PUREN 2012j Traitement Didactique Documents Authentiques
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www.christianpuren.com
SOMMAIRE
1. Introduction .............................................................................................................. 2
2. Modèle d’analyse par tâches du traitement didactique des documents authentiques ........... 3
2.1. Présentation........................................................................................................ 3
2.1.1 Définition des concepts clés ............................................................................. 3
2.1.1.1 « Tâches »............................................................................................... 3
2.1.1.2 « Traitement didactique ».......................................................................... 3
2.1.1.2 « Authentique » (Document –) ................................................................... 4
2.1.2 L’explication de textes littéraires, modèle « actif » originel du traitement didactique
des documents authentiques .................................................................................... 4
2.1.3 Le modèle actuel ............................................................................................ 5
2.2. Modèle d’analyse par tâches ............................................................................ 7
1) Se préparer........................................................................................................ 7
2) Repérer ............................................................................................................. 8
3) Analyser .......................................................................................................... 10
4) Interpréter ....................................................................................................... 11
5) Extrapoler ........................................................................................................ 12
6) Réagir ............................................................................................................. 13
7) Juger............................................................................................................... 14
8) Comparer ........................................................................................................ 15
9) Transposer ....................................................................................................... 16
10) Prolonger ....................................................................................................... 17
3. La problématique du traitement didactique des textes littéraires .................................... 18
3.1 Les tendances spécifiques du traitement didactique des textes littéraires ................... 18
3.2 La littérature dans le CECRL ................................................................................. 21
3.2.1 Place et statut de la littérature dans le CECRL .................................................. 21
3.2.2 Traitement didactique de la littérature dans le CECRL ....................................... 24
3.3 Littérature et perspective actionnelle..................................................................... 26
4. Les cinq logiques documentaires actuellement disponibles .................................. 26
1) La logique document ............................................................................................ 26
2) La logique support ................................................................................................ 27
3) La logique documentation ..................................................................................... 27
4) La logique sociale ................................................................................................. 27
5) La logique littéraire .............................................................................................. 28
5. Conclusion prospective ............................................................................................. 28
6. Annexe 1 : un exemple d’analyse par tâches d’une didactisation complète ...................... 30
7. Annexe 2 : travaux pratiques avec corrigés ................................................................. 32
Annexe 2.1 « Pourquoi ? », une question à tâches multiples .......................................... 32
Annexe 2.2 Version Originale 4, unité 7 ...................................................................... 33
Christian PUREN, « Traitement didactique des documents authentiques et spécificités des textes
littéraires : du modèle historique des tâches scolaires aux cinq logiques documentaires actuelles »
1. Introduction
Dans cet article, je me propose à la fois de regrouper et prolonger mes recherches et propositions
antérieures concernant le traitement des documents authentiques dans les manuels et classes
de langue, avec une attention spécifique aux textes littéraires. Ces derniers, en effet, se trouvent
être en Europe, au moins pour des apprenants à partir du niveau B2, recommandés dans les
instructions officielles de l’enseignement scolaire, présents dans les manuels, parfois utilisés
(comme c’est le cas en France) comme supports des évaluations-certifications ; et ils sont sans
doute incontournables si l'on veut poursuivre une éducation humaniste, entrer dans la
complexité des cultures étrangères,... et maintenir l'intérêt des apprenants. Je donnerai au fur
et à mesure des besoins les références de mes articles et conférences déjà publiés sur la
question.
La première partie (Chap. 2) de ce nouvel article présente la toute dernière version, augmentée
et illustrée d'exemples, d'un « modèle d’analyse par tâches du traitement didactique des
documents authentiques » dont l'origine historique date du tout début des années 1900, au
moment de l'application de la méthodologie directe – élaborée initialement pour les débuts de
l’apprentissage – à l'enseignement simultané de la langue et de la culture étrangères. Ce
modèle, qui s’est depuis affiné et enrichi, me semble en effet non seulement pertinent dans le
cadre de la configuration didactique correspondante, celle de la méthodologie active1, mais aussi
dès qu'on retrouve en classe, avec les apprenants à partir du niveau B2, les mêmes objectifs
d'apprentissage ; c’est ce que semble bien montrer la réactivation des tâches correspondantes
dans les manuels actuels de français et espagnol langues étrangères que j'ai pu analyser.
La troisième partie (Chap. 4) présente une synthèse provisoire des « cinq logiques
documentaires actuellement disponibles » en didactique des langues-cultures, générant pour les
documents authentiques autant de grands types de traitement didactique parmi lesquels les
textes littéraires ont à se créer leur place particulière.
L'article se termine par trois activités, dont les deux dernières sont à réaliser par mes lecteurs :
– un exemple d'analyse par tâches d'une didactisation d'une page d'un manuel de langue
(Annexe 1) ;
– une étude de cas sous la forme d’un exercice (avec corrigé proposé à part) d'analyse
par tâches des réponses possibles à la même question « Pourquoi...? » d'un enseignant
(Annexe 2.1) ;
– un exercice (avec corrigé proposé à part) d'analyse d'une unité complète d'un manuel
de langue au moyen des grilles que constituent le modèle d'analyse par tâches et celui
des logiques documentaires (Annexe 2.2).
Cet article ne clôt certainement pas mes recherches concernant le traitement des documents
authentiques dans les manuels et classes de langue. J’ai d’ailleurs formulé, à chaque fois que
j’en avais, des hypothèses de recherche que mes lecteurs étudiants en didactique des langues-
cultures pourront reprendre à leur compte, si elles leur semblent intéressantes, dans leurs
propres recherches à venir.
1Sur ce concept de « configuration didactique », voir en particulier le document « Évolution historique des
configurations didactiques », www.christianpuren.com/bibliothèque-de-travail/029/.
Je remercie vivement par avance tous les lecteurs qui voudraient bien me faire parvenir leurs
remarques, suggestions… et résultats de recherche. Ils peuvent pour cela passer par le lien « Me
contacter » de mon site personnel : www.christianpuren.com/me-contacter/.
2.1. Présentation
2.1.1.1 « Tâches »
Dans ce « modèle d’analyse par tâches » », « tâche » a le sens que je lui attribue
personnellement, c’est-à-dire « unité de sens dans l’activité d’apprentissage ».2 Appliquées au
traitement didactique des documents, les tâches correspondent par conséquent à des parties
repérables du travail effectué par les apprenants sur ces documents.
On pourra s’étonner que dans ce modèle d’analyse par tâches soit pris en compte « analyser »,
mais pas l’opération cognitive inverse, « synthétiser », alors même que dans le manuel pris
comme corpus, Version Originale 4, certaines activités portent explicitement sur la préparation
au résumé parce qu’il est demandé dans les épreuves DELF de ce niveau. La raison de cette
absence est qu’il s’agit ici d’un modèle didactique, et non cognitif : il ne se situe pas au niveau
des opérations mentales, mais des tâches. Au niveau didactique, le résumé d’un document
correspond à la tâche « repérer » si le résumé se contente d’une simple reprise des contenus
dans leur ordre d’apparition, ou à la tâche « prolonger » si, à l’inverse, il se veut suffisamment
élaboré pour, après s’être appuyé sur d’autres tâches (en particulier analyser et interpréter),
exiger une élaboration textuelle spécifique. Il en est de même pour la synthèse de deux
documents.
La confusion entre le niveau des tâches et celui des opérations cognitives est fréquente dans
notre discipline, et elle me semble dommageable pour la clarté et plus encore l'opérationnalité
de leurs modèles. Dans son ouvrage La compréhension orale (Paris, CLE international, 1998),
Claudette CORNAIRE reprend ainsi (p. 132) la typologie suivante, empruntée à GÉROT 1987 :
1) repérer certains éléments d'information d'un texte et les redonner dans leur forme intégrale ;
2) repérer certains éléments d'information et les réécrire dans ses propres mots ; 3) repérer un
ensemble de données en les mettant en rapport ; 4) faire des inférences à partir de données
explicites présentées dans le texte ; 5) faire des inférences à partir de l'information implicite.
Or « faire des inférences » (par déduction ou induction) est une opération cognitive, qui par
exemple va être tout autant sollicitée pour la tâche 3, afin de passer du repérage d'une série
d'éléments à sa perception comme un ensemble. En didactique des langues-cultures, le critère
pour différencier une tâche d'une opération cognitive est d’une simplicité toute empirique, et
c'est si le concept est attesté ou non dans les consignes des manuels. On y trouve « repérez »,
et pas « inférez », ni « induisez », ni « déduisez ». Dans la consigne citée plus haut, « Relevez
l'expression imagée utilisée par les auteurs. Quel en est le sens ? », la tâche demandée est de
découvrir, d’identifier (c’est-à-dire « repérer », dans la terminologie que je propose dans mon
modèle), même si « induire » sera l'opération cognitive mise en œuvre pour la réaliser.
2Je définis parallèlement « action » comme « unité de sens dans l’activité d’usage ». Cf. mes propositions
de réorganisation conceptuelle concernant « Le champ sémantique de l'"agir" en didactique des langues-
cultures », www.christianpuren.com/bibliothèque-de-travail/013/.
portant sur le document. C’est sur cette dernière partie de la didactisation des documents que
porte le présent modèle d’analyse par tâches.
