Le droit des étrangers à la protection sociale

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LE DROIT DES ÉTRANGERS À LA PROTECTION SOCIALE

De l'affirmation du droit à sa mise en œuvre

Karine Michelet

Caisse nationale d'allocations familiales | « Informations sociales »

2007/6 n° 142 | pages 80 à 91


ISSN 0046-9459
DOI 10.3917/inso.142.0080
Article disponible en ligne à l'adresse :
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Protection sociale et emploi
DES P O P U L AT I O N S E M B L É M AT I Q U E S , D E S S I T U AT I O N S P R O B L É M AT I Q U E S

Karine Michelet – maître de conférences de droit public à la Faculté de droit et sciences sociales de
l’Université de Poitiers

Le droit des étrangers


à la protection sociale
De l’affirmation du droit à sa mise en œuvre


Le principe d’égalité devant le droit à la protection sociale a eu raison
de la condition de nationalité comme critère discriminant, cette évolution
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ayant été solennellement consacrée par le juge constitutionnel en janvier
1990. Mais une autre condition d’accès s’est généralisée, celle de la régu-
larité du séjour. On est ainsi passé de la garantie des individus contre
les risques sociaux à un outil de régulation de la politique d’immigration.
Un changement de nature chargé de nombreuses ambiguïtés tant dans
son principe que ses applications.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, dès lors que l’on
raisonne en termes de droits de l’homme, la question du
droit des étrangers à la protection sociale ne semble pas se
poser dans les mêmes termes selon les époques. Tant que
la France a eu besoin de bras et que l’étranger était un tra-
vailleur, les préoccupations sociales ont été abordées
comme un moyen de lever un obstacle à l’immigration.
Les besoins de main-d’œuvre et la généralité de notre sys-
tème de protection sociale ont effectivement donné, de
facto, les premières réponses à cette question. En revan-
che, avec l’arrêt de l’immigration de travail et
sa transformation en immigration familiale, la figure de
l’étranger a évolué : il n’est plus forcément le travailleur
célibataire d’antan mais il est souvent chargé de famille et
peut être à la recherche d’un emploi... Dans ce contexte,
la question de la protection sociale des étrangers a pris une

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tout autre dimension. Elle est souvent devenue passion-


nelle, alimentant la xénophobie des uns au motif que les
populations étrangères à protéger constitueraient les char-
ges sociales les plus lourdes pour la nation, sollicitant à
l’inverse l’humanisme inquiet des autres.
Force est en effet de constater que loin d’être spontanée
et immédiate, l’affirmation du droit des étrangers à la pro-
tection sociale est, à l’image de l’ensemble du droit
réservé à cette catégorie de personnes, le produit d’un
long processus. Parce que son caractère “inaliénable et
sacré” s’impose avec moins d’évidence, le droit à la pro-
tection sociale, comme la plupart des droits sociaux
consacrés par le préambule de la Constitution de 1946,
longtemps considérés comme les accessoires des droits et
libertés dits “classiques”, a été d’autant moins facilement
reconnu au profit des étrangers qu’il a des répercussions
économiques et financières. Étant, en outre, un “droit-
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créance”, imposant pour sa mise en œuvre l’intervention
du législateur, la condition des étrangers en la matière est
longtemps restée subordonnée aux positions instables des
majorités politiques.
De nos jours, bien qu’il apparaisse quasi unanimement
que les droits des étrangers sont mieux respectés, l’affir-
mation de leur droit à la protection sociale demeure ambi-
guë et sa mise en œuvre se révèle encore complexe et
hétérogène.

L’affirmation ambiguë du droit des étrangers


à la protection sociale
Les lignes de clivage qui structurent la réponse à la ques-
tion du droit des étrangers à la protection sociale ont pro-
fondément évolué : à la vieille opposition entre national et
non national, largement abandonnée, s’est substituée la dis-
tinction entre étranger en situation régulière et irrégulière.

