serait certainement arrivé à un
doublement annuel et peut-être à un triplement ou
même davantage, des salaires et des prix. La
légende mentionnée plus haut veut aussi qu’il y ait
eu un vaste marché noir et une grave chute de la
qualité. Assurément les indices sont muets là-
dessus. Mais en fait, même à la fin de la guerre, le
marché noir ne représenta qu’une faible part de
l’ensemble des transactions. Quant à la dégradation
de la qualité, elle pose des problèmes techniques : si
déterminé qu’on soit, ce n’est pas facile de diminuer
beaucoup la qualité de l’essence, du charbon, de
l’électricité et même de nombreux produits alimen­
taires.
Lorsqu’en 1946 les contrôles furent levés, on
assista à un sérieux gonflement des prix. L’indice à
la consommation grimpa de 53,9 en 1945 à 58,5
l’année suivante et à 66,9 en 1947. Il s’éleva encore
de cinq points avant de se stabiliser et de redes­
cendre 12. De cette hausse des prix également on
tire argument contre l’efficacité des contrôles :
l’inflation du temps de guerre n’aurait été que
repoussée. On serait plus avisé d’y voir une indica­
tion de ce qui se serait produit, et sur une tout
autre échelle, s’il n’y avait pas eu de contrôle. Et on
aurait pu, pour une part, éviter cette flambée si on
avait aboli moins brutalement ces contrôles en
1946.
Ces contrôles étaient fort mal vus de .ceux dont
les prix étaient taxés. Et leur mauvaise réputation
s’alimentait aussi de la jeunesse des hommes qui les
12. Economie Report ofthe Président, 1974, p. 300.
Nouvelle guerre, nouvelle leçon 387
exerçaient et de la tendance à assimiler tout
contrôle efficace à l’inflexibilité de l’État. On
s’accordait également à trouver que ces respon­
sables faisaient montre d’un certain sadisme éta­
tique dès lors qu’ils avaient affaire à une grosse
firme et qu’ils affichaient leur conviction de détenir
non seulement le monopole de la sagesse mais aussi
celui du patriotisme. Dans la population, en
revanche, les contrôles étaient très bien vus. Ches-
ter Bowles, gestionnaire efficace et avocat accompli,
devenu en 1943 adm inistrateur de l’O.P.A., fut l’un
des premiers fonctionnaires à utiliser les sondages
pour savoir comment l’opinion réagissait à telle ou
telle politique. Voici l’analyse d’opinions qu’on lui
transm it en novembre 1945 :
D’après l’étude que nous venons d’effectuer dans l’en­
semble du pays, l’appui dont nous bénéficions depuis
trois ans de la part du public n’a pas faibli. Les
ménagères continuent d’approuver dans une proportion
écrasante la façon dont nous avons administré non
seulement le -contrôle des prix mais aussi le rationne­
ment. 91 % qualifient de « bon » ou de « plutôt bon » le
travail de l’O.P.A., dans le domaine des contrôles de
prix et seulement 9 % le qualifient de « mauvais ». Les
mesures de rationnement qui restent en vigueur
reçoivent une approbation à peu près égale 13.
Aux États-Unis, ce que la mémoire collective a
retenu de la Première Guerre mondiale c’est l’infla­
tion. Il est significatif qu’il n’en soit pas de même
pour la Seconde Guerre mondiale qui, du point de
vue économique, a constitué une convulsion autre­
ment violente. Lorsqu’elle a pris fin, ce dont on se
souvenait c’était toujours de la dépression qui
l’avait précédée.
13. Chester Bowles, Promises to Keep, New York, 1971, p. 136.
388 L ’argent

L’erreur d’appréciation théorique concernant la


politique de stabilisation des prix aux États-Unis
durant la Seconde Guerre mondiale porte sur
l’influence qu’exercent sur le marché les grandes
firmes et sur le rôle — qui n’est pas sans rapport —
des syndicats. Les grandes entreprises, on l’a vu,
furent en mesure d’augmenter leurs prix bien avant
que l’accroissement de la production eût atteint le
niveau du plein emploi. Le gonflement des profits et
du coût de la vie qui en résulta entraîna — ou
aurait pu entraîner — une relance des revendica­
tions syndicales. L’utilisation par les grosses firmes
^ de leur position dominante ruinait efficacement
tout espoir de parvenir à un équilibre satisfaisant
entre la demande globale et l’offre globale dans des
conditions de stabilité des prix et de production
correspondant approximativement au plein emploi.
Peut-être, cependant, qu’en Économie, l’erreur dis­
tribue sanctions et récompenses avec impartialité.
Le pouvoir des monopoles rendit nécessaire au
cours de la Seconde Guerre mondiale l’instauration
d’un contrôle général des prix mais, contre toute
attente, il contribua puissamment à son succès.
Il se révéla en effet relativement simple de taxer
les prix dans les secteurs où des positions domi­
nantes existaient. Ces secteurs fortement concentrés
jouant un rôle central pour une grande partie de
l’économie, le contrôle de l’ensemble des prix s’en
trouva amplement facilité.
Les marchés qui m ettent en présence un grand
nombre de vendeurs et d’acheteurs — c’est-à-dire,
là où il n’y a pas de position dominante — n’offrent
pas de mécanisme perm ettant, en cas de pénurie au
prix courant, de répartir équitablement l’offre
Nouvelle guerre, nouvelle leçon 389
disponible entre tous les acheteurs. Certains
obtiennent tout ce qu’ils désirent; d’autres rien.
Dans ces circonstances la tentation est très forte de
proposer au vendeur une somme supérieure afin de
ne pas se retrouver totalement démuni. Et pour le
vendeur, la tentation d’accepter n’est pas faible non
plus. Le nombre des partenaires étant élevé, cette
tractation sera difficile à détecter. De plus, les
petites entreprises conservent peu de traces écrites
ou pas du tout et leurs employés sont peu nom­
breux et loyaux; les opérations frauduleuses sont
donc difficilement décelables et ne risquent guère
d’être dénoncées à l’administration par un employé
imbu d’indignation patriotique. Les marchés où
règne une véritable concurrence entre des entre­
prises de petite taille se prêtent mal à des contrôles
effectifs.
Avec les grosses firmes tout est beaucoup plus
simple. Il y a tout d’abord l’effet de la capacité de
production excédentaire. La petite entreprise
concurrentielle tourne à pleine capacité; tandis que
la grande, en général, conserve une marge de
capacité inemployée. C’était particulièrement vrai
en 1941 et 1942. Alors que dans l’agriculture la
diminution de la demande consécutive à la Dépres­
sion s’était fait sentir sur les prix, dans l’industrie
hautement concentrée, ainsi que nous l’avons
observé à plusieurs reprises, c’est surtout le volume
de la production qui a été affecté. Ainsi, la grosse
firme dont les prix étaient taxés pouvait continuer
à accroître sa production et à approvisionner
l’ensemble de ses clients pendant une période assez
longue. Il fallait du temps pour qu’apparaisse la
pénurie et avec elle la tentation de tourner les
contrôles. Le gonflement des profits qui accompa­
gnait l’expansion de la production, s’il ne suffisait
390 L ’argent
pas à faire taire les demandes de hausses de prix,
leur ôtait en tout cas toute justification.
Même lorsque les grandes entreprises tournaient à
pleine capacité, elles se prêtaient mieux au contrôle
des prix que les petites livrées à la compétition. La
grande entreprise connaissait ses clients; les pro­
duits qu’elle offrait en quantités limitées, elle
pouvait les répartir entre eux plus ou moins
équitablement ou être contrainte à le faire. Les
firmes à surveiller étaient en nombre restreint.
Toutes avaient des écritures très précises qui
facilitaient la recherche des opérations frauduleuses.
Le personnel ou les syndicats étaient tout disposés à
fournir des informations sur les finasseries des
trusts. Enfin, les « gros bonnets » sont très vulné­
rables à la contre-publicité. Le « petit » qui triche
avec les réglementations économiques suscite plutôt
de la sympathie; le « gros », rarement.
Que le contrôle des prix soit beaucoup plus
simple à appliquer à une grande entreprise qui jouit
d’une position dominante sur le marché qu’aux
petites firmes qui jouent le jeu classique de la
concurrence n’a pas été découvert après coup. Le
phénomène a été clairement observé à l’époque,
mais, comme c’est le cas pour la plupart des leçons
du temps de guerre, on a peu étudié et vite oublié
celle-ci aussi. Voici comment, peu de temps après la
fin de la guerre, on a pu résumer cette expérience :
Tant durant la Seconde Guerre mondiale qu’au cours
de la période récente (celle de la guerre de Corée), on a pu
appliquer le contrôle des prix à la plus grande partie des
biens d’équipement et des biens de consommation
industriels sans provoquer dans l’opinion trop de remous
ni de controverses. On a enregistré relativement peu de
plaintes visant une mauvaise répartition des approvi­
sionnements ou le marché noir. Il est bien connu que ce
Nouvelle guerre, nouvelle leçon 391
secteur de l’économie est caractérisé par l’imperfection
du marché. Les problèmes les plus ardus, le contrôle des
prix les a rencontrés dans l’alimentation et le vêtement,
secteurs qui, à quelques importantes exceptions près, se
rapprochent le plus de la concurrence pure. Ces produits
ont absorbé au moins les deux tiers de l’énergie de
l’O.P.A. et c’est là également qu’ont été enregistrés le
plus d’échecs. Avant comme après la mise en œuvre
d’un système de rationnement efficace, la tentative de
tenir les prix de la viande donna lieu à une manifestation
en quelque sorte exemplaire d’hostilité au blocage des
prix en tant que blocage des prix sur un marché
comportant de nombreux vendeurs et acheteurs14.

On peut m aintenant considérer dans sa totalité,


ce qui a été rarement fait, la nature du système
économique de la Seconde Guerre mondiale.
Tout au long de la guerre, les prix restèrent
rém unérateurs; ils constituèrent donc un stimulant
à la production et leur fonction ne disparut pas
complètement. Mais, de même que la monnaie, ils
n’eurent plus qu’un rôle diminué. Il va de soi
qu’une fois taxés, les prix ne pouvaient plus monter
de manière à réduire la consommation de biens ou
de services dont l’offre était insuffisante. Les
producteurs ne pouvaient plus se guider sur de
telles hausses de prix pour savoir dans quel
domaine investir. Les hausses de prix n’étaient pas
non plus le facteur décisif qui orientait les équipe­
ments, la main-d’œuvre et les matières premières
vers la production militaire, bien qu’évidemment
14. John Kenneth Galbraith, A Theory of Price Control,
Cambridge, Mass., 1952, p. 26. Ces conclusions reprennent celles
d’un article antérieur du même auteur, « Reflections on Price
Control », The Quarterly Journal of Economies, vol. LX, n° 4 (août
1946), p. 475 et sq.
392 L ’argent
les prix des fournitures militaires eussent été fixés à
des niveaux rém unérateurs15.
Ce ne fut pas davantage par des hausses de prix
qu’on réduisit la consommation civile; ce fut en
instaurant un rationnement ou en laissant les
rayons des magasins se dégarnir pour forcer les
consommateurs à s’en retourner les mains vides, ou
encore en réservant les rares produits disponibles à
ceux qui savaient se trouver là dès le petit matin ou
qui patientaient le plus longtemps dans les queues.
Ce ne sont pas là des techniques recommandables.
Un ensemble d’interventions positives et négatives,
et non des hausses de prix, permirent de pourvoir
aux besoins de la production militaire. La fabrica­
tion des automobiles, l’essentiel de la construction
civile et l’essentiel des investissements dans lés
secteurs non militaires étaient interdits et par
conséquent aussi l’utilisation de matières premières
et de main-d’œuvre dans ces mêmes secteurs.
Interdite également toute consommation non indis­
pensable et à des fins autres que militaires d’acier,
de cuivre, d’autres métaux, de caoutchouc, etc. Des
plafonds étaient également assignés à l’embauche
dans les industries civiles. Quant aux contrôles
positifs, ils consistaient dans l’allocation des plus
rares parmi les matières premières rares — acier,
cuivre, aluminium, caoutchouc, et quelques autres
— aux usages militaires ou aux usages civils
indispensables.
L’expansion de l’économie fut l’auxiliaire vital de
15. Les prix des produits finis de l’industrie de guerre — tanks,
avions, munitions, navires — étaient soumis aux réglementations
en vigueur. Ils ne furent toutefois pas plafonnés, en dépit de
certaines tentatives en ce sens au début. Les prix des matériaux
servant aux fabrications à usages militaires étaient, bien sur,
réglementés.
Nouvelle guerre, nouvelle leçon 393
ces mesures. La production totale du pays en prix
constants — le Produit national brut — passa de
209 milliards de dollars en 1939, dernière année à ne
pas être affectée par la guerre ou par la perspective
de la guerre, à 361 milliards en 1944. Cet accroisse­
ment est à peu près le même que celui des achats de
l’É tat pour les besoins du temps de guerre. Ce qui
signifie que la consommation civile globale ne fut
pas réduite pendant la guerre; elle s’accrut au
contraire, puisque dans le secteur civil les inves­
tissements diminuèrent. A prix constants, les achats
civils de biens et de services passèrent de 156 mil­
liards de dollars en 1940 à 171 milliards en 1944 et
s’accrurent encore de 12 milliards en 194516.
Ainsi, aux États-Unis, c’est l’expansion de la
production qui a fourni de quoi faire la guerre —
c’est-à-dire la remise au travail des équipements et
de la main-d’œuvre inutilisés pendant la Dépres­
sion, l’incorporation de nouveaux travailleurs, l’al­
longement du temps de travail17. Jamais sans
doute depuis les martyrs chrétiens de l’époque
romaine on n’avait autant exalté la grandeur du
sacrifice qu’aux États-Unis ces années-là. Mais il
s’agissait de biens et non de sang. Les automobiles
neuves et les réveils, par exemple, devinrent introu­
vables. Mais à la fin de la guerre, les Américains
eurent davantage à consommer que jamais, au total
16. Economie Report ofthe Président, 1974, p. 250. II s’agit ici de
prix 1958.
17. Le Fonds du x x e siècle attribue approximativement les
trois quarts de l’accroissement de production enregistré de 1940 à
1944 à l’embauche des chômeurs de la période précédente, et à
l’entrée de nouvelles couches dans la production. Le reste est
imputé aux accroissements naturels d’effectifs et aux progrès de la
productivité (Ameriea’s Needs and Resources, New York, The
Twentieth Century Fund, 1947, p. 13).
394 L ’argent
comme par famille. Rarement sacn'iïte fia aussi
généreusement récompensé.

Il existait, toutefois, une masse d’argent bien


plus considérable qu’on ne pouvait en dépenser.
Bien que l’offre de biens de consommation augmen­
tât, les salaires, les traitem ents et les profits, gonflés
par l’expansion de la production et de l’emploi,
augmentaient encore davantage. La différence allait
à l’épargne; jamais auparavant ni depuis, les
Américains n’ont mis autant d’argent de côté. Ce
fut là pour une part le résultat des campagnes pour
les Bons de guerre, et cette fois-ci, on n’encouragea
pas les gens à aller chercher à la banque l’argent
pour les acheter : les bons ne furent pas acceptés
comme garantie à des emprunts. Si l’épargne
s’accrut c’est aussi que l’argent était difficile à
dépenser : certains des biens les plus demandés
étaient rationnés; d’autres tels que l’essence, indis­
pensables à la consommation d’autres articles,
manquaient ou étaient également rationnés. On a
bien souvent fait remarquer qu’on fait des écono­
mies en restant chez soi. Pour d’autres biens encore,
il fallait faire la queue. Un petit nombre de biens
courants, tels qu’automobiles ou maisons neuves, ne
pouvaient pas être achetés. Une autre raison pour
laquelle les gens épargnèrent, c’est qu’ils s’atten­
daient que la fin de la guerre ramène la baisse des
prix, le retour de la crise, la rareté des emplois. Le
bas de laine ne serait pas de trop.
En 1940, l’épargne des particuliers représentait
5,1 % du revenu disponible. En 1943 et 1944,
25 % 18. A la réflexion, c’est là un procédé remar-
18. Economie Report ofthe Président, 1974, p. 268.
Nouvelle guerre, nouvelle leçon 395
quable pour obtenir un effort de guerre. Les
hommes et les femmes ne travaillaient pas pour
acquérir des biens et des services dont la production
requiert de la main-d’œuvre, des matières premières
et des équipements. Ils travaillaient pour obtenir de
l’argent qui ne coûte rien à fabriquer. Pour un
quart, ce fut là le moteur de l’effort civil en 1943
et 1944. On ajourna au lendemain de la guerre les
exigences réelles impliquant main-d’œuvre, matières
premières et équipements. Il est dommage qu’un
mécanisme aussi fructueux ait fonctionné fortuite­
ment; il aurait fallu soigneusement le planifier19.

En Grande-Bretagne, au Canada, en Australie


comme aussi en Allemagne, la structure de l’écono­
mie de guerre fut dans ses grandes lignes la même
qu’aux États-Unis. Aux États-Unis, le rationne­
ment des articles rares ou de première nécessité —
pneus, sucre, chaussures, mazout, essence, conser­
ves, viande — joua un rôle im portant mais non pas
absolument essentiel comme en Angleterre ou en
Allemagne. Le rationnement alimentaire pâtit de
l’optimisme impénitent des responsables de l’appro­
visionnement quant aux fournitures disponibles et
de leur désir de rechercher la popularité et les
applaudissements en augmentant le volume des
rations. En conséquence, il se produisit fréquem­
ment que les fournitures ne furent pas acheminées
en quantités suffisantes pour pourvoir les rations.
Les acheteurs se retrouvaient alors avec de l’argent
et des tickets, deux des conditions de l’achat, mais
19. Ce schéma, que j’ai baptisé « le système du déséquilibre » est
analysé assez en détail dans mon livre A Theory of Price Control.
et ouvrage, publié en 1952 à l’intention d’un public de
Pecialistes, rencontra l’indifférence générale.
396 L ’argent
sans rien à acheter. Ainsi fut manqué l’un des
objectifs principaux de tout système de rationne­
ment qui vise certes à limiter les quantités dispo­
nibles mais aussi à garantir qu’en toutes circons­
tances celles-ci sont effectivement disponibles. En
Grande-Bretagne, le rationnement était beaucoup
plus étendu mais il était géré avec une précision
bien supérieure. Il jouait également un rôle beau­
coup plus fondamental dans le système allemand.
Tant en Angleterre qu’en Allemagne, à mesure
qu’on s’enfonçait dans la guerre, les tickets de
rationnement devenaient la monnaie décisive. Tout
le monde ou presque avait la possibilité de se
procurer les livres ou les marks nécessaires à un
achat ; c’était la possession d’un ticket de rationne­
ment qui rendait l’achat possible ou non, presque
n’importe quel achat. A la différence des moyens
d’échange plus classiques, les tickets sont mis à la
disposition de tous en quantités égales — à l’excep­
tion près de quelques privilégiés. Le riche, qu’il soit
propriétaire, salarié ou épargnant, ne reçoit pas plus
que le pauvre de cette monnaie et ne peut donc pas
acheter plus. Et on n’autorise généralement pas les
riches à acheter aux autres des tickets. L’utilisation
de ce type de monnaie entraîne par conséquent un
égalitarisme que l’on considère indispensable au
moral de la population pendant les guerres mais
absolument pas souhaitable en temps de paix.
En Grande-Bretagne, pendant la guerre,
l’épargne en monnaie classique s’accrut. Et pour­
tant les impôts étaient extrêmement lourds et les
revenus sévèrement limités. L’argent, de fait, ne
devint nullement un objet de dédain; comme aux
États-Unis, on jugea valable de le conserver pour
les dépenses de l’après-guerre. En Allemagne, de
même que dans les autres pays européens en guerre,
Nouvelle guerre, nouvelle leçon 397
l’argent s’accumula en masses considérables; alors
que pour la seconde fois en un quart de siècle, le
mark se trouvait dépourvu de toute valeur réelle.
La possession de tickets de rationnement ou de tout
autre titre de même nature donnait seule accès aux
biens. Dans ces conditions, la taxation des prix
n’avait pas beaucoup d’importance; de même que
la monnaie en laquelle ils étaient libellés, ils ne
constituaient qu’une donnée secondaire pour l’ache­
teur, alors que la possession du ticket était détermi­
nante. La caractéristique de cette monnaie que sont
les titres de rationnement est de ne pouvoir servir
qu’à une seule transaction ou, lorsque le détaillant
les répercute à l’échelon supérieur pour obtenir le
renouvellement de ses stocks, à un seul ensemble de
transactions. En conséquence, personne n’est incité
à travailler par le désir d’accumuler des tickets; et
personne ne risque de se voir refuser le minimum
auquel il a droit. Dans l’Allemagne de l’immédiat
après-guerre qui fonctionnait sous le régime de cette
monnaie, c’est, dans une large mesure, l’habitude et
l’élan pris auparavant qui ont poussé l’activité
productive en avant.
L’inflation refoulée de 1945-1948 fit bien plus de
tort à la production que la précédente, celle de
1923. En revanche, l’inflation de 1923, en procédant
à l’euthanasie de la classe des rentiers, de tous ceux
qui détenaient des titres libellés et payables en
marks, eut presque certainement un effet beaucoup
plus profond sur la richesse relative. C’est pourquoi,
dans l’ensemble, la mémoire collective des Alle­
mands a été beaucoup plus fortement marquée par
l’inflation de 1923 que par celle de 1945. Ainsi vont
les choses. La perte de ses titres impressionne
violemment une couche sociale particulièrement
398 L ’argent
impressionnable. On accepte avec plus de philoso­
phie la perte de l’emploi.

Le mark ayant perdu presque toute valeur en


tant que moyen d’échange, l’Allemagne d’après
1945 eut bien entendu recours à des substituts. Plus
précisément, on en revint à l’une des monnaies
classiques d’autrefois, le tabac. Mais elle circulait à
présent sous une forme bien plus élaborée. Au lieu
de la feuille de tabac incommode à passer de main
en main ou du souvent douteux bon sur un
entrepôt, on disposait de la cigarette finement
estampillée et parfaitem ent standardisée. On avait
là l’équivalent, à tous points de vue, d’une pièce de
monnaie de bon aloi. A l’unité, la cigarette tenait
parfaitement lieu de petite monnaie; le paquet de
vingt et la cartouche de deux cents constituaient
des multiples appropriés aux transactions plus
importantes. Le système décimal était en partie
abandonné mais pas au point de créer des difficultés
de calcul. L’histoire fournit peu d’exemples d’une
monnaie aussi difficile à contrefaire. De plus,
aucune autre n’a jamais recelé intrinsèquement un
principe aussi efficace d’autorégulation de sa
valeur. Si la valeur d’échange des cigarettes avait
tendance à fléchir, autrement dit si l’offre était trop
forte et le prix des biens échangeables contre des
cigarettes trop élevé, le détenteur de cette monnaie
était enclin à la fumer ou à l’offrir à ses amis
intoxiqués plutôt que de l’échanger. L’offre s’en
trouvait réduite, la valeur restaurée. Il y eut
quelques abus provenant de l’accumulation des
mégots et de leur réintroduction dans le circuit sous
la forme de pièces nouvelles mais de moindre
qualité. En 1946, dans les lavabos attenant aux
Nouvelle guerre, nouvelle leçon 399
bureaux du général Lucius Clay et des autres hauts
fonctionnaires du gouvernement militaire américain
en Allemagne, une affiche prescrivait : « Ne jetez
pas vos mégots dans l’urinoir. » Un soldat qui avait
remarqué l’empressement avec lequel ces mégots
étaient recherchés pour être remis en circulation
avait ajouté en dessous l’explication suivante : « Ça
les détrempe et les rend difficiles à fumer. » Ces
pièces de qualité inférieure, toutefois, se reconnais­
saient au premier coup d’œil et on ne les acceptait
que moyennant une remise. Le flair des premiers
colons américains qui avaient reconnu dans le tabac
tous les constituants d’un admirable moyen
d’échange se trouva pleinement confirmé par l’ex­
périence allemande au lendemain, de la Seconde
Guerre mondiale.

En 1948, à l’instar de plusieurs autres pays,


l’Allemagne effectua sa réforme monétaire. Elle
consista, pour l’essentiel, à ramener à des propor­
tions raisonnables l’énorme excédent de la masse
monétaire, avec des aménagements complexes des­
tinés à répartir également les sacrifices entre les
avoirs en espèces et les autres. L’opération, déjà
décrite précédemment, consista à échanger les vieux
reichsmarks contre de nouveaux deutsche marks au
taux de dix pour un — taux nettem ent plus
modeste que celui d’un trillion pour un pratiqué en
1923. Commerçants et industriels savaient qu’une
nouvelle monnaie allait survenir. Ils l’attendaient.
Lorsqu’elle arriva, d’un seul coup les magasins
regorgèrent de marchandises. De plus, pour cette
nouvelle monnaie cela valait la peine de produire
davantage de biens. On pouvait désormais aban­
donner le contrôle des prix ainsi que le rationne­
400 L'argent
ment. Et, en tant que monnaie, le tabac se perdit de
nouveau dans les brumes de l’histoire et de la légende.
On vit bientôt à l’œuvre une fois de plus ce cycle
hautement fiable qui fait que, dans la gestion moné­
taire, les peuples réagissent le plus fortement à la
plus pénible de leurs expériences récentes. Ayant à
nouveau eu à souffrir de l’inflation après la Seconde
Guerre mondiale et gardant en mémoire les souve­
nirs cuisants de 1923, les Allemands furent, au
cours des vingt années suivantes, de tous les
peuples celui qui se donna le plus de mal pour
prévenir l’inflation. Et ainsi, ils firent du deutsche
mark, au bout de quelque temps, le nouveau
symbole mondial de la monnaie solide.
CHAPITRE XVIII

Les années fastes

Les historiens célébreront sans doute la vingtaine


d’années qui va de 1948 à 1967 comme l’ère la plus
faste de l’histoire des économies industrielles et
_ aussi de la science économique. Ces deux décennies
ne connurent ni panique, ni crise, ni dépression, à
peine des récessions mineures. Aux États-Unis, il
n’y eut que deux années où la production ne
progressa pas : 1954 et 1958. C’est pendant cette
même période que l’expression nouvelle de Produit
national brut ou P.N.B. entra dans le vocabulaire.
Cette entité, on l’a maintes fois affirmé, avait pour
heureuse caractéristique d’être sujette à ce qu’on
qualifiait immanquablement de saine croissance.
Que la croissance fût saine personne assurément
n’en doutait. Peu de chômage durant ces années, du
moins par rapport aux années trente; il ne dépassa
6 % de la population active qu’en 1958 et 1961. Et
par rapport aux années qui suivirent, l’inflation fut
négligeable. Au cours des années cinquante, les prix
industriels affectaient une tendance déplaisante à
s’orienter à la hausse pour répercuter les accords de
salaires, et ces hausses de prix suscitaient des
revendications salariales plus élevées... : la fameuse
spirale. Mais cette tendance, bien que gênante sur le
¿6
402 L ’argent
moment, était bénigne comparée à l’infortune ulté­
rieure et se trouvait en partie compensée (sauf du
point de vue des agriculteurs) par la baisse des prix
agricoles. En 1948, l’indice des prix de gros s’éta­
blissait à 82,8; en 1967, à 100L Cette progression
d’à peu près 17 points en vingt ans est inférieure au
taux d’accroissement annuel du même indice
durant l’été de 1974. Pendant plusieurs années à
partir du début des années soixante, l’ensemble des
prix demeura stable. C’est l’époque où les princi­
paux hommes d’affaires américains, réunis par
quelque cérémonie, comparaient leurs performances
à celles des pays communistes et se trouvaient eux-
mêmes au-dessus de tout éloge. Les économistes
n’en disconvenaient pas, sauf à s’attribuer une
partie du mérite. Et certains communistes non plus,
en secret. Pour les critiques du système capitaliste,
les temps étaient durs.
Cette description vaut tout particulièrement pour
les États-Unis, mais dans les autres pays industriels
les choses allaient à peine moins bien. Les destruc­
tions de la guerre furent vite effacées. Par
moments, il arriva à certains pays d’importer trop
et de ne pas exporter assez, réduisant ainsi les
moyens de paiement nécessaires pour acquitter la
différence. La Grande-Bretagne, durant cette
période, eut souvent des problèmes, en partie parce
que les Britanniques se complaisent plus que tout
autre peuple au débat économique et célèbrent, par
conséquent, leurs difficultés avec plus d’emphase, et
en partie parce que l’économie britannique, dépen­
dant très fortement du commerce extérieur,
requiert, on l’a déjà noté, une gestion bien plus
précise que la France ou les États-Unis. Périodique­
1. Economie Report ofthe Président, 1974, p. 305.
Les années fastes 403
ment, donc, les Anglais se trouvèrent confrontés à
une balance commerciale qui se dégradait. En 1949
et 1967, il leur fallut dévaluer la livre. Dans les
autres occasions, après dès orgies de discussion
reprenant presque textuellement les titres des jour­
naux et les débats parlementaires de la précédente
crise, des mesures étaient prises pour restreindre
prudemment l’investissement privé, pour res­
treindre non moins prudemment la consommation
par une augmentation des impôts et un renforce­
ment des contrôles sur le crédit à la consommation
et enfin pour ralentir l’accroissement des dépenses
publiques, souvent au prix de quelques symboles de
la grandeur impériale. Il en résultait un réajuste­
ment satisfaisant des importations aux exporta­
tions, et l’Angleterre était une fois encore sauvée.
Comme avant 1914, les entreprises dans leurs
opérations commerciales ou les particuliers dans
leurs voyages avaient une certaine notion de ce que
leurs dollars, leurs livres, leurs francs, leurs marks
ou leurs yens pouvaient valoir les uns par rapport
aux autres ou par rapport à d’autres monnaies. On
n’avait pas encore inventé pour les monnaies le
concept de mouvement flottant, c’est-à-dire erra­
tique et imprévisible. Peu de gens l’auraient jugé
valable. Au début de cette période les mouvements
de capitaux d’un pays à l’autre étaient encore
soumis à certaines restrictions; celles-ci limitaient la
quantité d’argent que l’on pouvait convertir d’une
monnaie dans une autre en une seule opération. Il
existait également des restrictions au commerce.
Mais avec les années, ces restrictions aux mouve­
ments de capitaux et aux échanges commerciaux se
firent plus libérales; le contrôle des changes fut
abandonné, les droits de douane et les contingente­
ments furent réduits. Les pays européens —
404 L ’argent
France, Allemagne, Italie, Belgique, Hollande et
Luxembourg — entamèrent leur progression vers ce
qu’ils espéraient être un jour l’union économique
totale. Il y a longtemps que les économistes aux
vues les plus larges mesurent les progrès de la
lucidité des masses par leur aptitude à préférer les
avantages du commerce international aux profits
mesquins et égoïstes du protectionnisme. Ce ne fut
pas la moindre des merveilles de cette époque que
cette constatation de la m aturité à laquelle l’homme
était enfin parvenu dans son appréciation du
commerce international. Les agriculteurs restaient
presque les seuls apôtres de l’obscurantisme. Pour
les autres, l’illumination s’était enfin produite.