Les consignes sont des « demandes de faire », et s’expriment généralement par l’impératif.
Exemples :
– Rédigez votre propre définition. – Discutez-en en groupes, puis faites en classe un
compte-rendu de votre débat. – Confrontez vos définitions.
Les questions sont des « demandes de dire », mais ce qu’elles sollicitent n’est pas seulement ce
« dire » ; c’est aussi bien évidemment, en amont, le travail correspondant de recherche, de
réflexion et de préparation à la prise de parole. 3 Exemples :
– Quelles questions ont été posées par les enquêteurs ? (= Repérez les questions posées
par les enquêteurs, et indiquez-les.)
– Quels sont, dans votre culture, les autres aliments considérés comme indispensables ?
(= Réfléchissez à quels sont ces autres aliments, pourquoi ils sont considérés comme
indispensables, et présentez-les.)
– Avez-vous vécu ce genre de situations ? (= Pensez à une expérience où vous avez vécu
ce genre de situations, rappelez-vous quelles étaient ses caractéristiques, quelles ont été
vos réactions, et racontez-la.)
Comme l’on vouvoie les apprenants (c’est du moins la tradition dans tous les manuels français
de français langue étrangère, excepté pour les jeunes enfants ou jeunes adolescents, que l’on
tutoie), c’est la même forme verbale (la 2 e personne du pluriel) qui est utilisée, que la tâche
doive être faite individuellement, en groupe ou en classe entière. Lorsque le dispositif n’est pas
précisé (comme il l’est dans une consigne telle que Discutez-en en groupes), cette ambigüité a
l’avantage de laisser les apprenants et les enseignants décider eux-mêmes de la manière de
travailler, individuellement et/ou collectivement.
3 Notons cependant que la consigne et la question n’orientent pas du tout sur le même type de dispositif
en classe : la consigne ouvre en elle-même un délai de la réponse et une possibilité de travailler à plusieurs,
alors que la question, surtout si elle est reprise oralement par l’enseignant, demande plutôt une réponse
immédiate et individuelle. Si ce n’est pas le cas, l’enseignant devra d’ailleurs le préciser : « Je vous laisse
une minute pour réfléchir aux réponses possibles. » / « Vous pouvez préparer la réponse avec un voisin /
Etc. »
J’ai proposé une première version du présent modèle d’analyse par tâches du traitement
didactique des documents dans un article de 2006, « Explication de textes et perspective
actionnelle : la littérature entre le dire scolaire et le faire social ».6 Ce modèle a été reproduit
avec quelques modifications sur mon site en « Bibliothèque de travail » sous le titre « Analyse
actionnelle de l’explication de textes littéraires ».7 On trouvera à la fin de cette dernière version
les références et les liens vers des exercices proposés sur cette typologie, avec leurs corrigés
correspondants. Pour les étudiants intéressés, ils pourront utilement renforcer les exercices que
je propose dans l’Annexe 2 du présent article.
interpréter, extrapoler, comparer, réagir, transposer. Par rapport à ce modèle, le modèle proposé ici
présente les différences suivantes : a) ajout de présenter (1) et prolonger (9) ; b) restituer renommé
repérer (2) ; c) réagir subdivisé en réagir (6) et juger (7).
8 Une version en espagnol (avec des exemples tirés de manuels d’espagnol langue étrangère) est disponible
en ligne : « Análisis por tareas del tratamiento didáctico “activo” de los documentos auténticos »,
www.christianpuren.com/bibliothèque-de-travail/041-es/.
ainsi que la grammaire, le lexique et les contenus culturels, étaient travaillées à partir et à
propos d’un document unique, avec, par conséquent, une diversification maximale des types de
tâches.
Dans les manuels actuels de FLE de ces niveaux avancés B2-C1, les tâches du modèle présenté
ici ne sont jamais sollicitées dans leur totalité. Elles tendent toutes cependant à s’activer
mécaniquement9 (et à travers elles, c’est donc le modèle historique de l’explication de textes
littéraires qui tend à se réactiver) dans l’exacte mesure où le document est exploité pour lui-
même, c’est-à-dire pour l’ensemble de ses propres contenus langagiers et culturels, et non pas
seulement comme support prétexte à entraînement langagier partiel. C’est pourquoi il me
semble que le modèle présenté ci-dessous est pertinent et efficace :
– comme grille d’analyse du traitement didactique des documents authentiques dans les
manuels actuels de niveau B1 à C1, qu’ils soient textuels (littéraires ou non), visuels,
scriptovisuels ou audiovisuels ;
– et comme outil d’aide à la recherche, sélection et organisation des consignes et
questions proposées par les enseignants sur les documents introduits par eux-mêmes ou
par les apprenants dans les classes.
Sur la version précédente de ce modèle d’analyse par tâches, j’avais proposé, dans mon article
intitulé « Explication de textes et perspective actionnelle : la littérature entre le dire scolaire et
le faire social »10, un tableau présentant des exemples d’exercices variés « visant à faire prendre
conscience aux élèves de chacune de ces tâches, et à les entraîner à leur utilisation de manière
fractionnée et progressive » (pp. 16-17). Ces propositions restent bien entendu valables pour
cette nouvelle version de la typologie des tâches sur documents.
– Pour garder une certaine cohérence à l’ensemble de ces exemples, j’ai pris comme corpus les
didactisations proposées sur les documents textuels d’un seul manuel, Version Originale 4 – B2
(Éditions Maison des Langues, 2011), que je connais bien pour en avoir assuré le conseil
pédagogique et la révision. J’ai reporté comme exemples de tâches les consignes et questions
des rubriques « À la recherche de l’information » et « Outils culturels ». Pour aboutir à la
saturation de la recherche (c’est-à-dire parvenir au stade où les nouveaux exemples n’apportent
plus d’informations nouvelles quant aux différentes tâches demandées et à leur réalisation), j’ai
dû cependant emprunter quelques exemples aux deux autres rubriques « Premier contact » et
« Outils langagiers », ainsi qu’à la didactisation de quelques documents sonores. 11
– Sur les dix unités du manuel Version Originale 4, j’ai exclu l’unité 7 de mon corpus, de manière
à pouvoir en faire le support d’un exercice pratique d’application proposé à mes lecteurs en
annexe (avec son corrigé) : la reproduction de cette unité au format pdf est disponible à la même
adresse que le présent document12. Il s’agit, dans cet exercice, d’assigner à chaque consigne ou
question le type de tâche correspondant.
– Les séries de consignes et questions sont indiquées dans les didactisations de Version
Originale 4 par les premières lettres de l’alphabet : « A » pour la première, « B » pour la
seconde, « C » pour la troisième, etc. J’ai conservé ces indications pour signaler par exemple
qu’il s’agit de la première consigne (ex. : A. Qu’est-ce que c’est, pour vous, voyager ?) ou qu’il
s’agit de deux consignes ou questions qui se suivent dans le manuel (ex. : C. Que pensez-vous
des liens entre politique et culture, tels qu’ils sont présentés dans le document ci-dessous ?
9 C’est-à-dire sans que les auteurs de ces manuels s’en rendent compte, à en juger par des modes de
questionnement souvent disparates d’un document à l’autre, et pas toujours très adéquats…
10 www.christianpuren.com/mes-travaux/2006e/.
11 On pourra se reporter, pour voir comment s’organisent entre elles ces différentes rubriques au sein des
D. Cette analyse vous semble-t-elle applicable à votre pays ?). Toutes les consignes et questions
de ce manuel sont ici reproduites en italique.
– Lorsque les séries consignes ou questions citées ne concernent pas seulement le type de tâche
traité, je signale entre crochets de quels types de tâches il s’agit. Ainsi dans les exemples de la
tâche 3 « Analyser » : (Sur un texte décrivant les différentes raisons de s’engager comme
bénévole) Quels sont les trois profils qui se dessinent ? [repérer] Décrivez-les. [analyser].
– J’ai ajouté entre parenthèses, en début d’exemple ou en commentaire d’un exemple, les
indications qui m’ont semblé nécessaires ou utiles à la bonne compréhension de la consigne ou
de la question, comme dans l’exemple donné ci-dessus.
1) Se préparer
• Objectifs de l’enseignant13
1) commencer la séquence par une activité impliquant personnellement les apprenants ;
2) les mettre en situation de lecture ou d’écoute « active » du document ;
3) faciliter le début du travail des apprenants, qui pourront mobiliser immédiatement à
cet effet les connaissances et expériences qu’ils viennent de réactiver.