 L’abandon de la condition de nationalité


Historiquement contesté, le droit des étrangers à la protec-
tion sociale s’est progressivement affirmé. Sous la
pression du principe d’égalité et grâce aux progrès des
divers instruments de contrôle internes comme internatio-
naux, il est désormais admis que les étrangers ne peuvent
plus être écartés des dispositifs de protection sociale au
seul titre de leur nationalité.

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Les textes constitutionnels français consacrant le droit à la


protection sociale (1) ne l’ayant en aucun cas expressément
réservé aux nationaux et reposant, au contraire, sur des for-
mulations particulièrement générales, il semblait difficile
de conclure que le constituant avait entendu les évincer.
Pourtant, du silence des textes et de l’ambiguïté entourant
les dispositions constitutionnelles relatives au principe
d’égalité (2), de nombreuses incertitudes sont nées. Parce
qu’il existe, sur un plan strictement juridique, une diffé-
rence entre l’étranger et le Français – la nationalité –, cer-
tains ont pensé que celle-ci impliquait nécessairement une
irréductible spécificité du statut de l’étranger en matière de
droits et libertés en général et en matière de droits sociaux
en particulier. Cependant, à la question de savoir si la dif-
férence de nationalité est un critère de distinction accepta-
ble ou légitime pour instituer des différences de traitement
en matière de droits sociaux et de protection sociale, le
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juge administratif français, tout d’abord, puis le Conseil
constitutionnel, ensuite, ont répondu par la négative.
Les juridictions administratives furent les premières à
œuvrer favorablement pour le droit à la protection sociale
des étrangers. Sur la base du principe général d’égalité ou
de l’un de ses corollaires, le principe d’égalité régissant le
fonctionnement des services publics, elles ont ainsi affirmé
clairement, à plusieurs reprises, l’illégalité de la subordi-
nation de l’accès aux prestations sociales à une condition
de nationalité (3).
À son tour, par sa décision du 22 janvier 1990, le Conseil
constitutionnel a reconnu l’applicabilité du principe cons-
titutionnel d’égalité aux étrangers en matière de protection
sociale. Sur la base d’une formule similaire à celle retenue
par le Conseil d’État, il considère que le principe d’égalité
ne s’oppose ni à ce que le législateur règle de façons dif-
férentes des situations différentes ni à ce qu’il déroge à
l’égalité pour des raisons d’intérêt général, pourvu que
dans l’un et l’autre des cas, la différence de traitement qui
en résulte soit en rapport avec l’objet de la loi qui l’établit.
En sanctionnant la loi qui entendait réserver l’allocation
supplémentaire du Fonds national de solidarité aux seuls
étrangers bénéficiaires de conventions internationales de
réciprocité, il a clairement affirmé que les dérogations à
l’égalité ne peuvent plus se justifier par le seul fait que des
étrangers sont en cause.

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Si les dispositions législatives concernées ne virent pas le
jour, les lois antérieures comportant de telles différences de
traitement demeurèrent en vigueur encore un certain temps.
Malgré cette affirmation de principe, il faudra attendre la loi
du 11 mai 1998 pour que les pouvoirs publics français sup-
priment, en matière de protection sociale, les différences de
traitement plus criantes entre étrangers et nationaux et met-
tent, sous la pression du droit international, les dispositions
du Code de la Sécurité sociale en conformité avec les prin-
cipes d’égalité et de non-discrimination.
Tout en évitant les distinctions sur la base du critère de la
nationalité, les pouvoirs publics ont introduit et généralisé
en matière de protection sociale une nouvelle condition :
la régularité du séjour.

