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Jean Sénac Et Les Jeux Du - Je

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Revue algérienne des lettres Issn 2602-621X | Eissn 2661-4447

Volume 8, N°2 | 2024 pages 109-117

Soumission : 15/05/2024 | Acceptation : 18/06/2024| Publication : 30/06/2024

Cet article est disponible sous la licence Creative Commons Attribution 4.0 International

Jean Sénac et les jeux du « je »


Jean Sénac and the games of “I”

Faiza KACI 1
Laboratoire de recherche LAILEMM
Université de Bejaia, 06000 Bejaia|Algérie
faiza.kaci@univ-bejaia.dz

Résumé : Dans son Journal Alger. Janvier-Juillet 1954, tenu en français, Jean Sénac essaie de renouveler la
pratique du journal intime dans le champ littéraire algérien. Ce fragment d’écriture diariste se livre à un
exercice de style d’une très grande finesse sur les relations contradictoires qui s’établissent entre un auteur
réel, Jean Sénac, la personne qui tient ce journal, et un scripteur qui est imaginé, un personnage également
appelé Jean Sénac, dont le premier dit, raconte la vie du second par le menu, au jour le jour, au cours de la
rédaction de ce journal. Cette écriture met en scène le je de ce scripteur. Son intimité, ses émotions, ses
états d’âme sont décrits, dans l’instant, en dehors de toute intention apparente. Cette démarche pose de
nombreuses questions. Un « jeu » complexe s’institue en effet entre les différentes facettes de l’écrivain,
entre son « je » réel qui écrit et le « je » imaginaire qu’il s’attribue à lui-même lors de cet acte d’écriture
lui-même. La tenue du journal est l’occasion où l’auteur s’observe certes mais où il s’analyse et où il se
reconstruit. Plusieurs entités textuelles s’affrontent alors. C’est ce « jeu » paradoxal sur ce « je » qui est
étudié.

Mots-clés : écriture diariste, autofiction, reconstruction du je, Histoire, identité

Abstract: In his Journal Alger. Janvier-Juillet 1954, written in French, Jean Sénac tries to renew the practice
of diary writing in the Algerian literary field. This work is written in an extremely subtle exercise in style,
exploring the contradictory relationships between a real author, Jean Sénac, the person who keeps this diary,
and an imagined writer, a character also called Jean Sénac, whose day-to-day life is told in detail by the
former throughout this diary. This script features the I of this writer. His intimacy, his emotions, his moods
are described, in the moment, outside of any apparent intention. This approach to diary writing raises a
number of questions. A complex game is indeed established between the different facets of the writer,
between his real I who writes and the imaginary I that he attributes to himself with this act of writing itself.
Keeping the diary indeed gives the opportunity to the author to observe himself, but also to analyze and
rebuild himself. A number of textual entities then confront each other. It is this paradoxical game on this I
that is studied.

Keywords: diarist writing, autofiction, reconstruction of I, History, identity

’écriture diariste est une expression devenue synonyme de « journal intime » depuis

L 1952 (Leleu, 1952 : pp. 28-29) pour caractériser une pratique de la littérature où la
tenue d’un journal devient un lieu d’une attention accrue à soi mêlée à une
chronique du monde extérieur, rédigée à la première personne.

1
Auteur correspondant : FAIZA KACI | faiza.kaci@univ-bejaia.dz

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FAIZA KACI

C’est dans cette perspective que le journal intime, en tant qu’écrit diariste, devient une
variante de l’écriture autobiographique, Et que son statut littéraire a été confirmé2. Ainsi,
les critiques littéraires, comme Georges Gusdorf, Michel Leleu, Béatrice Didier, examinent
et étudient les circonstances de l’apparition et de l’évolution du journal de même que les
caractéristiques du genre. Quant à la notion de l’ « intime », elle est rectifiée surtout avec
la publication d’un bon nombre de journaux intimes. L’intime révèle donc une certaine
préoccupation envers le moi tout en ignorant la clause désuète du privé, du confidentiel.