13 Je me limiterai ici, dans les objectifs des tâches, à ceux qui portent sur les contenus. Mais il est bien
évident qu’un même objectif, langagier, est commun à toutes les tâches, et c’est de fournir une occasion
de pratique langagière orale et écrite. Dans cette mesure, tout texte, en classe de langue-culture, est un
document de travail sur la culture, mais aussi un prétexte à entraînement en langue. Dans mon premier
modèle d’analyse par tâches, que j’avais élaboré pour ma thèse de 1984 à partir de l’analyse des
didactisations des textes littéraires dans les manuels scolaires d’espagnol, j’utilisais d’ailleurs le terme de
« reprise » pour désigner ce que j’appelle ici « repérer », tellement apparaissait important, dans les
demandes de relecture ou de reformulation d’une phrase ou partie de phrase du texte par les élèves, cet
objectif de rebrassage de ses contenus langagiers.
dans le texte. [repérer] Dites en quelques mots ce que vous savez d’eux et de leur
engagement, ou recherchez ces informations. [se préparer]
Lorsque deux documents sont utilisés conjointement, on peut organiser une tâche sur l’un qui
serve de préparation au travail sur l’autre :
1. Entrée en matière
Écoutez l’enregistrement. Utilisez les mots du nuage sonore pour définir ce qu’est un
appel d’offres. [« analyser », pour le document et « se préparer », pour le document
suivant]
2. Dossier documentaire
A. Lisez le document suivant. La définition de l’appel d’offres correspond-elle à celle que
vous avez donnée ? [analyser]
2) Repérer
• Définition : localiser et/ou identifier certains éléments du texte.
• Objectifs de l’enseignant :
1) guider et aider les apprenants dans la compréhension du document ;
2) leur faire actualiser l’élément du texte sur lequel va porter ensuite un autre type de
tâche ;
3) les orienter d’emblée vers les contenus pour lesquels le document a été choisi, ou qui
seront utiles ensuite aux apprenants (ce sera en particulier le cas d’un document faisant
partie d’un dossier préparant à un projet).
Dans mon corpus (Version Originale 4), la tâche « repérer » est tout naturellement privilégiée
dans la didactisation de tous les documents placés dans la rubrique « À la recherche de
l’information » et « Outils culturels ». Elle est en effet indispensable – qu’elle soit demandée
explicitement, ou, comme nous le verrons, implicitement – dans la logique actionnelle de
dossiers documentaires venant alimenter en ressources les « tâches finales » en fin d’unité
didactique.
Les anglo-saxons font une distinction intéressante, pour cette tâche « repérer », entre le
scanning et le skimming.
– Dans le scanning, le repérage porte sur des éléments d'information prédéterminés. C’est le
cas lorsque la question ou la consigne oriente vers tel ou tel élément précis.
• Exemples correspondants de consignes :
– C. Lisez l’article suivant. Relevez dans quels contextes le terme « culture apparaît ». D.
Recherchez dans le texte les termes qui sont plus spécifiquement associés à la gestion
des entreprises et au monde du travail.
– A. Écoutez les enregistrements et repérez le sentiment qui y est exprimé. [Suit un
tableau où l’on demande de mettre le numéro du document audio correspondant à l’un
des sentiments énumérés : agacé, nostalgique, révolté, stupéfait, etc.]
– Relevez l’expression imagée utilisée par les auteurs. [repérer] Quel en est le sens ?
[analyser]
– A. Lisez le texte suivant et repérez les éléments qui permettent de le structurer.
[repérer] B. Repérez les trois parties du texte : introduction, développement, conclusion.
[repérer] Comment les idées sont-elles organisées dans le développement ? [analyser]
– Dans le skimming, le repérage porte sur les éléments du texte qui permettent de s'en donner
une idée générale (« éléments-clés »), soit comme première approche, soit parce que le travail
sur le document s’arrêtera là, les auteurs du manuel visant la compréhension globale, et laissant
aux enseignants le choix de poursuivre ou pas ce travail.
Cependant, lorsque le document est très court, ou lorsque les repérages demandés sont assez
nombreux pour couvrir l’essentiel des contenus du document, la distinction entre scanning et
skimming devient difficile à faire :
– Écoutez les témoignages en réponse à la question « Qu’est-ce que vous ne pourriez
jamais pardonner ? » [repérer] Qu’en pensez-vous ? [réagir ou juger] Et vous, qu’auriez-
vous répondu à cette question ? [transposer]
– (Sur un document présentant la « couverture santé » en France) A. Lisez le document
ci-dessous et donnez une définition de « complémentaire santé ». B. Quelle est la
différence entre l’assurance complémentaire santé et la Couverture maladie universelle
(CMU) ? C. Quels sont les trois niveaux de garantie que distingue l’auteur ? D. Comment
s’explique l’augmentation du nombre de personnes ne disposant pas de complémentaire
santé ?
– (Sur un texte extrait de Wikipédia intitulé « La malnutrition dans les pays développés »)
A. En quoi consiste la malnutrition dans les pays développés ? B. Comment s’explique la
diffusion de ces nouvelles habitudes alimentaires ?
En outre, la distinction entre le skimming et le résumé, lequel fait appel à la tâche « analyser »,
est difficile à faire elle aussi lorsque le document est simple et clair :
– Lisez le document suivant. Quelles sont les étapes pour organiser une manifestation
culturelle dans son entreprise ou son institution ? (Le document est organisé avec le nom
des étapes en intertitre : « Une équipe », « Un cadre », « Une programmation », « Un
budget prévisionnel », etc. : il s’agit donc d’un simple repérage).
La plupart du temps la tâche « repérer » n’est demandée qu’implicitement, parce qu’elle est
nécessaire pour réaliser les tâches immédiatement demandées. Dans le cas ci-dessous, la
didactisation fait l’impasse sur la phase de lecture et de repérage :
A. L’organisation d’une telle « Semaine du goût » à l’école vous surprend-elle ? Ses
objectifs et ses modes de réalisation vous paraissent-ils intéressants ? (Tant la première
question – demande de « réagir » – que la seconde – demande de « juger » – supposent
que les apprenants aient préalablement réalisé la tâche « repérer ».)
Mais c’est là une exception. En général, la demande implicite de repérage se fait au moyen d’une
consigne générale du type « Lisez ce texte » ou « Écoutez ce document ». Dans ce cas :
– Mais très souvent, les éléments à repérer ne sont pas précisés, et c’est au lecteur lui-même à
le faire. C’est le cas lorsque, comme cela est fréquent, la première tâche demandée sur le texte
est « analyser » :
– Lisez l’article [repérer] et dressez le portrait des grands-parents d’aujourd’hui.
[analyser] (Ce « portrait » va se faire à partir du repérage des caractéristiques de ces
personnes.)
– Lisez le témoignage de cet immigré comorien. Faites un résumé de ses motivations et
de son parcours.
C’est le cas dans tous les « Exemples de consignes/questions correspondant » du point 3 ci-
dessous, qui concerne la tâche « analyser ».
3) Analyser
Cette différence apparaît clairement par exemple lorsque l’analyse demandée porte non pas sur
la réalité présentée (les contenus d’information du texte), mais sur la manière dont l’auteur la
traite, ou dont ses personnages la voient :
– Lisez le commentaire de cet internaute qui a répondu à l’édito publié dans l’Humanité.
Quel est le ton de sa réaction ?
Ou encore lorsque l’analyse porte non pas sur ce qui est dit, mais ce qui est suggéré (sur les
implicites et connotations) :
– Relevez l’expression imagée utilisée par les auteurs. Quel en est le sens ?
La distinction entre « repérer » et « analyser » ne peut être faite qu’en se reportant au texte du
document, même si la demande porte sur une analyse. Prenons l’exemple de la question
« Comment peut s’analyser cette évolution ? » (il s’agit de l’évolution entre deux formes
d’engagement associatif) : si l’analyse est faite par l’auteur du texte, la tâche demandée au
lecteur est « repérer » (le lecteur repère l’analyse de l’auteur) ; si l’analyse n’est pas faite dans
le texte, c’est au lecteur de la réaliser, et la tâche demandée est donc « analyser ». Dans le
présent modèle d’ « analyse par tâches », en effet, il s’agit des tâches réalisées par les
apprenants…
4) Interpréter
• Définition : on « explique » le document en faisant appel à des données extratextuelles, c’est-
à-dire des connaissances extérieures au document.
• Objectifs de l’enseignant : faire mobiliser par les apprenants des connaissances déjà acquises,
ou leur faire rechercher eux-mêmes des connaissances au moment où les apprenants en ont
besoin pour leur explication du document, ou les leur fournir à ce moment-là.
Pour répondre à toutes ces questions, les apprenants doivent disposer d’une certaine
connaissance préalable de la réalité extratextuelle.
Si ces données nécessaires à l’explication d’un élément du texte se trouvent dans le texte, il
s’agira de « repérer » et « analyser », et non d’ « interpréter ». Exemples :
B. Que recherchait la famille ? Y est-elle parvenue ? Pourquoi ? (Il s’agit là de « repérer »
et « analyser », la réponse se trouvant dans le texte : « Entre la machette d’un voisin
malien et le sabre d’un cousin algérien, se la jouer petit Français n’était pas
recommandé. Ou alors, à l’époque, il aurait fallu un peu plus mélanger les voisins.
Et là, peut-être que. », je souligne.)