 La généralisation de la condition de régularité


de séjour
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Introduite dans les années 1980 pour le seul bénéfice des
prestations familiales, la condition de régularité de séjour
a été généralisée par la loi du 24 août 1993 et n’a, depuis
lors, jamais été remise en cause. Or, si la conditionnalité
de l’accès à la protection sociale n’apparaît pas forcément
contestable dans son principe, l’introduction d’une telle
condition suscite nécessairement un certain nombre d’in-
terrogations. Elle conduit, en effet, à traiter différemment
les étrangers et les nationaux, les premiers devant respecter
une condition non exigée pour les seconds et par essence
déjà satisfaite pour eux. Elle aboutit également à traiter
différemment les étrangers en “situation régulière” et ceux
qui ne le sont pas, privant, dorénavant, les seconds d’une
large partie de la protection sociale. Ce faisant, elle semble
heurter non seulement les prescriptions constitutionnelles
engendrant le droit à la protection sociale en acceptant,
dans certaines hypothèses, une mise en œuvre minimaliste
de celles-ci, mais encore certaines dimensions du principe
d’égalité.
Aussi, sa validation par le Conseil constitutionnel (4) tout
comme ses termes ne laissent-ils pas d’étonner. Pour écar-
ter le grief tiré d’une rupture d’égalité et admettre qu’une
telle condition puisse régir l’accès des étrangers à la pro-
tection sociale, le Conseil constitutionnel s’est effective-
ment borné à constater que la situation des étrangers selon
qu’ils sont ou non en situation régulière au regard des

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législations relatives au séjour et au travail n’est pas la
même. Or, le constat d’une différence de situation ne
constitue, en principe, que l’un des éléments du contrôle
du respect du principe d’égalité et la rigueur habituelle
impliquait, au contraire, de vérifier, ensuite, que la diffé-
rence de traitement était bien en rapport avec l’objet de la
loi qui l’engendre.
Cependant, en ne procédant pas à ce second volet du
“jugement d’égalité” et en restant muet sur la suite
du raisonnement, le Conseil constitutionnel a emprunté
un important raccourci et entaché la lisibilité de son
jugement. Le rapport entre la différence de traitement
et l’objet de la loi n’est effectivement ni suffisamment
évident ni assez incontestable pour que l’économie d’un
tel raisonnement soit faite.
Quel rapport avec l’objet de la loi présente la différence
de traitement en matière de protection sociale entre étran-
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gers en situation régulière et ceux qui ne le sont pas ?
La compatibilité de ces différences de traitement avec cet
objet, à savoir la lutte contre l’immigration illégale et le
travail clandestin, n’est pas, a priori, évidente. Elle n’ap-
paraît, au contraire, qu’au terme d’un raisonnement repo-
sant sur une conviction non démontrable, un présupposé
qui, de fait, est parfaitement contestable. En effet, la fina-
lité originelle de ces instruments de protection n’est autre
que de garantir les individus contre les risques sociaux ou
l’état de besoin. Elle paraît donc bien éloignée des préoc-
cupations de la politique d’immigration et ne s’apparente,
à première vue, aucunement à un instrument de lutte contre
l’immigration clandestine.
Le lien entre la politique de protection sociale et la poli-
tique d’immigration établi par les défenseurs de la loi
relève simplement d’une opinion : celle selon laquelle
c’est la facilité qu’il y aurait, en France, à vivre clandesti-
nement qui exerce un “effet d’appel”. Il est toutefois
impossible de démontrer le caractère dominant de cette
relation de cause à effet qui est, d’ailleurs, contredite par
les analyses statistiques.
Il faut donc admettre, dans de telles circonstances, qu’en
concluant à l’absence de rupture du principe d’égalité et
en validant la constitutionnalité de la généralisation de la
condition de régularité de séjour, le Conseil semble avoir
été convaincu par cette conception très subjective et a