Les résultats de cette époque furent versés


principalement au crédit d’une idée et de deux
institutions. L’idée était, bien sûr, la politique
fiscale keynésienne. En contrôlant la relation entre
les dépenses et les recettes, le gouvernement trans­
formait en variable dépendante — et non plus
indépendante — le niveau de la production et du
même coup le niveau de l’emploi dans le système
économique; il en faisait le produit d’une politique
active et non plus la conséquence incertaine des
errements du cycle économique. E t on ne touchait à
rien d’autre. La propriété privée des moyens de
production, les trusts, le marché classique, tout cela
restait en place. Le système keynésien était tout à
fait conservateur, mais, apparemment, il marchait.
Tous les pays industriels l’adoptèrent.
Quant aux deux créations institutionnelles, dont
on estime qu’elles eurent une importance particu­
lière pour les États-Unis, il s’agit des accords de
Bretton Woods et de YEmployment Act (loi sur
Les années fastes 405
l’Emploi) de 1946. Les premiers mirent de l’ordre
dans le système monétaire international. La
seconde, par l’intermédiaire du Council of Economie
Advisers to the Président (Comité des Conseillers
économiques auprès du Président) et du Joint
Committee on the Economie Report (Comité conjoint
pour le Rapport sur l’Économie) qui devint plus
tard le Joint Economie Committee (Comité écono­
mique conjoint), fournit une structure opération­
nelle aux théories keynésiennes, tan t auprès de
l’exécutif fédéral que du Congrès.
Keynes joua un rôle moteur dans l’élaboration
des accords de Bretton Woods. C’est pourquoi son
nom est attaché non seulement aux idées auxquelles
on a attribué les mérites de cette époque mais aussi
aux deux institutions en question. E t si l’on est
fondé à donner à ces deux décennies le nom d’un
homme, ce n’est que justice de les désigner comme
l’Age de Keynes2. Keynes avait alors cessé d’être
tenu pour un personnage louche sur la scène
britannique. Le baron Keynes de Tilton était
pleinement reconnu comme membre de la Haute
Société. Il ne vécut pas assez longtemps pour voir
les réalisations auxquelles on associait son nom. Le
21 avril 1946, il mourut de la maladie de cœur dont
il souffrait depuis neuf ans. Certains ont raconté
qu’il avait aggravé son mal en courant pour
attraper un train. En dépit de l’austérité britan­
nique de l’après-guerre, il n’aurait pas été abusif de
mettre à sa disposition une voiture et un chauffeur.
Un aspect de l’héritage keynésien est plus impor­
tant encore que ces idées et ces institutions. Il s’agit
2. Dénomination utilisée de fait par mon ami si cultivé et si
pénétrant, Robert Lekachman. Cf. son livre The Age of Keynes,
New York, 1966.
406 L ’argent
d’une confiance nouvelle, moins dans le système
que dans les instruments dont on disposait désor­
mais pour le gérer et dans la possibilité de les
sélectionner et de les utiliser avec clairvoyance.
Notons qu’à la politique fiscale on ajouta de
nouveau alors une utilisation, limitée cette fois, de
la politique monétaire. Les mauvais souvenirs
qu’elle avait laissés depuis les années trente ne
s’étaient pas complètement dissipés. Mais en 1951,
on la fit partiellement sortir de la retraite où elle
était confinée depuis dix ans. Aux termes d’un
accord passé en mars de cette année entre le Trésor
et la Réserve fédérale, celle-ci fut relevée de son
obligation de soutenir le cours des bons du Trésor.
Autrement dit, elle était libre d’augmenter les taux
d’intérêt, car aussi longtemps qu’on ne pouvait pas
laisser baisser le cours des anciennes émissions
d’emprunts d’É tat on ne pouvait non plus laisser
s’élever ni leurs taux d’intérêt ni ceux des autres
titres négociables. Ce furent pour une part les
banques qui firent pression pour obtenir cette
mesure. On postule en général que les hausses de
prix constituent un encouragement pour les agricul­
teurs ou les fabricants d’acier, ou même pour les
médecins et les professeurs, que c’est quelque chose
vers quoi tendent, dans la recherche de leur intérêt
personnel, les particuliers comme les firmes. Les
banquiers aussi aiment vendre plus cher, au moins
jusqu’à un certain point, et leurs prix ce sont les
taux d’intérêt. La mise au rancart de la politique
monétaire durant la précédente décennie avait
laissé les taux d’intérêt à un très bas niveau. On
pressentait avec raison qu’un retour à la politique
monétaire signifierait une hausse des taux d’intérêt.
Ce déblocage, toutefois, ne fut pas préconisé pour
Les années fastes 407
son effet sur les profits des banques. Ce fut à tous
égards une mesure d’intérêt national.
Les économistes étaient nombreux eux aussi à
plaider pour un retour à la politique monétaire; les
finesses du maniement d’une banque centrale conti­
nuaient à remplir les manuels et l’on trouvait triste
que ce qui faisait de si bonne théorie restât, en
pratique, dans les limbes. C’est ainsi qu’au début
des années cinquante, de nombreux économistes en
vinrent à qualifier de « machine à inflation » le rôle
passif de la Réserve fédérale, son faible taux
d’intérêt et l’obligation qui lui était faite d’acquérir
n’importe quel titre qui portait un tel taux.
Pourquoi on ne l’avait pas qualifié de la sorte les
années précédentes, lorsque l’inflation était beau­
coup plus forte, cela reste un mystère. En tout cas
et bien que très graduellement, la politique moné­
taire retrouva sa place aux côtés de la politique
fiscale dans la « trousse à outils » — c’est ainsi
qu’on s’exprimait — qui devait permettre de piloter
l’économie. Les économistes se m ontraient très
confiants dans la maîtrise, qu’ils estimaient avoir
enfin acquise, de l’utilisation judicieuse de ces
outils.
En fait, durant ces années fastes, à l’exception
d’un bref moment où ils furent inopérants, ces
outils ne furent jamais soumis à l’épreuve décisive,
la lutte contre l’inflation. Tout au long de ces
années, à une ou deux exceptions près, ils se
montrèrent efficaces contre les seuls maux auxquels
ils étaient appropriés, et qui n’étaient pas l’inflation
mais le chômage et la dépression ou la récession.
Durant cette période, fort heureusement, l’écono­
mie eut plus souvent besoin de stim ulant que de
frein. Lorsqu’il fallut la réfréner, c’en fut fini de
l’efficacité. Mais place d’abord à l’histoire.
408 L ’argent

Le Fonds monétaire international, ainsi que son


annexe la Banque internationale pour la Recons­
truction et le Développement, virent le jour, non
sans de laborieux préparatifs, dans le New Hamp­
shire, à l’Hôtel du Mont W ashington de Bretton
Woods en juillet 1944. C’est ainsi qu’une petite
station de montagne se dépouilla de sa personnalité
sylvestre pour devenir, aux yeux du monde, le
symbole d ’une politique monétaire internationale
éclairée et de l’assistance aux peuples pauvres et
ambitieux de la planète. 730 représentants de
44 pays assistèrent à cette conférence estivale; il y
a sans doute peu d’exemples dans l’histoire de ce
genre de réunions, où l’opinion publique ait aussi
peu compris ce qui se passait ou ce que l’on tentait
d’entreprendre. Mais cela fut le contraire d’une
entrave. Ce que les gens ne comprennent pas, ils le
considèrent en général comme important. Cela
rehausse le prestige et la satisfaction des partici­
pants et fait craindre aux politiciens qu’un rejet des
initiatives prises ne leur soit dommageable.
Bien que la conférence eût à prolonger ses
sessions au-delà de la période prévue, au grand
embarras de l’hôtel qui avait pris des réservations
pour sa première saison du temps de guerre,
l’accord finalement se fit sur une m ultitude de
détails extrêmement techniques concernant les
deux institutions dont la création avait été propo­
sée. Ce résultat bénéficia de l’incertitude d’un grand
nombre de participants quant à l’objet de la
discussion; lorsqu’on affecte une compétence qu’on
n’a pas, on n’ose pas demander les explications dont
on aurait besoin pour présenter des objections.
Mais le mérite de cet accord revient essentielle­
Les années fastes 409
ment à deux personnalités d’un exceptionnel talent,
qui chacune avaient auparavant élaboré un projet
détaillé. Il s’agit d’une part, bien entendu, de
Keynes, et d’autre part, de Harry D. White,
secrétaire adjoint au Trésor des États-Unis. Des
deux, le plus influent fut probablement White, qui
s’appuyait sur la puissance américaine, indispen­
sable à la réussite de l’entreprise. Impoli et irascible
et aussi arrogant que Keynes, on l’accusa peu après
d’être le protecteur et l’agent des communistes3. Le
13 août 1948, il répondit de cette accusation devant
la Commission des activités antiaméricaines de la
Chambre des Représentants; il dissimulait mal son
mépris et omit seulement de faire remarquer que s’il
avait été des communistes, il aurait été non à leur
service mais à leur tête — ce dont auraient pu
témoigner tous ceux qui le connaissaient. Un jour
ou deux plus tard, il succomba lui aussi à sa
maladie de cœur. A Bretton Woods, l’accord entre
Keynes et W hite ne suffit pas tout à fait à emporter
l’accord général mais il y fut pour beaucoup.
En dépit du mystère qui entourait les discussions
de Bretton Woods, tant l’objectif que le schéma
fondamental du Fonds monétaire international —
le F.M.I., comme on devait l’appeler — étaient
excessivement simples. En 1944, le stock d’or
mondial était encore plus fabuleusement mal
réparti qu’auparavant. Et l’étalon-or lui-même
avait mauvaise presse. Les conventions de Bretton
Woods s’efforcèrent de retrouver les avantages de
l’étalon-or : des monnaies échangeables contre de
l’or et donc entre elles à des taux stables et
prévisibles. Et ce but, elles s’efforçaient de l’at­
3. Les institutions issues de Bretton Woods ne tardèrent pas à
être dénoncées comme instruments de l’impérialisme capitaliste.
410 L ’argent
teindre en réduisant au minimum les contraintes
qu’imposait l’étalon-or aux pays qui achetaient
trop, vendaient trop peu et donc perdaient de l’or.
Le moyen retenu pour cela était de modérer,
d’am ortir les mesures — rigueur de la politique
fiscale, rigueur de la politique monétaire, taux
d’intérêt élevés, et même contrôle rigoureux des
revenus — par lesquels un pays réduit la demande
d ’investissements et de biens de consommation et
donc ses prix afin qu’il soit plus difficile d’y vendre,
plus facile d’y acheter, et plus avantageux d’y
placer de l’argent, et s’efforce donc de renverser la
tendance à la fuite de l’or.
L’élément modérateur, ça ne saurait surprendre,
était un fonds, le Fonds, auquel les pays pourraient
faire appel en attendant d’avoir réussi à redresser la
situation. Au départ, tous les pays contribuaient à
ce Fonds, pour une part en or ou en dollars,
évidemment interchangeables, et pour une part en
monnaie locale, ce qui, pour la plupart des pays,
était beaucoup plus aisé. Un calcul élastique faisait
varier ces contributions en fonction de la part prise
par chaque pays au commerce international et de sa
capacité de paiement en général. Les contributions
les plus fortes et de loin étaient celles des États-
Unis et de la Grande-Bretagne.
Chaque pays s’efforçait de préserver la stabilité
de sa monnaie par rapport aux autres, à l’intérieur
d’une marge de fluctuation de 1 %. Si, par suite
d’importations trop fortes ou d’exportations insuffi­
santes, par exemple, la monnaie d’un pays commen­
çait à fléchir, sa banque centrale achetait de cette
monnaie pour en redresser le cours par rapport aux
autres monnaies. E t au cas fréquent où la banque
centrale ne disposait pas de réserves suffisantes de
monnaie acceptables par les autres pays pour
Les années fastes 411
effectuer de tels achats, elle pouvait demander au
F.M.I. l’or, les dollars, ou les autres devises qui lui
perm ettraient de soutenir le cours de sa propre
monnaie. Le pays qui effectuait cette opération
déposait comme caution une somme équivalente en
monnaie locale. Tout cela revenait à un système
perm ettant d’obtenir rapidement un prêt en mon­
naie forte. Le m ontant de l’emprunt que chaque
pays pouvait contracter auprès du F.M.I. était
déterminé par son quota, c’est-à-dire le m ontant de
son apport initial. Des taux d’intérêt croissant avec
la durée et le m ontant du prêt incitaient l’emprun­
teur à m ettre fin aux circonstances qui en avaient
créé le besoin. Et le temps lui était donné mainte­
nant d’appliquer les remèdes : accroissement des
impôts, réduction des dépenses de l’É tat, hausse des
taux d’intérêt. S’il s’agissait d’un pays petit et
vulnérable aux conseils, le F.M.I. lui faisait savoir
s’il jugeait ou non ces mesures souhaitables et les
missions du F.M.I. eurent l’occasion de se faire une
certaine réputation pour la sécheresse et même le
sadisme politique de leurs recommandations. Les
contraintes que l’or imposait dans l’immédiat, la
mission du F.M.I. les imposait un petit peu plus
tard. Si un pays avait des problèmes persistants de
balance des paiements, il était autorisé à dévaluer
sa monnaie par rapport à l’or et aux autres
monnaies de 10 % au maximum en une seule fois.
Si, comme le Brésil, sa monnaie se dépréciait
constamment, on fermait les yeux. Rien, en fait, ne
se passait.
Tel était le système de Bretton Woods. Après une
nouvelle discussion sur les problèmes d’organisation
à Savannah en 1946, le Fonds commença à fonc­
tionner le 1er mars 1947 à Washington. Les pays
412 L ’argent
communistes, après avoir envisagé d’y adhérer,
restèrent à l’écart.

Durant les premières années de son existence, le


F.M.I. ne fut guère qu’une aimable curiosité scienti­
fique, sans relation ou presque avec les problèmes
tels qu’ils se posaient. C’est que, comme on s’en
aperçut de nouveau vingt ans plus tard, il se prêtait
fort bien au traitem ent des petits problèmes mais
pas des gros. Dans l’immédiat après-guerre, les pays
membres européens ruinés par la guerre avaient
d’énormes besoins d’importations et une capacité
d’exportation négligeable. Il en résultait un déficit
considérable. Il faudrait du temps avant qu’on
parvienne à un équilibre entre les importations et
les exportations. Keynes avait préconisé un fonds
suffisamment ample pour faire face à ce déficit.
Forts de leur sagesse politique, les représentants des
États-Unis avaient objecté que jamais le Congrès ne
voterait les crédits nécessaires. Leur point de vue
prévalut — pour un temps. Mais il fallut bien
trouver l’argent qui manquait. Sollicité, le Congrès
répondit favorablement. Un prêt spécial de
3,75 milliards de dollars fut consenti à la Grande-
Bretagne aux termes de l’accord financier anglo-
américain de 1945.- Ensuite vint le plan Marshall,
qui fournit des sommes plus considérables encore.
Par comparaison, le Fonds disposait de ressources
modestes : 2,75 milliards de dollars provenant des
États-Unis, 6,8 milliards au total, contre 12,5 mil­
liards pour le plan Marshall. Il resta donc, dans une
large mesure, inopérant.
Vers le milieu des années cinquante, cependant,
la reconstruction des économies européennes était
achevée et au-delà. Les exportations étaient de
Les années fastes 413
nouveau dans un rapport raisonnable avec les
importations. Des écarts désormais mineurs, le
F.M.I. pouvait les combler, ou aider à les combler.
C’est ainsi qu’il sortit peu à peu de l’ombre. On
pouvait penser avoir trouvé un ingénieux substitut
à l’étalon-or. A présent, comme avant les deux
guerres avec l’étalon-or, on considérait comme
allant de soi les principes de fonctionnement :
convertibilité complète des monnaies entre les
grands pays industriels, emprunts au F.M.I. per­
m ettant de surmonter les difficultés conjoncturelles,
réajustements majeurs le cas échéant. Ainsi, de
même qu’avant 1914, mais l’or ne jouant plus qu’un
rôle quelque peu diminué, il parut qu’on avait
résolu, dans l’ensemble, le problème d’un système
monétaire international.

La seconde création à laquelle on imputa le


mérite de la brillante performance de cette période
fut conçue par le gouvernement américain à des fins
strictement internes. Il s’agit de la loi sur l’Emploi
de 1946. Elle aboutit à institutionnaliser la présence
auprès de l’exécutif fédéral d’économistes profes­
sionnels chargés de le conseiller et de le guider.
Cette mesure sortit elle aussi d’un débat ouvert
pendant la guerre, notamment au sein du Committee
for Economic Development (Commission pour lé
Développement économique). Cet organisme qui
réunissait des hommes d’affaires libéraux et des
économistes de tendance keynésienne, vit le jour
pendant les années de guerre. Il résultait de la
crainte qu’une dépression grave suivrait la fin de la
guerre et compromettrait aussi bien l’image du
capitalisme que les profits des hommes d’affaires. Il
fut aussi la conséquence de la réputation bien
414 L'argent
méritée qu’avaient à l’époque les deux autres
grandes institutions représentatives des milieux
d’affaires, la Chambre de Commerce des États-Unis
et la National Association of Manufacturers (Asso­
ciation nationale des Industriels) de professer un
négativisme de principe sur toutes les questions de
politique économique, même lorsqu’une attitude
positive aurait servi les intérêts de leurs membres.
La première publication importante de la Commis­
sion, Jobs and Markets4 (Emplois et marchés),
exposait la thèse keynésienne sans, toutefois, évo­
quer le nom de Keynes. Selon une formule élaborée
par Beardsley Ruml, homme aux compétences
multiples mais approfondies, cette commission pré­
conisait que le budget fédéral fût équilibré en
conformité avec les canons les mieux établis, mais
seulement dans les cas où l’économie fonctionnait à
un niveau atteignant ou approchant le plein emploi.
Il en découlait inévitablement mais sans que cela
fût dit, que le financement par le déficit budgétaire
constituait la politique juste perm ettant de remé­
dier au chômage. Il y avait là un subtil jeu
sémantique. A l’époque, pour un organisme lié aux
milieux d’affaires, une telle prise de position exi­
geait un grand courage5. Mais la commission cessa
bientôt de faire scandale.

4. Committee for Economie Development (Commission pour le


Développement économique), Jobs and, Markets, New York; 1946.
5. A cette époque, la C.E.D. eut vent d’une analyse de Jobs and
Markets que j’étais en train de rédiger pour Fortune et dans
laquelle je me félicitais de son orientation keynésienne. Les
auteurs me demandèrent de supprimer les références à Keynes ou
de glisser discrètement dessus. Au nom d’un intérêt supérieur, je
m’inclinai devant ce qui pouvait paraître un empiètement
caractérisé sur la liberté et l’intégrité journalistiques.
Les années fastes 415
Le terrain spécifique sur lequel germa la loi sur
l’Emploi fut celui des économistes et des réforma­
teurs libéraux réunis à W ashington pour accomplir
les tâches du temps de guerre. Ces tâches étaient
souvent routinières et peu inspirantes; on s’en
évadait lors de discussions informelles entre spécia­
listes préoccupés de savoir comment faire durer
'après la guerre le niveau d’emploi, de production et
de performance atteint durant la guerre. Le lieu de
ces débats était bien souvent la National Planning
Association (Association pour la Planification natio­
nale) qui réunissait de façon assez lâche des
économistes, des fonctionnaires, des représentants
des syndicats ou des organisations agricoles ainsi
qu’une poignée d’hommes d’affaires libéraux qui en
assuraient le financement. C’était en particulier le
rendez-vous des keynésiens de W ashington : Ge­
rhard Colm et Alvin Hansen (ce dernier employé
alors au Federal Reserve Board), Richard Gilbert et
son cousin Milton, profondément convaincus des
idées keynésiennes et exceptionnellement doués
pour l’apostolat, W alter Salant, à qui Keynes avait
écrit son admiration pour ses disciples washingto-
niens, Robert Nathan, le plus fort en planification
de l’économie de guerre, Michael Meehan, statisti­
cien énergique et talentueux du ministère du
Commerce, et d’autres encore.

Nathan, Meehan, Milton Gilbert ainsi que Ge­


rhard Colm étaient porteurs d’une expérience nou­
velle dont l’influence devait être décisive sur la
promotion des idées keynésiennes. Il s’agissait du
calcul du revenu national, du produit national et de
leurs composants. Depuis longtemps en cours d’éla­
416 L ’argent
boration, ces disciplines avaient été récemment
portées à un niveau de perfection et d’applicabilité
beaucoup plus élevé par Simon Kuznets, remar­
quable économiste et statisticien de l’université de
Pennsylvanie et du National Bureau of Economie
Research (Bureau national de Recherche écono­
mique), puis de Harvard et prix Nobel d’Économie
en 1971. Robert Nathan et Miltôn Gilbert avaient
étudié et travaillé auprès de Kuznets. Sous la
direction de Nathan, les méthodes de calcul de
Kuznets furent mises en application et jouèrent un
rôle essentiel pendant la guerre; elles permirent de
faire apparaître les accroissements possibles de la
production totale, la part qui allait à la consomma­
tion et aux investissements civils et par conséquent
la part que l’on pouvait dégager pour des usages
militaires. La connaissance de ces grandeurs contri­
bua largement à rendre la planification américaine
et surtout anglaise des années de guerre plus
rationnelle que celle de l’Allemagne qui ne disposait
pas de données de cette nature. Il était évident
qu’en temps de paix les mêmes calculs permet­
traient de savoir quel niveau de production et
d’emploi était possible, quelle part du revenu
correspondant serait épargnée et quel serait le
m ontant des investissements nécessaires pour com­
penser cette épargne et assurer le plein emploi. Ces
calculs constituaient
... le pendant empirique du modèle keynésien du sys­
tème économique et des fluctuations à court terme de la
production et de l’emploi qu’il a mises en lumière. C’est
la conjonction, au milieu des années trente, de la théorie
générale de Keynes et du premier rapport de Kuznets
sur le Produit national brut et ses composants en termes
de dépenses qui rendit possible la formulation quantita-
Les années fastes 417
tive de la révolution introduite par Keynes dans la
pensée économique 6.
De ces discussions sortit bientôt la suggestion de
chercher à obtenir du pouvoir législatif une adhé­
sion sans équivoque aux idées de Keynes et de
Kuznets. Les termes initialement proposés pour cet
acte d’adhésion étaient certes sans équivoque. Les
premiers brouillons de la loi sur le Plein Emploi,
ainsi qu’on l’appela d’abord, proclamaient le droit
souverain et indéfectible de tout Américain à un
emploi. Et le gouvernement était invité à préciser et
à garantir chaque année le niveau des investisse­
ments publics et privés qui, en compensant
l’épargne que l’on estimerait correspondre au plein
emploi, assurerait celui-ci. Les années où l’inves­
tissement privé ne suffirait pas à atteindre ce
niveau, l’É tat fédéral serait invité à emprunter et à
dépenser la somme nécessaire pour combler la
différence. Initialement, le texte de la loi précisait
le m ontant de l’investissement total dont on aurait,
selon toute vraisemblance, besoin : 40 milliards de
dollars. En 1945, le texte d’un projet de loi, d’où
avait disparu la mention des 40 milliards, fut
soumis au Sénat par James E. Murray, du Mon­
ta n a 7, sous la référence S380, avec le parrainage de
l’ensemble des libéraux.
En 1945, déjà, il était devenu difficile d’être
contre le plein emploi, bien qu’en fin de compte, les
parlementaires eussent été nombreux à relever le
6. Moses Abramovitz, « Nobel Prize for Economies : Kuznets and
Economie Growth », Science, vol. CLXXIV, n° 4008 (29 octobre
1971), p. 482.
7. Originaire du comté d’Elgin, en Ontario, sur la rive nord
du lac Erié. Ce paradis du libéralisme est également la patrie de
l’auteur.
27
418 L ’argent
défi. Au Sénat, ce fut Robert A. Taft qui prit la
tête d’une opposition relativement modérée; celle-ci
s’attacha surtout à des modifications de termes qui,
aux yeux des défenseurs du projet, avaient pour
effet de masquer le recours au financement par le
déficit et aux yeux de ses adversaires, de le
décourager. Le Sénat vota le projet sans qu’aient
été fondamentalement altérées l’adhésion qu’il
contenait au plein emploi, ni la prévision des
investissements, ni l’invite à engager les dépenses
que ceux-ci appelaient.
La Chambre des Représentants était alors,
comme souvent depuis, bien plus conservatrice. Et
pendant le temps que le projet mit à arriver devant
la Chambre, l’opposition avait pris conscience de la
menace et s’était organisée pour la combattre. Sur
l’ordre de l’Association nationale des Industriels et
de Donaldson Brown, l’un des dirigeants de la
General Motors, une analyse universitaire de la loi
fut entreprise; sa conclusion fut que cette loi
accroîtrait excessivement les pouvoirs de l’exécutif
fédéral, détruirait l’entreprise privée, renforcerait le
contrôle de l’É tat, légaliserait les dépenses et les
mesures de relance fédérales, introduirait le socia­
lisme, serait impraticable et aussi qu’elle prom ettait
trop et s’exposait au ridicule. Ce document et
d’autres de la même eau furent distribués dans tout
le pays et tout particulièrement au Montana dans
les boîtes aux lettres des électeurs du sénateur
Murray, qui ont dû parfois se poser des questions 8.
8. Stephen Kemp Bailey, Congress Makes a Law, New York,
1950, p. 137-138. Ce livre est une étude documentaire extraordi­
nairement complète et lucide des origines, de l’émasculation et de
l’adoption de la loi sur l’Emploi de 1946. Le libelle hostile au
projet était l’œuvre du professeur Jules Backman de l’université
de New York, considéré à l’époque comme un homme qui se
prêtait volontiers à ce genre de besogne.
Les années fastes 419
Du fait de cette opposition, S380 fut soumis en
commission à un travail professionnel de dépeçage,
ce qui ne l’empêcha pas d’être encore taxé de
libéralisme excessif par des membres du Congrès
que son émasculation avait auparavant apaisés.
C’est ainsi qu’il fut voté par la Chambre. La
Commission de la Conférence (des deux assemblées)
accepta de retirer la référence au plein emploi jugée
choquante. Au total ce fut un record historique en
fait de restrictions, de corrections et de reculade sur
le plan de la formulation. Il y était proclamé que la
politique du gouvernement des États-Unis consis­
tait à
... m ettre en œ uvre to u sles m oyens en sa possession... avec
l ’assistance et la coopération de l’industrie, de l’agricul­
ture, des travailleurs ainsi que du gouvernem ent des
É ta ts et des adm inistrations locales, pour coordonner et
utiliser tou s ses plans, tou s ses organes et tou tes ses
ressources aux fins de créer et de préserver, d’une
m anière délibérém ent choisie pour favoriser et prom ou­
voir la libre entreprise concurrentielle et le bien-être
général, des conditions dans lesquelles un em ploi utile
sera fourni à ceux qui recherchent un travail et qui sont
capables et désireux de l’exercer, et aux fins de
prom ouvoir au m axim um l’em ploi, la production et le
pouvoir d ’achat.