– Sur une chronique orale d’un journaliste parlant de la surconsommation des
médicaments en France, et citant comme cause la demande des patients) Comment peut
La précision est parfois donnée, pour qu’il n’y ait pas de doute dans l’esprit des apprenants :
– Pourquoi, selon les personnes interviewées, ne suffirait-il pas de généraliser le
dispositif de Science-Po pour « en finir avec la reproduction des élites » ? [repérer et
analyser] (je souligne)
– D’après vous, pourquoi le français est-il considéré par certains comme « le pire
touriste au monde ? » [juger] (je souligne)
Si ce n’est pas le cas, on ne peut savoir à quelle tâche correspond à la question « pourquoi »
sans consulter le document :
A. Écoutez l’enregistrement sonore. Pourquoi l’interviewé commence-t-il son récit par :
« Je ne voudrais pas oublier de vous dire. » [repérer et analyser, ou interpréter]
Dans les premières années de l’enseignement scolaire, où l’on privilégie souvent le texte comme
prétexte à prise de parole, les questions « pourquoi ? » sont fréquentes, parce qu’elles
permettent des réponses très variées selon les tâches effectivement réalisées par les élèves pour
élaborer leur réponse. Le premier exercice proposé en Annexe 2 à la fin du présent article porte
justement sur ce point.
5) Extrapoler
• Définition : on « explique » le document en explicitant les éléments représentatifs de réalités
extratextuelles ou en extrayant du document des connaissances sur cette réalité. Du point de
vue cognitif, l’opération réalisée dans l’extrapolation est donc inverse de celle réalisée dans
l’interprétation, où c’étaient les connaissances déjà disponibles sur cette réalité (ou données
par l’enseignant, ou encore recherchées à cette occasion par les apprenants) qui étaient
mobilisées pour expliquer le document.
14 On retrouve à nouveau dans l’extrapolation ce même type d’opération cognitive dont j’ai parlé plus haut…
– Lisez ce texte. Résumez les différentes démarches à effectuer en France pour créer une
association. [repérer et analyser] À votre avis, pourquoi a-t-on imposé toutes ces
formalités ? [extrapoler]15
La tâche « extrapoler » repose sur le postulat – supposé, dans le contrat pédagogique implicite
partagé par les auteurs du manuel, l’enseignant et les apprenants – que les documents ont été
choisis en raison de leur haut degré de représentativité. Comme je l’ai indiqué plus haut, on peut
définir en didactique des langues-cultures un document « authentique » comme un document
dont on postule qu’il est représentatif en langue-culture, c’est-à-dire sur lequel il est possible
– je prendrai l’exemple du FLE – d’extrapoler des connaissances assurées autant sur la langue
française que sur la culture des pays francophones. Toutes les autres tâches du présent modèle,
en définitive, sont susceptibles de se combiner implicitement avec « extrapoler » dans tous les
documents classés, dans Version Originale 4, en « À la recherche de l’information » et « Outils
culturels » :
– A. Lisez l’article suivant. [repérer] Ce type d’actions existe-t-il chez vous ? [comparer
et transposer] (Les actions repérées dans le texte sont postulées comme réalisées
effectivement dans la réalité.)
– A. Écoutez ce témoignage. Quel type de discrimination y est dénoncé ? [repérer] B.
Pourquoi le quotidien de cette personne est-il difficile ? C. Que pensez-vous de cette
situation ? [juger] Comparez avec la situation de votre pays. [comparer et transposer]
(La dernière consigne de cette série implique que le texte décrit la situation réelle en
France.)
– Analysez les deux documents : à quel pourcentage de la population française
appartiennent ces baby-boomers ? Compte-tenu de leur âge actuel, le taux des personnes
âgées de plus de 65 ans va-t-il s’accroître ou diminuer dans les années à venir ? (Les
données présentées dans le document sont postulées comme reflétant la réalité
démographique actuelle de la France.)
6) Réagir
• Définition : on « explique » le document en tant que lecteur subjectif, en explicitant ses
réactions, impressions, émotions, sentiments personnels.
• Objectif de l’enseignant : faire appel à la subjectivité des apprenants en tant que lecteurs
réagissant personnellement en fonction de leur personnalité, sensibilité, expérience, culture.
Dans la consigne suivante, il semble bien que « réagir », tant en raison de ce qui précède (une
demande d’argumentation) que de ce qui suit (« en présentant votre point de vue personnel) ait
le sens de « juger personnellement ».
15Notons au passage l’usage un peu limite ici de l’expression « à votre avis », alors que la demande n’est
pas de « réagir », ni même de « juger ». Les auteurs ont sans doute voulu suggérer par là aux apprenants
qu’ils sont en mesure de réaliser eux-mêmes la tâche d’extrapolation…
– Relevez dans ce texte les arguments en faveur de la littérature engagée. [repérer] Êtes-
vous d’accord avec ces arguments ? [« juger » : on attend que les apprenants répondent
à ces arguments par d’autres arguments] Choisissez l’une des citations et réagissez en
présentant votre point de vue personnel. (je souligne)
J’aborderai, dans le point 7 suivant, la question des relations complexes entre « réagir » et
« juger ».
7) Juger
• Définition : donner son opinion, avis, idée, jugement personnels de manière raisonnée.
Dans toutes ces consignes, qui portent sur des « questions de société », il est clair que la tâche
demandée par les auteurs est « juger », et non « réagir ». Sur le thème suivant, la tâche
demandée est plus ambigüe, et le type de tâche réalisée par les apprenants plus imprévisible… :
– Écoutez les témoignages. Qu’est-ce qu’un artiste selon les personnes interrogées ?
[repérer] Qu’en pensez-vous ? [réagir, ou juger]
Entre « réagir » et « juger » dans une consigne ou une question, la distinction peut être en effet
d’autant plus subtile que la tâche réellement réalisée va dépendre de la manière dont les
apprenants vont répondre, plus ou moins spontanément/subjectivement, ou de manière plus ou
moins raisonnée/argumentée. Par contre, lorsqu’il y a appel à discussion collective de la part
des auteurs du manuel, on peut au moins être sûr qu’on leur demande de « juger » ; même si
« réagir », de la part de certains apprenants, pourra constituer en classe une bonne amorce
d’échanges de jugements voire (mais il n’y a jamais de demande explicite de ce type…) de
recherche d’accord sur un jugement collectif.
– C. Qu’est-ce qu’une vie associative très intense et diversifiée apporte de positif à une
société dans son ensemble ? Discutez-en en classe. D. Est-il nécessaire de s’associer pour
s’engager ? Débattez-en entre vous.
– (Sur un document intitulé « Vers l’instauration d’un ‘droit à l’oubli’ numérique ») Que
signifie, pour vous, l’expression « droit à l’oubli » ? Pensez-vous que le droit à l’oubli est
valable pour tout le monde et dans toutes les situations ? Discutez-en en petits groupes.
– Êtes-vous d’accord avec l’analyse faite par le journaliste ? Selon vous, par quoi pourrait-
on remplacer les notes ? Discutez-en entre vous.
– Êtes-vous pour ou contre la mixité sexuelle à l'école ? Pourquoi ? Discutez-en entre
vous.
– Dans votre pays, quelles sont les règles à respecter en classe vis-à-vis des
enseignants ? Quelle frontière y a-t-il entre votre vie privée et votre vie en classe ?
Donnez-en quelques exemples concrets et discutez-en. [comparer, puis juger]
Dans l’espace d’échanges collectifs qu’est une classe, toutes les réactions personnelles sont
susceptibles d’être reprises par l’enseignant pour faire l’objet d’une discussion collective. Mais la
fréquence des propositions explicites de ce type dans Version Originale 4 est certainement liée
à l’une des implications majeures de la perspective actionnelle, qui est de considérer les
échanges en classe comme une forme d’action collective, contrairement à l’approche
communicative, ou les discussions se passaient principalement en petits groupes, voire en
groupes de deux, le résumé ou le résultat en étant simplement communiqués ensuite au groupe-
classe.
8) Comparer
• Définition : on « explique » le document en tant que lecteur, en établissant explicitement
des correspondances entre des données textuelles extraites, ou les données extratextuelles
interprétées ou extrapolées à partir du document, et des données dont on dispose déjà par
ailleurs dans sa culture maternelle, dans la même culture étrangère, ou encore dans d’autres
cultures étrangères (y compris les différentes cultures éventuelles des apprenants du groupe-
classe).
Lorsque les réalités culturelles des apprenants sont développées pour elles-mêmes, et non plus
seulement comme points de comparaison avec les réalités culturelles présentées par le
document, on passe de « comparer » à « transposer ». Il me semble que les questions suivantes
incitent, après une éventuelle première phase de comparaison, à passer rapidement à ce type
de développement :
– Dans votre pays, quelles sont les règles à respecter en classe vis-à-vis des
enseignants ? Quelle frontière y a-t-il entre votre vie privée et votre vie en classe ?
– Lisez la définition de la laïcité à la française. Ce principe s’applique-t-il dans votre pays ?
Expliquez.
– Ces pratiques sont-elles courantes dans votre pays ou dans votre entourage ?
– Dans votre pays, quelles sont les règles à respecter en classe vis-à-vis des
enseignants ? Quelle frontière y a-t-il entre votre vie privée et votre vie en classe ?
– Quelles sont, dans votre culture, les autres aliments considérés comme
indispensables ?
9) Transposer
• Définition : on « explique » sa propre lecture du document en transposant dans sa propre
culture les données textuelles extraites et les données extratextuelles mobilisées.