C’est ainsi que cet écrit diariste met en scène le je de son scripteur, son auteur ou son
diariste. Ce dernier met à nu son intimité et son intériorité en racontant ses émotions, ses
états d’âme ainsi que ses préoccupations, dans l’instant. Ainsi, le journal intime se
présente comme une œuvre fragmentaire, écrite pour soi, sans avoir été conçue au départ
comme devant être publiée. Ces écrits ne sont pas toujours achevés. Tels qu’ils se
présentent, ces fragments manifestent des bribes de l’intimité, de la personnalité et,
surtout, de la mémoire du diariste. Celui-ci met en scène l’éclatement de son « moi »,
voire la dissociation de sa personnalité entre celle de l’auteur réel qui conçoit le journal,
celle du scripteur, le personnage qui est censé le transcrire, et le diariste, le créateur
supposé de cet écrit intime. La discontinuité, la fragmentation, l’immédiateté
caractérisent en effet cette manière d’écrire.

Le processus est complexe. Il repose sur une tension ambiguë entre l’expression de son soi
ou de son moi, sa représentation idéalisée ou dénigrée, et entre sa description réaliste et
son imagination rêvée, sa figuration apparente ou son invention pure. La démarche se
fonde à la fois sur une forme de confidence véritable, en apparence sincère et sur une
entreprise de reconstruction fictive, imaginaire. La mémoire, le rappel des événements
passés, récents ou plus anciens, intervient. La succession des dates qui sont notées pour
rendre les événements plus vraisemblables rend cette écriture fictive autobiographique
discontinue.

L’écriture diariste institue alors une distance entre les événements réels qui ont été vécus
et leur reconstitution par le souvenir qui projette le moi dans un monde imaginaire. Le moi
réel de l’auteur devient alors un moi fictif, inventé, recréé. Ce phénomène de
reconstruction du moi se manifeste d’une manière très nette, en matière d’écriture
diariste, dans le champ littéraire algérien, dans : Journal Alger. Janvier-Juillet 1954 de
Jean Sénac (Sénac, 1996). Ce livre est publié à titre posthume en 1983, en France, à
Pézenas, aux éditions du Haut Quartier, puis aux Éditions Novetlé, en Espagne, en 1996.

On retrouve dans ce journal intime les conditions socio-historiques de l’époque. L’auteur a


parlé de sa terre natale avec ferveur, lui qui était chrétien, poète et homosexuel.
Considéré comme un « pied noir »3, il penchait pour l’Algérie. Il n’hésite pas à évoquer la
réalité politique de l’époque, à la veille de ce qui est désormais appelé la « Révolution
algérienne » par les Algériens ou la « guerre d’Algérie » par les Français (officiellement
nommée les « événements d’Algérie » jusqu’en 1999). Le Journal Alger. Janvier-Juillet
1954 de ce diariste raconte ainsi sa propre quête identitaire, en parallèle avec les grands

2
Le théoricien, Alain Girard, affirme que le journal est un genre littéraire à part entière : « je l’ai écrit dans
des pages trop nombreuses, qui veulent être une démonstration (I), et je ne m’en dédis pas […] la littérature
compterait un genre de plus, le journal », se référer à son ouvrage (I) : (Girard, 1963)
3
« Pied noir » : expression qui désigne un Français d'origine européenne, né et installé en Afrique du Nord
jusqu'à l'époque de l'indépendance. Rappelons que Jean Sénac n’a jamais pu obtenir la nationalité algérienne
qui lui a été refusé par les dirigeants du gouvernement de l’époque de Houari Boumediene.