Pour atteindre des objectifs aussi pompeusement


présentés, la loi ne prévoyait aucun budget keyné-
sien de l’épargne et des investissements, qu’il s’agît
du secteur public ou privé. Il va sans dire qu’elle ne
comportait non plus aucune obligation d’engager les
dépenses qu’un tel budget aurait appelées. Elle
prévoyait un rapport qui serait adressé au début de
chaque session à une commission conjointe des deux
Chambres. Ce rapport dresserait un tableau de la
420 L ’argent
situation économique et se limiterait à suggérer
telle ou telle mesure qui pourrait être nécessaire
pour favoriser et promouvoir la libre entreprise
concurrentielle et l’emploi utile maximal de ceux
qui en étaient capables et désireux, ainsi qu’il était
prescrit dans la déclaration ci-dessus. La victoire de
la contre-attaque conservatrice contre Keynes —
que le débat désigna clairement, ainsi que Henry
Wallace, Stuart Chase et William Beveridge,
comme l’un des démons qu’il fallait exorciser —
semblait à peu près totale.
Ce fut aussi une victoire à la Pyrrhus. Les
conservateurs de la Chambre des Représentants, en
partie dans l’intention de limiter les pouvoirs
fiscaux du Président, en partie pour éliminer la
substance du projet en la remplaçant par des
structures, inclurent dans le texte une clause
prévoyant la création d’un organisme consultatif
spécial pour les questions économiques : le Council
of Economie Advisers (Comité des Conseillers écono­
miques). Les libéraux acceptèrent. Au départ, on
attacha si peu d’importance à cet organisme que le
président Truman mit plusieurs mois avant de se
préoccuper de nommer ses trois membres. Il choisit
comme président Edwin G. Nourse, estimable uni­
versitaire dont on s’étonnerait à tort qu’il fût si peu
acquis aux idées de Keynes car il ne leur avait
jamais accordé la moindre attention. Mais le vice-
président, Léon Keyserling, avait participé à la
rédaction de la loi sur l’Emploi ainsi qu’à sa
discussion devant le Congrès. Keyserling poursui­
vait ses objectifs avec passion, il était doué d’une
énergie exceptionnelle et avait une profonde
connaissance des sphères influentes de Washington.
En novembre 1949, il devint président par intérim,
et l’année suivante président en titre. Les restric­
Les années fastes 421
tions conservatrices de la loi n’impressionnèrent
nullement Keyserling. Les objectifs qu’il assigna au
comité étaient sans ambiguïté ceux du projet de loi
originel. Il montra, de même que W alter Heller, dix
ans plus tard sous Kennedy, que le talent de
l’avocat n’est pas un instrument de pouvoir négli­
geable. On ne lui conteste plus aujourd’hui un rôle
de pionnier dans la nouvelle structure et la nouvelle
politique économique; mais on mit longtemps à
l’admettre. Keyserling souffrit de la grave tare
morale d’être un homme de loi. Vers la fin de la
guerre, les économistes professionnels commen­
çaient à constituer une force aux États-Unis. Il
était rude que la première manifestation de leur
puissance s’incarnât dans un homme qui n’était pas
du sérail. Keyserling n’arrangeait pas les choses par
ses fréquentes allusions à cette blessure morale de la
profession. Mais depuis Keyserling, tous les
membres du Comité furent des représentants paten­
tés de la corporation des économistes.
Au cours des vingt ans qui ont suivi l’adoption de
la loi sur l’Emploi et la création du Comité des
Conseillers économiques, chaque mois de janvier9 a
vu la publication d’un Economie Report of the
Président (Rapport présidentiel sur l’Économie); il
s’agit d’une déclaration d’un niveau de' spécialiste
sur les développements récents et à venir de
l’économie. Ces rapports n’ont pas été sans défauts;
il est rare qu’un gouvernement, jetant un regard
rétrospectif sur son oeuvre, l’ait trouvée mauvaise.
Il est rare que son évaluation des résultats de la
politique choisie l’amène à juger que ceux-ci n’al­
laient pas dans la bonne direction. On ne peut
9. Parfois, en février. Les premiers temps, il y eut plusieurs
rapports chaque année.
422 L ’argent
cependant nier l’importance qu’a eue la présence
aux côtés du Président d ’hommes à même de suivre
de très près la production et l’emploi ainsi que les
effets lointains de leur intervention sur les dépenses,
les impôts, la politique de la Réserve fédérale, le
commerce international et même la politique agri­
cole. A la lumière de l’histoire ultérieure il est
douteux que les auteurs du premier projet de S380
aient eu des objectifs plus ambitieux lorsqu’ils
préconisaient un budget économique national, spé­
cifiant ce qui serait produit, ce qui serait investi ou
dépensé et le m ontant des dépenses supplémentaires
qui incomberaient à l’É tat pour donner du travail à
tous ceux qui étaient « capables et désireux » d’en
avoir.
CHAPITRE XIX

L a nouvelle économie à son zénith

Dans les années qui suivirent la guerre, aux


États-Unis, il suffisait de se référer à Keynes, plus
encore qu’à Marx dont la menace était plus
lointaine, pour que les conservateurs prennent une
attitude hostile et que les modérés vous refusent un
accord qu’ils étaient, sinon, tout près de vous
donner. On acceptait les effets de la doctrine
keynésienne mais le nom de Keynes restait assimilé
au drapeau rouge.
En 1947, Seymour Harris, de l’université Har­
vard, le plus empressé des apôtres du keynésia­
nisme, et l’un des plus efficaces, publia sur cette
théorie un recueil d’essais qui fit du bruit. Il
s’ouvrait sur l’article nécrologique paru dans le
Times de Londres le 22 avril 1946 : « Lord Keynes,
le grand économiste, est mort hier à Tilton, Firle,
Sussex, d’une crise cardiaque. Le pays a ainsi perdu
un très grand Anglais. C’était un homme de
génie... » Harris intitula son livre The New Econo­
mics (La Nouvelle Économie)1. Dans les années
suivantes cette appellation fut adoptée couram­
1. The New Economics : Keynes’ Influence on Theory and Public
Policy, Seymour E. Harris éditeur, New York, 1947.
424 L ’argent
m ent2. Et sous l’administration Kennedy, l’adhé­
sion du gouvernement des États-Unis à la Nouvelle
Économie devint un fait public. Durant l’ère
kennedienne et les premières années de l’adminis­
tration Johnson, la production totale s’accrut régu­
lièrement. L’emploi augmenta plus rapidement que
la population active; par conséquent, le chômage
diminua. Et de légères interventions directes sur les
prix assurèrent leur stabilité. C’était la Nouvelle
Économie. Tout semblait aller bien.
Quant aux responsables, ils n’étaient guère en
proie au doute. Dans les premiers jours de 1968, au
moment où la prospérité de l’après-guerre achevait
sa vingtième année, les économistes du Président se
sentirent enclins à réfléchir sur la période récente.
Durant ces dernières « années de réalisations »,
firent-ils observer, ce fut « loin d’être une coïnci­
dence si l’on mit en oeuvre activement et consciem­
ment les politiques fiscale et monétaire afin de
promouvoir la prospérité... ». Et, ajoutèrent-ils, il
ne se produisit plus que la « politique économique
fédérale... attendît pour intervenir que se déclarât
une récession ou une grave poussée inflation­
niste3 ». Suivait alors un bref accès de modestie,
vite surmonté
Ces dernières années, les politiques fiscale et monétaire
n’ont pas été parfaitement exécutées ni parfaitement
coordonnées. Mais elles ont fait l’objet d’un examen
permanent et coordonné. Et nos interventions n’ont

2. James Tobin, dans The New Economies One Decade Older,


Princeton, 1974, estime que l’entrée de cette expression dans
l’usage courant ne remonte pas au livre de Harris, mais à sa
réinvention par des journalistes de Washington en 1962.
3. Economie Report of the Président, 1968, p. 7 Souligné par
nous.
La nouvelle économie à son zénith 425
jamais cessé d’être correctement orientées même si le
moment et l’intensité choisis ont pu laisser à désirer4.
Si méritées qu’elles fussent, c’était bien la der­
nière occasion de se tresser des couronnes. Et l’on
aurait pu s’en douter, avec un sens de l’histoire un
peu plus aigu. En décembre 1928, dans son dernier
message sur l’É tat de l’Union, Calvin Coolidge
déclarait : « Jamais le Congrès des États-Unis, réuni
pour examiner l’état de l’Union, n’a vu se déployer
une aussi attrayante perspective que celle qui
s’offre à nous aujourd’hui. A l’intérieur, c’est la
tranquillité et la satisfaction... et un nombre record
d’années de prospérité5. » L’année suivante, c’était
le déluge.

La riante façade de la Nouvelle Économie cachait


quatre failles graves. Certaines d’entre elles com­
mençaient juste à apparaître à l’époque; aujour­
d’hui, grâce à l’inappréciable secours du regard
rétrospectif, toutes nous semblent parfaitement
évidentes.
La première était la confiance accordée à la
prévision et à l’action préventive. La prévision ne
saurait être parfaite; en Économie, elle est toujours
imparfaite. Et ce qui est encore plus grave, l’écono­
miste qui occupe un poste élevé est poussé par de
fortes raisons personnelles et politiques à émettre
des prévisions erronées. C’est tout d’abord 3a
tentation de prévoir ce que l’on désire voir advenir,
et cela est toujours une performance économique en
progression et non en régression. C’est ensuite parce
4. Ibid., p. 7.
5. John Kenneth Galbraith, La crise économique de 1929 —
anatomie d’une catastrophe financière, Paris, 1970, p. 7.
426 L ’argent
que bien des gens pensent que la prévision écono­
mique crée les conditions de sa propre réalisation.
Une prévision pessimiste sur l’emploi et la produc­
tion communiquera, pense-t-on, son pessimisme aux
milieux d’affaires et les incitera aux restrictions. La
prévision d’une hausse des prix conduira les grandes
entreprises à réviser en hausse leurs propres prix.
Quant aux syndicats, ils établiront leurs revendica­
tions salariales sur la base des prévisions gou­
vernementales en matière de prix et de coût de la
vie, si bien que la prévision de hausses de prix est
immédiatement utilisée comme argument dans les
négociations. Il s’ensuit qu’en Economie, toute
prévision officielle est suspecte; on peut être sûr
que, dans une large mesure, elle prend ses désirs
pour la réalité. Pendant les dix années qui vont de
1965 à 1975 environ, ce sont des prévisions très
largement influencées par ce que l’on souhaitait
voir se produire qui ont servi de guide à la politique
économique.
En outre, la prévision économique officielle ne
saurait contredire les espérances publiquement affi­
chées en d’autres domaines. En 1967 et 1968, qui
furent les dernières années de réussite économique,
l’économie supportait le poids croissant des
dépenses entraînées par la guerre du Vietnam. Selon
la doctrine officielle, cette guerre allait bientôt se
term iner; chaque jour, la lumière brillait un peu
plus au bout du tunnel désormais fameux. Les
économistes du gouvernement, si convaincus qu’ils
fussent que la guerre continuerait et coûterait de
plus en plus cher, ne pouvaient pas prendre cette
hypothèse pour base des calculs destinés au public.
Il leur était impossible de prédire publiquement que
les dépenses de guerre allaient s’accroître et les
pressions inflationnistes s’intensifier. Si fantaisiste
La nouvelle économie à son zénith 427
qu’il fût, l’optimisme officiel sur la fin de la guerre
faisait loi.
Les trois autres défectuosités portaient sur des
points spécifiques et concrets. Elles concouraient
toutes à limiter et même à annuler la capacité du
gouvernement de lutter efficacement contre l’infla­
tion.

Le premier de ces trois défauts résidait dans les


mécanismes prévus pour résoudre le problème à
présent connu de la domination des marchés. Dans
les années qui suivirent la guerre, les syndicats
apparurent de plus en plus puissants et sûrs d’eux.
Si la position dominante des grandes firmes ne se
renforça pas, idée que les économistes conservateurs
s’efforçaient à tout prix d’accréditer, c’est qu’elle
était depuis longtemps très forte, comme le mon­
trent les statistiques. E t pourtant, aux yeux de
tous, sauf des défenseurs les. plus inspirés du marché
concurrentiel classique, cette position dominante en
réalité s’accusa. C’est pourquoi, à mesure que les
entreprises approchaient d’un fonctionnement à
pleine capacité, il devint possible d’élever les prix
dans l’ensemble du vaste secteur fortement concen­
tré. Les syndicats se trouvèrent également en
mesure, face à ces hausses de prix, d’obtenir des
augmentations de salaires que les firmes, à leur
tour, répercutèrent. D’où la spirale inflationniste
classique. Pendant la guerre, la politique fiscale
d’ensemble était incapable d’enrayer cette spirale
sauf au prix d’une production très au-dessus des
moyens du pays. En temps de paix, on ne pouvait
l’enrayer qu’au prix d’un chômage qui aurait
dépassé largement le niveau tolérable. L’apparence
de solution mise en œuvre sous Kennedy était tout
428 L ’argent
à fait.boiteuse, tant sur Je plan des mécanismes que
sur celui des idées. Une pleine compréhension de ces
faiblesses exige un retour sur le début de la période
faste
Le déclenchement de la guerre de Corée dans l’été
de 1950 mit sérieusement à l’épreuve la capacité de
l’économie à associer vigueur de la production et
stabilité des prix. Au cours des premiers mois qui
suivirent, les prix s’élevèrent rapidement, en partie
par l’effet mentionné plus haut des positions domi­
nantes sur le marché, et en partie parce que les gens
qui gardaient le souvenir des récentes pénuries du
temps de guerre se ruèrent sur les articles de
consommation. En juin 1950, l’indice global était à
80; au mois de janvier suivant, il atteignait 89
(1967 = 100)6. Passant outre à l’opposition initiale­
ment manifestée par l’administration Truman, le
Congrès vota la mise en place d’un contrôle des prix
et des salaires. Un Bureau de la stabilisation des
prix fut créé et placé sous la direction décidée de
Michael DiSalle et de Gardner Ackley, ce dernier,
vétéran du contrôle des prix pendant la Seconde
Guerre mondiale. Une organisation complète fut
mise en place pour définir ces contrôles et les faire
appliquer.
Rarement intervention économique eut un résul­
tat plus rapide et plus efficace. Le mouvement
ascensionnel des prix fut promptement stoppé. Il
est possible que les hausses de prix se fussent
modérées ultérieurement, dès lors que les gens
auraient compris que le conflit coréen était d’une
ampleur limitée, qu’il ne s’agissait pas d’une
6. Calculé d’après Economie Report of the Président, 1952,
p. 189, et Economie Report of the Président, 1974, p. 305.
La nouvelle économie à son zénith 429
réplique de la Seconde Guerre mondiale. Mais au
moment où on décida d’agir, une spirale des prix et
des salaires était pleinement enclenchée. En l’ab­
sence de contrôles, elle n’aurait pas manqué de se
poursuivre et peut-être même de s’accélérer.
Une fois de plus, la démonstration était faite
qu’une intervention directe était nécessaire pour
maîtriser la spirale. Une fois de plus, pourtant, on
refusa de tirer les leçons de l’expérience. On admit
le succès à court terme des contrôles du temps de la
guerre de Corée. Mais, comme précédemment,
c’était la guerre. Et on invalida de nouveau cette
expérience sous prétexte qu’elle était trop spéci­
fique. On ne pouvait pas dire que ce conflit limité et
lointain eût éveillé une grande ferveur patriotique
ou eût autorisé un type d’intervention impraticable
en temps de paix. Mais on n’imaginait pas que cette
expérience pût avoir une quelconque pertinence
pour une période différente.
On mit fin aux contrôles en 1953. Les prix et les
salaires industriels reprirent alors leur lente ascen­
sion. On s’en émut suffisamment pour que l’admi­
nistration Eisenhower jugeât bon, d’abord au milieu
puis à la fin des années cinquante, de relever les
taux d ’intérêt, de restreindre l’expansion monétaire
et de s’efforcer à la rigueur budgétaire. Le déficit
budgétaire qui n’atteignait pas 6 milliards de dol­
lars en 1954, fit place les deux années suivantes à
un excédent d’un m ontant à peu près équivalent.
En 1958, le déficit reparut et atteignit 10,2 millions
de dollars; on le ramena à 1,2 milliard en 1959 et,
en 1960, on le transforma en un excédent de
3,5 m illiards7.
7. Il s’agit des déficits et des excédents de la comptabilité du
revenu national (Cf. chap. xvn, note 8). Economie Report of the
Président, 1974 , p. 328.
430 L ’argent
Durant ces deux périodes d’austérité, les prix
agricoles connurent une chute brutale. N’étant pas
soumis aux effets de la. domination des marchés par
les grandes firmes ni à la pression des revendica­
tions salariales, ils réagissaient comme les prix sont
censés réagir. Les prix industriels, en revanche,
continuèrent à monter régulièrement jusqu’en 1960.
A cette date, l’indice des prix industriels se situait à
95,3 (1967 = 100), soit 10 points de plus qu’en 1953
lorsque prirent fin les contrôles institués pendant la
guerre de Corée. En 1960 et 1961, l’austérité
monétaire et fiscale arrêta, pour une large part,
cette hausse des prix industriels. Mais la leçon la
plus spectaculaire et la plus douloureuse de cette
expérience — et on s’en souviendra — ce fut le
niveau de chômage qu’il fallut atteindre pour cela :
en moyenne 6,7 % de la population active en
1961 8. Une conséquence politique rien moins qu’ac­
cidentelle de ce contrôle des prix par le chômage fut
l’élection de John F. Kennedy en 1960. Il l’emporta
de si peu que la conclusion s’impose qu’il dut cette
victoire à la politique d’austérité si durement mise
en œuvre. Les républicains, en tout cas, y compris
M. Nixon, attribuèrent leur défaite aux mesures
prises pour combattre l’inflation des prix indus­
triels.

La leçon de cette élection ne fut pas perdue pour


la nouvelle administration. Dans les années cin­
quante, le président Eisenhower et son équipe
avaient maintes fois invoqué l’intérêt supérieur de la
patrie et de la stabilité des prix pour conjurer les
syndicats et les entreprises de modérer leurs appé­
8. Economie Report ofthe Président, 1974, p. 279 et 305.
La nouvelle économie à son zénith 431
tits en matière de prix et de salaires. Comme
auparavant, et plus encore durant les vingt années
qui suivirent, on reconnaissait le rôle décisif que
jouait dans l’inflation la puissance des syndicats et
des trusts. Les appels qu’on leur adressait adm et­
taient implicitement la nécessité d’une intervention
directe. Mais une fois admise cette nécessité, on
expliquait immanquablement qu’une action effec­
tive serait en contradiction avec le système du
marché.
La nouvelle administration démocrate accepta,
jusqu’à un certain point, la nécessité d’intervenir.
On se mit tout de suite à la recherche d’un
mécanisme qui donnerait prise sur la spirale des
prix et des salaires. On trouve ce problème expli­
citement formulé dans le rapport publié par le
Comité des Conseillers économiques la première
année de la nouvelle administration : « L’économie
comporte de vastes secteurs où les firmes sont
grandes ou la main-d’œuvre très organisée, ou les
deux à la fois. Dans ces secteurs, les parties privées
peuvent exercer un arbitraire considérable sur les
termes de la négociation salariale ou de la fixation
des prix 9. »
Pour l’application des mesures préconisées, on
faisait encore appel à la bonne volonté, excepté que
celle-ci serait aidée par des pressions officielles ou
des sanctions indirectes. On fixa des limites précises
ou « balises », pour la détermination des salaires et
des prix. C’est ainsi qu’on demanda aux syndicats
de limiter leurs revendications salariales à un
m ontant équivalant en gros à l’accroissement
annuel de la productivité, soit environ 3 %. Les
progrès de la productivité ayant accru suffisam­
9. Economie Report of the Président, 1962, p. 185.
432 L ’argent
ment la production horaire par ouvrier pour couvrir
cette augmentation des salaires, il n’y aurait par
conséquent, en moyenne, pas de hausse de coûts.
Ceux-ci étant stables, on demandait aux entreprises
de maintenir stables leurs prix.
Au printemps de 1962, cette politique fut
publiquement et même spectaculairement mise à
l’épreuve. Au début de l’année, Arthur Goldberg,
secrétaire au Travail et précédemment principal
conseiller des United Steel-workers (Syndicat de la
sidérurgie), avait négocié avec les producteurs
d’acier un accord de salaires qui restait dans
l’ensemble à l’intérieur de la limite ci-dessus définie.
C’est alors que l’United States Steel Corporation,
avec le génie du pharisaïsme et de l’affirmation
obtuse de soi-même qui est de tradition depuis
longtemps dans toute une branche des relations
publiques de la grande industrie, annonça tout
crûment une hausse de prix de 6 dollars la tonne.
Au moment où cette décision était rendue publique,
le dirigeant de l’U.S. Steel se présenta chez le
Président pour la lui annoncer. D’autres firmes se
mirent en mesure de suivre et ne tardèrent pas à le
faire. Kennedy répondit par une diatribe inspirée
contre le caractère et les origines familiales des
hommes d’affaires. A cette réplique s’ajoutèrent des
menaces de recours à la loi antitrusts, formulées par
la Fédéral Trade Commission (Commission fédérale
du commerce) en vertu des commandes d’acier
passées par l’E tat; de plus, l’opinion, la presse et le
Congrès commençaient à s’indigner. Les compagnies
revisèrent leur position. Une ou deux d’entre elles,
plus sensibles que les autres, décidèrent de ne pas
appliquer la hausse annoncée. Les autres, y compris
l’U.S. Steel, furent contraintes de l’annuler. Le
principe de l’application volontaire du contrôle des
La nouvelle économie à son zénith 433
prix et des salaires était ainsi sauvé. Les quatre
années suivantes, période d’expansion régulière de
l’emploi et de la production, les prix industriels ne
varièrent pour ainsi dire pas. Dans un jugement
très sobre sur la politique économique de ces
années-là, W alter Heller, qui en fut le principal
architecte, conclut que « ... à en juger à la fois
d’après les opinions exprimées en privé (en dépit des
cris de souffrance poussés en public) par les milieux
d’affaires et les syndicalistes, et d’après l’étude
attentive de l’évolution comparée des salaires et des
coûts, on peut porter au crédit du système des
balises une part de la modération observée par les
salaires et les prix au cours de la grande expansion
des années soixante10 ».

Cela ne devait pas durer. A partir de 1966, les


dépenses occasionnées par la guerre du Vietnam
s’accrurent massivement. Il est naturel qu’on
éprouve une certaine répugnance à augmenter les
impôts; à plus forte raison pour une guerre impopu­
laire. Il fallut attendre 1968 pour que fût votée une
surtaxe pour la guerre. Entre-temps, l’expansion de
la demande exerça une pression croissante sur les
prix et le coût de la vie. La hausse de ceux-ci fit
monter de même les pressions en faveur des hausses
de salaires. Après tout, le marché conclu prévoyait
la stabilité des prix. De plus, le gouvernement
devait rechercher un soutien à la guerre auprès
d’une opinion qui, à présent, dans sa majorité la
rejetait, et il voyait fondre son autorité morale.
Ainsi, le système des balises devenait moins efficace
10. Walter W. Heller, New Dimensions of Political Economy.
Cambridge, Mass., 1966, p. 46.
28
434 L ’argent
à mesure qu’il était plus nécessaire. En 1966, un
accord passé par les syndicats du bâtiment du New
Jersey dépassa largement les limites que ces balises
m arquaient; un peu plus tard, un accord avec les
mécaniciens de l’aéronautique fit de même. Bientôt,
les restrictions tant sur les salaires que sur les prix,
furent lettre morte. Les économistes de l’adminis­
tration Nixon, prenant leurs fonctions en janvier
1969, exprimèrent clairement et comme une ques­
tion de principe leur opposition à toute intervention
de ce type dans le jeu du marché.
Pour eux, le principe importait, bien qu’il fût en
contradiction avec la situation. Rien n’est plus
fondamental à la pensée économique conservatrice
que la souveraineté bienfaisante du marché. Le
marché n’est plus ni bienfaisant ni souverain s’il est
besoin de l’intervention de l’É tat pour empêcher
l’inflation et donc améliorer sa performance. Mais
les économistes libéraux non plus n’ont jamais
réussi à assimiler totalem ent le système des balises
ni les limitations de prix qu’il entraîne. Et à cela
aussi, il y avait de bonnes raisons. Le système
keynésien laisse intact le marché et par conséquent
aussi les idées microéconomiques établies qui
régnent sur les manuels et sur l’enseignement.
L’offre et la demande trouvaient leur équilibre à un
niveau de production plus élevé que précédemment
lorsque l’on avait opéré sur la demande la manipu­
lation requise. Le mécanisme par lequel s’établissait
l’équilibre «ntre l’offre et la demande, se formaient
les prix et s’effectuait l’allocation des ressources
demeurait inchangé. Le système des balises, lui,
impliquait que les prix et les salaires étaient
effectivement soumis au pouvoir des grandes firmes
et des syndicats. Les uns et les autres reflétaient
non plus l’équilibre du marché mais le pouvoir
La nouvelle économie à son zénith 435
capitaliste et syndical. Pour traiter de ce pouvoir
l’Economie classique n’était plus pertinente. En
conséquence, nombre d’économistes libéraux s’ef-
forçaient dévotement d’en détourner les yeux.
Certains s’y efforcent encore.
Les membres libéraux du Comité des Conseillers
économiques ne pouvaient guère échapper, dans
l’exercice de leurs fonctions, à la réalité déplaisante
de l’impact des syndicats sur les salaires et des
entreprises concentrées sur les prix et de l’interac­
tion des deux. Mais sitôt retournés dans les univer­
sités et dans les banlieues résidentielles avoisinantes
et rendus à l’enseignement, ils se sentaient toute
latitude de jeter par-dessus bord des préoccupations
aussi confuses, aussi discutables et aussi peu scienti­
fiques. Dans leurs écrits et dans leur enseignement,
les prix étaient une fois de plus sauvés des griffes du
grand capital et les syndicats assujettis au marché.
L’emploi se trouvait de nouveau assuré et l’infla­
tion prévenue grâce aux judicieux ajustements
opérés par les spécialistes de la politique fiscale et
monétaire.
D’où cette faille que nous signalions dans le
système. L’expérience des années favorables mon­
trait que la puissance économique, c’est-à-dire les
syndicats et le capital concentré, pouvait m ettre en
échec les tentatives pour combiner un niveau élevé
de l’emploi avec la stabilité des prix. En pratique,
donc, il était essentiel d’intervenir. Mais la pratique
ne fut jamais intégrée dans les principes et les
principes restèrent souverains. Un mythe optimiste
veut que, en des matières aussi cruciales pour le
citoyen que la politique économique, ce' soit le
citoyen qui décide. C’est peut-être vrai pour le long
term e; il conserve l’heureux droit de démettre après
coup ceux qui ont failli à leur tâche. Mais entre­
436 L ’argent
temps, avant que cette faillite devienne évidente ou
l’expulsion des responsables possible, la politique
économique, comme la chirurgie à cœur ouvert,
reste aux mains des spécialistes. C’est pourquoi, ce
en quoi les économistes croient ou désirent croire,
les principes auxquels ils se réfèrent, n’est pas de
l’ordre du détail négligeable. C’est au contraire
décisif.