• Objectifs de l’enseignant : 1) motiver la prise de parole des apprenants en les faisant parler
sur des réalités qui leur sont proches ou personnelles ; 2) justifier les échanges en classe à
propos de réalités qui vont forcément être différentes.
Il s’agit plutôt de « comparer » lorsque les connaissances des apprenants sur leur pays ou leur
culture servent principalement à mieux mettre en relief les spécificités de ce qui est décrit dans
le document. Et de « transposer » à partir du moment où l’objectif principal de la tâche se
déplace du document vers les réalités propres aux apprenants :
– Existe-t-il chez vous un dispositif semblable ? [comparer] Comment fonctionne-t-il ?
[transposer]
La série de questions suivantes est intéressante, parce qu’elle permet de pointer un critère de
distinction entre [juger] et [transposer] :
– Selon cet article, en quoi l’image de l’artiste a-t-elle changé et pourquoi ? [analyse]
Partagez-vous son analyse ? [juger ? transposer ?] Est-elle valable dans votre pays ?
Dans l’exemple suivant, les réponses à la question D peuvent mettre en œuvre les tâches
« transposer », « analyser », « comparer » et « juger » dans des mesures et selon des
articulations différentes :
– C. Que pensez-vous des liens entre politique et culture, tels qu’ils sont présentés dans
le document ci-dessous ? [analyser, puis juger] D. Cette analyse vous semble-t-elle
applicable à votre pays ?
Dernière remarque concernant la tâche « transposer » : cette tâche, lorsqu’elle est proposée en
toute fin de didactisation d’un texte s’accompagne d’une demande de production développée,
peut être considérée comme combinée avec la tâche présentée au point 10 ci-dessous,
« prolonger » :
– (Dernière question sur un document intitulé « Nuits blanches à Paris ») Si vous deviez
organiser une « Nuit blanche » dans votre ville, que proposeriez-vous ?
– Avez-vous déjà été surpris par les us et coutumes d’un pays dans lequel vous êtes allé ?
Racontez une anecdote à la classe.
10) Prolonger
• Objectifs de l’enseignant : 1) poursuivre l’exploitation du document ; 2) impliquer
personnellement les apprenants en faisant appel à leur expérience et jugement personnels,
à leur l’imagination et créativité,… ; 3) leur fournir des occasions de réemploi personnel des
contenus langagiers et culturels du document, et des autres contenus mobilisés à l’occasion
de l’exploitation du document ; 4) préparer des tâches demandées dans les certifications
préparées : le résumé, la synthèse, le commentaire, le compte rendu, l’exposé,…
mais demande de prolongement d’une étude sur une question supposée valable quelle
que soit la culture.)
– Que répondriez-vous à la question finale que [l’auteur] pose à ses lecteurs : « Mais
alors, que peut bien signifier l’indépendance des journalistes ? ».
– Lisez les définitions suivantes. Comment sont définies dans votre pays les notions de
vie privée et de vie publique ? [comparer] Rédigez votre propre définition. [prolonger]
– Êtes-vous favorable ou opposé à la « discrimination positive » ? Discutez-en groupes
[juger], puis faites en classe un compte rendu de votre débat. [prolonger]
Il s’agit sans aucun doute d’une demande de « prolongement » à chaque fois qu’une tâche est
proposée à l’écrit en fin de didactisation d’un document travaillé oralement en classe :
– (À la fin d’un enregistrement portant sur les différentes formes de voyage) Rédigez
l’introduction d’un exposé qui présentera deux conceptions opposées du voyage : le
voyage évasion et le voyage comme produit de consommation.
– Postez, comme cet internaute, une demande d’aide sur une question de santé, puis
rédigez le conseil correspondant après avoir choisi un aliment particulièrement apprécié
pour ses vertus nutritionnelles dans votre pays.
– [Après la compréhension d’un document oral portant sur les relations enseignant-
apprenants en France] Rédigez le guide Bien se comporter en classe à l’intention des
Français qui viennent étudier dans votre pays. [transposer et prolonger]
Ce cas est unique dans Version Originale 4, où les mises en relation de deux documents sont
rarement proposées, et seulement à l’occasion de la tâche « comparer ». Les documents réunis
dans les rubriques « À la recherche de l’information » et « Outils culturels » sont plus conçus
comme devant alimenter séparément les « tâches finales » (les deux mini-projets proposés dans
la rubrique terminale des unités didactiques, « Passage à l’action »), que comme dossiers à
étudier en tant que tels. Ce qui semble logique dans une perspective actionnelle, chacun des
documents ayant été choisi par les auteurs, en principe, en fonction de ce qu’il peut apporter
pour l’accomplissement de ces tâches finales, qui ne sont plus des tâches sur les textes
(« logique du document »), mais des tâches avec les textes (« logique de la documentation »)18.
On peut constater, dans les manuels actuels de niveau B2 et C1, la reprise du même dispositif
didactique – commentaire collectif avec sollicitation immédiate des apprenants pour la
mobilisation et l’extraction de connaissances langagières et culturelles – pour des documents
littéraires et non littéraires. C’est pourquoi il me semble intéressant de définir les spécificités du
traitement didactique des textes littéraires. Les différents points du développement ci-dessous
sont à considérer comme autant d’hypothèses qui devraient être confirmées, ou infirmées, par
des analyses comparatives menées sur des corpus de manuels.
La tâche « réagir » est très sollicitée dans la mesure où elle se retrouve à un croisement de
plusieurs facteurs :
a) La centration sur l’apprenant, privilégiée en didactique des langues-cultures, se trouve
être en cohérence avec la « perspective du lecteur », actuellement dominante en critique
littéraire.
b) Le texte littéraire joue sur la sensibilité personnelle du lecteur, et il est donc très adapté
à un dispositif didactique en enseignement collectif visant la multiplication des prises de
parole par la confrontation des réactions individuelles.
c) L’approche « humaniste » de la culture consiste à organiser le contact des apprenants
par personnes interposées. Cette approche – qui explique la place accordée au genre
romanesque dans les manuels de langue qui la privilégient –implique que les lecteurs
réagissent personnellement aux comportements, déclarations et situations vécues par les
personnages romanesques.
Les textes littéraires se distinguent des textes non littéraires par l’importance accordée à la
forme, à savoir leur construction, leurs effets de style, leurs jeux d’énonciation, etc. : autant de
particularités qui justifient un travail d’analyse plus spécifique et plus développé que sur des
textes non littéraires. On peut raisonnablement considérer que le nombre des tâches d’analyse
est directement lié à l’importance accordée, dans le traitement didactique de ce type de textes,
à leur littérarité. Lors de mes recherches sur l’évolution historique de la didactique scolaire de
l’espagnol langue étrangère en France, j’avais remarqué un pourcentage élevé des tâches
« réagir » dans les manuels des deux premières années d’apprentissage (en collège), et à
l’inverse des tâches « analyser » (jusqu’à la disparition fréquente de toute tâche de type
« réagir ») dans les années suivantes (en lycée).
Comme nous l’avons vu plus haut à propos de la tâche « juger », le travail sur les textes amène
à ce que les tâches « réagir » et « juger » soient souvent reliées :
– En enseignement-apprentissage collectif, il est naturel de chercher à justifier ses
propres réactions, ce qui amène à argumenter, et donc à combiner ou articuler « réagir »
avec « juger ».
– L’enseignant sollicite d’ailleurs souvent les apprenants à ce propos (voir les exemples
de consignes cités plus haut), « juger » permettant 1) plus d’échanges que « réagir » (on
ne peut qu’opposer des réactions, alors qu’on peut confronter des arguments), 2) une
articulation avec les tâches « analyser », « interpréter » et « extrapoler » (on va
chercher, pour argumenter, des données dans le texte et le hors-texte), 3) enfin une
occasion de travailler sur l’interculturalité, les arguments immédiats des apprenants étant
influencés voire dictés par leur propre culture.
– La présence de personnages dans les extraits de roman renforce sans doute cette
relation entre « réagir » et juger. Par rapport aux personnages, en effet, la posture
demandée aux apprenants est double : c’est à la fois celle d’une compréhension
« interne » (pouvant aller jusqu’à l’empathie voire l’identification), et celle d’une distance
critique. Il me semble par exemple que la consigne suivante joue sur cette ambivalence
jusqu’à l’ambigüité : D. En quoi le départ du grand-père vers un autre pays a-t-il été un
« arrachement » et, en même temps, un acte d’amour extraordinaire ?
Cette double posture antagonique est sans doute constitutive de tout le traitement
didactique du texte littéraire. On la retrouve par exemple dans la consigne suivante, où
l’ambivalence porte sur « réagir » et « analyser » : [Relevez les anaphores et les
répétitions dans ce poème. Quel effet produisent-elles sur le lecteur ? On demande aux
lecteurs d’analyser l’effet produit par le texte sur les lecteurs… qu’ils sont eux-mêmes.
Cette relation est rendue plus complexe par les distorsions que peuvent opérer les subjectivités
croisées de l’auteur, du narrateur et des personnages. Lorsqu’à la suite de la consigne citée plus
haut à propos de la tâche « analyser » : Lisez cet extrait de roman. Quel regard les trois
« chibanis » portent-ils sur les Parisiens et la société française en général ?, les apprenants ont
extrait du texte les données correspondantes, celles-ci ne constituent pas autant d’informations
objectives sur la société française en général, déterminées qu’elles sont tout autant par la culture
d’origine de ces vieux maghrébins, leurs personnages créés par l’auteur, et le regard du
narrateur.