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événements politiques et historiques de l’époque, à la veille du déclenchement de la


guerre de décolonisation ou d’indépendance, le 31 octobre 1954. A travers son écriture
diariste, il représente un je en crise, un je malaisé qui cherche tant bien que mal à
dépasser la situation de malaise dans laquelle il vit. Ce « jeu » littéraire est pathétique. Il
n’en révèle pas moins comment le « je » de Jean Sénac se construit dans (et par) l’écriture
diariste. Dans ce sens la réflexion d’Alain Girard est plus que pertinente, effectivement, «
les journaux intimes sont un merveilleux document pour suivre l’histoire de la notion de
personne » vu que « ces textes donnent une chance de saisir comme à l’état pur la
représentation que les hommes peuvent se faire de leur moi dans leur for intérieur, de
leurs inquiétudes, de leurs interrogations, des réponses qu’ils ont cherchées aux problèmes
de leur temps. » (Girard, 1963 : p. XX.). Dès lors, en quoi le journal intime de Jean Sénac
serait l’espace d’une reconstruction d’un Moi morcelé ?

La réflexion repose sur trois parties. D’abord, sur les mécanismes employés pour et dans la
reconstruction du « je » du diariste, ensuite, sur l’espace de l’écriture diariste qui devient
l’expression intime, sincère de son scripteur et les jeux du « je » qui en résultent et enfin
sur la forme que prend la méditation intérieure.

1. Les réflexions sur le texte : les paradigmes du « journal » de Sénac

La construction du « je » chez Jean Sénac se fait par des procédés ou des mécanismes qui
consistent à faire appel à d’autres genres littéraires avoisinant au journal intime tels que
l’autofiction et la lettre ou la correspondance. En d’autres termes, le journal intime se
subvertit en d’autres genres littéraires. Les mécanismes qui sont utilisés par cet auteur
pour rendre compte, sur l’instant, de ses idées et de son vécu quotidien, sont nombreux.
En les reprenant, le diariste met en texte son je qui n’est pas tout à fait le même. Le je de
l’auteur, à travers son journal, devient un je textuel, une figuration de soi. Ce « jeu » sur
le texte repose sur une fiction, sur une construction ou une reconstruction du « je » d’un
« autre » (Sénac, 1996 : p.77). Cette figuration de soi confine à la fiction. Le journal
intime dans ce cas là devient un autre genre qui est l’autofiction. L’écriture diariste se
subvertit en une écriture autofictionnelle.

Dans l’autofiction, le je se figure donc comme une instance énonciative quasi-fictive. Mais la
plupart du temps, l’autofiction vise par ce détour à une plus grande authenticité, et une
vérité du moi qui se situe au-delà de la vérité factuelle des événements rapportés (Jenny,
2003)

Le recours inconscient à cette forme de l’autofiction serait une voie d’accès à l’intériorité
du diariste, où son je devient authentique et sincère. Par ailleurs, Jean Sénac semble
écrire pour un « autre » (Sénac, 1996 : 77) dans son Journal Alger. Janvier-Juillet 1954.
Cet « autre » devient le destinataire avec qui le diariste parle, converse. À ce propos,
Sénac note dans son journal : « Tout cela est très mal écrit. J’ai honte. Mais quoi ? Oui,
j’ai toujours l’impression de noter pour L’AUTRE. » (Sénac, 1996 : 77)

À travers cette citation, le diariste raconte, en premier lieu, la manière dont il juge son
journal, son diaire : « tout cela est très mal écrit » (Sénac, 1996 : 77). Une foule d’idées,
de sentiments traversent l’esprit de Sénac et qui rend leur traduction informe, sans forme.
C’est d’ailleurs l’une des caractéristiques du journal intime. Selon le critique littéraire,
Georges Poulet : « le Journal intime sera la poursuite non pas d’un genre, d’une forme,

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mais l’absence de forme qui est notre fond, notre profondeur intérieure » (Poulet, 1965 :
p. 270). L’intériorité de Sénac est confuse, désordonnée voire troublée. De ce fait,
l’écriture diariste se présente comme un lieu d’une observation intérieure. Elle repose sur
un travail d’introspection, d’une attention à soi. En second lieu, le diariste, Jean Sénac, a
« l’impression de noter pour L’AUTRE » (Sénac, 1996 : 77) L’écriture diariste est pour
Sénac destinée à une autre entité qui n’est que son je textuel, un je fictif, créé. La
présence de « l’autre » comme destinataire de ses propos nourrit l’idée d’un dialogue
imaginé, dans lequel le je de l’auteur s’adresse à son je fictif, imaginaire. Pour appuyer
cette idée de dialogue imaginaire, Sénac consigne cet aveu : « Mon journal (ou le peu que
j’en tiendrai) sera donc une sorte de lettre J’essaierai de ne jamais perdre en vue que je
dois la vérité à l’ami auquel je m’adresse » (Sénac, 1996 : 19)