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accepté que la différence de traitement était en rapport


avec l’objet de la loi.
Dès lors qu’il s’agit de la protection sociale des étrangers,
le Conseil se révèle en effet très perméable aux argumen-
tations subjectives développées par le législateur. Ainsi, de
façon plus récente, il a admis que le législateur avait pu,
sans méconnaître le principe d’égalité, écarter de l’aide
médicale de l’État, tout en leur maintenant le bénéfice des
soins urgents, les étrangers qui sont en France depuis
moins de trois mois (5). Il a de la sorte suffi au législateur
d’introduire cette nouvelle restriction dans une loi de finan-
ces rectificative cette fois pour que le Conseil admette que
la différence de traitement était en rapport direct avec l’ob-
jet de la loi qui l’établit, à savoir les considérations finan-
cières et plus précisément d’économie ! Pourtant, là
encore, son raisonnement repose sur une analyse extrê-
mement subjective et contestable. Non seulement cela
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conduit l’étranger à laisser son état de santé se dégrader,
ce qui méconnaît les principes élémentaires de santé
publique, mais la prise en charge des pathologies à un
stade avancé est également beaucoup plus coûteuse que
les soins primaires…
Qui plus est, dans la mesure où la différence de traitement
instituée apparaît difficilement compatible avec l’objet des
services de la Sécurité sociale, de l’aide sociale ou de
l’aide à la recherche d’emploi – à savoir la couverture des
risques sociaux ou la protection contre le besoin –, le
Conseil a indirectement mais incontestablement validé
une discrimination devant le service public.
Affirmé de la sorte de manière quelque peu ambiguë, le
droit à la protection sociale des étrangers se révèle, en
outre, dans sa mise en œuvre, particulièrement hétérogène.

La mise en œuvre hétérogène du droit des


étrangers à la protection sociale
De la généralisation de la condition de régularité de
séjour, il ne faudrait pas conclure à l’homogénéité de la
situation des étrangers à l’égard de la protection sociale.
En effet, tout en restant majeure, cette exigence n’est pas
le seul élément pris en considération. Les prestations aux-
quelles les étrangers prétendent, la nature du titre de séjour
qu’ils détiennent, comme leur statut jouent également, en
la matière, un rôle important.

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 Une mise en œuvre a minima pour les étrangers


en situation irrégulière
En devenant le principe pour bénéficier de la Sécurité
sociale comme de l’aide sociale, la condition de régularité
du séjour a globalement exclu les étrangers en situation
irrégulière du système de protection sociale. Toutefois,
pour des raisons humanitaires ou des impératifs de santé
publique, la rigueur découlant de sa généralisation est par-
fois tempérée.
Ainsi, le système de Sécurité sociale admet-il quatre excep-
tions. La première découle de la loi sur la santé publique et
la protection sociale du 18 janvier 1994, aux termes de
laquelle les détenus sont obligatoirement affiliés aux assu-
rances maladie et maternité du régime général à compter de
la date de leur incarcération (6). Les détenus étrangers, y
compris en situation irrégulière, accèdent en conséquence
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aux prestations en nature de ces assurances pendant la durée
de leur incarcération, étant entendu que, contrairement à la
règle générale, ils n’en bénéficient que pour eux-mêmes
– leurs ayants droit étant exclus – et que la prolongation de
droit d’un an après la libération leur est fermée.
La deuxième exception en matière de Sécurité sociale
concerne le régime des ayants droit mineurs à l’égard des
prestations d’assurance maladie.
De même, sur la base de la jurisprudence administrative,
il est désormais acquis qu’une personne de nationalité
étrangère cessant de remplir la condition de régularité
de séjour pour bénéficier en qualité d’assuré ou bien
d’ayant droit du régime de Sécurité sociale continue à
bénéficier des prestations dudit régime pendant une
durée d’un an (7).
Enfin, l’irrégularité de la situation au regard de la légis-
lation relative au séjour et au travail ne s’oppose pas au
versement des prestations mentionnées au livre IV de la
Sécurité sociale : l’étranger conserve dans toutes les
hypothèses ses droits aux prestations d’accident du tra-
vail et de maladie professionnelle. Son employeur, en
revanche, se place dans une situation délicate, la caisse
de Sécurité sociale pouvant entreprendre des poursuites
à son égard afin d’obtenir le remboursement intégral des
sommes engagées.
Le système d’aide sociale, quant à lui, à peine plus sou-