… À quoi il faut ajouter la subjectivité des lecteurs, à laquelle – c’est l’une de mes hypothèses –
les enseignants laissent sans doute une grande marge de manœuvre, poussés en cela par la
centration sur l’apprenant, la perspective du lecteur… et l’intérêt qu’il porte aux prises de parole
de ses apprenants, au-delà de leurs contenus, en tant qu’entraînement langagier.
Il me semble trouver une confirmation de cette hypothèse dans une remarque des auteurs du
CECRL, qui écrivent, à propos « de l’ensemble des résultats de la recherche menée entre 1993
et 1996 dans le cadre d’un projet du Fonds national suisse de recherche scientifique », « [… il
se peut que les enseignants de la langue maternelle aient une interprétation plus stricte du verbe
« comprendre » à un niveau avancé, notamment en ce qui concerne la littérature. » (p. 157)
L’hypothèse suivante (cf. point 5 ci-dessous), si elle était confirmée, appuierait aussi cette
première hypothèse, avec laquelle elle se trouve en cohérence.
Cette fréquente ambigüité serait liée à la fois à l’ « ouverture » des textes littéraires, qui
autorisent des lectures différentes, et au souci des auteurs de manuels de permettre des prises
de parole multiples de la part des apprenants-lecteurs, qui vont pouvoir réagir à la même
consigne ou répondre à la même question par des tâches différentes. Nous avons déjà vu plus
haut que la réponse à la question « pourquoi » pouvait se trouver dans le texte (il s’agit alors
de la tâche « repérer/analyser »), dans les réalités culturelles étrangères (il s’agit alors de la
tâche « interpréter »), ou encore qu’elle constituait un appel à une confrontation d’arguments
(« juger ») pour lesquels les apprenants allaient sans doute en classe faire appel à leur propre
culture (« transposer »). Comme je l’ai déjà annoncé plus haut, nous reviendrons, à l’occasion
du premier exercice proposé en Annexe 2, sur l’ambigüité particulière de la question
« pourquoi ? », que je qualifierais de « questions à réponses multiples », comme l’on dit d’une
fusée qu’elle est « à têtes multiples » : il serait intéressant, dans le cadre d’un projet de
recherche, de vérifier l’hypothèse selon laquelle elle est plus fréquente sur les textes littéraires
que sur les autres.
L’ouverture des textes littéraires, leur richesse culturelle et leur complexité est mise à profit
dans les manuels pour en faire des supports à des prises de parole multiples et diversifiées :
une autre hypothèse que l’on peut faire, à mon avis sans grand risque de la voir infirmée, est
que par rapport aux textes non littéraires, les textes littéraires, du moins s’ils sont exploités
aussi en tant que tels :
– sont accompagnés d’une didactisation plus importante (i.e. d’un nombre plus élevé de
consignes et/ou de questions) ;
– sont proposés avec un niveau d’intégration didactique plus important (i.e. sont exploités
dans des domaines d’activités plus diversifiés : compréhension, expression, interaction,
lexique, grammaire, culture).
Les auteurs du CECRL prennent grand soin de rassurer les enseignants attachés aux documents
littéraires. Au chapitre 4.3 intitulé « Tâches communicatives et finalités », ils présentent
successivement :
1) les « tâches de communication quotidienne et professionnelle » ;
2) les « tâches d’apprentissage » ;
3) l’ « utilisation ludique de la langue » (chap. 4.3.4) ;
4) enfin « l’utilisation esthétique ou poétique de la langue », dont je reproduis ci-dessous
la totalité du chapitre correspondant (4.3.5) :
L’utilisation de la langue pour le rêve ou pour le plaisir est importante au plan éducatif
mais aussi en tant que telle. Les activités esthétiques peuvent relever de la production,
de la réception, de l’interaction ou de la médiation et être orales ou écrites (voir 4.4.4 ci-
dessous). Elles comprennent des activités comme
– le chant (comptines, chansons du patrimoine, chansons populaires, etc.)
– la réécriture et le récit répétitif d’histoires, etc.
– l’audition, la lecture, l’écriture ou le récit oral de textes d’imagination (bouts
rimés, etc.) parmi lesquels des caricatures, des bandes dessinées, des histoires
en images, des romans photos, etc.
– le théâtre (écrit ou improvisé)
– la production, la réception et la représentation de textes littéraires comme
– lire et écrire des textes (nouvelles, romans, poèmes, etc.)
– représenter et regarder ou écouter un récital, un opéra, une pièce de théâtre,
etc.
Bien que ce bref traitement de ce qui a traditionnellement été un aspect important,
souvent essentiel, des études de langue vivante au secondaire et dans le supérieur puisse
paraître un peu cavalier, il n’en est rien. Les littératures nationale et étrangère apportent
une contribution majeure au patrimoine culturel européen que le Conseil de l’Europe voit
comme « une ressource commune inappréciable qu’il faut protéger et développer ». Les
études littéraires ont de nombreuses finalités éducatives, intellectuelles, morales et
affectives, linguistiques et culturelles et pas seulement esthétiques. Il est à espérer que
les professeurs de littérature à tous les niveaux trouvent que de nombreuses sections du
Cadre de référence sont pertinentes pour eux et utiles en ce qu’elles rendent leurs buts
et leurs démarches plus transparents. (p. 47)
Pour autant que je puisse en juger, le souhait formulé par les auteurs du Cadre dans la dernière
phrase ci-dessus ne s’est pas réalisé, beaucoup d’enseignants en Europe considérant ce
document comme une menace contre la place et le statut de la littérature dans l’enseignement
des langues-cultures. Il faut dire que malgré ces éloges de la littérature – un peu trop appuyés
d’ailleurs pour ne pas en être suspectes… –, ces enseignants avaient de quoi s’inquiéter. En voici
quelques raisons, repérées à partir d’une analyse systématique dans ce document de toutes les
occurrences de littera* (couvrant donc celles des termes « littérature » et « littéraire[s »).
– La seule autre échelle globale proposée par les auteurs est la « grille pour l’auto-évaluation »
(p. 27), où l’on ne trouve des références à la littérature que pour les trois seuls niveaux les plus
élevés, et sans que les textes littéraires y aient là non plus un statut particulier (je reproduis ci-
dessous la totalité de chaque descripteur):
C1 – Je peux comprendre des textes factuels ou littéraires longs et complexes et en apprécier les
différences de style. Je peux comprendre des articles spécialisés et de longues instructions
techniques même lorsqu'ils ne sont pas en relation avec mon domaine.
B2 – Je peux lire des articles et des rapports sur des questions contemporaines dans lesquels les
auteurs adoptent une attitude particulière ou un certain point de vue. Je peux comprendre un
texte littéraire contemporain en prose.
– La littérature se retrouve dans « livres, romans et autres » cités parmi les « genres et les types
de textes écrits » au chapitre 4.6.4.2, avec « les modes d’emploi », « les brochures et
prospectus » et autres « emballages et étiquettes de produits », dans une liste à la Prévert que
je reprends entièrement ci-dessous :
Les supports comprennent à l’écrit, par exemple :
– les livres, romans et autres, y compris les revues littéraires
– les magazines
– les journaux
– les modes d’emploi (livres de cuisine, etc.)
– les manuels scolaires
– les bandes dessinées
– les brochures et prospectus
– les dépliants
– le matériel publicitaire
– les panneaux et notices
– les étiquettes des magasins, des marchés et des rayons de supermarchés
– les emballages et étiquettes de produits
– les billets, etc.
– les formulaires et questionnaires
– les dictionnaires (mono et bilingues), les thesaurus
– les lettres d’affaires et professionnelles, les télécopies
– les lettres personnelles
– les exercices et les compositions
– les notes de service, les comptes rendus et les rapports
– les notes et messages, etc.
– les bases de données (informations, littérature, renseignements, etc.). (pp. 76-77)
– Par ailleurs, la littérature est aussi citée dans trois passages où elle n'est pas particulièrement
à l'honneur,
– et – last but not least, étant donné l’importance primordiale de cette question dans le
CECRL et dans les utilisations de ce document –, comme posant des problèmes non
résolus d'évaluation, en raison de la difficulté à définir des « descripteurs relatifs à la
capacité de lire et d'apprécier la littérature et les œuvres de fiction » (p. 157).
On trouve bien quelques autres références éparses à la place et au statut de la littérature dans
le CECRL :
– des exemples d’écriture créative, où l’on peut inclure la littérature, même si elle n’est
pas citée explicitement (« histoires ou des récits d’expérience captivants » en C2,
« textes descriptifs et de fiction » en C1, « descriptions élaborées d’événements et
d’expériences réels ou imaginaires » en B2 », p. 52) ;
– les textes littéraires cités parmi d’autres dans la grille de « Compréhension générale de
l’écrit » : « Peut comprendre et interpréter de façon critique presque toute forme d’écrit,
y compris des textes (littéraires ou non) abstraits et structurellement complexes ou très
riches en expressions familières. » (p. 57) ;
– la traduction littéraire citée comme l’une des formes de médiation écrite (p. 71) ;
– « les arts (musique, arts visuels, littérature, théâtre, musique et chanson populaire) »
cités parmi des nombreux « facteurs ou paramètres » influençant les « valeurs,
croyances et comportements » faisant partie du « savoir socioculturel » (p. 83) ;
– « la connaissance critique et […] l’appréciation de la littérature ainsi que la capacité à
l’enseigner », cités comme critères possibles de définition d’« approches particulières »
parmi « options méthodologiques pour l’enseignement et l’apprentissage des langues »
(p. 111).