Une autre défectuosité résidait dans l’inélasticité


fatale du système keynésien. A mesure que ce
système se développait au cours de ces années, il
devint impossible de réduire les dépenses. Les
impôts, eux, continuaient à s’ajuster d’eux-mêmes
automatiquement aux fluctuations en hausse ou en
baisse du revenu imposable. Mais sauf dans le cas
extrême d’une guerre, il ne fut plus question de les
augmenter par voie législative. Lorsque les dépenses
peuvent croître mais non décroître et que les impôts
peuvent décroître mais non pas croître, la politique
fiscale, bien évidemment, devient une voie à sens
unique. Elle se montrera merveilleusement efficace
contre la déflation et la dépression, mais bien peu
contre l’inflation.
Le système keynésien fut toujours plus rigide que
ne le croyaient ses promoteurs. Dans les années
trente, on l’a vu, on concevait la politique fiscale
comme devant agir par le canal des dépenses
publiques. On accroissait celles-ci lorsqu’on voulait
compenser l’insuffisance des dépenses ou des inves­
tissements privés, on les réduisait lorsque ces
derniers étaient suffisants. On ne touchait pas aux
impôts. L’expansion de la production et de l’emploi
avait pour conséquence de réduire le nombre des
assistés et les effectifs des chantiers de l’É tat et de
La nouvelle économie à son zénith 437
rendre moins pressantes les demandes d’aide adres­
sées par les agriculteurs notamment au budget
fédéral; une possibilité de réduire les dépenses était
donc engendrée par la croissance de la production et
de l’emploi. De 1936 à 1937, les dépenses fédérales
furent ramenées de 8,5 milliards de dollars à
7,2 milliards, soit plus de 15 %, am putation aussi
considérable que déraisonnable, vu l’époque11. Mal­
gré cela, personne n’est persuadé qu’il est facile de
tailler dans les dépenses publiques.
Dans les années d’après guerre, les dépenses
perdirent encore beaucoup de leur élasticité. Pen­
dant la Dépression, les dépenses de l’É tat allaient à
des fins économiques et sociales; elles visaient à
accroître la production et l’emploi et à améliorer le
revenu des chômeurs. Leur finalité provoquait chez
les conservateurs conséquents malaise et inquié­
tude. Toute réduction des dépenses se trouvait
assurée de l’approbation d’une large fraction de
l’opinion.
Après la Seconde Guerre mondiale, les dépenses
publiques furent beaucoup plus considérables : en
1954, elles étaient quelque huit fois plus élevées que
quinze ans plus tôt. Mais à présent, une très grande
part allait à des usages militaires. Finalité haute­
ment respectable. Et ces dépenses bénéficiaient du
soutien d’une bureaucratie militaire puissante et
des industries qui la fournissaient. Elles ne visaient
plus à faire progresser le revenu, la production et
l’emploi, quelque bienvenus que fussent ces béné­
fices secondaires. Elles visaient à contenir le com­
munisme, à assurer la sécurité de la nation, à
protéger la liberté, à armer le monde libre — , aux
applaudissements des conservateurs. En consé-
11. Economie Report ofthe Président, 1965, p. 262.
438 L ’argent
quence, il n’était plus question d’ajuster les
dépenses aux besoins de l’économie. Ainsi qu’on l’a
souvent rappelé, on ne triche pas avec la sécurité
nationale.
Cela signifiait que cet ajustement, il fallait le
trouver dans l’impôt. Après la guerre, celui-ci était
structurellement d’une beaucoup plus grande flexi­
bilité que pendant la Dépression. L’accroissement
des recettes provenant de l’impôt sur le revenu des
sociétés et des personnes avait compensé, en gros,
l’accroissement des dépenses. On a vu l’heureux
comportement de cet impôt. L’expansion de la
production, du revenu et de l’emploi s’accompa­
gnait d’une progression tan t des revenus des parti­
culiers que des profits des sociétés. Il en résulte que
des gens qui n’étaient pas imposables le deviennent,
et que ceux qui se situaient dans les tranches
d’imposition inférieures passent dans les tranches
supérieures. E t les profits des sociétés s’accroissent
plus qu’en proportion de l’accroissement plus que
proportionnel du rendement de l’impôt sur les
sociétés. Les recettes fiscales progressent donc plus
vite que la production et le revenu. Et lorsque la
production, le revenu et l’emploi diminuent, ces
phénomènes jouent en sens inverse. Plus impor­
tante est la masse des impôts, plus fort est son effet
stabilisateur. Les faveurs fiscales consenties aux
riches faussent évidemment ce processus bénéfique.
Il est vrai que pendant les vingt années de
prospérité, un grand nombre de ces faveurs
n’avaient pas encore cours, notamment le taux
maximal de 50 % sur ce qu’on appelle si gracieuse­
ment le revenu perçu. De plus on n’exploitait pas
encore à fond les échappatoires légales. A cette
époque, l’impôt sur le revenu jouait encore assez
efficacement son rôle de stabilisateur automatique.
La nouvelle économie à son zénith 439
Trop efficacement, en fait. Dès le début des
années soixante c’était devenu un lieu commun de
la Nouvelle Économie que d’estimer trop élevées
par rapport aux dépenses les recettes de l’É tat
fédéral en période de plein emploi. Il en résultait un
« freinage fiscal » sur la production, le revenu et
l’emploi. Pour atténuer ce freinage, on jugeait
nécessaire une réduction horizontale des impôts. Le
perfectionnement dès lors atteint par l’É tat permet­
tait une telle opération. On pouvait réduire les
impôts et accroître le déficit dans l’intention délibé­
rée et exclusive de déséquilibrer le budget et
d’améliorer ainsi la performance économique. En
1964, on effectua une telle réduction, équivalant à
14 milliards de recettes. Ce fut « la manifestation la
plus sensationnelle des nouvelles conceptions en
matière de politique économique12 ».
Une telle intervention impliquait toutefois qu’il
serait nécessaire d’agir en sens inverse au cas où un
excédent de la demande commencerait à faire
monter les prix. Mais, comme l’histoire ultérieure
devait le démontrer amplement, c’était là une
opération beaucoup plus difficile. Plus qu’en raison
de la répugnance politique normale à augmenter les
impôts. Seule une poignée de citoyens hautement
conscients ne considèrent pas comme d’un arbi­
traire insigne d’alourdir les impôts alors même que
les prix montent. Tout se paie déjà plus cher et
voilà que l’É tat retourne le couteau dans la plaie en
exigeant davantage d’impôts. Il est peu d’interven­
tions économiques qui paraissent à ce point contre
nature.
Cet obstacle élémentaire se trouve renforcé par
les considérations politiques qui interfèrent avec
12. Heller, op. cit., p. 71-72.
440 L ’argent
toute lutte contre l’inflation au moyen d’une
augmentation des impôts. Ce sont des impôts sur le
revenu et sur les sociétés qu’il s’agit; or, s’il y a
quelque justice dans l’assiette de ceux-j>i, ils
frappent lourdement les riches. Autrefois, ceux que
Ricardo appelait les hommes d’argent se faisaient
remarquer par leur opposition à l’inflation. Mais
sitôt que les mesures de lutte contre l’inflation
touchent plus particulièrement le revenu des riches,
cette opposition faiblit énormément. Il est possible
que pour ceux qui se sentent ainsi visés, l’inflation
soit plus avantageuse. Quoi qu’il en soit, le recours
aux impôts comme armes anti-inflationnistes tem ­
père puissamment l’ardeur anti-inflationniste des
riches.
S’il n’est possible d’accroître les impôts que dans
le cas de force majeure de la guerre et s’il n’est pas
possible de réduire substantiellement les dépenses
quelles que soient les raisons invoquées, il s’ensuit
que la politique keynésienne n’est pas utilisable
pour restreindre la demande. Elle permet d’ac­
croître le pouvoir d’achat mais non de le réduire.
Au cours des vingt années de prospérité, on ne
parvint pas à découvrir de méthode sûre pour
résoudre le problème de la spirale salaires-prix
engendrée par la position dominante du grand
capital et des syndicats sur les marchés. Les
objectifs étaient connus; mais les moyens de les
atteindre devenaient désespérément inopérants.
On faisait toutefois une exception en faveur de la
politique monétaire. La dégradation des autres
instruments ne fut pas aussi néfaste que la
confiance croissante mise en celui-là.
Et ce fut en effet le dernier des maux qui
affectèrent cette période que la foi en la politique
La nouvelle économie à son zénith 441
monétaire. L’histoire de cet instrum ent fait appa­
raître ce phénomène aussi surprenant que domma­
geable. Le recours à la politique monétaire durant
les années de prospérité fut, en fait, prudent. Et
malgré cela, les résultats ne furent guère encoura­
geants. On s’accorde en général à estimer que
l’interruption de l’expansion vers le milieu des
années cinquante fut la conséquence d’opérations
d'open market légèrement restrictives combinées à
un relèvement des taux appliqués aux banques
em pruntant auprès de la Réserve fédérale. En outre,
cela ne mit pas fin à la hausse des prix industriels.
A la fin de la décennie, ces mesures, associées à une
politique fiscale restrictive, vinrent certes à bout de
ces hausses mais au prix de la baisse de production
et de l’aggravation du chômage qui contribuèrent à
l’élection de Kennedy.
Pourtant, la foi en la politique monétaire grandis­
sait. Le souvenir des échecs antérieurs s’effaçait.
L’espoir du salut se tournait — c’est humain —
vers la magie et la sorcellerie des experts. Enfin, et
cela participait aussi du phénomène, le prestige des
banques centrales et en particulier de la Banque
fédérale de Réserve, restait inentamé, ce qui ne
devrait plus étonner le lecteur de ce livre. Dans le
petit monde de l’économie, on reconnaissait pleine­
ment les échecs de la politique monétaire mais
c’était pour les considérer non pas comme l’expres­
sion d’une erreur fondamentale mais comme d’inté­
ressantes aberrations. Les manuels et les cours
continuaient d’expliquer avec un luxe de détails
comment les manipulations du taux d’escompte et
l’achat ou la vente de titres perm ettent d’augmen­
ter ou de réduire l’offre de monnaie et ainsi de
stimuler ou de réfréner l’économie. L’analyse des
fluctuations de l’offre de monnaie devenait particu­
442 L ’argent
lièrement à la mode, bien qu’au même moment on
fût de plus en plus perplexe — nous y reviendrons
— sur ce qu’il convenait d’inclure dans les agrégats
monétaires. Surtout, on appréciait l’indépendance
de la politique monétaire à l’égard des instan­
ces publiques si gênantes. La politique monétaire
« ... bénéficie d’une souplesse qu’ignore la politique
fiscale : les décisions du Conseil des Gouverneurs ne
sont pas soumises aux lenteurs de procédure qui
affectent l’action parlementaire ni aux délais qui
risquent de séparer l’adoption et l’application des
mesures de politique fiscale 13 ».
Mais ce renouveau résulta essentiellement de
l’apostolat efficace de celui qui a étudié avec le plus
d’ardeur durant cette période la politique et l’his­
toire monétaire, le professeur Milton Friedman.
Conservateur zélé et bardé de principes, Milton
Friedman a vu dans la politique monétaire l’article
fondamental du credo conservateur. Elle n’exigeait
aucune intervention directe de l’É tat dans le jeu du
marché. Elle n’avait que faire de la gestion des
dépenses et de l’impôt, sans même parler de
l’ampleur des budgets, qu’impliquait le système
keynésien. Grâce à elle, on pouvait réduire au
minimum le rôle de l’É tat —, on pouvait, en un
mot, en revenir au monde merveilleusement simple
du passé. Milton Friedman n’absolvait nullement
les erreurs de la Réserve fédérale, ni ne les
minimisait. Tout au contraire, il grossissait leur
importance, et de ce fait ne prenait nulle responsa­
bilité dans les malheurs ou les mésaventures passés.
Il suffisait de voir que la tâche était beaucoup plus
simple qu’on ne l’avait supposé jusque-là; Milton
13. Campbell R. McConnell, Economies, 4e édition, New York
1969, p. 332. Il s’agit là de l’un des deux ou trois manuels les plus
utilisés en Économie.
La nouvelle économie à son zénith 443
Friedman en revenait à Irving Fisher et affirmait
que dans l’équation de Fisher il ne fallait prendre
en considération que la quantité de monnaie. « On a
pu associer étroitement des modifications du com­
portement de la masse monétaire à des variations
de l’activité économique, du revenu monétaire et
des prix... Les modifications affectant la monnaie
ont souvent eu une origine autonome; elles n’ont
pas simplement reflété les modifications de l’acti­
vité économique14,15. » L’offre de monnaie, dési-
14. Milton Friedman et Anna Jacobson Schwartz, A Monetary
History of the 'United. States, 1867-1960; étude du National Bureau
of Economie Research (Office national de Recherche économique),
Princeton, 1963, p. 676.
15. On trouvera dans Tobin, op. cit. p. 58-59, le résumé le plus
complet, et selon moi le meilleur, des théories monétaristes. 11
vaut d’être cité in extenso (à quelques détails près). « La théorie
monétariste telle que je la comprends, comporte les point»
suivants [...] a) Les taux passés de croissance de la masse
monétaire constituent les principaux déterminants — et même
pratiquement les seuls déterminants systématiques et non aléa­
toires— de la croissance du P.N.B. nominal (en dollars courants).
b) Corollaire : les politiques fiscales n’affectent pas de façon
significative le P.N.B. nominal, même si elles peuvent modifier sa
composition ainsi que les taux d’intérêt, cj Autre corollaire :
l’impact d’ensemble des politiques et des événements monétaires
et financiers sur le P.N.B. nominal est, à des fins pratiques,
exprimé globalement par les fluctuations d’une variable unique, la
masse monétaire. Par conséquent la politique monétaire devra se
guider uniquement sur cette variable, à l’exclusion des taux
d’intérêt, des mouvements du crédit, des réserves libres et autres
indicateurs, d) Les taux d’intérêt nominaux dépendent de l’infla­
tion prévue, donc, avec un décalage, de l’inflation réelle. Bien
qu’une politique monétaire expansionniste puisse avoir pour effet
immédiat sur le marché de faire baisser les taux d’intérêt, cet
effet s’inverse bientôt lorsque viennent s’ajouter aux taux
d’intérêt les primes découlant de l’inflation que cette politique a
engendrée, e) La banque centrale peut et doit assurer une
croissance de la masse monétaire qui soit égale au taux de
croissance du P.N.B. potentiel plus un taux-cible d’inflation, f) Il
n’existe pas d’arbitrage permanent entre sous-emploi et inflation
444 L'argent
gnée m aintenant comme les agrégats monétaires,
est constituée, comme toujours, de la monnaie en
circulation (c’est-à-dire, en dehors des banques) et
des dépôts bancaires donnant lieu à émission de
chèques. Une addition plus tardive et toujours
contestée ajoute à cet ensemble les comptes
d’épargne puisque ceux-ci sont eux aussi immé­
diatement utilisables pour des dépenses et que la
différence entre les comptes courants et les comptes
bloqués tend à s’estomper. Si on parvenait a
contrôler ces agrégats de façon à leur permettre une
croissance régulière, correspondant en valeur à la
croissance de l’économie, on avait accompli toute la
tâche de la gestion économique. Il n’y avait rien
d’autre à faire. E t pour mener à bien cette tâche,
nul besoin de l’appareil complexe dont dispose la
Réserve fédérale pour m ettre en œuvre sa politique,
et en diverses occasions, Milton Friedman a suggéré
à demi sérieusement l’abolition de la Réserve
fédérale. Ce dont on a besoin, en revanche, c'est
d’un ensemble de règles strictes et la détermination
inébranlable de s’y tenir. Pour quiconque cherchait
un soulagement à la complexité du monde, nul
langage ne pouvait être plus agréable. Milton
Friedman n’avançait pas sa thèse à la légère; il
l’étayait d’une masse énorme de données, arrangées
quand nécessaire pour entrer dans les vues de
l’auteur. C’est ainsi qu’il dut en particulier écarter
mais un taux naturel spécifique de sous-emploi qui laisse place
aux transformations structurales et à la mobilité professionnelle.
La politique de l’État engendrera une inflation accélérée si elle
persiste à viser un taux de chômage inférieur au taux naturel et
une déflation non moins accélérée si elle vise un taux de chômage
supérieur. Si on applique une juste politique monétaire de crois­
sance régulière, l’économie trouvera son taux de saus-emploi natu­
rel. Comme un tel équilibre est réalisable pour toute valeur du
taux d’inflation, on peut fort bien prendre pour taux-cible zéro. »
La nouvelle économie à son zénith 445
laborieusement certaines variations de la rapidité
d’utilisation de la monnaie; et nous avons men­
tionné ci-dessus le problème grave et non résolu de
ce qu’il fallait considérer comme de la monnaie. Au
cours des années suivantes, on n’essaya pas d’appli­
quer la solution si étonnamment simple de Milton
Friedman. Mais elle contribua puissamment à
entretenir l’espérance que la magie de la gestion
monétaire pouvait résoudre tous les problèmes.
Hélas!
Telles étaient les failles du système keynésien, ou,
pour changer de métaphore, le feu couvant sous la
cendre qui, à la fin des années soixante et au début
des années soixante-dix, se transforma en flamme
ouverte. Le génie des économistes de Nixon fut de
l’attiser en soufflant dessus.
C H A P IT R E XX

Une histoire qui finit mal

L’historien prudent a soin de situer le terme de sa


recherche loin du temps présent; il peut donc
prendre place aux côtés des autres hommes pour
assister à la parade de l’actualité. A cela, une raison
hautement respectable : on ne peutsécrire l’histoire
prématurément, il faut prendre du champ. Mais une
telle retenue présente surtout un avantage tactique.
Les gens sont souvent bien informés des événe:
ments contemporains. Ils contesteront l’interpréta­
tion qu’en propose l’historien et même la m atéria­
lité des faits qu’il relate. 11 y perd son autorité de
spécialiste. Mieux vaut, par conséquent, s’en tenir
au passé.
Mais le propos même de cet essai ne me laisse pas
le choix d’une telle prudence. S’il traite des réus­
sites et des errements du passé, c’est pour éclairer le
présent. Aussi, en ces dernières pages, n ’ai-je
aucune excuse honorable pour éluder les incerti­
tudes actuelles d ’un monde qui se trouve affligé,
comme cela lui est arrivé si souvent au cours des
deux millénaires et demi qui nous séparent des rois
de Lydie, d’une monnaie qui a tendance à se vicier
et dont la gestion a tendance à vicier bien d’autres
choses, y compris la production et l’emploi. Il me
448 L ’argent
reste toutefois quelques circonstances atténuantes.
Une large part des événements récents ne fait pas
l’objet de controverses graves. De ces événements,
le passé proche et lointain en laissait présager
beaucoup. A leur tour, ils nous dictent la conduite à
tenir; mais là-dessus, il y aura beaucoup plus de
désaccord.

Aux États-Unis, les années fastes de la politique


économique prirent fin avec la guerre du Vietnam.
Les dépenses entraînées par la guerre et la demande
qui en résulta exercèrent sur les prix une pression
qui fit voler en éclats le système des balises. Les prix
se mirent à la hausse.
C’est tout particulièrement aux dépenses pour la
guerre et au déficit budgétaire qui en est résulté que
l’on impute la responsabilité de cette évolution. En
fait, ce furent là des facteurs rapidement neutrali­
sés. Pour l’année 1967, le déficit de l’É tat fédéral
dans les comptes du revenu national était de
12,4 milliards de dollars. On accrut alors l’impôt sur
le revenu grâce à une surtaxe; principalement grâce
à cette mesure, le déficit de l’année suivante fut
ramené à 6, 5 milliards. En 1969, il y eut un
excédent de 8,1 milliards *. Mais le déficit réappa­
rut à la suite de la suppression de la surtaxe et
d’autres réductions d’impôts.
La séquence de ces événements est im portante;
ces dernières années, les économistes de l’adminis­
tration Nixon attribuèrent au désordre financier
qu’ils avaient hérité la responsabilité de l’aggrava­
tion continue de l’inflation. A force d’être répétée,
cette explication obtint un large crédit. Il est très
1. Economie Report ofthe Président, 1974, p. 328.
Une histoire qui finit mal 449
évidemment commode d’attribuer ses propres
échecs à celui qui vous a précédé aux affaires. La
conclusion logique, c’est qu’on ne devrait jamais
faire porter à une équipe gouvernementale la
responsabilité de la performance économique avant
qu’elle soit restée au pouvoir plusieurs années.
Excellent alibi. Or, en réalité, la situation financière
héritée par l’administration Nixon était, pour
reprendre une expression consacrée en cette
matière, remarquablement saine. Il n’en allait pas
de même des efforts des économistes nixoniens pour
transformer la causation économique en une
branche de l’archéologie.
La tendance des prix que trouva la nouvelle
équipe en arrivant au pouvoir n’était pas non plus
particulièrement alarmante. Partant d’une base 100
en 1967, l’indice des prix de gros passa à 102,5 en
1968 pour atteindre 106,5 en 1969 2. En Économie,
l’infortune est évidemment quelque chose de relatif.
Quoi qu’il en soit, cette hausse des prix parut
suffisamment grave pour qu’à sa prise de fonctions
en janvier 1969, la nouvelle administration annon­
çât sa ferme résolution de la faire cesser. A cette fin,
le nouveau Président proclama audacieusement son
intention d’étendre et de rendre plus dangereuses
toutes les failles, réelles ou potentielles, du précé­
dent système de gestion de l’économie. Le 27 jan­
vier 1969, dans sa première conférence de presse
depuis son accession à la présidence, et avec la
syntaxe incertaine que devaient plus tard rendre
célèbre les bandes enregistrées du W atergate,
M. Nixon déclara : « ... ce que nous essayons de
faire sans, dirons-nous, intervenir trop dans l’écono­
mie — nous allons faire un réglage en finesse de la
2. Economic Report of the President, 1974, p. 305.
29
450 L ’argent
monnaie et du budget pour maîtriser l’inflation.
Une autre chose que je voudrais souligner à cet
égard. Je n’approuve pas l’idée qu’on peut lutter
efficacement contre l’inflation en exhortant les
syndicats et les entreprises à suivre certaines lignes
directrices 3 ».
Il y avait là de quoi faire tout le tort possible à
l’économie. Alors que la gestion de l’économie
exigeait toujours plus de soin, on allait en réduire
l’importance. Le « réglage en finesse », expression
empruntée par M. Nixon à ses économistes, devint
un ridicule cliché. A utant régler en finesse la crue
du Mississippi. Bien qu’il fût question à la fois de
politique monétaire et de politique fiscale, il conve­
nait d ’entendre que l’on se fierait surtout à la
politique monétaire. Un ajustement judicieux des
dépenses fédérales ou des impôts, qui sont tous
deux du ressort du Congrès, ne saurait dépendre
d’un effort d’imagination ni même d’un nouveau
conseiller présidentiel. Il y avait également derrière
cette déclaration l’idée que le succès des politiques
fiscale et monétaire n’était pas une question de
conception mais de technique. Chacun sait mainte­
nant qu’il n’en a jamais été ainsi. Si on avait la
chance que ce soit vrai, il y a beau temps que le
problème de l’Économie serait résolu, car en ce
domaine comme en tous les autres, ce ne sont pas
les bons techniciens qui manquent.
Et puisque le Président s’engageait dans cette
voie sans espoir, il renonçait du même coup à son
pouvoir essentiel d ’intervention. On n’interférerait
plus avec les prix et les salaires. Au lieu d’exprimer
comme précédemment le vœu que les entreprises et
les syndicats se restreignent, on les invita à jouer
3. New York Times, 28 janvier 1969.
Une histoire qui finit mal 451
autant qu’ils le jugeraient immédiatement profi­
table de leur position dominante sur le marché.
Avec M. Nixon, il n’est pas facile d’être injuste. Il
appelle et corrobore toute critique possible. Dans ce
cas-ci, cependant, il faut faire la part de ce qui
revient au plus estimable de ses subordonnés.
Témoignant quelques jours plus tard sur le système
des balises, qui, à en juger honnêtement d’après ses
résultats, avait contribué au maintien de la stabilité
des prix à l’époque de Kennedy, le secrétaire au
Travail George Shultz affirma que :
... 1° ... lorsqu’il était appliqué, il n’était pas très
efficace; 2° il est très possible qu’il ait renforcé à long
terme les facteurs d’inflation en détournant l’attention
des armes essentielles que sont les politiques monétaire
et fiscale ainsi que la politique de la main-d’œuvre; 3° il
est fort possible également qu’il ait accru l’agitation
ouvrière au lendemain de son abrogation; 4° il est
contraire à l’esprit de compétition et subvertit le jeu du
marché ; 5° lorsqu’il est assorti de sanctions, il se
pourrait bien qu’il tombe sous le coup de la loi
antitrust 4.
Il ne restait plus grand-chose à dire en faveur des
mesures directes de restriction des prix et des
salaires. M. Shultz ne devait pas tarder à apparaître
comme le principal porte-parole de cette adminis­
tration pour la politique économique.
Pendant deux ans, cette politique suivit avec une
exactitude remarquable la voie définie par le
4. Ce résumé des idées de Shultz est emprunté à un essai de Nei
de Marchi, « Wage-Price Policy in the First Nixon Administra­
tion : Préludé to Controls », qui figure dans un ouvrage à
paraître sur la politique américaine en matière de prix et de
salaires.
452 L ’argent
Président. La politique fiscale, fort rigoureuse en
1969, se relâcha grandement, nous l’avons vu, avec
la suppression de la surtaxe, d’autres allègements
fiscaux et un accroissement des dépenses. Le déficit
fédéral, dans la comptabilité du revenu national,
fut de 11,9 milliards en 1970 et dépassa 22,2 mil­
liards en 1975 5. Dans la lutte contre l’inflation, on
s'en rem ettait à la politique monétaire; celle-ci se
fit sévère, avec une hausse brutale des taux
d'intérêt en 1969 et ne se relâcha pas avant les
derniers mois dè 1970. Voilà pour le réglage en
finesse.
Vers le milieu de 1970, la longue période d’eupho­
rie de la Bourse prit fin. Sur ce chapitre, l’adminis­
tration Nixon n’encourait pas de reproches graves.
Tout effondrement boursier a ses causes dans le
boom qui le précède. En 1929, on s’était aperçu que
ceux qui semblaient avoir percé le secret du marché
avaient seulement percé le secret d’un marché en
hausse. Il en allait de même à présent. Ce qu’avait
été jadis la promotion des grandes compagnies de
holding et d’investissement se retrouvait mainte­
nant dans les sociétés de portefeuilles, les trusts de
placement, les fonds d’investissements et autres
châteaux de cartes de l’ère de l’ordinateur. En
rendant plus difficiles aux firmes faibles ou mal­
saines d’emprunter il est possible que la politique
d'austérité monétaire ait hâté le processus. Il est
fréquent que les conservateurs s’infligent ce genre
de brimade à eux-mêmes ou à leurs congénères.
Mais tôt ou tard l’issue aurait été la même.
En revanche, pour ce qui est de la hausse des prix
et du sous-emploi, l’effet, prévisible dès le début, de
la politique monétaire fut d’aggraver l’une et
5. Economie Report ofthe Président, 1974, p. 328.
Une histoire qui finit mal 453
l’autre. Le chômage, qui avoisinait 3,5% de la
population active en 1969, passa à 4,9 % en 1970 et
à 5,9 % l’année suivante. Et les prix de gros dont
l’indice s’établissait à 106,5 en 1969 (1967 = 100),
s’élevèrent à 110,4 en 1970 et à 113,9 en 1971 6. Le
chômage n’était, pas plus qu’auparavant, l’alterna­
tive à l’inflation. Comme auparavant, ils pouvaient
exister ensemble. La politique monétaire était
capable de restreindre l’activité et d ’aggraver le
sous-emploi, particulièrement dans les branches
telles que le logement et le bâtim ent en général, qui
reposent sur le crédit. Et la domination du marché
par le grand capital et les syndicats maintenait le
mouvement ascendant des prix, comme aupara­
vant. L’économie capitaliste moderne peut suppor­
ter l’inflation. Elle peut supporter aussi la récession.
E t même, elle tolère les deux à la fois et un niveau
de chômage pénible. Mais les économistes que
M. Nixon avait amenés avec lui à Washington
n’étaient pas des hommes de peu de foi. S’il fallait
faire des concessions à la réalité, ce ne serait que
sous la contrainte de nécessités politiques à court
terme.