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ple, n’admet que cinq hypothèses de dérogation au prin-


cipe de la régularité de séjour.
Seules les prestations d’aide sociale à l’enfance, l’aide
sociale en cas d’admission dans un centre d’héberge-
ment et de réinsertion sociale et la prise en charge des
soins urgents pour les étrangers non bénéficiaires de
l’aide médicale dérogent complètement au principe. Si
l’aide médicale d’État et l’aide sociale aux personnes
âgées sont également accessibles aux étrangers en situa-
tion irrégulière, ce bénéfice est toutefois subordonné à
une condition supplémentaire de durée de résidence de
trois mois pour la première et de quinze ans avant l’âge
de 70 ans pour la seconde.
Pour toutes les autres prestations d’aide sociale, la régu-
larité du séjour demeure requise, étant entendu, toutefois,
que pour tenir compte de “situations exceptionnelles” –
dont la teneur n’est cependant pas précisée par les textes
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– le ministre chargé de l’action sociale peut y déroger.
Indispensable dans la plupart des cas, la régularité du
séjour n’est toutefois pas systématiquement suffisante.
La mise en œuvre du droit à la protection sociale se
trouve, qui plus est, fréquemment subordonnée à la
réunion de conditions supplémentaires.

Une mise en œuvre diversement subordonnée


Bien que titulaire d’un titre de séjour, l’étranger ne
pourra prétendre systématiquement à toutes les formes
de protection sociale. Le caractère simplement régulier
du séjour ne suffit que dans des hypothèses, là encore,
très limitées, comme pour certaines prestations d’aide
sociale.
Dans la plupart des cas, en effet, l’accès aux prestations
est conditionné par la détention de l’un des différents
titres, qui ne sont pas les mêmes selon qu’il s’agit
d’accéder au revenu minimum d’insertion, à la couver-
ture maladie universelle ou aux prestations de Sécurité
sociale. Au sein même de ces dernières, les titres diffè-
rent encore selon qu’il s’agit d’accéder aux prestations
d’assurance maladie-maternité ou aux prestations non
contributives de Sécurité sociale.
Dans d’autres cas, une condition supplémentaire à celle de
la détention d’un titre de séjour est exigée du demandeur.
Il peut s’agir, par exemple pour le bénéfice des prestations

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familiales, de la détention d’un document spécifique par


les enfants au nom desquels elles sont sollicitées. Ce peut
être encore une durée minimale de résidence régulière,
comme pour le bénéfice du RMI – cinq ans – ou de la
couverture maladie universelle – trois mois.
Dans ces circonstances, au-delà de la démultiplication
des textes et de la complexité qu’elle engendre pour les
administrés comme pour les agents du service public, il
est des hypothèses dans lesquelles un étranger en situa-
tion régulière, tel le titulaire d’un titre de courte durée,
peut se voir privé de l’accès aux prestations sociales au
motif qu’il ne détient pas le titre de séjour adéquat. Or,
une telle situation est d’autant plus regrettable qu’elle
apparaît parfois clairement contraire à la légalité. Tel est
notamment le cas des exigences relatives à la situation
des enfants étrangers, tant en matière de prestations
familiales qu’en matière d’aide médicale.
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Alors qu’il est désormais de jurisprudence constante
que, pour le bénéfice des prestations familiales, la régu-
larité de séjour des enfants suffit et que l’exigence pour
ceux-ci d’un titre ou document précis méconnaît les arti-
cles 8 et 14 de la convention européenne des Droits de
l’homme (8), une telle condition figure toujours dans le
Code de la Sécurité sociale. L’évolution de la législation
en 2005 et la nouvelle formulation des articles L. 512-2,
D. 512-1 et 512-2 qui en résulte, tout en élargissant la
liste des documents susceptibles d’être exigés, ne sem-
ble pas, à cet égard, avoir fait évoluer le dispositif fran-
çais dans un sens conforme aux exigences européennes.
Aussi n’apparaît-il pas invraisemblable de penser que,
saisie à nouveau de la question, la Cour de cassation
maintiendrait le raisonnement qu’elle a plusieurs fois
tenu sous l’empire de la précédente législation.
Dans le même ordre d’idées, la subordination de l’accès
des enfants étrangers à l’aide médicale d’État à une
condition de résidence ininterrompue de trois mois, et le
fait de ne leur accorder, à défaut, qu’une prise en charge
des soins urgents dont l’absence mettrait en jeu le pro-
nostic vital ou pourrait conduire à une altération grave et
durable de la santé (9) ont été sanctionnés par le Conseil
d’État (10). Celui-ci a considéré, comme le Comité euro-
péen des droits sociaux (11), que ces dispositions mécon-
naissaient l’article 3-1 de la convention relative aux