Mais ces autres références ne me semblent pas en mesure de corriger l’impression que l’on peut
avoir, à lecture de l’ensemble de ce document, d’un fort retrait opéré par rapport à la place et
au statut dont bénéficiait la littérature jusqu’alors dans l’enseignement scolaire des langues-
cultures étrangères de certains pays européens19, au moins pour les dernières années du cursus.
Si l’on reprend tous les autres passages relevés dans le chapitre précédent, en effet, on ne
trouve, comme tâches citées à propos des textes littéraires, que « lire », « comprendre » et
« interpréter », typologie à la fois très restreinte et très vague si on la compare à celle que nous
a léguée la tradition de la didactique scolaire, et que l'on voit apparaître dans les manuels
mettant en œuvre une approche spécifique des textes littéraires (cf. le modèle d’analyse par
tâches du chapitre 2.2). L’activité de lecture est définie de la manière suivante en page 74 :
• Pour lire, le lecteur doit être capable
– de percevoir le texte écrit (aptitudes visuelles)
– de reconnaître le graphisme (aptitudes orthographiques)
– d’identifier le message (aptitudes linguistiques)
– de comprendre le message (aptitudes sémantiques)
– d’interpréter le message (aptitudes cognitives). (p. 74)
Les raisons de prise en considération limitée de la littérature dans le CECRL se trouvent à mon
avis :
19 Je pense bien sûr à la France, où je connais bien la situation, mais aussi à la Suisse et au Luxembourg,
si je me base sur deux invitations récentes (en novembre 2011 et pour février 2013, respectivement) qui
m’ont été faites pour aller dans ces pays expliquer comment la perspective actionnelle est compatible avec
les supports littéraires, et, plus généralement, avec l’orientation « humaniste » de l’enseignement scolaire.
Il est évident, par exemple, que le fait de « lire sans effort [… une œuvre littéraire » ne peut
être à lui seul un descripteur satisfaisant de la compétence littéraire maximale (cf. « Lire, Grille
pour l’autoévaluation, C2, p. 27). J’aurais même tendance à penser qu’elle peut être à l’inverse,
pour ce niveau de compétence visé, l’indice alarmant d’une lecture superficielle…
En ce qui concerne l’écriture, l’importance qui est accordée à la critique littéraire est tout à fait
frappante :
– Je peux résumer et critiquer par écrit un ouvrage professionnel ou une œuvre littéraire.
(Tableau 2 - Niveaux communs de compétences – Grille pour l’auto-évaluation, Lire, C2,
p. 27
– Peut écrire une critique de film, de livre ou de pièce de théâtre. (Écriture créative23, B2,
p. 52)
– Peut produire des rapports, articles ou essais complexes et qui posent une
problématique, ou donner une appréciation critique sur le manuscrit d’une œuvre
littéraire de manière limpide et fluide. (Essais et rapports, C2, p. 52)
20 Voir en particulier mon article « Enseigner et apprendre les langues sur un mode qui change avec le
monde : l'exemple du passage de l'approche communicative à la perspective actionnelle », chap. 3. « Du
paradigme de la communication au paradigme de l'action », pp. 7-8 (www.christianpuren.com/mes-
travaux/2007d/), et ma conférence orale « Langues sur objectifs spécifiques : entre l'approche
communicative et la perspective actionnelle du CECRL, quelles évolutions didactiques et quels changements
pratiques ? », www.christianpuren.com/mes-travaux/2012g/.
21 Anne FRIEDERIKE DELOUIS, « Le CECRL : compte rendu du débat critique dans l'espace
germanophone ». Les Langues Modernes n° 2/2008, avril-mai-juin, Paris : APLV, pp. 19-31
22 Karl-Richard BAUSCH et al. (dir.), Der gemeinsame europäische Referenzrahmen für Sprachen in der
La relation entre littérature et perspective actionnelle n’est pas abordée dans le CECRL, où la
perspective actionnelle (PA), dans le fameux chapitre de la page 15 (édition française Didier
2001), est simplement définie en quelques lignes :
La perspective privilégiée ici est, très généralement aussi, de type actionnel en ce qu’elle
considère avant tout l’usager et l’apprenant d’une langue comme des acteurs sociaux
ayant à accomplir des tâches (qui ne sont pas seulement langagières) dans des
circonstances et un environnement donnés, à l’intérieur d’un domaine d’action particulier.
J’ai fait partie depuis lors des quelques didacticiens qui ont cherché à élaborer cette PA
théoriquement (dans mes articles) et pratiquement (dans mes analyses de manuels, et dans
mes participations à la conception pédagogique de manuels). En ce qui concerne plus
spécifiquement mes réflexions sur les apports possibles de la perspective actionnelle à un
renouvellement de l’approche de la littérature en didactique des langues-cultures, je les ai
présentées dans les deux derniers articles cités plus haut au chapitre 3.1, et j’y renvoie par
conséquent mes lecteurs :
– « Explication de textes et perspective actionnelle : la littérature entre le dire scolaire et
le faire social », www.christianpuren.com/mes-travaux/2006e/.
– « Perspectives actionnelles sur la littérature dans l’enseignement scolaire et universitaire
des langues-cultures : des tâches scolaires sur les textes aux actions sociales par les
textes »,
www.christianpuren.com/mes-travaux/2012d/.
Dans le second article, je décris une logique spécifique du traitement didactique du texte
littéraire que j’appelle « action sociale par les textes ». Dans la mise en œuvre de la PA s’impose
par ailleurs, pour tous types de documents, la logique du « dossier documentaire » dans lequel
les apprenants vont sélectionner les éléments utiles pour leur action. Ces deux nouvelles logiques
viennent s’ajouter à deux autres élaborées antérieurement en didactique des langues-cultures
– celles mises en œuvre dans la méthodologie active et dans l’approche communicative –, ainsi
que la logique particulière à l’enseignement littéraire. Le chapitre suivant présente les cinq
« logiques documentaires » qui sont donc actuellement disponibles.
Ce modèle s’est constitué progressivement : on en trouvera une première version (avec trois
« logiques » différentes) dans le diaporama au format pdf d’une conférence de juin 2012,
disponible sur mon site à la même adresse que le présent article.24 Il est sans doute appelé à
évoluer encore dans les années qui viennent, et c’est pourquoi j’en ferai ici une présentation
relativement schématique. Tel qu’il est, il me semble cependant assez mûr pour être testé dans
des recherches didactiques comme outil d’analyse de manuels et d’observations de classe, et
comme outil d’élaboration de traitements différenciés de documents authentiques. Une
recherche qui semble immédiatement s’imposer consisterait à croiser logiques et modèle des
tâches scolaires, de manière à voir comment chacune de ces logiques tend à générer sa propre
typologie des tâches.
1) La logique document
C’est celle de la méthodologie des documents authentiques, dans laquelle le document littéraire
est étudié en lui-même en tant que représentatif de la langue et de la culture étrangères : ce
24“Los textos en la enseñanza del español: ¿documentos para el estudio, modelos para la comunicación, o
documentación para la tarea?” I Encuentro práctico de profesores de ELE en Francia”, París 29-30 de junio
2012, www.christianpuren.com/mes-travaux/2012k/. Este diaporama, en el que se proponen varias
análisis de consignas y propuestas a partir de mi modelo, está disponible también en el sitio Web de la
casa editorial Difusión, organizadora de ese evento: www.encuentro-practico.com/paris/pdf/12/puren.pdf
(última consulta 17/08/2012).
sont des documents généralement longs sur lesquels sont demandés de nombreuses tâches de
types différents, et qui sont réunis en dossiers thématiques. C’est cette logique qui a été à
l’œuvre dans le modèle historique de l’explication de textes littéraires (cf. supra le chap. 2.1.2).
2) La logique support
C’est celle de l’approche communicative, où elle est au service de l’entraînement à l’une ou
l’autre des activités langagières : lorsqu’ils sont authentiques, ce sont généralement des
documents courts (surtout non littéraires), utilisés de manière partielle (par exemple pour des
repérages ponctuels en compréhension écrite) ou comme prétexte à l’introduction et au réemploi
des éléments langagiers introduits dans l’unité. Dans beaucoup de manuels communicatifs de
niveaux A1 à B1, l’unité didactique – dont on peut considérer qu’elle se termine réellement avec
les propositions de simulations de situations de communication – est prolongée par un ensemble
de documents culturels, parmi lesquels parfois de courts extraits littéraires, qui servent eux aussi
de supports à un simple repérage d’éléments culturels.