Le propos de Sénac, dans ce passage, est pertinent du moment où le journal devient « une
sorte de lettre ». Le mot « lettre » sous-entend une correspondance, un dialogue entre
deux êtres : le « je » réel du scripteur et le « je » textuel, fictif, « l’ami auquel il
s’adresse ». L’écriture diariste convoque un autre genre littéraire qui est la
correspondance. L’auteur ainsi s’adresse à soi-même dans une sorte de narcissisme intime.
Les notes de Sénac prennent alors une forme de confession, de révélation, il doit « la
vérité » à son « ami ». Sachant que l’écriture diariste est une écriture spontanée et libre,
cette « vérité » n’est pas préétablie ou prédéfinie mais elle est construite au fur et à
mesure que le diariste consigne ses idées, créant ainsi un univers imaginaire dans lequel il
se projette.

Cette attention à soi qui se fait à l’instant incite le scripteur délibérément à faire le
constat de sa vie, à rendre compte des choses faites dans la journée et à concrétiser ses
réflexions par cette écriture diariste qui fait appel à d’autres genres littéraires avoisinant.
La subversion du journal intime en d’autres genres littéraire qui ne sont que des
mécanismes employés pousse ainsi le « je » à se subvertir et à se transformer dans un
monde imaginaire. Ce qui rend l’écriture diariste comme un lieu d’auto-analyse. Le
résultat, son expression, est aussi un « jeu » littéraire très équivoque sur ce sentiment du
« je ».

2. Les jeux du « je »

C’est une expression très intime qui est rapportée. Cette expérience est aussi
parfaitement ambiguë et équivoque. Quand un diariste écrit sur lui-même, sur sa vie, sur
ce qu’il a vécu et sur ce dont il a été témoin, son moi n’est plus tout à fait le même. Il
devient par définition une représentation de soi, une reconstruction de ce moi par
l’imagination du scripteur qui tient ce journal. L’écriture diariste institue ainsi une sorte
de distance entre les faits qui ont été vécus et leur reconstitution par la mémoire. Le moi
de l’auteur est alors projeté dans un univers fictif. Un autre moi, une reconfiguration de
soi, se substitue à la réalité de la personne qui s’épanche en ses écrits. Ce moi est recréé.
Il est reconstruit. Jean Sénac, à travers son écriture, a le sentiment de découvrir en lui
une entité, un soi différent de celui qu’il croyait être. Ce qu’il décrit se détache du sujet
autobiographique et devient un autre. D’ailleurs, pour Sénac, le journal intime est une
sorte «d’imagerie» (Sénac, 1996 : 17) dans laquelle son je se raconte et se confesse et où
il est projeté. L’expression « imagerie » rend l’espace du journal intime comme un lieu
qui ne représente pas la réalité du diariste mais plutôt l’image qu’il veut s’en offrir.