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droits de l’enfant, qui fait de l’intérêt supérieur de celui-


ci une considération primordiale.
L’hétérogénéité des situations et la complexité qui en
découle sont accrues par l’existence de “régimes parti-
culiers” qui placent certaines catégories d’étrangers dans
des situations plus favorables.

Une mise en œuvre ponctuellement assouplie


Au régime du droit commun, sévère et parfois difficile-
ment justifiable, se juxtaposent des cas particuliers qui,
bien que ponctuels et fort limités, placent certaines caté-
gories d’étrangers dans des situations “privilégiées”. Tirant
avantage d’une réglementation moins stricte, le plus sou-
vent d’origine internationale, le droit à la protection sociale
de ces catégories apparaît parfois mieux garanti. En effet,
dans l’ensemble composite que forment les conventions
internationales et les accords bilatéraux ou multilatéraux,
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certains de ces instruments donnent lieu à la constitution
de véritables statuts dérogatoires en matière de protection
sociale. Ainsi en va-t-il pour les ressortissants communau-
taires et la catégorie des demandeurs d’asile, réfugiés et
apatrides.
> L’accès simplifié des citoyens de l’Union à la protection
sociale
L’accès des ressortissants communautaires à la protection
sociale, loin d’être comparable à celui des ressortissants
de pays tiers, se caractérise par une importante souplesse.
Celle-ci est en premier lieu le fruit des mécanismes de
totalisation des périodes d’assurance et de coordination
mais va également au-delà.
Grâce au régime du droit au séjour dont ils bénéficient,
les citoyens de l’Union, pourtant soumis aux mêmes
conditions que les autres étrangers, se trouvent de facto
dans une situation beaucoup plus proche de celle des
nationaux que des étrangers. Leur position privilégiée à
l’égard du séjour atténue dans d’importantes proportions
la rigueur découlant de la condition de régularité de
séjour qui irrigue la quasi-totalité de la protection sociale
et les place incontestablement dans une position beau-
coup plus confortable en matière de Sécurité sociale
comme d’aide sociale. À cet égard, alors même que les
États membres de l’Union européenne ont pris d’impor-
tantes précautions dans l’élaboration des dispositions

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communautaires pour éviter que leurs ressortissants