C’est encore le cas du premier manuel de FLE se réclamant de la PA, Rond-Point 1 (A1-A2, 2004)
et Rond-Point 2 (B1, 2005), ainsi que des deux premiers niveaux (A1 et A2) de Version Originale
(Paris : Éditions Maison des Langues, 2009-2010). Du point de vue culturel, le véritable passage
à la perspective actionnelle s’opère lorsque les éléments culturels deviennent des ressources
pour l’action, au même titre que les contenus langagiers (lexicaux et grammaticaux) introduits
dans l’unité didactique : on est alors là dans une « logique documentation ».
3) La logique documentation
C’est la logique mise en œuvre lorsque les documents, – littéraires et/ou non littéraires – sont
des éléments du dossier documentaire proposé aux apprenants (et éventuellement complété par
eux, ou encore entièrement réuni par eux), et qu’ils constituent à ce titre des ressources au
service de l’action sociale proposée aux apprenants en fin d’unité. Ainsi, dans l’Unité 10 du
manuel Version Originale 4 (Paris : Éditions Maison des Langues, 2011), qui porte sur le thème
des voyages, l’action proposée aux apprenants est de « rédiger un récit d’expériences de [leur]
apprentissage de la langue française ». On trouve parmi les documents-ressources de cette unité
des témoignages écrits, des extraits de forum sur Internet, un questionnaire pour découvrir son
type de voyageur, un article sur le voyageur français, un extrait d’une étude sur le récit
d’expérience, ainsi qu’un passage du Voyageur immobile de Jean Giono, un conte de Grimm et
un poème de Baudelaire.
4) La logique sociale
Dans cette logique, elle aussi caractéristique de la PA, c’est à l’inverse l’action sociale qui est
mise au service des documents littéraires, comme dans les exemples que je donne dans mon
article « Perspectives actionnelles sur la littérature dans l’enseignement scolaire et universitaire
des langues-cultures : des tâches scolaires sur les textes aux actions sociales par les textes »25,
ou les apprenants ne sont plus lecteurs, ni acteurs, ni auteurs, mais agents littéraires dans le
champ social de la littérature :
• conception de premières de couverture,
• rédaction de quatrièmes de couverture,
• sélection de « bonnes feuilles »,
• rédaction de critiques (dans les journaux, les revues, à la radio, à la télévision, sur les
sites des éditeurs, sur des blogs,...),
• réalisation de revues de presse,
• organisation de campagnes de lancement.
• interviews d’auteurs, de critiques littéraires (à distance ou en présentiel),
• organisation de débats publics,
• organisation de prix littéraires (cf. sur Internet le « Prix Goncourt des lycéens » et le «
Prix Renaudot des lycéens »),
• organisation d'une « fête de la littérature / de la poésie / du roman / du théâtre,… »,
• activités professionnelles et éditoriales de traduction,
25 www.christianpuren.com/mes-travaux/2012d/.
5) La logique littéraire
Dans l’enseignement de la littérature, le document est utilisé principalement comme
représentatif d’un auteur, d’une œuvre, d’une période ou mouvement littéraire, d’un genre ou
encore des procédés d’écriture littéraire, et non principalement de la langue-culture étrangère
comme c’est le cas en didactique des langues-cultures. Les groupements de textes se font alors
en fonction de l’un ou l’autre de ces thèmes, et non par thèmes culturels. On peut parler en ce
sens d’une « logique littéraire », qu’il faut bien sûr prendre prioritairement en compte dans
l’analyse du traitement didactique des textes dans les études littéraires au niveau universitaire.
Je rajoute malgré tout cette « logique littéraire » dans le présent article, parce que dans les
filières littéraires de l’enseignement scolaire, ou sur des textes très « marqués » littérairement
comme les poèmes, ou encore dans les enseignements scolaires des langues-cultures très
influencés par la tradition littéraire, il faut certainement intégrer dans la grille d’analyse cette
cinquième logique documentaire, à laquelle se rattachera forcément un certain nombre de
consignes et de questions portant sur les éléments de représentativité cités ci-dessus, et
centrées sur les tâches d’analyse, d’interprétation et d’extrapolation exigeant le recours à des
outils conceptuels propres aux études littéraires.28
Contrairement à ce que j’avais proposé dans une première version du présent article, où je les
avais rattachés à la logique document, c’est à cette logique littéraire qu’il convient de rattacher
les activités dans lesquelles les élèves se font les interprètes de documents littéraires (lecture
publique expressive de poèmes, représentations théâtrales,…) ou en deviennent des auteurs
(comme dans les « ateliers d’écriture »)
5. Conclusion prospective
La littérature doit maintenant trouver ses statuts et ses fonctions dans les différentes
configurations didactiques29 actuellement en vigueur en didactique des langues-cultures : celles
de la méthodologie active, de l’approche communicative, des didactiques du plurilinguisme et de
la perspective actionnelle, ainsi que par rapport aux différentes logiques documentaires
actuellement en vigueur. Il revient aux responsables éducatifs, aux concepteurs de manuels et
aux enseignants de sélectionner, articuler et combiner différemment ces différentes
configurations et logiques documentaires en fonction des apprenants, objectifs, dispositifs et
environnements, dans l’esprit de cette « didactique complexe » que je promeus depuis des
années en tant que nécessaire relève de l’éclectisme.30 C’est pourquoi j’ai parlé ci-dessus de
26 Voir le site du « défi Babelio », qui permet d’organiser des activités sociales interclasses sur la
littérature : « es classes intéressées sont invitées à construire une bibliothèque virtuelle, rédiger des
critiques, partager des citations, créer des quiz, des listes de lecture, des nuages de mots, des
photomontages, échanger avec les autres classes participantes... »,
http://sites.google.com/site/defibabelio/home. [Note en date du 7 juillet 2017]
27 Sur le concept de « configuration didactique » et le tableau de l’ensemble de ces configurations, cf. mon
important de rappeler dans le présent article, où je présente des modèles de variation dans le traitement
didactiques des document, on pourra consulter :
– la conclusion de mon article « Éclectisme et complexité en didactique scolaire des langues étrangères »,
www.christianpuren.com/mes-travaux/1998b/ ;
« statuts » et de « fonctions », parce que les uns et les autres seront forcément pluriels et
différenciés.
Mais il s’agit là d’une autre thématique que celle du présent article… et donc d’une autre
recherche, ouverte, comme toutes celles que j’ai proposées ici, à tous mes lecteurs…
D. En groupes, imaginez les autres arguments qui pourraient être utilisés en faveur ou contre le
maintien sur place de cette statue. [prolonger]
E. Cette affaire, ou une affaire similaire mettant en jeu la relation entre l’État et la religion,
pourrait-elle déclencher une telle polémique dans votre pays ? [transposer, combiné sans doute
avec comparer dans les productions des apprenants et les échanges suivants]
Je vous propose, comme entraînement avec l’analyse des didactisations d’une unité complète
de manuel (cf. point suivant 7.2), d’assigner le type de tâche réalisé par chacun des apprenants
dans sa réponse (différente de celles de ses camarades) à la même question « Pourquoi ? » de
l’enseignant.
Il s’agit de l’une des scènes centrales d’un roman réaliste de l’après-guerre civile espagnole
(« novela de la posguerra »), intitulé « La piqueta » (La pioche), d’Antonio Ferres (1959).31 Une
famille habitant dans une masure construite sans autorisation est surprise par des ouvriers avec
leur pioche, venant sans préavis détruite leur habitation, sous la protection de « guardias
civiles » (gendarmes). Pour les besoins de l’exercice, qui demande une diversification maximale
des types de tâches réalisées par les apprenants en réponse à la question de l’enseignant, je me
permets ici de modifier un peu la scène… :
La famille, composée du père, de la mère et de plusieurs enfants dont des garçons entre 16 et
20 ans, assistent, dans un premier temps complètement hébétés, à la destruction de leur
maison. Au bout de quelques secondes, le romancier saisit le regard de ces garçons qui se sont
tournés vers le père, de surpris tout d’abord, puis d’interrogation, enfin d’incompréhension,
parce qu’ils en attendaient le signal de la révolte. Mais le père baisse la tête…
31Voir, dans la rubrique Cultura du site Web du journal El Mundo, la présentation de cet auteur et de ce
roman, à l’adresse http://www.elmundo.es/elmundo/2009/05/07/cultura/1241732994.html (dernière
consultation 19 août 2012).
Analysez en termes de tâches demandées ou réalisables par les apprenants les didactisations
proposées dans les rubriques « Premier contact » (p. 78), « À la recherche de l'information »
(pp. 79-81) et « Cultures d'action » (pp. 84-85) de cette unité 7 du manuel Version Originale 4
(B2).32 Il s’agit d’appliquer, comme grille d’analyse des consignes et questions portant sur les
documents, la typologie des tâches du « Modèle d’analyse par tâches » (chap. 2.2)
On élargira ensuite le travail aux deux autres rubriques (« À la rencontre de la langue », pp. 83-
83) et « Passage à l’action » (pp. 86-87) de manière à analyser la totalité de cette unité
didactique au moyen de la grille des « cinq logiques documentaires actuellement disponibles »
(chap. 4).
32 Je remercie l’éditeur, Éditions Maison des langues (www.emdl.fr), pour son autorisation de reproduction.