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L’élément déclencheur qui pousse le diariste à avoir recours au journal intime est le fait
de ressentir une certaine difficulté à affronter la vie et le monde dans lequel il vit. Il naît
donc d’une crise existentielle qui exprime l’inadaptation de l’individu à ce monde qui
l’entoure. Ce monde l’angoisse, l’effraie et l’amène alors à se replier sur lui-même d’une
part et, d’autre part, à s’épancher. Tout au long du Journal Alger. Janvier-juillet 1954,
Jean Sénac présente un moi désemparé. Il est en désarroi. Cette détresse est
particulièrement sensible dans ses aveux. Il ne cesse en effet de revenir sur sa situation
existentielle, sur ses relations et sur ses états d’âme. Il note dans son journal : « Je
m’effraie au miroir. Très maigre et fatigué. Je mange un jour sur deux. Je dors. Je veille
et tords mon rêve » (Sénac, 1996 : 73). Cette notation du diariste se focalise sur son
« je ». Elle reflète une image d’un individu malaisé presque malade. Son état physique est
en dégradation, « je m’effraie au miroir » (Sénac, 1996 : 73). Son visage est comme
déformé, défiguré. Il rapporte sa situation existentielle qui est dégradante, « très maigre
et fatigué » (Sénac, 1996 : 73). Il est pauvre, il n’arrive pas à subvenir à son besoin
essentiel qui est la nourriture puisqu’ il « mange un jour sur deux » (Sénac, 1996 : 73). Le
je de Sénac, à travers cette citation, est plaintif. L’image qu’il perçoit de lui est plaintive,
malheureuse. Cette détresse physique accentue son état de dégradation morale car « il
tord son rêve » (Sénac, 1996 : 73). Même pour rêver, Sénac ne peut pas dormir, la faim
l’en empêche. Cette image qui est restituée à travers cette écriture représente un « je »
déchu ou en plein déchéance. L’écriture diariste devient alors une sorte d’auto-analyse où
le scripteur semble prendre le temps de faire le constat sur sa situation existentielle qui
n’est que lamentable voire déplorable chez Jean Sénac. L’auto-analyse ainsi faite dans et
à travers le journal intime où le moi s’ouvre à lui-même devient alors une écriture
d’ « autohospitalité » :
Le terme d'autohospitalité désigne ce phénomène qui est l'accueil de soi, de soi comme un
autre, sous des formes très diverses, ce qui présuppose cette distance fondatrice de la
subjectivité comme conscience de soi. L'autohospitalité implique l'écriture comme forme de
catharsis dans le dialogue de soi à cet autre soi-même dont l'écart, la distance, l'étrangéité
sont source de souffrance. Elle engage une réflexion sur le journal intime, les formes
d'écritures autobiographiques et biographiques. (Montado, 2004)

Ainsi, l’écriture diariste chez Sénac est faite de distance et d’une relation intime du sujet
qui écrit, le scripteur avec lui-même, avec ce moi qu’il réinvente en un mélange de
transparence et d’opacité, de souffrance et d’émotion, d’intimité et de recul. Le diariste
prend une certaine distance avec lui-même pour mieux s’observer et s’auto-analyser. À ce
propos, il note, dans son journal : « Pourrais-je un jour accéder à la vraie lumière, à la
Purification ? […] Car suis-je un homosexuel ? » (Sénac, 1996 : p. 59). Cet extrait sous
forme de phrases interrogatives est une sorte d’examen de conscience. Jean Sénac évoque
une réflexion d’ordre moral. Son intériorité semble être rongée par un mal profond,
intime. Ce mal, c’est son homosexualité qu’il sait être un grand péché dans la société. Ces
questionnements prouveraient, implicitement, que l’auteur se sent sale, perverti, souillé
par ce vice au point de se demander « s’il pourrait […] un jour, […] accéder à la vraie
lumière » (Sénac, 1996 : p. 59). Par cette expression de « la vraie lumière » qui ne peut
être qu’une allégorie du bien et de la vérité, Jean Sénac sous-entend l’espoir de retrouver
en lui, dans son intériorité la paix, la propreté de son âme et donc « la Purification »
(Sénac, 1996 : p. 59). À travers cette espérance de vouloir se purifier, Jean Sénac
reconnait son péché, il le dit et le consigne dans son diaire. Cet espace du journal intime

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permet ainsi à son auteur de se connaitre et de reconnaitre ses erreurs, ses péchés et donc
procéder à leurs corrections et à la correction de sa conduite morale. L’écriture diariste
est aussi un « jeu » subtil sur le plan littéraire.