se déplaçant ne deviennent une charge pour les services
d’assistance sociale des États, les citoyens de l’Union qui
séjournent régulièrement dans un État membre ne peuvent
se voir refuser les prestations d’aide sociale (12).
Les citoyens de l’Union ne sont cependant pas les seuls
étrangers à apparaître comme “favorisés”. Sans pour
autant pouvoir comparer leur situation à ces derniers,
d’autres catégories d’étrangers, les demandeurs d’asile,
les réfugiés et les apatrides, bénéficient aussi d’un statut
particulier.
> La situation originale des demandeurs d’asile,
des réfugiés et des apatrides
La situation dérogatoire au droit commun en matière de
protection sociale accordée aux réfugiés, aux demandeurs
d’asile et aux apatrides en matière de protection sociale
est essentiellement le fruit du principe d’assimilation au
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national imposé par les conventions de Genève et de New
York tant en matière de Sécurité sociale que d’assistance.
Conformément à ces prescriptions, les étrangers ayant
obtenu la qualité de réfugié ou d’apatride bénéficient des
prestations de l’ensemble des branches de la Sécurité
sociale dès lors qu’ils exercent une activité profession-
nelle, de l’ensemble des prestations d’aide sociale mais
aussi du RMI ou de la CMU, sans considération de leur
durée de résidence. À ceci s’ajoute un avantage essentiel
en matière de retraite concédé aux réfugiés ayant quitté le
territoire français : ils peuvent bénéficier d’un aménage-
ment des règles de liquidation des droits à pension de
vieillesse qui les exonère de la condition de résidence et
de séjour régulier imposée par les articles L. 161-18-1 et
L. 311-7 du Code de la Sécurité sociale.
Les réfugiés et demandeurs d’asile ont en outre la possi-
bilité d’accéder à des prestations spécifiques. Ainsi,
l’allocation temporaire d’attente, qui remplace l’allocation
d’insertion (article L. 351-9 du Code du travail), est-elle
ouverte aux demandeurs d’asile, aux apatrides et aux
bénéficiaires de la protection temporaire. Ils peuvent
également bénéficier d’une prestation multiforme, délivrée
dans les centres provisoires d’hébergement et les centres
d’accueil pour les demandeurs d’asile, reposant sur
des formules d’hébergement transitoire accompagnées
d’une prise en charge totale, comprenant notamment

90 Informations sociales n° 142


Protection sociale et emploi
DES P O P U L AT I O N S E M B L É M AT I Q U E S , D E S S I T U AT I O N S P R O B L É M AT I Q U E S

nourriture, suivi médical et insertion socioprofessionnelle.


Aménagé en ces termes, le droit à la protection sociale de
ces catégories d’étrangers “privilégiés” apparaît indénia-
blement renforcé et mieux garanti que celui des étrangers
“ordinaires”. Pour ces derniers, en revanche, l’affirmation
d’un principe général d’égalité et la réduction des cas de
discrimination en raison de la nationalité dissimulent mal
une situation dégradée qui témoigne d’une conception fort
inquiétante de la protection sociale. À cet égard, le sort
réservé aux étrangers en situation irrégulière est éloquent.
Il révèle, tout d’abord, que la question du droit des étran-
gers à la protection sociale se pose beaucoup moins en
termes de droit de l’homme qu’en termes de politique
d’immigration, d’une part, et d’objectifs économiques et
financiers, d’autre part. Il révèle également la conception
minimaliste qu’a le législateur de ce droit. Or, si jusqu’à
présent, seuls les étrangers en situation irrégulière suppor-
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tent les conséquences d’une telle conception, le raisonne-
ment tenu par le Conseil constitutionnel conduisant à sa
validation pourrait tout aussi bien s’appliquer dans le
cadre d’une législation beaucoup globale : c'est-à-dire
s’appliquer, le cas échéant, à tous les étrangers, qu’ils
soient ou non en situation irrégulière, mais aussi aux
nationaux.

NOTES

1 - Pr. const. 1946, al. 10 et 11.

2 - Notamment la déclaration des Droits de l’homme de 1789, qui distingue les


droits de l’homme de ceux du citoyen.

3 - Voir, pour la plus explicite, CE, 30 juin 1989, ville de Paris, bureau d’aide
sociale de Paris c/M. Lévy.

4 - CC n° 93-325 DC, 13 août 1993.

5 - CC n° 2003-448 DC, 29 déc. 2003.

6 - C. Séc. soc., art. L. 381-30.

7 - CE, sect., 14 janvier 1998, GISTI et autres.

8 - Cas., AP, 16 avril 2004, DRASS des Pays-de-Loire c/époux Lingouala.

9 - CASF, art. L. 254-1.

10 - CE, 7 juin 2006, association Aides et autres.

11 - Décision du Comité européen des droits sociaux, 8 septembre 2004, FIDH


c/ France, réclamation n° 14/2003.

12 - CJCE, 7 septembre 2004, M. Trojani c/CPAS de Bruxelles.

n° 142 Informations sociales 91

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