E t l’on fit ces concessions. On honore hautement


le courage politique au service du bien public.
L’effet bénéfique de la lâcheté politique mériterait
plus d’éloges qu’il n’en reçoit habituellement. Dans
l’été de 1971, on n’était qu’à un an et quelques mois
d’une élection présidentielle. Tous les sondages
6. Ibid. p. 279 et 305. Bien que la hausse eût touché tous les
secteurs, elle fut particulièrement marquée dans ceux des biens de
consommation durables et des biens d’équipement. Ce sont là deux
secteurs où le capital concentré et les syndicats exercent avec force
leur pouvoir sur le marché.
454 L ’argent
montrèrent que le public réagissait défavorable­
ment, comme on pouvait s’y attendre, à la nouvelle
combinaison d’inflation et de chômage. Les son­
dages montrèrent M. Nixon distancé par les princi­
paux favoris démocrates. Les économistes peuvent
demander certains sacrifices au nom d’un principe.
Ils peuvent demander à la population de patienter
en attendant l’effet, présumé bénéfique au bout du
compte, des mesures qu’ils ont mises en œuvre.
Malheureusement, ni une loi ni un décret de
l’Exécutif ne sauraient instaurer la patience. Et les
appels à la patience volontaire touchent au premier
chef ceux qui les lancent.
On invoqua avec emphase les grands principes
économiques et la patience. Le 28 juillet 1971, Paul
W. McCracken, le savant président du Comité des
Conseillers économiques, réaffirma vigoureusement
la valeur et l’efficacité de l’utilisation privilégiée de
la politique monétaire et l’imprudence et même l’ex­
centricité de toute immixtion dans le jeu des prix et
des salaires. Se référant à un commentaire de
l’auteur de ce livre qui s’inquiétait de ce que la
domination du marché par les grandes compagnies
et les syndicats m ettrait en échec la politique
monétaire, à moins que le chômage ne devienne
extrêmement grave, il admit que ce commentateur
« avait le mérite d’être logique à l’intérieur des
limites de son point de vue particulier sur le
système économique ». Mais il écarta énergiquement
ce « point de vue particulier », qualifia d’ « illu­
soire » la portée économique d’un blocage des prix
et mit solennellement en garde contre tout contrôle
général des prix et des salaires qui serait « une
grave menace sur la liberté individuelle7 ». Il ne
7. Washington Post, 28 juillet 1971.
Une histoire qui finit mal 455
mentionna pas le fait que les grandes firmes et les
syndicats exercent déjà un tel contrôle et donc, on
peut le supposer, m ettent en danger la liberté.
Cette déclaration de principe avait, au départ, le
soutien du Président. Lors d’une conférence de
presse au début d’août, M. Nixon s’en prenait à son
tour au même commentateur, se déclarant « inalté-
rablement opposé » au « plan Galbraith, soutenu
par un grand nombre de sénateurs démocrates »,
lequel « plan » consistait en une légère intervention
directe sur les salaires et les prix. Le Président
faisait remarquer que ce genre de politique avait la
faveur des seuls « extrémistes de la gauche » et
ajoutait généreusement : « Ce que je dis n’est pas
une condamnation, c’est seulement une observa­
tion 8. » Quelques jours plus tard, le 15 août, le
spectre de l’extrémisme s’évanouit soudain; et le
principe s’effaça devant les nécessités implacables
de la politique. Tous les salaires et les prix, à
l’exception des prix agricoles et d’un petit nombre
d’autres, furent bloqués.
Simultanément, on libéralisa le budget et on
demanda des allégements fiscaux, qui furent obte­
nus à la fin de l’année. On relâcha également la
politique monétaire. On ne renonça pas pour autant
à l’ancien credo. L’action entreprise contre la
domination des marchés fut temporaire. Les
contrôles « visaient à créer des conditions dans
lesquelles une politique budgétaire plus expansion­
niste serait plus sûre et plus efficace ». Tout serait
alors pour le mieux. Les contrôles auraient brisé la
poussée inflationniste; ce n’étaient que « des expé­
dients de secours, auxquels on recourait dans un
contexte historique particulier mais dont on
8. New York Times, 5 août 1971.
456 L ’argent
escomptait bien qu’ils disparaîtraient sans laisser
dans le système de transformations durables,
excepté l’éradication des perspectives inflation­
nistes 9 ».
Il est difficile de ne pas s’attarder sur une telle
déclaration, qui, à la fois prend ses désirs pour la
réalité et affiche la plus pure témérité. Le problème
auquel s’attaquaient les contrôles, celui qu’en­
gendre la domination des marchés par les grandes
firmes et les syndicats, n’est pas nouveau. Or
personne n’a émis l’opinion que les grandes firmes
et les syndicats allaient bientôt disparaître. Mais le
problème, lui, disparaîtrait... Les conséquences
d ’une telle irresponsabilité ne sont pas négligeables.
A certains elles font perdre leur revenu, à d’autres
leur emploi; l’économie s’en trouve désorientée sur
le plan intérieur comme sur le plan international; la
tension et le sentiment de frustration se répandent
dans la société; la réputation du capitalisme est
atteinte; et aussi, celle des économistes. Les moins
touchés, ce sont peut-être les universitaires qui
tiennent de tels propos et suscitent ce genre
d’espérances.

Les contrôles ne furent pas sérieusement appli­


qués — plus exactement, ils furent, dans une large
mesure, inappliqués. A la différence de ce que l’on
avait fait pendant la Seconde Guerre mondiale et la
guerre de Corée, on ne mit pas en place l’appareil
administratif nécessaire. Les responsables de leur
application, ils en firent plus tard l’aveu candide,
restaient farouchement hostiles à leur principe10.
9. Economie Report of the Président, 1972, p. 24.
10. Ainsi que l’a souvent souligné, dans des conversations
privées, Herbert Stein qui ne devait pas tarder à succéder à
Une histoire qui finit mal 457
Les entreprises n’arrivaient pas à savoir ce qu’on
attendait d’elles. Ceux qui leur fournissaient des
éclaircissements étaient souvent des gens qui appar­
tenaient ou avaient appartenu à la branche concer­
née. C’était là une manière de négocier avec soi-
même contre laquelle le service des prix s’était
énergiquement prémuni pendant les deux expé­
riences précédentes. On n’instaura pas d’appareil
chargé d’infliger des sanctions. On se contenta
d’emprunter à l’administration des impôts quelques
fonctionnaires dont l’expérience et les perspectives
de carrière se limitaient au domaine de la percep­
tion des impôts.
Et pourtant, l’opération atteignit ses objectifs
dans une mesure non pas remarquable mais plus
que moyenne. La montée du chômage fut enrayée;
en 1972, puis à nouveau en 1973, il régressa
légèrement. Quant aux prix de gros, ils demeurèrent
stables pendant la période de blocage des derniers
mois de 1971. La phase II, qui fit suite au blocage,
limita en gros les contrôles aux conventions collec­
tives et aux prix des plus grosses firmes, c’est-
à-dire, à la sphère où existent des positions domi­
nantes. C’était donc une assez bonne application de
la logique du contrôle. Sur l’ensemble de l’année
1972 qui fut soumise à ce régime, les prix industriels
s’élevèrent de 3,6% , et les biens de consommation
autres que les produits alimentaires qui ne tom ­
baient pas sous le coup des contrôles, de 2,2% n .
Relatant l’expérience en janvier 1973, les écono-
McCracken à la présidence du Comité des Conseillers économiques.
C. Jackson Grayson Jr., principal responsable de l’application des
contrôles, a fréquemment exprimé son hostilité résolue à cette
politique. Cf. son article « Controls are not the Answer », Challenge
(novembre-décembre 1974), p. 9.
11. Economie Report of the Président, 1974, p. 309.
458 L ’argem
mistes du gouvernement purent écrire non sans
satisfaction et non sans raison qu’on avait assisté
depuis le mois d ’août 1971 à un « ralentissement
spectaculaire du rythme de l’inflation12 ». Ils firent
remarquer que l’intervention avait porté sur les
causes et non sur les symptômes, et que les
contrôles « n’avaient pas consisté en un simple
refoulement des hausses, aboutissant à une flambée
des prix sitôt que les contrôles sont levés 13 ».
Mais rien de tout cela ne signifiait qu’on eût
abandonné le vieux credo. Car dans le même temps
on se m ontrait assez confiant pour affirmer que les
États-Unis n’étaient pas confrontés à un problème
d’inflation qui dépassât « la capacité de contrôle
d’une politique fiscale et monétaire prudente 14 ».
On allait donc abandonner les contrôles. Le 8
janvier 1973, le secrétaire au Trésor George
P. Shultz, devenu le principal responsable de la
politique économique du gouvernement, s’adressa
aux journalistes pour leur faire savoir qu’il mainte­
nait son opposition aux contrôles. Il admit que
ceux-ci avaient bien fonctionné dans une économie
ralentie mais se dit persuadé qu’ils fonctionneraient
moins bien à présent qu’on approchait du plein
emploi et qu’il leur serait davantage demandé.
D’autre part, les élections avaient été gagnées. On
prit des mesures en vue du démantèlement des
contrôles.
Ce démantèlement s’effectua de façon erratique
et avec plusieurs retours en arrière tout au long de
l’année 1973. Dans l’ensemble, la politique fiscale et
monétaire fut, de fait, assez prudente. Les recettes
s’accrurent par rapport aux dépenses; les 15,9 mil-
12. Economie Report of the Président, 1973, p. 30.
13. Ibid., p. 68.
14 Ibid., p. 54.
Une histoire qui finit mal 459
liards de dollars de déficit fédéral enregistré en 1972
par la comptabilité nationale firent place en 1973 à
un excédent de 600 millions15. Le crédit était tenu
serré et l’argent cher; à la fin de 1973, le taux de
réescompte atteignit le chiffre sans précédent de
7,5 %. Les taux les plus avantageux pratiqués par
les grandes banques commerciales dépassaient
9 % 16. Ce fut donc une mise à l’épreuve remar­
quablement loyale d’une « politique fiscale et moné­
taire 'prudente ». En 1973, le coût de la vie
augmenta de près de 9% , soit près de trois fois
autant qu’en 1972. Les prix de gros firent un bond
de 18 %. Voilà pour la prescience du secrétaire au
Trésor Shultz et de ses collègues. Il faudrait bien de
l’ingéniosité et du talent littéraire pour faire
admettre que la politique fiscale et monétaire
prudente avait tenu ses promesses.
A l’automne de 1973 survint la guerre de Kip-
pour, l’embargo sur le brut et une très forte hausse
des produits pétroliers. Les économistes du gou­
vernement, entre autres, im putèrent pour une très
large part l’inflation à ces événements. Près des
trois quarts de la hausse des prix de cette année-là
avaient été enregistrés avant cette guerre et avant
que les prix pétroliers n’aient commencé à monter
pour de bon.
15. Economie Report ofthe Président, 1974, p. 328.
16. Ibid., p. 318. On fait valoir avec raison que de tels taux ne
sont pas excessifs du point de vue de celui qui les touche. Le
pouvoir d’achat de l’argent qu’il prête diminue en effet. Une fois
compensée cette perte, l’intérêt que perçoit le prêteur est faible
sinon nul. L’argument est toutefois moins convaincant si l’on
considère l’intérêt pour ce qu’il coûte à l’emprunteur. Dans ce cas
il convient de le mettre en rapport avec les revenus de
l’emprunteur, de celui, par exemple, qui cherche à accéder à la
propriété de son domicile; ces revenus, en général, n’ont pas
augmenté autant proportionnellement que de tels taux d’intérêt.
460 L ’argent
En 1974, on poursuivit les politiques prudentes.
L’estimation préalable du déficit fédéral dans la
comptabilité du revenu national était de 7,6 mil­
liards 17. Le resserrement monétaire fut maintenu
jusqu’au début de l’automne; un certain assou­
plissement fut alors consenti en réponse aux vives
protestations des secteurs les plus touchés et aux
critiques de certains économistes. En 1974, cette
politique proclamée prudence se trouva à nouveau
récompensée d’une hausse de 18,9 % des prix de
gros et de 11% du coût de la vie 1S. A la fin de
l’année, les prix agricoles avaient tendance à se
stabiliser; de même les denrées brutes et, bien
entendu, les services. Ce sont là les secteurs où le
capital est peu concentré. Dans les secteurs forte­
ment concentrés, la résistance à la contrainte fut,
ainsi qu’on pouvait s’y attendre, plus vigoureuse.
En décembre 1974, la United States Steel Corpora­
tion annonça une hausse de près de 5 % sur une
large gamme de produits sidérurgiques ; elle renonça
à une partie de cette hausse à la demande du
Président. Les entreprises de services publics,
notamment le téléphone, cherchaient également à
relever leurs prix. Les prix de la plupart des articles
manufacturés restaient à la hausse, encore que le
gonflement des stocks eût. tendance à freiner le
mouvement.
La méthode choisie pour stabiliser les prix se
révéla coûteuse. Le principal instrument utilisé, la
restriction du crédit, provoqua une crise sans
précédent dans la construction de logements. On vit
une nouvelle fois à l’œuvre cette discrimination
catastrophique de la politique monétaire à l’en­
17. Economie Report of the Président, 1975, p. 329.
18. Ibid., p. 304 et 309.
Une histoire qui finit mal 461
contre de ceux dont les affaires reposent nécessaire­
ment sur le crédit. Sur l’année, le volume global de
la production recula légèrement; une expression
telle que des « taux de croissance sains » semblait
appartenir à un autre âge. A la fin de 1974, le
chômage était, en chiffres absolus, le plus élevé
depuis la Dépression et, avec 7,1 % de la population
active, il l’était presque aussi en pourcentage. On
observa qu’à Detroit les chômeurs devaient faire
une queue de deux heures et demie pour toucher
leur chèque. E t dans cette queue, les cols blancs à
hauts salaires et les cadres supérieurs n’étaient pas
rares. Pourtant, l’attachem ent aux principes restait
tout aussi indéfectible. En décembre 1974, M. Alan
Greenspan, qui avait remplacé le docteur McCra­
cken et son successeur Herbert Stein à la présidence
du Comité des Conseillers économiques, s’adressant
à un public d ’économistes washingtoniens, résuma
sa position en deux phrases remarquablement élé­
gantes :
Dès lors qu’on a laissé le génie de l’inflation s’échapper
de la bouteille, c’est un problème très ardu de politique
économique que de trouver l’intervention qui soit
calibrée et graduée dans le temps de façon à freiner la
montée des primes de risque engendrée par la baisse des
revenus, sans provoquer l’avortement prématuré de la
baisse des primes de risque nées de l’inflation. Il est clair
que ce n’est pas là un chemin commode, mais c’est celui
que nous devons suivre 19,
On considérait toujours qu’une fois exorcisée,
l’inflation était disparue à jamais. Le capitalisme
suivait son cours normal et sans à-coups. L’homme
19. Alan Greenspan, « Economie Policy Problems for 1975 »
conférence prononcée le 2 décembre 1974 devant le National
Economists Club.
462 L’argent
l’ayant mis à flot, Dieu, honnête conservateur lui
aussi, faisait en sorte qu’il restât stable. Il suffisait
d’avoir la volonté d’endurer les sacrifices néces­
saires. Tel était, en 1974, le niveau de la pensée
économique. Et à nouveau voilà qu’elle allait à
contresens des besoins de la politique. Vers la fin de
l’année, bien que le génie de l’inflation ne fût
toujours pas rentré dans la bouteille, les conseillers
du Président se réunirent au milieu d’un paysage
enneigé du Colorado et reconnurent que les sacri­
fices étaient trop grands. Peut-être vaudrait-il
mieux avoir plus d’inflation mais moins de
chômage.
Cet épisode malheureux aura du moins attesté
qu’en Économie la foi conserve le pas sur l’expé­
rience.

Avec les déboires de l’Amérique, vinrent ceux du


reste du monde. A partir de la fin des années
soixante, dans tous les pays industriels, les prix
s’élevèrent, tirés vers le haut par la demande et
poussés par les revendications de salaire. A y
regarder de plus près, il s’avérait que ces deux
forces appartenaient à un ensemble plus vaste. Au
siècle dernier et pendant les premières décennies de
celui-ci, la répartition des revenus dans les pays
industrialisés était profondément stratifiée. Il en
allait de même, bien entendu, pour la consomma­
tion. Il allait de soi qu’un employé avait un niveau
de vie plus élevé qu’un ouvrier et un membre des
professions libérales plus élevé que l’un et l’autre.
Au-dessus venaient les dirigeants d’entreprise et
enfin les détenteurs de la propriété. Des minorités
ethniques occupaient le bas de l’échelle et, même
dans'le meilleur des cas, ne participaient pas à part
Une histoire qui finit mal 463
entière au produit social, qu’il s’agît des Noirs aux
États-Unis, des Irlandais en Angleterre, des Algé­
riens en France ou des Italiens en Suisse.
Peu à peu, dans tous les pays, des tiraillements
commencèrent à ébranler ces limites impératives et
acceptées entre les niveaux de revenu et de consom­
mation. Partout, les plus mal partagés se mirent à
revendiquer plus vigoureusement l’accès à certains
biens de consommation qu’un droit naturel avait
semblé jusque-là réserver aux privilégiés. La pers­
pective de loisirs accrus pour les masses, l’espoir en
une société où les classes tendraient à disparaître, il
n’est pas de thèmes qui, à l’époque moderne, aient
suscité de débats plus savants. Et rien n’a donné
lieu à des analyses plus consternées que les consé­
quences économiques du déclin de la morale du
travail et des revendications matérielles de ceux, les
ouvriers d’usine en particulier, dont on avait
toujours pensé qu’ils se satisfaisaient de la part du
pauvre.
L’une des causes de l’inflation dans les pays
industriels fut donc la tendance des consommateurs
à formuler des revendications en se souciant de
moins en moins de la possibilité qu’elles soient
satisfaites, ainsi que la répugnance bien naturelle
des gouvernants à limiter ces revendications.
L’autre cause réside dans l’insuffisance ou dans
l’ineptie, tant théorique que pratique, de l’effort
fait aux États-Unis pour maîtriser l’inflation. Les
relations commerciales des États-Unis avec le reste
du monde comportent une dissymétrie frappante.
La marge d’autosuffisance dont disposent les États-
Unis est suffisamment grande pour qu’ils puissent,
dans une large mesure, stabiliser leurs prix, si
toutefois ils ont la sagesse et l’énergie de le faire.
Mais si les prix montent aux États-Unis, il est peu
464 L ’argent
de pays qui n’en supporteront pas les conséquences.
L’inflation n’aura guère de mal à être chez eux plus
forte qu’aux États-Unis; elle sera très difficilement
moins forte.

Au xixe siècle, la Grande-Bretagne et la livre


sterling gagée sur l’or constituaient les points fixes
de la politique économique internationale; les
repères sur lesquels les autres pays réglaient leurs
mouvements. Durant les années cinquante et le
début des années soixante — les années fastes — les
États-Unis et le dollar jouèrent un rôle similaire.
Les prix américains étaient stables; le dollar était
une valeur éminemment sûre que chacun souhaitait
détenir. Lorsqu’un pays se m ettait à perdre des
dollars, c’était que quelque chose n’allait pas. A ce
signal, le gouvernement prenait des mesures —
politique fiscale plus stricte, hausse des taux d’inté­
rêt, et même, dans certains pays particulièrement
accommodants tels que la Hollande, limitation des
hausses de salaires — de façon à remettre les choses
en ordre. Dans les situations extrêmes, on pouvait
recourir à la dévaluation. C’étaient de tels ajuste­
ments par rapport aux États-Unis et au dollar, et
non des réunions de gouverneurs de banques cen­
trales ou de ministres des Finances, qui, à cette
époque, assuraient la coordination entre les poli­
tiques intérieures des différents pays industriels.
Une telle coordination est, à son tour, la première
condition de la stabilité de la monnaie internatio­
nale. Les taux de change ne sont stables et donc
prévisibles que si les prix intérieurs sont eux-mêmes
relativement stables ou évoluent de façon harmo­
nieuse par rapport à ceux des autres pays.
C’est cette harmonie qui a pris fin lorsque
Une histoire qui finit mal 465
l’instabilité est apparue aux États-Unis à la fin des
années soixante, provoquant l’inflation dans les
autres pays industriels. Un facteur supplémentaire
de complexité réside dans l’évolution fondamentale­
ment différente des coûts et de la productivité d’un
pays industriel à l’autre. Différence qui apparaît de
la façon la plus tranchée entre l’Allemagne et le
Japon, d’un côté, et les États-Unis de l’autre.
Durant cette période, l’Allemagne et le Japon, dont
les dépenses d’armement avaient été strictement
limitées par les puissances victorieuses à la fin de la
guerre et dont la défaite avait utilement refroidi les
ardeurs guerrières, consacrèrent leurs économies à
la construction d’usines modernes. Les États-Unis,
au contraire, sortirent de la guerre avec un appareil
de production intact et donc dépassé. De plus, ils
consacrèrent une grande partie de leurs économies à
l’armement puis à la folle équipée vietnamienne.
Ainsi, outre la pression de la demande et des
revendications salariales, l’économie américaine
souffrait également de coûts plus élevés et d’une
efficacité de la production industrielle relativement
basse. Aussi longtemps qu’un taux de change fixe
lia le dollar au mark et au yen, il était très
avantageux d’acheter au Japon ou en Allemagne et
de vendre aux États-Unis. A la fin des années
soixante, on commença à dire que le dollar était
surévalué. E t il l’était.
En conséquence, dès la fin des années cinquante,
les firmes étrangères commencèrent à accumuler des
dollars provenant de leurs ventes surabondantes
aux États-Unis et que leurs achats dans ce pays
étaient trop peu im portants pour absorber. Détenus
par ces firmes ou déposés par elles dans des banques
européennes, ces dollars se transformèrent en ce
dernier mystère des initiés : les eurodollars.
30
466 L ’argent
Empruntés ou placés, ils constituèrent le marché
des eurodollars, qui, à l’examen, se révèle, comme
toujours, quelque chose de très simple. Une grande
part des dollars ainsi réunis furent convertis en or,
ce qui n’a rien d’étonnant. C’est ainsi qu’au cours
des années soixante, l’énorme magot d’or accumulé
par les États-Unis depuis 1914, se mit à fondre. Ce
fut là, pour une part, la rançon de la puissance. De
1914 jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre
mondiale, lorsque les riches de ce monde cher­
chaient un sanctuaire où abriter leurs trésors des
risques de guerre, ils pensaient aux États-Unis.
Mais par la suite, les États-Unis, cette superpuis­
sance qui constituait l’un des plateaux de la balance
de la terreur et qui se trouvait prise dans le guêpier
vietnamien, cessèrent d’apparaître comme sûrs. La
Suisse ou l’Allemagne étaient préférables. A la fin
de cette période, le flot d’or qui s’échappait des
États-Unis prit les dimensions d’une crue.

De loin en loin, au cours de ces années, les


ministres des Finances, les secrétaires au Trésor et
les gouverneurs de banques centrales se réunirent
pour examiner ce que l’on pourrait bien faire pour
arrêter le dérèglement croissant du système moné­
taire international. Ils faisaient grise mine au sortir
de ces réunions. Les journalistes les interrogeaient,
avec ce handicap de rigueur dans les affaires
monétaires d’avoir à faire semblant d’être au
courant des questions à poser. Au bout du temps de
réflexion convenable, les officiels refusaient presque
invariablement toute déclaration. La tradition des
Schacht et des Montagu Norman restait forte. Bien
entendu, ces réunions n’aboutissaient à aucun
résultat, car ceux qui y participaient n’avaient
Une histoire qui finit mal 467
aucune prise sur les causes profondes du mal — sur
les différents taux d’inflation, sur les différences de
coûts qui étaient en dernière analyse responsables
du déséquilibre.
A la fin des années soixante, les États-Unis
cessèrent effectivement de pourvoir d’or le premier
venu et n’en octroyèrent qu’aux banques centrales
en règlement de leurs créances. Les autres banques
centrales, à leur tour, entreprirent de limiter les
ventes d’or à leurs homologues étrangères. Les
particuliers désirant posséder de l’or durent s’adres­
ser pour cela à d’autres particuliers qui en déte­
naient. L’or eut désormais deux cours : le cours
ancien, ou officiel, servant aux règlements entre
banques centrales, et le nouveau cours du marché
libre déterminé par les échanges entre parties
privées. Ce fut l’occasion, pour les spécialistes, d’un
nouvel apport linguistique, le marché à deux étages.
Ce fut le début de la dernière phase du largage de
l’or.
Le point final fut mis en août 1971. Au milieu de
l’ample contingent de mesures nouvelles annoncées
au cours de ce mois, les États-Unis cessèrent de
fournir de l’or aux autres banques centrales dans le
cadre de l’accord mentionné ci-dessus. Cet acte, qui
en d ’autres temps aurait revêtu une importance
dramatique, passa presque inaperçu. C’est, pour
une part, qu’on évita toute rhétorique dramatique.
On ne parla pas d ’abandon consommé de l’étalon-
or. On dit seulement qu’on avait fermé le guichet de
l’or. La fermeture d’un guichet ne risquait pas
d’affoler quiconque. Personne ne prit vraiment
garde qu’on venait d’enterrer les accords de Bretton
Woods. Il est vrai qu’ils n’étaient pas adaptés à des
fluctuations des prix et des monnaies aussi amples
468 L'argent
et aussi divergentes que celles qui étaient devenues
courantes.

