Le droit des étrangers à la protection sociale
Le droit des étrangers à la protection sociale
Le droit des étrangers à la protection sociale
Karine Michelet
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https://www.cairn.info/revue-informations-sociales-2007-6-page-80.htm
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Karine Michelet – maître de conférences de droit public à la Faculté de droit et sciences sociales de
l’Université de Poitiers
Le principe d’égalité devant le droit à la protection sociale a eu raison
de la condition de nationalité comme critère discriminant, cette évolution
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ayant été solennellement consacrée par le juge constitutionnel en janvier
1990. Mais une autre condition d’accès s’est généralisée, celle de la régu-
larité du séjour. On est ainsi passé de la garantie des individus contre
les risques sociaux à un outil de régulation de la politique d’immigration.
Un changement de nature chargé de nombreuses ambiguïtés tant dans
son principe que ses applications.
Aussi étonnant que cela puisse paraître, dès lors que l’on
raisonne en termes de droits de l’homme, la question du
droit des étrangers à la protection sociale ne semble pas se
poser dans les mêmes termes selon les époques. Tant que
la France a eu besoin de bras et que l’étranger était un tra-
vailleur, les préoccupations sociales ont été abordées
comme un moyen de lever un obstacle à l’immigration.
Les besoins de main-d’œuvre et la généralité de notre sys-
tème de protection sociale ont effectivement donné, de
facto, les premières réponses à cette question. En revan-
che, avec l’arrêt de l’immigration de travail et
sa transformation en immigration familiale, la figure de
l’étranger a évolué : il n’est plus forcément le travailleur
célibataire d’antan mais il est souvent chargé de famille et
peut être à la recherche d’un emploi... Dans ce contexte,
la question de la protection sociale des étrangers a pris une
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créance”, imposant pour sa mise en œuvre l’intervention
du législateur, la condition des étrangers en la matière est
longtemps restée subordonnée aux positions instables des
majorités politiques.
De nos jours, bien qu’il apparaisse quasi unanimement
que les droits des étrangers sont mieux respectés, l’affir-
mation de leur droit à la protection sociale demeure ambi-
guë et sa mise en œuvre se révèle encore complexe et
hétérogène.
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juge administratif français, tout d’abord, puis le Conseil
constitutionnel, ensuite, ont répondu par la négative.
Les juridictions administratives furent les premières à
œuvrer favorablement pour le droit à la protection sociale
des étrangers. Sur la base du principe général d’égalité ou
de l’un de ses corollaires, le principe d’égalité régissant le
fonctionnement des services publics, elles ont ainsi affirmé
clairement, à plusieurs reprises, l’illégalité de la subordi-
nation de l’accès aux prestations sociales à une condition
de nationalité (3).
À son tour, par sa décision du 22 janvier 1990, le Conseil
constitutionnel a reconnu l’applicabilité du principe cons-
titutionnel d’égalité aux étrangers en matière de protection
sociale. Sur la base d’une formule similaire à celle retenue
par le Conseil d’État, il considère que le principe d’égalité
ne s’oppose ni à ce que le législateur règle de façons dif-
férentes des situations différentes ni à ce qu’il déroge à
l’égalité pour des raisons d’intérêt général, pourvu que
dans l’un et l’autre des cas, la différence de traitement qui
en résulte soit en rapport avec l’objet de la loi qui l’établit.
En sanctionnant la loi qui entendait réserver l’allocation
supplémentaire du Fonds national de solidarité aux seuls
étrangers bénéficiaires de conventions internationales de
réciprocité, il a clairement affirmé que les dérogations à
l’égalité ne peuvent plus se justifier par le seul fait que des
étrangers sont en cause.
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Introduite dans les années 1980 pour le seul bénéfice des
prestations familiales, la condition de régularité de séjour
a été généralisée par la loi du 24 août 1993 et n’a, depuis
lors, jamais été remise en cause. Or, si la conditionnalité
de l’accès à la protection sociale n’apparaît pas forcément
contestable dans son principe, l’introduction d’une telle
condition suscite nécessairement un certain nombre d’in-
terrogations. Elle conduit, en effet, à traiter différemment
les étrangers et les nationaux, les premiers devant respecter
une condition non exigée pour les seconds et par essence
déjà satisfaite pour eux. Elle aboutit également à traiter
différemment les étrangers en “situation régulière” et ceux
qui ne le sont pas, privant, dorénavant, les seconds d’une
large partie de la protection sociale. Ce faisant, elle semble
heurter non seulement les prescriptions constitutionnelles
engendrant le droit à la protection sociale en acceptant,
dans certaines hypothèses, une mise en œuvre minimaliste
de celles-ci, mais encore certaines dimensions du principe
d’égalité.