Cette auto-analyse faite ne se repose pas seulement sur la traduction de ces états d’âme
mais elle concerne également la vie extérieure, les relations et le travail du scripteur. Le
journal intime permet d’avoir une vue d’ensemble sur sa vie intime et sa vie
professionnelle, dans l’instant. Jean Sénac était un intellectuel et un poète. Il s’intéressait
de près à son écriture poétique et à ses productions littéraires. L’écriture diariste est pour
lui un lieu, un espace qui permet de rendre compte de son travail, de remettre en
question l’état d’avancement de ses projets, de se comparer aux autres. Il y consigne :
« Racine avait vingt-sept ans. Mon âge. Et qu’ai-je fait jusqu’ici de grand ? Il va falloir que
je m’y mette… » (Sénac, 1996 : p. 27). Dans cet extrait, le diariste évoque le grand
dramaturge français du XVIIe siècle, Jean Racine qui a écrit de grandes tragédies
classiques. Jean Sénac se compare à lui, non pas en se mettant sur le même piédestal que
Racine, mais en vantant les chefs d’œuvres de ce dramaturge. À peine à l’âge de vingt-
sept ans, Racine a pu s’imposer sur la scène littéraire française et mondiale alors que lui,
Jean Sénac, il n’a pas encore connu le succès ou la reconnaissance. Cette comparaison,
cette auto-analyse incite le diariste encore une fois à une remise en question quant à sa
production littéraire. C’est une manière de faire le constat de sa situation actuelle, dans
l’instant, afin de revoir, de corriger, de réparer ses fautes, ses confusions voire sa
conduite. Le journal intime est ainsi un espace de prises de position, de prise de décision
incitées par cet acte d’analyse et d’auto-analyse qui projette le moi dans un processus de
formation, de transformation et donc de reconstruction.

Cette écriture diariste est d’abord un « jeu » sérieux, un moyen de se connaitre, de


connaitre son moi ou son soi. Cette connaissance de soi ne se fait qu’à travers une analyse
profonde, intense, sur son être malaisé. L’observation intérieure incite donc le scripteur à
mener une sorte d’auto-analyse, de remise en question sur sa vie, ses relations, sa
profession. Cet acte engendre la reconnaissance de ses erreurs, de ses péchés, de ses
lacunes afin de pouvoir y remédier. Vouloir ainsi se corriger pousse le diariste à évaluer
son moi et à le transformer, à l’améliorer. Le journal intime devient alors le lieu de la
reconstitution de son soi-même tout en impliquant une certaine méditation sur le monde
qui entoure son scripteur.
3. La méditation chez Sénac
Cette méditation est intérieure. Ce journal intime tenu à Alger entre les mois de janvier
et de juillet 1954 se présente comme un outil de connaissance de soi. Cependant, cette
connaissance de soi ne peut se faire sans prendre en considération les éléments extérieurs
qui entourent le scripteur. L’individu vit et émerge dans un milieu social, son moi est
social, il est exposé et forcé à cohabiter avec les autres individus de sa société. Ils sont
ainsi, tous, unis par les mêmes conditions socio-historiques de leur époque. Jean Sénac,
dans son journal, met en texte un je individuel, intime mais qui est sensible aux
événements historiques qui touchaient sa mère-patrie, l’Algérie. Son écriture intime
comporte alors des fragments de témoignages qui relèvent de la veille du déclenchement
de la révolution algérienne, à savoir le premier novembre 1954. En tenant ce Journal
Algérie. Janvier-juillet 1954, l’auteur était conscient de la réalité sociale dans laquelle il
vivait. La montée de la cruauté en Algérie ne le laissait pas indifférent. Pour cela, son je
mis en texte était en plein désarroi. Il exprimait les craintes de son auteur. Le malaise
social observé et vécu par Sénac était figuré par le biais de l’écriture diariste et qui se
résumait par les relations conflictuelles entre « les colons et les colonisés ». Il note :

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« Pour eux [les Européens], pour les meilleurs d’entre eux, hélas, l’Arabe n’est qu’un
domestique auquel nous avons tout donné et qui n’a qu’à s’incliner, obéir et nous
remercier. Ils l’accablent d’ailleurs de toutes les tares. (Sénac, 1996 : p. 71)
Ce passage démontre un climat social très tendu. Pourtant, Jean Sénac avait l’espoir d’une
cohabitation sincère et fraternelle entre les deux. Il avait aussi l’espoir « d’unir un jour
chrétiens et musulmans dans une même… religion » (Sénac, 1996 : p. 26). Cette
« religion » qui vient après trois points de suspension, ce serait la croyance ou la
conviction de pouvoir vivre ensemble dans la paix et la sérénité, d’aimer et de s’entre
aimer. Cette réflexion, cette pensée prouverait un certain optimisme chez Sénac. Le je du
diariste semble être nourri par un espoir d’une communion humaine et sociale.