Il existait donc, à présent, des masses de dollars


accumulés. On avait avantage à les échanger contre
des marks, des yen ou d’autres devises et à acheter
des marchandises en Allemagne, au Japon ou dans
d’autres pays. Ces monnaies apparaissaient égale­
ment comme celles qui étaient les plus sûres à
détenir. Le dollar était, par conséquent, devenu une
monnaie faible. Cela n’était pas nécessairement
pour réjouir les autres pays. Car la situation dans
laquelle ils pouvaient vendre facilement aux États-
Unis sans être talonnés de trop près par la
concurrence américaine n’était pas sans confort.
11 y avait avantage à laisser une monnaie baisser en
même temps que le dollar. Il suffisait pour cela, du
moins à court terme, de faire vendre par sa banque
centrale la monnaie locale contre des dollars. On
maintenait ainsi cette surévaluation si commode du
dollar.
Des négociations s’engagèrent pour préparer la
dévaluation et la restabilisation du dollar. Elles se
tinrent à la fin de l’automne de 1971 dans les locaux
de la Smithsonian Institution à Washington. On se
mit finalement d’accord sur de nouveaux taux de
change; ceux-ci traduisaient une dévaluation du
dollar qui variait de 17 % par rapport au yen et
12 % par rapport au mark jusqu’à zéro par rapport
au dollar canadien. Les gouvernements participants
s’engageaient à acheter ou à vendre de la monnaie,
par l’intermédiaire de leur banque centrale, de
façon à rester à l’intérieur d’une marge de 2,25 %
par rapport aux parités convenues. A la demande
du Fonds monétaire international, le Congrès fit le
Une histoire qui finit mal 469
geste symbolique de réduire en conséquence la
valeur en or du dollar. Avec une modestie toute
relative, Richard Nixon qualifia ce résultat de plus
grande réforme monétaire de l’histoire de l’huma­
nité. Le secrétaire au Trésor, John B. Connally, à
qui alla tout le mérite de cet accord, jouit momen­
tanément de l’estime que ceux qui ne comprennent
rien à l’événement accordent à là compétence
présumée en matière monétaire. Tant pour les
accords que pour Connally, cette faveur fut éphé­
mère. Ils ne tardèrent pas à être victimes, de
l’époque.
Au début de 1973, au moment où l’administra­
tion abandonna les contrôles de la Phase II, il se
produisit un mouvement massif de conversion de
dollars en d’autres monnaies; cela en prévision
d’une reprise de l’inflation aux États-Unis et d’une
nouvelle dévaluation du dollar. Les événements
offraient toutes les justifications voulues à de telles
prévisions. Il y eut d’ailleurs des mouvements
spéculatifs similaires contre d’autres monnaies. Il se
révéla impossible de maintenir les parités prévues
par l’accord de Washington. L’instabilité monétaire
devint la politique officielle et on lui donna un joli
surnom : on appela cela flotter. Les économistes du
gouvernement enveloppèrent leur reddition dans un
chef-d’œuvre du style bureaucratique :
D ans le dom aine des relations économ iques intern atio­
nales l’année 1973 peut se caractériser com m e une année
d ’adaptation constante aux déséquilibres hérités du
passé com m e aux nouveaux élém ents survenus en cours
de route. A u début de l’année, les gouvernem ents de la
plupart des principaux pays décidèrent de renoncer à
tou te ten ta tiv e pour fixer les tau x de change à des
niveaux négociés. B ien que les banques centrales aient
continué d ’intervenir dans une certaine m esure, ce sont
470 L ’argent
les marchés des changes des pays étrangers qui ont le
plus contribué à définir les taux de change permettant
d’équilibrer le marché. Ce processus fut marqué à
plusieurs reprises par des fluctuations exceptionnelle­
ment amples des taux pratiqués sur les marchés des
changes. Néanmoins, le marché joua de façon satisfai­
sante son rôle d’intermédiaire20...
La référence de ces auteurs aux « déséquilibres
hérités du passé » visait à faire porter la faute à
leurs prédécesseurs — habileté quelque peu vaine
en l’occurrence, puisque ces prédécesseurs n’étaient
autres que nos auteurs. Quant à l’expression « fluc­
tuations exceptionnellement amples des taux prati­
qués sur les marchés des changes », c’était un
euphémisme pour désigner le désordre grave des
échanges internationaux. Sur l’existence de ce
désordre, personne n’avait le moindre doute.
Presque toutes les transactions, surtout interna­
tionales, comportent une projection dans l’avenir.
Les marchés conclus aujourd’hui ne seront réglés
que plus tard. Il devient difficile de s’entendre
lorsque aucune des deux parties ne sait ce que
vaudra l’argent au moment du règlement. C’est ce
qui se passe lorsque l’acheteur ignore combien lui
coûtera la monnaie avec laquelle, ultérieurement, il
paiera le vendeur. Ou bien lorsque le vendeur ignore
ce qu’il touchera en monnaie de son pays en
échange de la devise étrangère qu’il accepte en
paiement. Ces cas se produisent lorsque les taux de
change sont instables21. Il était donc indispensable
20. Economie Report ofthe Président, 1974, p. 182.
21. Certains contrats permettent d’acheter au cours actuel les
devises qui paieront une livraison ultérieure, et de limiter ainsi le
risque. Mais c’est une procédure coûteuse qui n’est praticable
qu’aux firmes importantes et seulement avec certaines monnaies.
Une histoire qui finit mal 471
que les banques centrales interviennent afin d’ap­
porter un minimum de certitude. Une monnaie
flottante était donc en fait une monnaie imparfaite­
ment stabilisée. C’est ce qu’on appela le « flotte­
ment honteux ». En 1974, le Fonds monétaire
international prit l’initiative de discussions visant à
édicter à l’usage des banques centrales des règles de
conduite relatives au flottement honteux.
Les conséquences de ce flottement honteux sur le
commerce international ne furent pas immédiate­
ment négatives. Grâce à l’ampleur exceptionnelle
des transactions portant sur les grains et autres
denrées alimentaires, l’expansion du commerce
international se poursuivit en 1973. Bien que peu
nombreux 22, il se trouva toutefois certains observa­
teurs pour interpréter comme un progrès cette
improvisation désordonnée. A Bretton Woods,
Keynes et W hite avaient espéré mieux. Et \ ils
avaient eu raison d’espérer.

A partir de 1973, mais surtout en 1974, se fit


sentir la puissante pression sur les prix des hausses
pétrolières. Comme bien d’autres faits parmi ceux
qui nous occupent, ce phénomène fut très générale­
ment mal compris. Ses causes sont, d’une part, la
22. Cf. Ronald A. Krieger, « The Monetary Governors and the
Ghost of Bretton Woods », Challenge (janvier-février 1975). En
plus de ses commentaires pénétrants sur la situation monétaire
dans le monde, dont certains vont à l’encontre des conclusions
présentées ici. Ronald Krieger nous présente un agréable petit
poème sur la réaction des gouverneurs du F.M.I. réunis en 1974 a
¡’effondrement du système de Bretton Woods :
Humpty Dumpty est assis sur un mur;
Humpty Dumpty est tombé du haut du mur.
Tous les chevaux du roi, tous les hommes du roi
Constituent une commission ad hoc pour étudier la situation
472 L ’argent
découverte faite par les pays producteurs des
ressources, jusque-là inutilisées, de leur position de
marchandage; d’autre part, l’inflation. Les prix
élevés engendrés par une forte demande ont tou­
jours pour effet, nous l’avons vu, de modifier les
termes de l’échange en faveur des producteurs de
denrées alimentaires et de matières premières. Ces
producteurs ont tendance à fonctionner à pleine
capacité ou presque et de vendre au prix qu’on leur
propose sur le marché. Une forte demande fait
monter les prix dans la mesure où certains produc­
teurs sont capables de contrôler l’offre. Dans le cas
des pays producteurs de pétrole, on assista à une
légère variante de ce phénomène; la demande des
pays consommateurs était si forte qu’elle permit
aux producteurs de relever leurs prix sans risquer
une mévente excessive de leur pétrole qui aurait
menacé l’entente réalisée entre eux sur les prix. Les
prix de l’O.P.E.C. auraient été bien plus difficiles à
maintenir en période de demande non inflation­
niste. L’histoire de ce type d’entente n’est pas
précisément jalonnée de succès. Sans l’inflation,
celle-ci aussi aurait pu échouer.
On considéra partout la hausse des prix pétroliers
comme puissamment inflationniste; aux Etats-
Unis, on l’utilisa de façon injustifiée comme alibi de
l’incapacité officielle à maîtriser l’inflation. En
réalité, cette hausse fut déflationniste. Dans les
pays arabes, tout particulièrement, mais aussi en
Iran et ailleurs, les recettes accrues provenant
du pétrole ne purent pas être immédiatement
dépensées en biens de consommation ou d’in­
vestissement. Elles s’accumulèrent; et représen­
tèrent une ponction de pouvoir d’achat, similaire
dans ses effets à un fort impôt indirect sur le pétrole
Une histoire qui finit mal 473
et ses dérivés23. Le résultat, de plus en plus clair à
mesure qu’on avançait dans l’année 1974, fut celui
que l’on peut attendre de la sévérité fiscale. La
demande faiblissant, les prix du marché concurren­
tiel, c’est-à-dire des denrées alimentaires, des biens
d’usage courant, des services, commencèrent à
fléchir. Les prix des secteurs à forte concentration
monopolistique continuèrent à monter. De même
que le chômage. Les pays producteurs de pétrole
avaient imposé aux pays industriels l’équivalent
d’une fiscalité plus lourde. Le résultat, comme de
toute mesure fiscale ou monétaire d’ensemble
contre l’inflation, fut d’aggraver le chômage bien
avant d’agir sur l’inflation.

L’histoire de la monnaie justifie fort peu cette


vision linéaire qui permet de tirer profit de l’expé­
rience approfondie d’une époque pour agir de façon
plus judicieuse à l’époque suivante. E t de ceux qui
servent de guides en ces domaines, l’histoire nous
parle encore moins. Deux mille cinq cents années
d’expérience et deux cents années de recherche
fiévreuse ont donné naissance à des systèmes
monétaires qui se sont révélés aussi insatisfaisants
les uns que les autres en temps de paix. A l’époque
récente, les conservateurs ont manifesté de l’hosti­
lité envers l’inflation, mais pas un grand enthou­
siasme envers les mesures prises pour la combattre.
Pour les libéraux, le mal c’est le chômage. En fait,
nulle économie n’est saine qui souffre de l’une ou de
23. A l’automne de 1974, lors de l’une des conférences sur
l’inflation baptisées « sommets » par le président Ford, Richard
N. Cooper a parfaitement analysé cet effet des hausses pétrolières.
Ceux qui voyaient alors la force de sa thèse n’étaient pas
nombreux et ne me comptaient pas parmi eux.
474 L ’argent
l’autre. L’inflation provoque la gêne et l’insatisfac­
tion du plus grand nombre. Le chômage, des
souffrances aiguës pour une minorité. Aucune
méthode ne permet de calculer lequel de ces deux
maux pèse le plus lourd dans ce bilan douloureux.
La leçon essentielle des années trente fut que la
déflation et la dépression brisaient l’ordre interna­
tional, chaque pays cherchant le salut pour son
propre compte, indifférent au tort que ses efforts
pouvaient causer à ses voisins. La leçon de la fin des
années soixante et du début des années soixante-
dix, c’est que l’inflation aussi détruit l’ordre inter­
national. Exprimer une préférence pour l’inflation
ou pour la dépression, c’est faire un choix de dupe.
La politique économique doit être dans tous les cas
de lutter contre celui de ces deux maux dont on est
atteint.
Mais ce qui est clair aussi m aintenant, c’est que si
choix il y a, c’est seulement dans les cas extrêmes
d’inflation ou de dépression. Autrement, et si l’on se
contente d’appliquer les remèdes admis et ortho­
doxes, on a les deux. E t contre cette combinaison,
personne, qu’on soit libéral ou conservateur, n’a
rien à proposer. Au bout de deux mille cinq cents
ans, c’est à cette situation qu’on en est arrivé
finalement. Peu d’histoires finissent aussi mal.
CHAPITRE XXI

Postface

Cette histoire pouvait-elle finir moins mal? La


réponse est oui.
On s’en rend compte tout de suite à seulement
considérer les gens qui gèrent la monnaie. S’il est
une conclusion qui se dégage de cette histoire, c’est
bien que cette tâche n’attire que de bien piètres
talents; de ceux qui protègent leur incompétence
derrière le mystère qui est censé envelopper l’objet
de la science économique en général et monétaire en
particulier. L’incapacité se trouve également proté­
gée par le fait que ce sont rarement, nous l’avons
vu, les responsables d’un échec qui en supportent
les conséquences. L’échec est plutôt un intéressant
sujet d’analyses, quelque chose qui donne de l’étoffe
à la personnalité.
Enfin, dans la carrière monétaire comme dans la
diplomatie, une nature gentiment conformiste, un
bon tailleur et une certaine habileté à énoncer le
lieu commun à la mode sont en général plus
favorables à la réussite qu’un esprit excessivement
curieux. Penser et agir efficacement suscite la
crainte et la critique. On se souviendra de celle-ci
bien plus que des résultats obtenus. Ainsi, dans
l’exercice des responsabilités monétaires comme des
476 L ’argent
responsabilités économiques en général, miser sur
l’échec est souvent bien plus payant, du point de
vue personnel, que de miser sur le succès.
Notre époque répugne à attribuer de graves
conséquences à l’incapacité des hommes — à ce
que, en d’autres temps où l’on mâchait moins ses
mots, on appelait la stupidité. Nous aimons à croire
que des forces sociales autrement profondes gou­
vernent l’action humaine. L’indulgence garde tou­
jours son mot à dire. Nous ferions pourtant mieux
de regarder en face le problème que pose l’incapa­
cité, la sottise associée à l’inertie. D’autant qu’il
n’est pas insurmontable. Dans le passé, la politique
économique a connu des succès. Il faut supposer
que ces succès ne sont pas survenus par accident
mais parce que des hommes compétents et éner­
giques ont fait ce qu’il fallait pour cela.
Dans l’avenir, ni le simple citoyen ni le tout-
venant des politiciens n’auront plus de facilité que
par le passé à distinguer l’individu capable des
autres. Mais ce qui est facile, en tout cas, c’est de
discerner le succès de l’échec. La règle élémentaire,
dans tous les domaines économiques et monétaires,
devrait donc être que celui qui a à rendre compte
d’un échec a échoué. Ne soyons pas méchants
envers ceux qui ont obtenu de mauvais résultats.
Mais que notre indulgence n’aille pas jusqu’à les
maintenir en fonctions.

Cela n’est pas pour dire que la réussite sera facile.


Parmi les enseignements que l’on peut tirer de cette
histoire, il en est deux qui retiennent particulière­
ment l’attention. Le premier, c’est que le problème
de la monnaie est désormais étroitement relié à
celui de l’économie, et même à celui du système
Postface 477
politique. Le second, c’est qu’en Économie, tel
résultat qu’on aurait admis comme inévitable il y a
un siècle ou comme tolérable encore il y a cinquante
ans, n’est plus accepté aujourd’hui. L’infortune de
jadis est devenue faillite.
Au siècle dernier comme auparavant, la monnaie
avait, en tant que telle, une importance. Les firmes
n’avaient pas le pouvoir de modifier les prix sur un
plan général. Les syndicats n’existaient pas en tant
que puissances. Les impôts et les dépenses des États
nationaux dépendaient des exigences de la guerre et
des besoins du temps de paix et non du type de
performance économique choisi. La nature de ce qui
était utilisé comme monnaie et les quantités qu’on
en avait à sa disposition étaient des considérations
importantes; l’instinct de ceux qui suivaient Bryan
— ou de ceux qui s’opposaient à lui — ne les
trom pait pas.
A l’époque moderne, nous l’avons vu, le budget
de l’É tat est devenu un facteur décisif de la
performance économique. Dans une très large
mesure, il dépend de ce budget que la demande se
développe, que les prix montent, que le chômage
s’aggrave et, en fonction des emprunts de l’É tat et
de la constitution correspondante de dépôts, que la
masse monétaire s’accroisse. Un autre facteur déci­
sif est le pouvoir qu’ont les syndicats et les grosses
firmes d ’affecter directement les prix et, plus
qu’occasionnellement, d ’annuler les effets restrictifs
de la politique monétaire et budgétaire. Ainsi que
nous l’avons abondamment montré, les syndicats et
les firmes ont avantage à faire monter les coûts et
les prix alors même que dans l’ensemble de l’écono­
mie, la demande se rétrécit et que le chômage
s’aggrave — et ils ont les moyens de le faire. D’où
478 L ’argent
cette tendance navrante de l’économie moderne à
combiner la récession et l’inflation.
La puissance du capital concentré et des syndi­
cats pose la question de la répartition d’ensemble
du pouvoir dans la société moderne et de la
souveraineté de l’État. E t toute tentative d’exercer
effectivement ce pouvoir implique de la part de
l’É tat une décision sur la répartition du produit
social. C’est pourquoi, dans l’ensemble de la poli­
tique économique, la politique monétaire n’occupe
plus qu’une place mineure. E t la politique écono­
mique elle-même est devenue un aspect de la
politique — un aspect du problème de savoir qui
exerce le pouvoir, qui distribue les récompenses.
E t ce n’est pas tout. Nous avons vu que certaines
monnaies ont m aintenant tendance à s’accumuler
en masses considérables hors de leur pays d’émis­
sion; les eurodollars et les pétrodollars en sont les
exemples récents. La banque qui les détient et la
société multinationale qui les possède peuvent les
convertir en d’autres monnaies et les reconvertir à
nouveau et ces manipulations portent sur des
sommes qui dépassent de loin la capacité de
correction et de stabilisation des mécanismes exis­
tants de stabilisation de la monnaie. Dans ses
données modernes, le problème de la gestion de la
monnaie a donc une dimension internationale bien
plus considérable que jamais.
Autre problème encore : ainsi qu’il ressort à
l’évidence des récents exemples du pétrole et des
denrées alimentaires, l’équilibrage de l’offre et de la
demande ne se réalise dans l’économie moderne
qu’après d’amples fluctuations de prix et de revenu.
Celles-ci ont tendance à engendrer sur une grande
échelle l’instabilité des prix intérieurs et des taux de
change internationaux. Aussi, la stabilité des prix
Postface 479
et des changes ne s’obtient que si l’on parvient, par
des mesures appropriées, à empêcher l’effet pertur­
bateur des fluctuations du cours de certains pro­
duits essentiels. Cette tâche également dépasse la
compétence des autorités nationales.
Enfin, répétons-le, ce que l’on considérait autre­
fois comme une performance économique valable
n’est plus acceptable aujourd’hui. La Grande-
Bretagne, après les guerres napoléoniennes, et les
États-Unis après la guerre civile, prirent des
mesures pour restaurer la stabilité monétaire et
permettre à nouveau les paiements en espèces. Les
prix agricoles s’effondrèrent. Le chômage aug­
menta. Le mécontentement fut très vif, mais il
resta sans effet. On était loin de considérer comme
contre nature les rigueurs de la vie économique. Les
prix ou les salaires trop bas ou la perte de l’emploi
ne venaient pas à proprement parler de Dieu. Mais
ils ne venaient pas encore de l’État. Il va sans dire
que c’est m aintenant le cas.

Rien ne dure toujours, ou pas grand-chose. Mais


ce qui est bien établi a des chances de durer quelque
temps. Ainsi des forces sur lesquelles la politique
économique du passé s’est appuyée, ou auxquelles
elle a résisté; si cet essai les a correctement définies,
on peut supposer qu'elles continueront à agir dans
l’avenir au moins pour un temps. Elles constituent,
au sens plein du terme, des impératifs historiques.
Ce qui signifie qu’elles ne sont pas matière à
préférences idéologiques, ainsi qu’on l’imagine com­
munément. Faire de la politique économique un
problème de choix entre idéologies rivales est la
plus grave erreur de notre temps. C’est là une
fantaisie que les circonstances ne nous passent que
480 L ’argent
rarement et dans des occasions de peu de consé­
quence. Le plus souvent, les institutions et la
situation historique assujettissent à la même cami­
sole de force le libéral et le conservateur, le
socialiste et celui qui se targue d’une mentalité
moyenâgeuse. Ce qui réussit à l’un réussit à tous.
Là où l’un échoue, tous tombent.
S’il est vrai que l’avenir proche prolonge le passé
récent et même moins récent, six impératifs régi­
ront la politique monétaire et l’ensemble de la
politique économique dont elle fait partie. Ce sont :
1° L’inutilité perverse de la politique monétaire,
ainsi que la déception et les dangers auxquels nous
exposent les espoirs placés en elle. Ceci est pro­
bablement l’enseignement le plus clair du passé
récent. La gestion de la monnaie a cessé d’être une
politique pour devenir un métier. Fructueuse en
tan t que tel, elle s’est révélée désastreuse par les
résultats qu’elle a obtenus au cours de ce siècle. Au
lendemain de la Première Guerre mondiale, elle a
aggravé tant le boom que la dépression. Elle a
favorisé la grande spéculation à la hausse des
années vingt. Elle n’a pas réussi à relancer l’écono­
mie pendant la Grande Dépression. Lorsqu’on la
relégua à un tôle mineur pendant la Seconde Guerre
mondiale et pendant les années de prospérité qui
ont suivi, tout le monde s’accorde à reconnaître que
la performance économique fut bien meilleure. Le
regain de faveur qu’elle a connu en tant qu’instru­
ment économique majeur à la fin des années
soixante et au début des années soixante-dix a
ajouté l’inflation à une dépression grave. Elle
pénalisa, ce qui n’a rien d ’étonnant, de façon
particulièrement sévère les secteurs qui dépendent
du crédit, et en premier lieu, le logement. Présenter
cela comme un succès outrepasse l’habileté de ses
Postface 481
défenseurs, si considérable soit-elle. A l’avenir, il
n’y aura plus que les ennemis du capitalisme pour
souhaiter qu’on fasse jouer un rôle prépondérant à
ce petit instrument pervers et imprévisible.
La banque centrale garde son importance pour
des tâches fort utiles telles que le prêt en dernier
ressort, la compensation des chèques et le remplace­
ment des billets usés et salis. Elle s’en acquitte
d’ailleurs très bien. Aux États-Unis, aux côtés
d’autres organismes publics, elle supervise les
banques commerciales. C’est là une fonction qu’elle
peut remplir convenablement mais qu’elle devrait
remplir mieux. Ces dernières années, les organismes
régulateurs en question, y compris la Réserve
fédérale, ont quelque peu relâché leur vigilance. Au
même moment, un grand nombre de banques ont
été saisies par l’un de ces accès d’optimisme et
d’expansion à tort et à travers dont l’histoire offre
tant d’exemples. Le résultat pourrait bien être une
nouvelle série de faillites. C’est à des questions de
cet ordre que la Réserve fédérale devrait donner
tous ses soins.
Ces tâches mises à part, la réputation des
gouverneurs de banques centrales sera d’autant
meilleure que leur responsabilité sera moindre.
Tout au plus peuvent-ils prendre appui sur les
courants à long terme, résister un peu et relever les
taux d’escompte lorsque la demande de crédit reste
forte trop longtemps, pour adopter l’attitude
inverse lorsque la tendance se renverse. Mais, pour
l’essentiel, ce qui importe c’est de maîtriser les
forces qui poussent les firmes et les particuliers à
chercher du crédit — ainsi qu’on l’a fait aux États-
Unis pendant la guerre puis pendant les années
prospères qui ont suivi — et non l’octroi ou le refus
de ce crédit.
31
482 L ’argent
Remarquons, pour être juste, qu’à l’intérieur
même du Système, il est des hommes honnêtes pour
reconnaître l’inefficacité, sinon le danger, de la
politique monétaire. Le président de la Banque
fédérale de Réserve de New York a fait observer
qu’on ne savait pas mesurer valablement la quan­
tité de monnaie, grandeur d’intérêt primordial pour
ceux qui ont foi en la politique monétaire. Il a
ajouté qu’on ne pouvait pas maîtriser les mouve­
ments à court terme de la monnaie et que d’ailleurs
ces mouvements n’ont pas de répercussions écono­
miques significatives1. Cela ne laisse pas grand
espoir à la politique monétaire si l’on garde présent à
l’esprit que l’on ne peut intervenir que dans le court
terme et que toute évolution à long terme n’est que
l’agrégation des mouvements à court terme. Dans le
même sens, un ex-gouverneur du Système de
Réserve fédérale rappelait récemment que « ... une
bonne politique monétaire implique que l’on recon­
naisse l’étendue de notre ignorance [en matière de
gestion de la monnaie]2 ». On a de fortes raisons de
se défier d’un instrum ent comme d’une innovation
dont les effets sont étendus mais inconnus. Les
exemples de l’énergie nucléaire, du transport super­
sonique et même du gaz fréon viennent à l’esprit.
Mais ce qui se produit lorsque l’on se fie à la
politique monétaire n’est pas aussi inconnu que
cela. Le bilan a été fait; il est négatif.
1. Alfred Hayes, « Testing Time for Monetary Policy », allocu­
tion prononcée le 20 janvier 1975 devant l’Association des
banquiers de l’État de New York. L’un des problèmes que soulève
la mesure de l’offre de monnaie, ainsi que le note M. Hayes, porte
sur les comptes d’épargne. Ceux-ci, de plus en plus, sont
susceptibles d’être transformés en comptes chèques ou même
cessent de s’en distinguer.
2. Sherman J. Maisel, Managing the Dollar, New York, 1973,
p. 311.
Postface 483
2° Dans la gestion de l’économiej le facteur
équilibrant devra être le budget de l’É tat et il est
d’une importance cruciale que l’on parvienne a
surmonter l’inélasticité fatale dont celui-ci fait
preuve actuellement lorsqu’il s’agit de corriger un
excédent de la demande. Un tel impératif n’a rien
de nouveau ni de subtil. Si la politique monétaire
est incapable de modérer la demande globale, il ne
nous reste que la politique fiscale. Celle-ci, nous
l’avons vu, agit avec une beaucoup plus grande
fiabilité que la'politique monétaire lorsqu’il s’agit
d’accroître la demande; c’est pour cette raison
qu’elle a remplacé la politique monétaire dans le
credo des économistes à l’époque de la Grande
Dépression. Utilisée pour limiter la demande, elle a
des résultats également plus prévisibles et beaucoup
plus équitables. Mais le problème est ailleurs. Des
dégrèvements d’impôts ou un accroissement des
dépenses publiques destinés à dilater la demande ne
soulèvent pas de problème épineux, politique ou
autre. Le Congrès des États-Unis se montre particu­
lièrement prompt à répondre et coopérant lorsqu’on
sollicite de lui une réduction des impôts. Il existe,
en outre, un bon nombre d’économistes libéraux qui
préconisent la réduction des impôts comme remède
homéopathique à tous les maux, y compris, le cas
échéant, l’inflation. On ne constate pas la même
ardeur lorsqu’on demande un accroissement des
impôts. Réduire les dépenses est également délicat,
excepté que cela soulève l’enthousiasme verbal des
conservateurs. De plus, cela ne fait qu’aggraver le
déséquilibre qui existe déjà très probablement —
nous en sommes, pour notre part, convaincu —
entre les ressources que les États-Unis consacrent
aux besoins publics civils et celles, plus généreuses,
qui vont à la consommation privée, du moins celle
484 L ’argent
des plus riches. Enfin, on rencontre souvent égale­
ment cette difficulté de structure, particulièrement
nette dans les secteurs de la construction et de
l’armement, qu’un long délai sépare la décision de
réduire une dépense de la diminution effective des
sommes engagées, avec les conséquences qu’elle a
sur la demande.
La solution, à laquelle quiconque est sensible
aux abus du pouvoir exécutif ne se résoudra
qu’avec réticence, c’est de séparer le budget de
l’É tat de la politique fiscale3. Dépenses et impôts
resteraient fixés de la même façon qu’à présent. Et
l’on voudrait espérer que cela se ferait dans un
esprit vraiment évolué qui prendrait pleinement en
considération la nécessité d ’équilibrer équitable­
ment dépenses publiques et dépenses privées,
consommation publique et consommation privée.
Les recettes destinées à couvrir ces dépenses
seraient calculées sur la base d ’une économie
approchant du plein emploi. L’assiette des impôts
serait définie de façon à redistribuer le revenu entre
les catégories socioprofessionnelles de la façon jugée
la plus souhaitable économiquement et socialement.
Mais l’Exécutif se verrait déléguer le pouvoir d’ac­
croître ou de réduire les impôts à l’intérieur de
limites définies et seulement pour des motifs de
politique fiscale, c’est-à-dire économique au sens
large. Ces modifications seraient calculées de façon
à ne pas transformer profondément l’incidence
respective de l’impôt sur les différentes catégories
sociales.
3. On trouve une esquisse de cette suggestion dans Jame
Tobin, The New Economies one Decade Older, Princeton, 1974,
p. 76 sq. L’amputation du pouvoir législatif dans le domaine des
impôts n’est pas une mesure qu’on puisse envisager à la légère.
Mais y a-t-il une autre solution ?
Postface 485
3° Le contrôle direct des salaires et des prix est
inévitable lorsque existent des positions dominantes
sur le marché. On ne devrait pas y recourir dans les
secteurs où ce n’est pas le cas — dans l’agriculture
ou dans les petites entreprises dont la main-d’œuvre
n’est pas syndiquée. La régulation de la demande
globale devrait ici suffire. Les contrôles traduisent
une politique que peu de gens appellent de leurs
vœux mais qui, à la différence des vœux, ne
disparaîtra pas. Ainsi que nous l’avons vu, au
niveau du plein emploi, ou près de ce niveau, le
pouvoir exercé sur le marché par les firmes puis­
santes et les syndicats peut engendrer une dyna­
mique inflationniste particulière. E t c’est ce qui
s’est passé à de nombreuses reprises. Il est certes
possible d’enrayer cette poussée inflationniste, mais
cela implique une récession plus profonde et un
chômage plus grave que cela n’est compatible avec
la simple humanité et les exigences de la survie
politique. Sous cette pression, voilà encore une
tentative de traiter l’inflation par une médication
monétaire et fiscale qui avorte. Le chômage et la
récession qui en résultent sont sévères, bien plus
sévères que ne sont prêts à l’accepter les politiciens
de l’un ou de l’autre parti. Et ces conséquences du
traitem ent sont apparues bien avant qu’ait pris fin
l’inflation qu’il était destiné à guérir. L’inflation, au
moins pour un temps, se complique d’une grave
récession.
La seule solution de rechange pour le gouverne­
ment est d’intervenir directement dans les secteurs
du marché où existent des positions dominantes —
où les intérêts privés sont en mesure de faire monter
les prix et les salaires bien avant que le plein emploi
soit atteint et même si la demande fléchit. L’inter­
vention de l’É tat ôte au grand capital un précieux
486 L ’argent
instrum ent de pouvoir. Et il en est de même pour
les syndicats. Voilà mise en évidence l’erreur d’une
large part de l’Économie universitaire4. Mais nous
retrouvons là la camisole de force des circonstances.
E t ainsi, malgré toutes les réticences, la question
des contrôles revient sans cesse5.
4° La gestion de la monnaie et de l’économie
constitue un aspect inséparable du problème plus
vaste de la répartition du revenu dans les sociétés
modernes. Ce fait aussi ne peut que devenir de plus
en plus manifeste. Rien ne séduit davantage l’indi­
vidu conservateur par instinct que de considérer la
politique économique comme relevant de la pure
technique. Cela exclut toute question de classes
sociales ou de politique sociale. Dès lors qu’on
possède la bonne technique — le réglage en finesse
cher aux spécialistes de M. Nixon —- l’économie est
d’aplomb; on ne touche ni au pouvoir, ni au revenu,
ni aux satisfactions qu’ils apportent. Les libéraux
4. Plus précisément, cette conception entre en conflit avec
l’hypothèse générale de la micro-économie, celle de la concurrence,
ainsi qu’avec l’idée que le monopole ou l’oligopole réagit à la
réduction de la demande et n’est guère influencé par les
mouvements horizontaux que cette réduction entraîne dans les
coûts salariaux. Et, bien sûr, elle est en contradiction avec
l’optimisme macro-économique qui veut que les politiques moné­
taire et fiscale permettent de réconcilier sinon de façon idéale, du
moins tolérable, l’emploi et la production d’un côté et la stabilité
des prix de l’autre.
5. Soulignons de nouveau que cette politique n’a d’utilité que
pour les secteurs de l’économie où existent des positions domi­
nantes sur les marchés. Comme nous l’avons vu en analysant
l’expérience qui en a été faite pendant la Seconde Guerre
mondiale, le blocage des prix ne fixe que les prix déjà fixés. Cette
politique est inutile et même nuisible lorsqu’on l’applique à des
marchés concurrentiels comme ceux des produits agricoles, des
services, des petites entreprises en général et du commerce de
détail.
Postface 487
eux-mêmes n’ont pas été épargnés par cette idée
que la politique monétaire et fiscale — y compris le
contrôle des prix et des revenus — est socialement
neutre.
Or cela est faux. Du point de vue économique,
l’un des traits marquants de la société moderne,
nous l’avons vu, est le rejet par les classes dominées
des limites impératives mises à leur revenu et à leur
consommation. Ce rejet entraîne des revendications
que la production ne peut pas satisfaire; ces
revendications engendrent l’inflation. Si, pour épar­
gner à l’économie la pression de revendications qui
outrepassent sa capacité, il faut restreindre les
salaires et donc la consommation des ouvriers, alors
seront également remises en question les préten­
tions d’autres catégories sociales. Il faudra aussi
réexaminer ce qu’elles exigent au nom du profit, de
la rétribution de la propriété, des fonctions directo­
riales, des professions libérales. E t l’on ne s’en tirera
pas en objectant que la consommation des riches,
ou même des très riches, ne représente qu’une faible
part du total. La question de l’équité, d’un traite­
ment, quel qu’il soit, égal pour tous, n’a pas moins
d’importance que la part du revenu global qui est
en jeu. C’est pourquoi, si elle veut réussir, la
politique économique devra s’orienter consciem­
ment vers une répartition plus égalitaire du revenu.
Nous avons amplement montré que toute politique
efficace devrait imposer des limitations aux reven­
dications syndicales. Mais cette politique serait sans
avenir si elle réservait ces limitations aux seuls
salariés et, pour quelque raison que ce soit, accep­
tait sans restriction les prétentions des autres
catégories sociales.
5° La planification de la fourniture et de l’utilisa­
tion de produits et de services im portants consti­
488 L ’argent
tuera un aspect de plus en plus im portant de la
gestion de la monnaie et de l’économie. Ainsi que
nous l’avons observé, il arrive de nos jours que des
fluctuations de prix très amples soient nécessaires
pour équilibrer l’offre et la demande de certains
produits essentiels tels que combustibles, denrées
alimentaires ou logements, — si amples qu’elles
compromettent gravement la stabilité des prix et
des salaires. La solution évidente consiste à prévoir
les pénuries qui risquent de se produire pour
développer l’offre ou réduire la demande en consé­
quence. Les États modernes ont d’ores et déjà été
obligés de recourir à ce genre d’intervention en
temps de paix — et aux États-Unis, sous un
gouvernement ouvertement conservateur : ce n’est
là sans doute qu’un début. D’autre part, ces
problèmes se posant à une échelle transnationale, il
devra s’instaurer une coopération entre les services
nationaux de planification pour les résoudre. Des
organismes supranationaux se profilent à l’horizon.
Ici encore, et tout spécialement dans le cas de
l’énergie et des produits alimentaires, les circons­
tances forcent la cadence et poussent de l’avant
précisément ceux qui idéologiquement y répugnent
le plus.
6° Le problème de l’instabilité du marché inter­
national des monnaies se reposera sans cesse; dans
l’avenir, pas plus que par le passé, l’imprévisibilité
ne sera considérée comme une solution. La stabilisa­
tion des monnaies sur le plan international ne sera
toutefois possible que lorsque les économies natio­
nales auront été elles-mêmes stabilisées, lorsque les
pays industriels auront réussi à combiner dans une
mesure raisonnable un haut niveau d’emploi et des
prix suffisamment stables. Jusque-là, tout bavar­
dage sur la réforme du système monétaire interna­
Postface 489
tional restera dans le vide; on ne risquera rien à
s’en désintéresser, sauf si l’on en vit. Ce qu’on peut
supposer c’est que tout système à venir aura besoin
d’une capacité de crédit beaucoup plus considérable
que celle du système de Bretton Woods, même
accrue comme elle l’a été récemment6. Si l’on part
de l’hypothèse que d ’énormes masses de monnaies
mobiles vont continuer à s’accumuler aux mains des
banques, des sociétés multinationales et, .sur une
moindre échelle, de spéculateurs isolés, la réforme
future devra également comporter une réglementa­
tion des mouvements internationaux de capitaux.