Aussi, sa validation par le Conseil constitutionnel (4) tout
comme ses termes ne laissent-ils pas d’étonner. Pour écar-
ter le grief tiré d’une rupture d’égalité et admettre qu’une
telle condition puisse régir l’accès des étrangers à la pro-
tection sociale, le Conseil constitutionnel s’est effective-
ment borné à constater que la situation des étrangers selon
qu’ils sont ou non en situation régulière au regard des
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gers en situation régulière et ceux qui ne le sont pas ?
La compatibilité de ces différences de traitement avec cet
objet, à savoir la lutte contre l’immigration illégale et le
travail clandestin, n’est pas, a priori, évidente. Elle n’ap-
paraît, au contraire, qu’au terme d’un raisonnement repo-
sant sur une conviction non démontrable, un présupposé
qui, de fait, est parfaitement contestable. En effet, la fina-
lité originelle de ces instruments de protection n’est autre
que de garantir les individus contre les risques sociaux ou
l’état de besoin. Elle paraît donc bien éloignée des préoc-
cupations de la politique d’immigration et ne s’apparente,
à première vue, aucunement à un instrument de lutte contre
l’immigration clandestine.
Le lien entre la politique de protection sociale et la poli-
tique d’immigration établi par les défenseurs de la loi
relève simplement d’une opinion : celle selon laquelle
c’est la facilité qu’il y aurait, en France, à vivre clandesti-
nement qui exerce un “effet d’appel”. Il est toutefois
impossible de démontrer le caractère dominant de cette
relation de cause à effet qui est, d’ailleurs, contredite par
les analyses statistiques.
Il faut donc admettre, dans de telles circonstances, qu’en
concluant à l’absence de rupture du principe d’égalité et
en validant la constitutionnalité de la généralisation de la
condition de régularité de séjour, le Conseil semble avoir
été convaincu par cette conception très subjective et a
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conduit l’étranger à laisser son état de santé se dégrader,
ce qui méconnaît les principes élémentaires de santé
publique, mais la prise en charge des pathologies à un
stade avancé est également beaucoup plus coûteuse que
les soins primaires…
Qui plus est, dans la mesure où la différence de traitement
instituée apparaît difficilement compatible avec l’objet des
services de la Sécurité sociale, de l’aide sociale ou de
l’aide à la recherche d’emploi – à savoir la couverture des
risques sociaux ou la protection contre le besoin –, le
Conseil a indirectement mais incontestablement validé
une discrimination devant le service public.
Affirmé de la sorte de manière quelque peu ambiguë, le
droit à la protection sociale des étrangers se révèle, en
outre, dans sa mise en œuvre, particulièrement hétérogène.
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aux prestations en nature de ces assurances pendant la durée
de leur incarcération, étant entendu que, contrairement à la
règle générale, ils n’en bénéficient que pour eux-mêmes
– leurs ayants droit étant exclus – et que la prolongation de
droit d’un an après la libération leur est fermée.
La deuxième exception en matière de Sécurité sociale
concerne le régime des ayants droit mineurs à l’égard des
prestations d’assurance maladie.
De même, sur la base de la jurisprudence administrative,
il est désormais acquis qu’une personne de nationalité
étrangère cessant de remplir la condition de régularité
de séjour pour bénéficier en qualité d’assuré ou bien
d’ayant droit du régime de Sécurité sociale continue à
bénéficier des prestations dudit régime pendant une
durée d’un an (7).
Enfin, l’irrégularité de la situation au regard de la légis-
lation relative au séjour et au travail ne s’oppose pas au
versement des prestations mentionnées au livre IV de la
Sécurité sociale : l’étranger conserve dans toutes les
hypothèses ses droits aux prestations d’accident du tra-
vail et de maladie professionnelle. Son employeur, en
revanche, se place dans une situation délicate, la caisse
de Sécurité sociale pouvant entreprendre des poursuites
à son égard afin d’obtenir le remboursement intégral des
sommes engagées.
Le système d’aide sociale, quant à lui, à peine plus sou-
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– le ministre chargé de l’action sociale peut y déroger.
Indispensable dans la plupart des cas, la régularité du
séjour n’est toutefois pas systématiquement suffisante.
La mise en œuvre du droit à la protection sociale se
trouve, qui plus est, fréquemment subordonnée à la
réunion de conditions supplémentaires.