Cependant, le cours des événements qui se résume par l’injustice sociale faite par les
colons ou les Français sur les colonisés arabes et berbères pousse Jean Sénac à se révolter
et à changer de position. Il penche désormais du coté des « damnés », des colonisés. À ce
propos, il consigne dans son journal : « Refus de collaborer à cette vaste entreprise de
sabotage, de négation de la personnalité algérienne, refus de m’inscrire dans cette ignoble
inconscience, ce désordre, cette infâme machination». (Sénac, 1996 : p. 70)

Dans ce passage, le scripteur dénonce l’hypocrisie des Français. Sur un ton de reproche, il
refuse d’obtempérer à la politique discriminatoire qu’il considère comme étant « une
entreprise de sabotage et de négation » (Sénac, 1996 : p. 70). Ces propos accusateurs
dénoncent toute une politique de ségrégation visant à exclure les Algériens ainsi que
l’effacement de leur identité. Cette entreprise qualifiée d’ « ignoble » (Sénac, 1996 : p.
70) et d’ « infâme » (Sénac, 1996 : p. 70), Jean Sénac la récuse, la rejette. Ce constat
résulte d’une profonde méditation sur la situation sociale et politique du pays, à cette
époque là. Le soi-même du diariste qui ne parlait que de lui-même prend une autre forme.
Le je devient accusateur, dénonciateur et menaçant. Ceci explique l’état de désarroi et de
confusion dans le je qui est mis en texte. L’espace de l’écriture diariste devient ainsi un
lieu où le sujet pense et médite sur sa situation existentielle mise en parallèle avec le
monde malaisé et incertain qui l’entoure. Autrement dit, les conditions extérieures qui
entourent le scripteur influent directement sur son soi-même.

La méditation chez Jean Sénac, dans son journal, se veut plus profonde, plus réelle, plus
concrète. La réalité sociale alarmante de l’époque ne pouvait ne pas le toucher. Se
considérant comme un intellectuel, sa plume n’était pas faite seulement pour son exercice
de versification mais comme un outil au service de sa société, de sa patrie, l’Algérie. Le
climat d’injustice qui y régnait le dérangeait, le bouleversait. Il médite sur la notion
d’intellectuel qu’il remet en question. Selon lui, un intellectuel authentique est celui qui
ressent la douleur des autres, qui partage les maux de ses frères, de sa race. Un vrai
intellectuel est aussi celui qui dénonce les injustices sociales, qui défend la cause des
faibles. C’est aussi être conscient qu’à un moment donné il faut agir et réagir. Dans son
journal, il note : « Je ne sais pas l’arabe. Pour un intellectuel algérien, le scandale, c’est
cela » (Sénac, 1996 : p. 54). Ce passage présente un aveu sincère de Jean Sénac celui de
ne pas connaitre la langue arabe. Ce constat est pour lui un « scandale », une honte. Il se
considérait comme un Algérien à part entière mais sa méconnaissance de la langue l’arabe
le handicapait voire l’excluait du groupe des vrais Algériens. Pour ce diariste, la langue
n’est pas seulement un outil de communication mais un élément identitaire primordial.
L’intellectuel « algérien » se doit d’aider ses autres frères algériens mais, s’il ne partage
pas avec eux l’élément le plus essentiel qui est la langue donc l’arabe, son intégration se

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FAIZA KACI

prononce un fait difficile et sa mission se présente dès lors partielle, incomplète voire
déloyale.