Il est également pour l’avenir un vœu qui doit


nous tenir profondément à cœur. C’est que la
politique se fonde non sur des prévisions mais sur la
réalité du moment. La raison de ce souhait, nous
l’avons déjà évoquée; non seulement les prévisions
économiques sont gravement défectueuses, ce
qu’adm ettent même ceux qui les font sauf lorsqu’ils
en présentent une nouvelle, mais la prévision
officielle a une tendance inéluctable à l’erreur. Sauf
en de très rares occasions, elle se trouve faussée par
le poids des espoirs ou des exigences des respon­
sables de la politique. Ou bien, comme dans le cas
des dépenses pour la guerre du Vietnam, elle ne
peut pas démentir une promesse faite par les
gouvernants sur un plan plus général. La solution
n’est pas d’améliorer les prévisions mais d ’adapter
6. Grâce à des dispositions telles que les Droits de Tirage
spéciaux, on a donné au système de Bretton Woods une envergure
qui n’était pas prévue au départ, sans toutefois s’écarter sensible­
ment du principe originel du prêt. Les crédits disponibles restent
faibles comparés à ce que peuvent être les transferts de fonds
internationaux.
490 L ’argent
son attitude à ce qui existe, promptement et sans se
justifier, et de changer d ’attitude aussi prompte­
ment et sans davantage se justifier lorsque la
situation a changé. A la fin de l’été de 1974, Gerald
Ford, installé depuis peu à la présidence, proclama
l’inflation le péril majeur. Moins de six mois plus
tard, avec la montée rapide du chômage, la baisse
de la production et la tendance des prix à se
stabiliser, c’est la récession qu’il désigna comme la
menace la plus dangereuse pour l’économie améri­
caine. Un tel retournement n’est pas l’aveu d’une
erreur. Nous devons saluer toute réaction rapide
aux circonstances. L’erreur du nouveau Président
n’était pas d’avoir changé d’avis. Elle consistait
dans-cette idée qu’on ne peut soigner l’inflation que
par la récession, que l’on ne peut réduire l’empire
du capital concentré et des syndicats sur le marché
que par le chômage et la baisse de la production.
Une politique économique qui n’offre de choix
qu’entre l’inflation et la dépression ne saurait être
satisfaisante. Mais c’est là une erreur que nous
avons déjà longuement analysée.

Il est une dernière conclusion, la plus profonde


peut-être, que l’on peut tirer de cette histoire. Rien,
il faut le répéter, ne dure à jamais. C’est vrai de
l’inflation; et c’est vrai de la'récession. L’une et
l’autre suscitent les comportements et les actes qui
visent à y m ettre fin et qui, à terme, y parviennent.
Mais la situation appelle de plus en plus impérative­
ment des actes de plus en plus complexes, surtout
s’il s’agit d’éviter cette combinaison d’inflation et
de récession dont la probabilité s’accroît. C’est le
caractère de plus en plus impératif de la situation
que cette postface voudrait souligner. S’il est une
Postface 491
certitude qui se dégage de cette histoire, c’est que
ceux qui se considèrent comme les plus valeureux
défenseurs du système, qui se proclament les plus
loyaux amis de la libre entreprise et même du
capitalisme, ceux-là sont les plus timorés face aux
décisions que réclame la perpétuation du système.
C’est d’eux que viendra l’hostilité la plus opiniâtre
aux interventions propres à en améliorer la perfor­
mance, à en rehausser la réputation, à en renforcer
la capacité de survivre. Ceux qui appellent de leurs
vœux la fin du capitalisme devraient toujours se
défier de l’esprit dynamique et constructif qui a
présidé au New Deal, à la Seconde Guerre mondiale,
aux années fastes qui ont suivi, ou à la Nouvelle
Frontière. Cet esprit, même si parfois il a été
victime de son propre enthousiasme, de son opti­
misme ou de la nécessité d’apaiser l’opposition qu’il
suscitait, est ouvert aux initiatives qui font que le
système fonctionne. Lorsqu’un tel esprit lui a été
insufflé, le système a fonctionné — et, aux Etats-
Unis du moins, à la satisfaction d’une ample
majorité. Ceux qui aspirent à la fin du capitalisme
devraient souhaiter la venue au pouvoir de ces gens
qui considèrent tout acte positif comme hostile à ce
qu’ils appellent gravement les principes fondamen­
taux de la libre entreprise.
INDEX