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Alors qu’il est désormais de jurisprudence constante
que, pour le bénéfice des prestations familiales, la régu-
larité de séjour des enfants suffit et que l’exigence pour
ceux-ci d’un titre ou document précis méconnaît les arti-
cles 8 et 14 de la convention européenne des Droits de
l’homme (8), une telle condition figure toujours dans le
Code de la Sécurité sociale. L’évolution de la législation
en 2005 et la nouvelle formulation des articles L. 512-2,
D. 512-1 et 512-2 qui en résulte, tout en élargissant la
liste des documents susceptibles d’être exigés, ne sem-
ble pas, à cet égard, avoir fait évoluer le dispositif fran-
çais dans un sens conforme aux exigences européennes.
Aussi n’apparaît-il pas invraisemblable de penser que,
saisie à nouveau de la question, la Cour de cassation
maintiendrait le raisonnement qu’elle a plusieurs fois
tenu sous l’empire de la précédente législation.
Dans le même ordre d’idées, la subordination de l’accès
des enfants étrangers à l’aide médicale d’État à une
condition de résidence ininterrompue de trois mois, et le
fait de ne leur accorder, à défaut, qu’une prise en charge
des soins urgents dont l’absence mettrait en jeu le pro-
nostic vital ou pourrait conduire à une altération grave et
durable de la santé (9) ont été sanctionnés par le Conseil
d’État (10). Celui-ci a considéré, comme le Comité euro-
péen des droits sociaux (11), que ces dispositions mécon-
naissaient l’article 3-1 de la convention relative aux
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certains de ces instruments donnent lieu à la constitution
de véritables statuts dérogatoires en matière de protection
sociale. Ainsi en va-t-il pour les ressortissants communau-
taires et la catégorie des demandeurs d’asile, réfugiés et
apatrides.
> L’accès simplifié des citoyens de l’Union à la protection
sociale
L’accès des ressortissants communautaires à la protection
sociale, loin d’être comparable à celui des ressortissants
de pays tiers, se caractérise par une importante souplesse.
Celle-ci est en premier lieu le fruit des mécanismes de
totalisation des périodes d’assurance et de coordination
mais va également au-delà.
Grâce au régime du droit au séjour dont ils bénéficient,
les citoyens de l’Union, pourtant soumis aux mêmes
conditions que les autres étrangers, se trouvent de facto
dans une situation beaucoup plus proche de celle des
nationaux que des étrangers. Leur position privilégiée à
l’égard du séjour atténue dans d’importantes proportions
la rigueur découlant de la condition de régularité de
séjour qui irrigue la quasi-totalité de la protection sociale
et les place incontestablement dans une position beau-
coup plus confortable en matière de Sécurité sociale
comme d’aide sociale. À cet égard, alors même que les
États membres de l’Union européenne ont pris d’impor-
tantes précautions dans l’élaboration des dispositions
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national imposé par les conventions de Genève et de New
York tant en matière de Sécurité sociale que d’assistance.
Conformément à ces prescriptions, les étrangers ayant
obtenu la qualité de réfugié ou d’apatride bénéficient des
prestations de l’ensemble des branches de la Sécurité
sociale dès lors qu’ils exercent une activité profession-
nelle, de l’ensemble des prestations d’aide sociale mais
aussi du RMI ou de la CMU, sans considération de leur
durée de résidence. À ceci s’ajoute un avantage essentiel
en matière de retraite concédé aux réfugiés ayant quitté le
territoire français : ils peuvent bénéficier d’un aménage-
ment des règles de liquidation des droits à pension de
vieillesse qui les exonère de la condition de résidence et
de séjour régulier imposée par les articles L. 161-18-1 et
L. 311-7 du Code de la Sécurité sociale.
Les réfugiés et demandeurs d’asile ont en outre la possi-
bilité d’accéder à des prestations spécifiques. Ainsi,
l’allocation temporaire d’attente, qui remplace l’allocation
d’insertion (article L. 351-9 du Code du travail), est-elle
ouverte aux demandeurs d’asile, aux apatrides et aux
bénéficiaires de la protection temporaire. Ils peuvent
également bénéficier d’une prestation multiforme, délivrée
dans les centres provisoires d’hébergement et les centres
d’accueil pour les demandeurs d’asile, reposant sur
des formules d’hébergement transitoire accompagnées
d’une prise en charge totale, comprenant notamment
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tent les conséquences d’une telle conception, le raisonne-
ment tenu par le Conseil constitutionnel conduisant à sa
validation pourrait tout aussi bien s’appliquer dans le
cadre d’une législation beaucoup globale : c'est-à-dire
s’appliquer, le cas échéant, à tous les étrangers, qu’ils
soient ou non en situation irrégulière, mais aussi aux
nationaux.
NOTES
3 - Voir, pour la plus explicite, CE, 30 juin 1989, ville de Paris, bureau d’aide
sociale de Paris c/M. Lévy.