L’écriture diariste, à travers la description de ces notations de Jean Sénac, semble


répondre à un besoin essentiel de s’exprimer, de rendre compte des soucis qui ronge le
diariste. Le journal intime se définit comme la concrétisation des réflexions personnelles
et intimes du scripteur. Le « jeu » ludique initial sur le « je » devient une traduction des
états d’âme de l’auteur et aussi une remise en question du monde qui l’entoure. Cette
façon de penser dans l’écriture diariste incite le soi-même à se situer, à se positionner et à
interagir. Ces confidences personnelles de Jean Sénac sont de longues méditations sur les
conditions existentielles dans lesquelles il vit. Son je textuel, semble subir un examen de
conscience qui l’incite à agir, à son tour, et à se transformer. Ce serait une reconstruction,
une renaissance d’un je qui se cherche et se mute. Pour cela, le journal intime propose
tout un jeu très compliqué et ingénieux entre la réalité et la fiction qui reste la source
principale des effets littéraires produit par l’écrivain, par Jean Sénac lui-même.

Pour conclure, l’étude des « jeux » sur le « je » chez Jean Sénac, dans son journal intime,
Journal Alger. Janvier –juillet 1954, se présente comme un travail assez ambigu et
complexe. Cette complexité revient au fait que cette écriture diariste renferme deux
aspects différents et reliés au même temps, la vie de son auteur ainsi que les événements
socio-historiques qui entourent cette écriture. Jean Sénac met en texte un je intime qui
n’est pas son propre je mais une reconstruction fictive de ce je puisque l’écriture diariste
institue une distance entre les événements réels qui ont été vécus et leur reconstitution
par le souvenir qui projette le moi dans un monde imaginaire. L’intérêt de cette étude est
de démontrer comment se construit le je du diariste dans et par l’écriture diariste. Pour
cela, le journal intime propose un cycle qui opère des changements, des améliorations sur
le je fictif du diariste. En premier lieu, l’espace du journal intime devient un lieu d’une
observation intérieure dans lequel le je s’observe et se découvre. Le scripteur prend un
certain recul pour mieux s’observer. Le soi mis en texte reflète ainsi l’état mental et
physique de son scripteur. Le soi-même de Jean Sénac est malaisé, il est plaintif, il est en
crise. Cette observation intérieure représente la première phase qui rentre dans le
processus de la construction du je du diariste. En deuxième lieu, cette observation
intérieure entraine forcément une auto-observation ce qui rend l’espace du journal intime
comme un lieu d’une auto-analyse. L’écriture diariste chez Jean Sénac devient un lieu
d’un examen de conscience où il revient sur la question de son homosexualité et sur ses
écrits, sur son travail d’écrivain. Ce constat permet au diariste d’explorer les possibles
d’un avenir dans son écriture. Il le fait à travers une écriture très élaborée qui cherche à
rendre compte des changements, des corrections qui s’opèrent sur le moi lui-même de son
diariste. Reconnaitre ses erreurs est une manière de tenter de les corriger. En dernier lieu,
le journal intime devient un lieu de médiation dans le sens où le je qui est en train de se
construire, de s’améliorer est forcément confronté à des éléments extérieurs qui
l’entoure. Le Journal Alger. Janvier-Juillet 1954 de Jean Sénac représente un témoignage
individuel en parallèle avec le témoignage sur les événements historiques qui ont touché
l’Algérie à l’époque. Ainsi, le je du diariste est aussi un je « social » qui évolue dans la
société et ne peut ignorer ce qui se passe autour de lui. Dans l’écriture de Jean Sénac, le
je créé médite, il réfléchit sur la situation existentielle qui l’entoure ce qui le pousse à
agir, à être utile. Le soi-même qui y est représenté devient « constructif » puisqu’il
propose des issus, il devient « performant » car il cherche à améliorer la situation des

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FAIZA KACI

autres. L’espace du journal intime, de ce fait, propose un processus de construction du je


de son diariste. Le je fictif du diariste passe d’un état initial où il est passif et en crise à
autre état où il est plus amélioré et plus actif. Tels seraient les enjeux de cette forme
d’écriture littéraire.

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