Abramovitz, Moses, 181 n. 6, et n. 16, 360; l’après-guerre,


417 n. 6. 262,398, 399.
Accord financier anglo-améri­ Amsterdam (monnayage à), 28,
cain de 1945, 412. 36, 37.
Acheson, Dean, 320, 325, 328. Andreades, A., 73 n. 15, 77 n.
Ackley, Gardner, 428. Angell, Norman, 27 notes. 53
Adams, John, 58, 59, 127, n. 6, 91 n.. 104 n. 2, 131
128 n. n. 7, 143 n., 149 n., 254 n.
Agnew, Spiro, 149. Angleterre : les débuts de la
Agriculture : prix agricoles, banque, 62-82; — et les
180, 273, 291, 353, 381, 384, guerres napoléoniennes, 68,
385, 402, 430, 455, 460; 72, 83, 84; l’économie britan­
parité, 274. nique au lendemain de la
Aigle : pièce de 10 dollars en Première Guerre mondiale,
or, 121. 265; l’industrie charbonnière
Aldrich, Nelson W ., 200-203, en —, 268-270; la pensée
219. keynésienne en — , 361 ; la
Aldrich-Vreeland (loi de), 199. planification pendant la
Alexandre le Grand, 25. Seconde Guerre mondiale,
Allemagne : inflation en — 374-376, 395-397 , 416; sa
pendant la Première Guerre dépendance à l’égard du
mondiale, 236; réparations commerce, 402, 403.
exigées par le Traité de Ver­ Argent (monnayage libre de 1’
sailles, 242-244, 246, 248, — ), 166-169, 321.
250-253, 256, 259, 345; Argent : les pièces d’ — , 23, 27,
l’hyper-inflation de l’après- 34; le Nouveau Monde et
guerre, 248-264 ; la réforme l’approvisionnement en —,
monétaire, 259-261, 399, 34, 35; interdiction de l’ap­
400; les Nazis,.311, 312, 359 propriation privée de 1’ — ,
494 L ’argent
54; les premières pièces amé­ des —, 59-60, 148, 149; en
ricaines, 121, 122; dilué dans Amérique, les débuts des - ,
les pièces en 1853, 155; 99, 100, 122, 123; les
abandonné comme étalon, banques des États, 126, 130,
164. 135, 136, 146-150. 187; les
Ashton, T. S., 69 n. faillites bancaires, 143, 144,
Assignats, 57, 109 et n., 110, 154, 185-187, 194, 195, 274,
112-115,259. 302-307, 315, 316; réglemen­
Association des Banquiers tations, 147, 148, 194, 195,
Américains, 205, 315. 275; banques rurales et ban­
Astor. vicomte : 326. ques urbaines, 187, 209, 210,
Astor, John Jacob, 132. 275: la Réserve Fédérale et
Atahualpa : 33. les — , 194, 195, 206-208;
Aurélien : 27. fermeture des —, 309-311.
Autriche : inflation pendant la Banques centrales, 36 n. 13,
Première Guerre mondiale. 60-62, 67, 74, 75, 78. 80, 240,
247. 248. 410, 481; les opérations
d’open-market, 75, 76; les -
Backman, Jules, 418 n. et le taux d’escompte, 75,
Bagehot, Walter, 74 et n., 308. 76; leurs fonctions, 124, 307,
Bailey, Stephen Kemp, 418 n. 308: aux États-Unis, 125-
Bail, George W ., 44. 142,190,314.
Bank Charter Act (Charte de la Banque Internationale pour la
Banque d’Angleterre), 74. Reconstruction et le Déve­
Banque d’Amsterdam, 36 et loppement. 408.
n. 13,-37-39,43,91. Baring Brothers and Company,
Banque d’Angleterre, 21, 60- 77.
71,73 -7 8 ,8 0 ,8 1 ,8 4 ,8 5 , 124, Barney, Charles, 190.
125, 132, 208, 225, 228, 229, Baruch, Bernard, 237, 320,
239, 270, 281. 325, 328, 377 et n. 4-5, 378,
Banque des États-Unis : la pre­ 384.
mière — , 125-131 ; la seconde Bassett, R., 271 n.
—, 132-139. Bean, Louis H., 353 n. 7.
Banque de France, 74, 77, 125, Beckhart, Benjamin Haggott,
228, 229, 246. 206 n.
Banque Impériale de Russie, Bennett, James Gordon, 138.
228. Beveridge, William, 420.
Banque Boyale : Law et la —, Biddle, Nicholas, 18, 21,
48-56, 64, 84. 133 n., 134-136, 138 et n.,
Banques : développement des 139 et n. 17, 140, 141 et n.,
— publiques, 36, 37, 41-55, 282.
57-82; les banques commer­ Billets de banque : leur déve­
ciales, 42 , 74-76, 83, 128, loppement, 43-45, 49, 67, 78,
279; John Law et les 123; l’opposition qu’ils ren­
banques, 47-56; les réserves contrent, 57-60; inflation et
Index 495
—, 67-70; réglementations, Capital : la monnaie et le —
73, 74, 151-154; rabais sur 144-146.
— : 131, 132. Capitalisme : développement
Billets gouvernementaux, 83. du —, 31, 32; — et la crise,
84; leur origine, 103-117. 176, 293.
Bogart, Ernest Ludlow, 92 Carnegie, Andrew, 143.
n. 3, 130 n. Cartes à jouer : comme mon­
Bolles, Albert S., 156 n. 9. naie, 92 n. 4.
Bons du Trésor des États- Catchings, Waddill, 357.
Unis : vente de —, 158, 234, Chalmers, George, 96 n. 8.
235. Chambre de Commerce des
Bourse : spéculation boursière, États-Unis, 414.
177-179, 188, 279, 282, 285, Chandler, Lester V ., 282 n. 17,
287, 290; trafics illicites, 298 n. 3, 309 n. 11, 341 n.,
177-179; boom précédant la 342 n.
Dépression. 278, 279, 285, Change : taux de —, 90, 91,
286; le krach de 1929: 294. 172, 173, 488, 489; taux de
Bowles, Chester, 387 et n. — et nationalisme, 240.
Braudel, Fernand, 23 n. Channing, Edward, 160 n. 17.
Bretton Woods : accords de —, Chase, Salmon P., 120, 136,
333 et n. 16, 404-409 et n., 151,155, 157, 282.
410, 411, 467, 471 et n., 489 Chase, Stuart, 420.
et n. Chèques : leur origine, 66, 153;
Brimmer, Andrew, 199 n. la Réserve Fédérale et les — ,
Brown, Donaldson, 418. 198.
Brüning, Heinrich, 264 et Cheves, Langdon, 133 et
n. 17, 311. n„ 134.
Bryan, William Jennings, 142, Chômage : les paniques et le
168, 204, 227, 230, 318, 477. —, 180-182; en Allemagne
Bryce, Robert, 362 n. après la guerre, 260; en
Bubble Acts (Angleterre), 66, 1929 : 291, 292; Keynes et le
100. —, 383, 384; après la
Budget Fédéral : recherche de Seconde Guerre mondiale,
l’équilibre budgétaire, 413, 401 ; après la guerre du Viet­
414, 477, 483, 484. nam, 453, 456, 461, 474.
Bullock, Charles J., 98, 99 Churchill, Winston, 266-270,
n. 13, 107 et n. 6. 281, 329 et n. 10, 345.
Byrnes, James, 377 n. 5. Clay, Henry, 137.
Clay, Lucius, 399.
Cleveland, Grover, 167.
Caligula, 25. Clinton, George, 130.
Callender, G. S., 86 n. Colm, Gerhard, 262, 415.
Cambon, 114. Colomb ; influence de ses
Capacité de production excé­ voyages, 28, 29.
dentaire, 389, 390. Commission pour le Développe­
496 L ’argent
ment Économique, 413 et Cuivre : le monnayage du —,
n. 4. 23, 27 ; spéculation sur le — ,
Comité pour la Nation, 318. 188.
Compagnie d’Occident (puis Currie, Lauchlin, 142, 341, 358
Cie des Antilles), 50. 52. 192, et n. 15, 364, 365 et n., 366
Confédération : gestion moné­ n., 370 et n.
taire de la —, 159-161. Cycles économiques, 175, 176,
Connally, John B., 142, 469. 294, 404.
Conseil des Industries de
Guerre, 237. Daely, John, 181.
Constitution américaine : la — Darrow, Clarence, 142.
et la monnaie. 119, 120: la David, Paul A., 181 et n. 5.
— et les banques des États, Davis, John W„ 309.
146, 147. Dawes, Charles G., 309.
Contarini, Tommaso, 42 n. Dean, John W„ 282.
Conti, prince de, 53. Déficit : pendant la guerre de
Continentaux : billets —, 103- Sécession, 155-157: le — et
106. la guerre du Vietnam, 448,
Contrefaçon, ses débuts, 25-27, 452, 460.
35-37, 151. Delano, Frederik A., 205.
Contrôle des salaires et des Del Mar, Alexander, 25 n.
prix, 302, 432-433, 487: pen­ Dépenses publiques : pendant
dant la Seconde Guerre mon­ la guerre d’indépendance,
diale, 379-381, 390; pendant 103-117: les bons de la Pre­
la guerre de Corée, 390. 428- mière Guerre mondiale, 141,
430; Nixon et le —, 454-457; 142: les — et les travaux
la phase II du —, 457 , 458, publics, 358; croissance des
469. —, 437, 438,
Cooke, Jay, 141, 156, 178, 234, Dépôts bancaires, 334: prêts
282. sur —, 38, 39, 44, 153;
Coolidge, Calvin, 425. garantie des — , 314-316.
Cornfeld, Bernard. 18, 47, 357. Dépression de 1920-1921, 273-
Cortelyou, George B., 189, 190. 276 (cf. aussi Grande Dépres­
Cortez, 29. sion).
Coughlin, Charles E., 318. Deutsche Mark, 262, 399, 400.
Council of Economic Advisers, Dewey, Davis Rich, 99 n. 14,
405, 420, 421, 431, 435, 454, 104 n. 1, 107 n. 5,163 n.
461. DiSalle, Michael, 428.
Couzens, James, 310. Dodsworth, Samuel, 269.
Cox, James M„ 323. Dollar: — dévalué, 204, 468;
Crédit : sa fonction, 123, 124. instabilité du —, 465, 468,
Crédit Social, 96, 356. 469; dollar-marchandise,
Crise, 174-176 (cf. également 318, 326; — compensé, 334.
Panique). Domination (du marché), posi­
Crissinger, Daniel R., 216. 289. tion dominante sur le
Index 497
marché, 185, 352, 383, 427, Equity Funding Corporation of
428, 485, 486 n. 5; — et le America, 47.
contrôle des prix, 301, 353, Erhard, Ludwig, 262.
388-391, 477, 485; - et Escompte : taux d’ —, 75, 76.
monopole, 363, 364. 441.
Doré : Age —, 105, 171. Espagne : l’inflation au xve
Douglas, C. H., 96, 356, 357. siècle en — , 29; le trésor de
Douglas, Lewis W., 320, 325, 1’ -, 29 n., 33, 34.
328. États-Unis : la monnaie-papier
Douglas, William, 94 n. 6. coloniale, 85-102; les — et
Dulles, John Foster, 222, 283, Pétalon-or, 88, 231, 266, 284,
357. 312, 323, 339; la guerre d’in­
Dunbar, Charles F., 42 n. dépendance, 103-108; la
question de la banque cen­
Eccles, Marriner S., 142, 303, trale, 125-141 ; l’afflux d’or
304, 305 et n. 8, 341, 364, pendant la Première Guerre
365. mondiale, 227-231 ; le boom
Economic Report of the Pre­ de l’après-guerre, 272-290; la
sident, 421. planification pendant la
Économistes, 302, 336, 337, Seconde Guerre mondiale,
402, 404, 407, 413, 421, 424- 374-379; la pensée keyné-
427, 434, 435, 442, 445, 448, sienne aux —, 362-372, 415-
450, 453, 454, 456, 458-461, 422.
483; migration des —, 297. Eurodollars, 465, 466, 478.
Eisenhower, Dwight D., 430.
Eisenhower : administration
_ -,42 9 -43 1 . Federal Deposit Insurance Cor­
Élasticité de la monnaie, 210- poration (Société Féd. d’As-
_ 215. surance des Dépôts), 195,
Élisabeth Ire, 33 n. 315, 316.
Embargo sur le pétrole, 459, Federal Trade Commission,
471-473. 432.
Emergency Price Control ; Act Ferguson, E. James, 98 n. 12.
de 1942, 381. Fiscale (politique —), 343, 364,
Emploi : la Loi de Say et 1’ 374, 404, 406, 407, 410, 424,
348-351. 427, 436, 443 n. 15, 464, 483,
Employment Act (Loi sur 484, 487 ; l’inflation et la —-,
l’Emploi) de 1946, 404, 413, 196, 374, 427, 458; la Nou­
414, 420-422; comment elle velle Économie et la — , 424-
fut votée, 417-419. 426, 436, 441; Nixon .et
Épargne : — excédentaire et la — , 450-459.
taux d’intérêt, 348, 349, 353, Fisher, Irving, 329-331, 333-
354; pendant la Seconde 335, 336 et n., 339, 358, 443;
Guerre mondiale, 376, 394- équation de — , 333 n. 17.
397. Fiske, Jim, 178.
32
498 L ’argent
Flottants (taux de change —), Gilbert, Richard, 363 n., 415.
90, 403, 468-471. Girard, Stephen, 132 et n.
Fonds Monétaire International, Giuseppi, John, 63 n., 68 n.,
408-413,468, 471 et n. 72 n. 13.
Ford, Gerald R., 473 n., 490. Glass, Carter, 204, 205, 210.
Ford, Henry, 310. Goldberg, Arthur, 432.
Foshay (entreprises —), 295. Goldsmith, Raymond, 262.
Foster, William T., 357. Gordon, George, 66.
France : Law en — , 47-55, 112, Gould, C. P., 96 n. 9.
113; la Révolution, 57, 113- Gould, Jay, 178.
115; les assignats, 57, 109 et Graham, Billy, 184.
n., 110-115, 259; l’inflation Graham, Frank D., 250 n. 5
pendant la Première Guerre 253 n., 258 n., 260 n. 15.
mondiale, 235, 241 ; la — et Grain Corporation : 236.
les réparations allemandes, Grande-Bretagne, cf. Angle­
242, 243, 246, 256; la prospé­ terre.
rité et le retour à l’étalon-or, Grande Dépression, 184, 195,
244-246. 241, 293-316, 372, 373, 483.
Franklin, Benjamin, 97 et n., Grant, Ulysses S., 163, 178.
98,105 et n. 4. Grayson, C. Jackson, 457 n. 10.
Frappe (de monnaie) : 35-37, Grèce : la frappe des pièces de
335, 336; monnayage de monnaie en — ancienne, 25.
Philadelphie, 121,122. Greenbacks, 120, 121, 141, 143,
Freud, Sigmund, 79, 80 n. 152, 157-159, 162-165, 169,
Friedman, Milton, 71 n., 186 et 178, 189, 204, 207, 233, 321,
n. 18, 187 n., 203, 211 n. 11. 367 ; le parti des —, 163, 166.
218 n., 273 n. 6, 275 n. 9, Greenspan, Alan, 461 et n.
276 n. 10, 279 n., 336, 442, Gresham, Thomas, 27, 68, 230;
443 et n. 14,444, 445. loi de —, 87, 90, 122, 165,
Funk, Wilfred, 181,182 n. 9. 167.
Griswold, Norman, 90, 121
Galbraith, John Kenneth, 276 n. 1.
n. 11, 287 n., 290 n., 378 n., Guerre : — de Sécession, 120,
391 n., 395 n., 424 n. 5, 454, 121, 151-155; guerre de
455. Corée (contrôles pendant la
Gallatin, Albert, 120, 121, 130. —), 428, 429; Guerre de
Garraty, John A., 329 n. 11, 1812, 120, 121, 130, 131;
359 n. 16. Première Guerre mondiale.
Garvy, George, 355 n, 12, 359 223-238; afflux d’or, 223-
n. 17. 230; inflation, 235-238;
General Maximum Price Regu­ Seconde Guerre mondiale,
lation (G.M.P.R.), 385. 272, 374, 375; la planifica­
George, Lloyd, 227, 347. tion économique, 375-379.
George V, 324 et n., 328. Guillaume d’Orange, 63.
Gilbert, Milton, 415, 416. Guillebaud, C. W., 264 n. 16.
Index 499
Holding : sociétés de —, 277,
Haberler, Gottfried, 248. 278, 452.
Habibagahi, Hamid, 71 n. Hoover, Herbert, 182, 216.
Haldeman, H. R., 282. 236, 289, 299 n. 6, 300, 302,
Hamilton, Alexander, 121, 125, 322, 350, 367; — et les
141, 142, 282. réductions de salaires, 301,
Hamilton, Earl J., 29 n., 34 n., 302, 350.
35 n. Hopson, Howard C., 277, 295.
Hamlin, Charles S., 205. Hughes, Howard, 14.
Hammond, Bray, 126 n. 3, 129 Hull, Cordell, 323. 326.
n., 141 n., 146 n., 153 n.
Hansen, Alvin, 348, 361 n., Impôts : accrus pendant la
362, 363, 415. guerre, 68, 156, 232, 376,
Harding, Warren G., 216, 266, 433, 434; le papier-monnaie
273 n. 6. comme substitut à 1’— , 85,
Harding, W. P. G., 205. 93 ; résistance aux —, 85, 93,
Harris, Seymour E., 109 n., 106, 369, 371, 433, 434; —
113 n., 289 n., 348, 363; — sur le revenu, 156, 232; —
et The New Economies, 423 spécial pour le Vietnam, 433;
et n., 424 n. 2. effets stabilisateurs, 438.
Harrison, George L., 187, 305. Inde : utilisation des pièces de
Harrod, R. F., 252 n. monnaie en —, 25.
Harvard University : syn­ Indes Orientales : Compagnie
drome de Belmont, 196, 197, Hollandaise des —-, 38, 39,
334; la pensée keynésienne à 43.
— : 362. Indice des prix à la consomma­
Havenstein, Rudolph, 260. tion, 385.
Hayek, Friedrich von, 248. Inflation, 16, 239, 264; — due à
Hayes, Alfred, 482 n. 1. l’afflux des métaux précieux
Hayes, Rutherford B., 166. d’Amérique en Europe, 28,
Hearst, 358. 29; répercussions sur la
Heaton, Herbert, 92 n. 4. répartition des revenus, 31,
32; la guerre et 1’—, 69, 70,
Heller, Walter, 421, 433 et n., 105, 106, 115, 116, 159. 160,
439 n. 235-238, 397, 398; les créan­
Henderson, Léon, 365 n., 380. ciers et 1’ —, 105, 108; la
Hepburn, A. Barton, 121 n. 1, Confédération et 1’—, 159,
131 n. 8, 168 n. 24. 160; la politique fiscale et
Hérodote. 24. 1’—, 196, 374, 427, 458; l’ ­
Hildebrand, George H. Jr., en Allemagne après la
363 n. guerre, 248-260; la spirale
Hildreth, R., 177 n. salaires-prix, 301, 302, 401,
Hitler, Adolf, 261, 264, 311, 427, 429, 431, 440; les posi­
329, 359, 360, 375. tions dominantes et 1’—,
Hobson, J. A., 356 et n. 430, 431; après la guerre du
500 L'argent
Vietnam, 451, 453; 1’— mon­ 424, 426; les balises, 431-433,
diale, 462-464. 451.
Institution de gestion des Kérenski, Alexandre, 280.
États, 188. Keynes, John Maynard, 21,
Insull, Samuel, 277, 295. 23 n., 29 n., 80, 228, 229 et
Intérêt : et le développement . n., 252 et n., 253, 268 et n.,
de la banque, 43, 44, 58, 59, 269, 270, 330, 331, 333, 339,
63; le papier d’État, 85; les 345-372, 376 n. 2-3, 377,
taux d’— , 207, 272, 284, 296, 378, 405 et n., 409, 412, 414
308, 348, 349, 411 ; taux d’— et n. 5, 415-417, 420, 423 et
et excédents d’épargne, 349, n., 471 ; The Economic Conse­
353, 354; théorie de 1’— par quences of the Peace, 250 et
la préférence pour les liquidi­ n. 6; A Treatise on Money,
tés, 351. 31 n., 80 n., 345 et n., 356 et
Investissements : société d’—, n.; Théorie Générale de l’Em­
fonds d’— , 178, 179, 277, ploi, de l’intérêt et de la Mon­
278, 357,452. naie, 73 n., 347 et n. 4, 360-
Italie : les débuts de la banque 362, 364, 365; l’opposition à
en — , 41, 42; l’inflation pen­ — , 366-369;— et les impôts,
dant la Première Guerre 341, 343; — et la politique
mondiale, 235, 236. fiscale, 341, 343, 373, 374.
404; How to pay for the War,
Jackson, Andrew, 21, 136 et 375 et n.; influence de — ,
n. 12, 138, 139, 140 et n. 19, 371, 372; les failles de son
182 et n. 11. système, 427-445.
Jaffe, W., 245 n. Keyserling, Léon, 420, 421.
Jefferson, Thomas, 122, 127, Kindahl, James, K , 164 n. 22.
128 n., 129, 136; et l’opposi­ Kindleberger,
n. 3, 295 et n.
Charles P., 268
tion aux banques, 58, 127- Knickerbocker Trust, 188, 190.
129,136.
Johnson, Lyndon B., 129, 424. Kreuger, Ivar, 277, 295.
Krieger, Ronald A., 471 n.
Joint Committee on the Econo­ Kross,
mic Report, 405. Herman E., 126 n. 2,
Jones, Jesse, 337. 130 n., 135 n., 157 n. 12, 168
Jones, William, 133,134. n. 25-26, 205 n., 222 n.,
Judas, 23. 294 n., 306 n.
Kuznets, Simon, 416 et n., 417
et n. 6.
Kahn, R. F., 361.
Kane, Edward, J., 194 n. 1. Labaree, Leonard, 97 n.
Kemmerer, Edwin W., 319. Lane, Frederic, 42 n.
Kemp, T., 245 n. Law, John, 18, 47-55, 57, 60,
Kennedy, John F., 421, 426, 62, 63,65,95, 100, 113,141.
430, 432,441. Lekachman, Robert, 351 n.,
Kennedy : Administration —, 405 n.
Index 501
Lerner, Eugene M., 160 n. 16. McConnell, Campbell R., 442 n.
Lester. Richard A., 94 n. 6, 96 McCracken, Paul W., 454, 457
n. 8 et 9, 98 n. 11. n. 10, 461.
Lewis, Sinclair, 269. McGovern, George, 203.
Liddy, G. Gordon, 283. McKenna, Reginald, 268.
Lincoln. 120.
Lippmann, Walter, 329. McKinley, William, 168.
Livre, 267 ; dévaluations de la Means, Gardiner C., 353 et
—, 403. n. 7.
Londres : Conférence Écono­ Médicis : les —, 42.
mique et Monétaire de Meehan, Michael, 415.
321-331. Meerman, Jacob P., 139 n. 17.
Long, Huey P., 310. Mellon, Andrew, 142, 299 et
Louis XIV, 37, 48, 60, 63. n. 6.
Lydiens : le monnayage chez Mers du Sud : Compagnie des
les —, 24, 25, 447. —, 64-66, 73, 192.
Mexique : mines d’argent du
— ,34.
Mac Donald, Ramsay, 271 Meyer, Eugene, 298 n. 4.
324, 325,328. Mill, John Stuart: sur la
Mackay, Charles, 53 n. 7, 55 valeur de la monnaie, 44, 45
n. 9, 65 n. 5. et n., 111,331,332.
Madison, James, 129. Miller, Adolph C., 206, 282 et
Maisel, Sherman J., 27 n., 313 n. 15.
n., 482 n. 2. Miller, Harry E., 581.
Malchup, Fritz, 248. Mills, Ogden L., 308.
Malthus, 356. Mises, Ludwig von, 248.
Mandats territoriaux, 115, Mississipi : Law et la Compa­
Marshall, John, 147. gnie du —, 50-52, 192.
Marshall : Plan —, 412. Mitchell, Charles E., 286, 287,
Marx, Karl, 174, 175, 346 n. 288 et n. 24.
423. Mitchell, John M., 283. .
Maryland : utilisation du tabac Mitchell, Wesley C., 158 n. 13,
comme monnaie au —, 88- 176 n. „
91 ! le — et le papier-mon­ Moley, Raymond, 326,328.
naie colonial, 95, 96. Monétaire : politique —, 281,
Massachusetts : wampum au 321, 341, 342, 346, 358, 363,
— , 87, 88 ; le — et le papier- 364, 373, 374, 379, 406, 407,
monnaie colonial, 95; le 410, 424, 443 n. 15, 478-480,
Land Bank Manufactory 482, 483, 487; Nouvelle Éco­
Scheme du —, 100. nomie et la politique —, 440-
Mattingley, Garrett, 33 n. 442; Niton et la politique
McAdoo, William G., 205, 206 —, 450-454, 458-460.
223 et n., 232. Monétarisme, 443 n. 15.
McCloy, John J., 309. Monnaie: valeur de la - , 15,
502 L ’argent
27-30, 44, 110-112, 332; National Bank Act (Loi sur la
théorie quantitative de la — , Banque nationale), 151.
27-30, 333; John Stuart Mill National Bureau of Economic
à propos de la — , 44, 45 et Research, 416, 443 n. 14.
n., 111, 331, 332; l’offre de National City Bank, 286.
— , 76, 77,111,332-334, 342; National Defense Advisory
les métaux utilisés comme Commission (N.D.A.C.), 365
— , 24; le tabac comme — , n., 379,380.
24, 88, 398-400; le déve­ Nationalisme : étalon-or et — ,
loppement du papier —, 66, 239-241.
92-102; wampum, 87, 88; National Monetary Commis­
types de — : 113; monnaies sion, 200.
gagées sur la terre, 112-115; National Planning Association,
élasticité de la — , 210-215; 415.
demande excessive de — , Neurath, Konstantin von, 329.
257-259; stabilisation de la Nixon, Richard M., 14, 88,139,
— , 321-328, 478, 488; tickets 142, 175, 183, 203, 266, 430,
de rationnement servant de 445, 449-455, 460, 462, 469,
-~r, 396, 397; accumulation 486; Administration —, 434,
de — hors du pays d’origine, 448, 449, 450 n., 451 n., 452.
478. Norman, Montagu, 280, 282,
Monnaie métallique : intérêts 285, 466.
de la — , 143, 144, 150, 154, Nourse, Edwin G., 420.
155, 163; — et la Première Nouvelle Économie ; ses failles,
Guerre mondiale, 231, 232. 425-428, 435-445; inélasticité
Monopoles : offensive contre les de la — , 436, 437 ; — et la
— , 363, 364. politique monétaire, 440-445.
Monroe, James, 182. Noyes, Alexander D., 224 n.,
Montcalm, 92 n. 4. 228 n
Morgan, J. Pierpont, 42, 184, N.R.A. (National Recovery
189, 201, 232, 266. Administration), 301, 302,
Morgenstern, Oskar, 248. 363.
Morgenthau, Henry Jr., 337.
Morison, Samuel Eliot, 94 et Office of Price Administration
n. 7, 138 et n. 16. and Civilian Supply (en
Morris, Robert, 104,141. abrégé; O.P.A.), 380, 387,
Morrison, Ralph W., 324. 391.
Murray, James E., 417 et n, 7, Office of Price Stabilization
418. (Bureau de la Stabilisation
Mussolini, 329. des prix), 428.
Ogburn, W. F., 245 n.
Napoléon, 68, 72, 77,125. O’Hara, John, 174.
Nathan, Robert, 415, 416. O.P.E.C., 472.
National Association of Manu­ Open market (opérations
facturers, 414, 418. d’—) : leur développement,
Index 503
75, 76; la Réserve Fédérale Paterson, William, 62-64, 141.
et les opérations d’— , 281- Peale, Norman Vincent, 184.
283, 296, 297, 307. Pearson, Frank A., 158 n. 14,
Or : les pièces d’— , 24, 229, 335.
230; P— du Nouveau Peel, Robert., 74.
Monde, 33, 34, 80; prohibi­ Pennsylvanie : papier-monnaie
tion de son appropriation colonial de — , 95.
privée, 54, 335, 339; 1’— et Pétrodollars, 478.
les taux de change, 78; Philippe, duc d’Orléans, 48, 50,
anciennes pièces américaines, 52-54, 63.
121, 154, 155; l’Europe sai­ Phillips, A. W., 384.
gnée de son or pendant la Phillips ; courbe de —, 384
Première Guerre mondiale, et n.
226-229, 238; prix de vente Phips, William, 92, 232.
aux banques, 337, 338; le Pièces ; métaux utilisés, 23, 24;
marché à deux étages, 467. adultération des — , 25-27 ; la
Or, étalon- : origine de 1’ — , frappe des — , 35-37.
71, 155; — rejeté, 88, 224, Pigou, A. C., 361 n.
225, 231, 238; — révéré, 97, Pitt, William, 68, 72,80, 115.
164, 165, 207, 246, 266 , 267, Pittman, Key,318, 324 et n.
339; Première Guerre mon­ Pizarro, Francisco, 29,33.
diale et 1’— , 223-225, 231, Planification économique, 375-
238, 241 ; avantages et incon­ 379, 415-422, 487, 488.
vénients de 1’—-, 239-241 ; Poincaré, Raymond, 245, 281.
l’Angleterre et 1’— , 71, 266, Polycrate, 26.
268, 271 ; — et les Accords Populistes, Parti pour le libre
de Bretton Woods, 404-411, monnayage de l’argent, 166-
467. 168.
Prêteur en dernier recours, 307
Panique(s), 175-177; — de 315.
1819, 134, 175, 181; — de Prêts : développement des — ,
1837, 150, 175, 181-183; - 38, 39, 44 ; — et guerre
de 1857,162, 175, 183; — de d’indépendance, 103-106; —
1873, 175, 177, 186, 189; — des courtiers, 285, 286, 288.
de 1884, 175; — de 1893, Prévision économique, 425-427,
167, 168, 175, 177, 178, 186; 488, 489.
— de 1907, 174, 175, 178, Jrix, après 1493, 28, 29; la
183, 186, 189, 194, 209; — panique et les — , 180, 181 ;
de 1921,175,195, 273-275. les — agricoles, 180, 273,
Papier : bouts de — (reconnais­ 274, 291, 353, 381, 385, 402,
sances de dettes), 199. 430, 455, 460 ; le contrôle des
Papier-monnaie : son déve­ — pendant la Première
loppement, 66, 83-102; le — Guerre mondiale, 235, 236;
et les révolutions, 103-117. la Dépression, 291, 296; —
Parish, David, 132. et salaires, 30, 31, 301, 302;
504 L ’argent
— administrés, 353, 364; les 187, 206-208, 211-219, 230,
— après la guerre du Viet­ 234, 280, 314, 441; — de
nam, 448, 449; l’embargo New York, 215, 222, 266,
pétrolier et les — , 459; le 280, 286, 306, 482; ces
contrôle direct des — , banques et les faillites, 274,
376, 485; la fixation des — , 275, 305, 306; le Conseil de
236, 237 ; stabilité des — en — (Fédéral Reserve Board),
France après la guerre, 245- 61, 202, 204, 206, 216-219,
247, 323 (cf. aussi inflation). 222,. 223, 275, 286-289, 365;
Production : réduite, 291 ; l’in­ les billets de — , 208, 213,
flation et la — , 334; la — et 234.
l’épargne excédentaire, 353, Réserve Fédérale (Système de
354; la — du temps de —), 61, 127, 189, 193-199,
guerre, 378, 391-393. 201, 204-219, 221, 233, 274,
Produit National Brut (P.N.B.), 281, 341,379, 482; le Comité
291, 369, 393, 401, 415, 416, d’Open market, 194, 196,
443 n. 15. 284; le système de — et les
Profits, 31,32,370. faillites bancaires, 194, 195,
Pujo, Arsene, 201. 307, 308; ses origines, 199-
203; pendant la Dépression
Raduchel, William J., 210 n. de 1920-1921, 272, 273; le
Ramsay, David, 105 n. 3. système de — et le boom
Rand, James, 318. précédant la Grande Dépres­
Rareté : — et valeur de la sion, 272, 279, 280, 289, 290;
monnaie, 111. la — et les réserves d’or, 224,
Rationnement : pendant la 283, 339; pendant la Grande
Première Guerre mondiale, Dépression, 296, 305-307,
235-237 ; pendant la Seconde 340-343; la réaction : 296-
Guerre mondiale, 376, 392, 297; la réforme de la — :
395-397. 313; le Conseil des Gouver­
Rebozo, Charles G., 14. neurs, 196, 197, 313, 364,
Récession, 174,342, 371. 442.
Reconstruction Finance Corpo­ Réserves des banques, 59; la
ration (R.F.C.), 195, 308- Réserve Fédérale et les —,
310, 337. 207, 234, 340, 342.
Réescompte : taux de —, 207, Revenu : répartition du — ,
208, 217, 272, 281, 379, 459; 486, 487; répercussions de
définition, 76. l’inflation sur la répartition
Reichsbank, 78, 254, 257, 260. du — , 31, 32; — garanti,
Reichsmark, 172, 259, 260, 203.
262, 399. Rezneck, Samuel, 177 n., 180
Rentenmark, 259, 261, 262. n., 181 n. 7 et 8,183 n. 13.
Réserve Fédérale : loi sur la — , Rhode Island : papier-monnaie
194, 205, 206, 209, 210 , 213, colonial, 95.
214, 231; banques de — , Ricardo, David, 71, 72 et n. 10,
Index 505
11,12,73, 81 et n .,'101, 440. n., 309 n. 12, 315 n., 318 n.,
Richards, R. D., 65 n. 320 n. 3, 325 et n., 328 n., 329
Richardson, J. D., 136 n. 13, n. 9 et 10, 330 n. 13, 358
182 n. 10. n. 14, 368 n. 22 et 23.
Rist, Charles, 280, 285. Schumpeter, Joseph A., 247,
Riz : en tant que monnaie, 91. 248, 298.
Robbins. Lionel, 282 et n. 15. Schwarz, Anna Jacobson, 186
299 et n. 5. n. 18, 187 n., 211 n. 11, 218
Robinson, Joan, 348,359 n. 17, n., 273 n. 6,275 n. 9, 276 n. 10,
361. 279 n., 443 n. 14.
Rogers, Thorold, 34 n. Seconde Banque, voir Banque
Rome : le monnayage dans des États-L'nis.
l’ancienne Rome, 26, 27. Select Committee on the High
Roosevelt, Franklin, D., 158 Price of Gold Bullion (Angle­
n. 14, 183 n. 12, 206, 217, terre), 69, 71, 84. 190.
300, 311, 312, 315 n.. 317- Shaw, George Bernard, 345 et
320, 323, 326-331, 335, 336, n„ 347.
339. 347. 357, 358, 362, 365, Shaw, Leslie M., 190 n.
379; — et la solidité de la Shultz, George, 451 et n., 458,
monnaie. 328; — et le cours 459.
de l’or, 337, 338; — et l’équi­ Smith, Adam, 17, 36 et n., 92,
libre budgétaire, 368. 93 n.. 348.
Rothschild : famille — , 42. Smithsonian Institution (ac­
Ruhr : occupation de la — par cords de 1971 passés à la
les Français. 243, 256. — ). 142, 468.
Rùml, Beardslev : 414. Spéculation. 252, 279, 294, 295,
Rusk, Dean. 283. 313, 314; paniques et — ,
Russie : révolution, 109, 115, 179. 180. 188.
116, 247. Steagall, Henry B., 314.
Steffens. Herbert, 200, 201 n.
Saint-Simon, duc de. 47 et n., Stein. Herbert, 174, 456 n. 10,
48, 55 et n. 8 et 10. 461.
Salaires : — et prix, 30, 31, Stresemann, Gustav, 260.
301, 302; contrôle direct, Strong, Benjamin, 215. 216,
485. 222, 280, 281, 282 et n. 17,
Salant. Walter, 415. 283, 285, 289.
Samuelson, Paul A., 194 et Studenski, Paul, 126 n. 2,
n. 2, 209.363. 130 n., 135 n., 138 n. 15, 157'
Say, J. B„ 348-350, 357; loi de n. 12, 168 n. 25 et 26, 205
— , 348-350. n., 224 n., 294 n., 306 n.
Schacht, Hjalmar Horace Suétone, 25.
Greeley, 260, 261, 280, 282, Surtaxe, v. Impôts.
285, 329, 466. Syndicats : leur pouvoir, 185
Schlesinger, Arthur M. Jr., 136 352, 353. 427, 431, 434, 435
etn. 12,137 n., 183 n. 12, 300 477.
506 L ’argent
Syndrome de la confiance des Villa, Francisco « Pancho »,
milieux d’affaires, 299, 300. 116, 117.
317. Viner, J acob, 306 n.
Virginie : le tabac en tant que
Tabac : en tant que monnaie, monnaie en — , 88-91.
24,88-91,398-400.
Taft, Robert A., 418. Wallace, Henry A., 320,420.
Taney, Robert B., 139. Wampum, 87,88.
Taussig, F. W.. 237 et n. Warburg, James, 320, 324 et
Taylor, John, 58. n., 326, 328.
Thomas, Elmer, 318, 321. Warburg, Paul M., 202. 205,
Tobin, James, 424 n. 2, 443 290, 320.
n. 15, 484 n. Warren, George F., 158 n. 14,
Trésor : billets du —, 120. 167- 335, 336 et n., 337, 339.
169, 207. Warren et Pearson : indice de
Trollope, Anthony, 13. — , 158 n. 14, 180 n.
Trotski, Léon, 362. W att, Richard M., 260 n. 14.
Truman, Harry, 61, 420, 428. Waugh, Evelyn. 198.
Trüman, Margaret. 61. Weber. Max, 35.
Trust Company of America, Webster, Daniel, 138 et n. 15.
189,190. Weintraub, Sidney, 71 n.
Westmoreland, William C.,
United States Steel Corpora 283.
tion, 432, 460. White. Harrv D„ 142, 409,
Untermeyer, Samuel, 201. 471.
Usher, Abbott Payson. 30 n., Whitney, Richard, 288 n. 24.
41 n. Wiebe, Georg, 30 n.
Wiggin, Albert H., 288 n. 24.
Vandenberg, Arthur, 314. Williams, John, Archevêque de
Van Der Borght, Richard, Boston, 183.
36 n. Williams. John H., 357.
Vanderlip, Frank A.. 318. Wilson, Woodrow, 194, 204-
Van Sweringen (frères), 277, 206, 217, 223, 227.
295. Wolfe, Martin. 92 n. 4, 243 n.
Vardaman, Jake, 61. Woodin, William H., 325.
Veblen, Thorstein, 171 et Wright. Chester Whitney, 108
n„ 332. n. 7. 139 et n. 18, 147 n„ 157
Veritas Foundation, 362. et n. 11.
Vermalet, 53. Wright, David McCord, 133 n.
Versailles : Traité de —, 242.
243; Keynes et le —, 270, Young, Roy A., 289.
345.
Vietnam, 203, 448: dépenses Zéro : « maladie du - », 255,
pour le —, 426, 433, 465. 256.
DU MÊME AUTEUR

LE NOUVEL ÉTAT INDUSTRIEL.

LE TRIOMPHE

LA SCIENCE ÉCONOMIQUE ET L’I NTÉRÊT GÉNÉRAL.


DERNIÈRES PARUTIONS

320. Albert Memmi Juifs et Arabes.


321. Henri Guillemin N ation alistes et nationaux
( 1870-1940).
322. Friedrich Nietzsche Aurore.
323. C. G. Jung Un mythe moderne.
324. Jean Prévost La création chez Stendhal.
325. Friedrich Nietzsche Par-delà bien et mal.
326. Thomas De Quincey Les confessions d ’un opiomane
anglais.
327. E. M. Cioran La tentation d ’exister.
328. Mircea Éliade Techniques du Yoga.
329. J. L. Barrault Comme je le pense.
330. Franço.s Caradec Isidore D ucasse, comte de
Lautréamont.
331. Charles Fourier Vers la liberté en amour.
332. Mircea Éliade Initiations, rites, sociétés secrè­
tes.
333. Jean Lecerf La communauté en péril.
334. Pierre Naville La révolution et les intellec­
tuels.
335. Peter Nagy Libertinage et révolution.
336. Association M. A. D. Les femmes s'entêtent.
337. Miklôs Molnâr Marx, Engels et la politique
internationale.
338. Guillaume Apollinaire Le flâneur des deux rives.
339. Jean T. Desanti Husserl et la phénoménologie.
340. Jean-Paul Sartre Critiques littéraires.
341. Thomas De Quincey D e l'A ssa ssin a t consideré
comme un des Beaux-Arts,
s u i v i de La m alle-poste
anglaise.
342. Geneviève Rodis-Lewis Épicure et son école.
343. Eugène Ionesco Présent passé, passé présent.
344. Ludwig Wittgenstein De la certitude.
345. Jean Baechler Q u’e st-ce que l ’idéologie ?
346. George Orwell La Catalogne libre.
347. Lie Tseu L e vrai classique du vide
parfait.
348. David I. Goldstein Dostoïevski et les Juifs.
349. Alexandre Koyré La philosophie et le problème
national en Russie au début
du XIXe siècle.
350. Jean Durançon Georges Bataille.
351. André Jacob Introduction à la philosophie
du langage.
352. Sigmund Freud Essais de psychanalyse appli­
quée.
353. Sigmund Freud Délice et rêves dans la « Gra-
diva » de Jensen.
354. Jean Piaget Le comportement, moteur de
l’évolution.
355. Robert Lafont Autonomie — De la région à
l’autogestion.
356. Saporta Histoire du roman américain.
357. Roger Caillois L ’Homme et le Sacré.
358. Martin Gregor-Dellin Richard Wagner au jour le
jour.
359. Roger Caillois Cohérences aventureuses.
360. Jean-Paul Sartre Q u’est-ce que la littérature ?
361. E. M. Cioran Syllogismes de l’amertume.
362. Alain Propos sur le bonheur.
363. Léo Hamon Socialisme et pluralités.
364. Gabriel Ardant Histoire financière.
365. Willy Brandt,
. Bruno Kreisky,
. Olof Palme La s o c ia l-d é m o c r a tie e t
l ’avenir.
Cet ouvrage
a été achevé d'im prim er
sur les presses de VIm prim erie Bussière
à Saint-A m and (Cher), le 23 décembre 1976.
Dépôt légal : 4 e trimestre 1976.
N ° d ’édition : 21343.
Im prim é en France.
(1432)
idées volume t riple

I I littérature

X philosophie

sciences

sciences humaines

^ idées actueiles

5 arts

i® 1 chroniques

ohn kenneth galbraith :


l’argent
La plupart des choses - des autos, des
m aîtresses - dit John Kenneth Galbraith, ne
sont im portantes que pour ceux qui les ont. En
revanche l’argent intér esse tout le monde : ceux
qui en ont et ceux qui n'en ont pas.
'.'a ute u r du Nouvel Etat industriel, livre qui a
co rn u un énorme succès dans le monde entier,
retrace cette fois-ci l’histoire de l’argent, e xpli­
que sa fonction et nous assure q u ’il n’y a rien
6 ’émgmatique autour de la notion de l’argent
et que tout le monde doit com prendre parfai­
tement, après la lecture de cet essai, tous les
prétendus mystères qui entourent d ’habitude
le rô:e de l'argent dans l'H istoire et - surtout -
dans ''économ ie contemporaine.

rom?rswaal : ‘ les compteurs d’argent" [détail].


nancy. pho*~ huMsz.

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